‹ Les prophètes d'Israel (volume 2)Chapitre 66 sur 110 · Psaume CXXVI · texte numérisé non relu

Psaume CXXVI

des anciens jours de constituer la patrie terrestre et divine, matérielle et idéale. La réalité apporta bientôt ses terribles réveils et fit cesser les cris de triomphe.

Un jour vint où, devant les démentis de la réalité, la nation se divisa et une partie se dit : (( Le royaume annoncé n'est point de ce monde, w La conception des prophètes devint une image et une allégorie, et le christianisme, s'appuyant sur un dogme nouveau, emprunté à la philosophie grecque et que le judaïsme prophétique ignora toujours, — la croyance à la résurrection et aune rémunération future, — supprima le problème qui troublait la conscience d'Israël €n renvoyant la solution à un autre monde.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner comment et pourquoi vint un jour où une partie de l'humanité cessa de se sentir à l'aise dans la solution chrétienne. L'éclosion de la science au xvi° siècle, la philosophie destructive du xvni^ et la Révolution ont ramené la question aux termes où les vieux prophètes l'avaient posée :

réaliser la justice sur la terre, sans l'appui des sanctions d'outre-tombe. De sorte qu'après vingt-sept siècles, l'humanité se retrouve en face du même problème qu'au temps du berger Amos et du roi Jéroboam II. C'est pour cela qu'après tant de siècles ces vieilles pages ont encore tant à dire à des âmes, désabusées des dieux et de l'autre monde et de toutes les croyances qui les ont bercées dix-huit siècles. {( Nous tous, dit le grand historien de nos crises morales, nous tous qui