‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 1 sur 110 · A LA MÉMOIRE DE MA MÈRE · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE DE MA MÈRE

ROSALIE DARMESTETER née BRANDEIS

PBÉFACE

Les études qui composent ce livre ont été écrites à des intervalles éloignés, au cours des onze dernières années ^ Je crois pourtant que leur réunion formera un livre qui a son unité réelle. Elles traitent toutes d'un seul et même objet, qui est Thistoire et la critique du Prophétisme d'Israël : et elles sont inspirées par une seule et même idée, à savoir que dans la régénération religieuse de l'Europe le Prophétisme est encore une des forces de l'avenir.

J'entends par Prophétisme l'ensemble des doctrines proclamées par les Prophètes d'Israël, et exprimées dans les livres dits Prophétiques et dans les parties de la Bible qui sont inspirées du même esprit.

1. De 1880 à 1891. Elles ont paru dans la Revue des Deux Mondes (l'étude n" I ; 1891) ; la Revue de famille (n» II ; 1891) ; le Journal des Débats [n" IV, 1883 ; n» V, 1888) ; le Parlement (li» VI; 1883); l'Annualise de la Société des études Juives (n» Vil; 1881) ; et en brochure indépendante (q° III ; 1880).

PRÉFACE

On verra au cours de ce livre comment ces doctrines se sont formées dans le passé et en quoi elles consistent : j'essayerai ici de préciser pourquoi et comment elles semblent destinées à agir sur l'avenir.

Voici près d'un siècle que la France et l'Europe sont en quête d'un dieu nouveau et cherchent à tous les vents Técho de la bonne nouvelle à venir. Elles ont besoin de cette bonne nouvelle, non point seulement parce qu'il faut une foi à l'humanité, mais surtout parce qu'il lui faut une règle. Toute religion qui s'engouffre, fût-ce au profit d'une foi meilleure, entraîne un temps la morale dans l'abîme, et la conscience moderne, en déracinant le christianisme, s'est déracinée elle-même.

De là, la plainte qui remplit notre âge, la plainte de l'orphelin, qui n'a plus de père céleste qui lui parle et qui le guide. Elle court d'un bout à l'autre du siècle, sous le fracas des guerres et des révolutions, sous les cris de triomphe de la science, sous les sarcasmes de l'égoïsme et du scepticisme, sous le bruit éternel de la vie qui va son cours. A l'aurore du siècle, René l'entend dans les forêts du nouveau monde; Rolla la recueille sur son lit de débauche ; elle ennoblit toute la poésie de la pre-

PRÉFACE

mière moitié du siècle; elle perce même à travers la littérature desséchée du second Empire et la littérature ordurière de la troisième République; et voici que le siècle à son déclin se prend à murmurer des paroles de foi ; va en quête d'une révélation, d'IbsenàTolstoï, de Bouddha Gaya à Fiésole ; salue en cris magnifiques un dieu amorphe qui ne vient pas, et essaye de joindre les mains pour un crt'do auquel il ne croit plus.

Il y a vingt-six siècles, dans une crise pareille, qui remuait la conscience d'une petite tribu à demi sauvage de la Judée*, une voix s'écriait:

Voici venir des jours, dit le Seigneur, où j'enverrai la faim dans ce pays, non la faim après le pain, ni la soif après l'eau, mais la faim d'entendre la parole divine.

Ils erreront d'une mer à l'autre, et du Nord au Levant ils courront, pour chercher la parole divine : et ils ne la trouveront pas.

En ce jour dépériront de soif les belles jeunes filles et les jeunes gens...

Et aujourd'hui aussi les belles jeunes filles et les jeunes gens regardent en vain d'une mer à l'autre; de nul rocher ne jaillit la source où étancher la soif de l'àme: la parole divine n'est point dans Ibsen et elle n'est point dans Tolstoï même, et n^ du Nord ni du Levant ne vient la lumière.

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