I . Voir plus loin, p
La religion est ou doit être l'expression la plus haute de la science et de la conscience humaine. Elle fut cela aux origines, sous forme mythique et figure divine : mais comme il est de l'essence d'une religion, une fois organisée en dogme et en sacerdoce, de se fixer et de se figer, il arrive un jour où la science et la conscience divine, qu'elle incarne et immobilise, sont en contradiction avec la science et la conscience humaine qui change et qui marche. C'est ce qui advint au Catholicisme au cours des derniers siècles, et ce qui fait que pour l'instant il est une force de résistance et non plus une force d'action et de progrès.
A la Renaissance, avec l'éveil de la pensée scientifique, l'incompatibilité théorique des dogmes catholiques et de la force nouvelle parut vite au jour. Il est pourtant permis de croire que si l'Église avait pris moins peur de cette force nouvelle, si elle l'avait acceptée hardiment, ou ne l'eût pas traitée dès l'abord en ennemie, le divorce serait
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resté des siècles dans le domaine de la logique, sans passer dans celui des faits. L'Église pouvait laisser la terre tourner comme elle voulait autour du soleil, sans avoir rien à en craindre ni pour la Bible, ni pour le confessional. La logique, toutepuissante dans l'ordre de la raison pure, est paresseuse dans Tordre de la raison pratique : Thomme ne sait jamais au juste tout ce qu'il croit : il n'en prend conscience que par l'oppression. Mais dès l'instant que l'Église jetait le gant à la pensée scientifique et prétendait l'étouffer sous le poids de ses affirmations non justifiées, l'issue de la lutte imposée était peu douteuse, et le mystère du dogme, traîné au jour, ne pouvait longtemps supporter la lumière crue de l'ennemi. Tôt ou tard devaient être emportés, non seulement toute la cosmogonie biblique, à laquelle l'Église gratuitement attachait tant de prix, mais les dogmes essentiels du Christianisme même, l'incarnation, la résurrection, le mystère de la messe, bref, toute « la folie de la croix ». En France, la victoire de l'Église catholique sur le protestantisme hâta la chute du Christianisme, en ne laissant en présence que les partis extrêmes et supprimant la transition que l'inconséquence heureuse des réformateurs avait ménagée entre la tradition chrétienne etla conception moderne ; et Louis XIV, en révoquant l'édit de Nantes, révoqua le Christianisme même.
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Tandis que le Catholicisme entrait en lutte avec la science, il entrait aussi, chose plus dangereuse, en lutte avec la conscience. Comme il avait pris peur de la vérité, il prit peur de la justice. Après avoir en somme, pendant des siècles, relevé l'idéal de l'Occident, protégé les faibles et les souffrants, établi un peu de paix, d'ordre et même de justice dans la férocité du moyen âge, inspiré aux individus des merveilles de dévouement et de charité, de tous les préceptes descendus de la montagne il ne se souvint plus que d'un seul : « Rendez à César ce qui appartient à César » ; mais il laissait à César de définir le droit de César, et, au lieu de fortifier la justice, se crut appelé à justifier la force. Et quand les rêves d'égalité et de fraternité humaine, portés à l'Occident par le Christianisme primitif, voulurent refaire la réalité, ils trouvèrent devant eux l'Église qui se dressait Tanathème aux lèvres. Il arriva ainsi que l'Église, découronnée dans l'ordre de science, se trouva découronnée dans l'ordre de conscience : car n'ayant point su prendre la direction des hommes dans la voie du bien penser, elle n'avait non plus su la garder dans la voie du bien faire.
Tant que dura le feu de la lutte, la science — libre-pensée, philosophie, libre-examen, ou de quelque nom qu'on l'appelle, — se crut appelée, une fois victorieuse, à remplacer sa rivale. Avant même la victoire complète la désillusion est déjà venue.
La science arme l'homme, mais ne le dirige pas : elle éclaire pour lui le monde jusqu'aux derniers confins des étoiles, elle laisse la nuit dans son cœur; elle est invincible, et indifférente, neutre, immorale.
Laissons la science pratique, qui clairement n'est qu'un instrument, et, comme tout instrument, neutre entre le bien et le mal, selon la main qui le manie. Elle travaille pour le démon comme pour Dieu, découvre la mélinite comme la vaccine, arme la guerre comme la paix, fait périr et fait vivre, change la quantité de bien et de mal, non leur proportion. Maisl'autre science, la vraie, la grande.
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celle qui ne travaille point pour une récompense, mais est sa fin à elle-même, celle qui élargit Tâme à la taille de Dieu, qui l'ennoblit de toute la beauté de l'univers, la pacifie du silence des infinis, que dira-t-elle à l'homme qui vient lui demander son mot d'ordre pour la vie? Elle a cru qu'elle était la reine du monde, et quand le Chrétien déchristianisé vient à elle et lui dit : Tu as soufflé sur mon Christ et l'as réduit en poussière; tu m'as fermé les avenues du ciel, tu as fait pour moi de la vie une chose sans objet et sans issue : eh bien, remplace ce que tu m'as pris; dis-moi ce que je ferai de ma vie : je t'obéirai aveuglément, ordonne! » elle se trouble, balbutie, et reconnaît avec confusion et terreur que la seule chose qu'elle ait à lui dire, que sa grande découverte, son dernier mot sur la destinée humaine, c'est la parole même qui planait sur la religion qu'elle a condamnée : « Ce monde ne vaut pas la peine ». Commander à l'humanité! elle ne sait, elle ne peut, elle n'ose; elle mentirait. Quels ordres pourrait-elle bien lui donner? Au nom de quelle puissance? De quelle nécessité incoercible ? Son royaume n'est pas de ce monde. Son royaume, c'est celui des extases où s'entr'ouvre l'infini des espaces et des siècles, où passe le déroulement éternel des formes de vie éphémères ; c'est l'éblouissement de la grande nature, qu'elle adore en passant, avant de tomber dans le néant éterael. Et quand l'humanité se jette aux pieds du savant et
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lui crie : « C'est toi l'oracle de Dieu, le prêtre des temps nouveaux! Parle, que ferai-je? » Il ne sait que jeter des flots d'amertume et de renoncement à une humanité qui pourtant ne voudrait pas mourir; ou bien il répond par l'ironie et le mépris des conseils de volupté au cri de sainte détresse des simples qui valent mieux que lui; ou sentant l'impuissance et la fragilité de toute sa science inassistée, il se frappe le cœur en silence.
Et dans cette toute-puissance et cette impuissance de la science, tout le monde moral se décompose autour d'elle. Tous les principes dont vit l'homme et la société sont mis en demeure de justifier de leur validité par raison démonstrative, et comme ils ne reposent pas sur la raison démonstrative, ils sont condamnés et sombrent. Devant la science, maniée par des inconscients, tout ce qui est expliqué est justifié, et l'homme, sorti de la brute, est amnistié quand il y retourne. De là, la notion de loi oblitérée; entre les hommes, les classes, les peuples, l'appétit proclamé la mesure du droit ; partout l'épanouissement du moi, bestial ou béat; la littérature vouée aux formes diverses du rut; et l'extrême raffinement de l'intelligence ramenant par toutes les voies au débridement de la bête humaine.
Pourtant ce débridement, chacun lèsent, ne peut durer. L'âme moderne est meilleure que ses doctrines et, sous Técume de la surface, la source d'idéal coule aussi profonde que jamais. Elle sait bien que ce ne peut être là le dernier mot de l'émancipation de la pensée et qu'il y a là un sophisme qui la déshonore et la tue. La poussée qui porte au mysticisme une partie de la jeunesse n'est qu'une première réaction de la conscience, qui cherche une issue vers l'air pur ; réaction stérile, car le mysticisme est la mort de l'âme, mais qui annonce les révoltes fécondes. Revenir en arrière, se courber de nouveau sous le joug qu'elle a brisé, l'âme moderne le voudrait qu'elle ne pourrait. Elle sait qu'elle ne peut renier la science; et elle sait aussi qu'elle ne peut être sauvée que par une affirmation de la conscience que la science ne peut dicter et qui doit s'imposer à la science.
Or, les vérités qui nous sauveraient ne sont pas à découvrir. Elles courent les rues, mais anémiées et
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exsangues. Pour redevenir des réalités vivantes et triomphantes, elles n'auraient qu'à nous être rendues par une voix qui parle avec autorité. Celle qui vint il y a dix- huit cent ans se tait, parce qu'une partie de ses paroles sont abrogées : paroles dites pour aider un monde à mourir et non pour l'aider à vivre, et faibles sur un monde affamé de justice, de vie, de lumière. Et voici que l'humanité, à son insu, remonte vers la source plus haute, vers ceux qui furent les maîtres mal compris du Christianisme, et « dont nous sommes les disciples, nous tous qui cherchons un Dieu sans prêtre, une révélation sans prophètes, un pacte écrit dans les cœurs* ».
En remontant vers eux, elle ne recule pas de vingt-six siècles en arrière : c'étaient eux qui étaient de vingt-six siècles en avant : elle était trop jeune pour les lire etils pouvaient l'attendre sans crainte, sûrs de l'éternité de leur parole et que l'humanité, dans sa marche vers l'avenir, serait bien forcée de repasser par la montagne et de remonter de Golgotha en Sion.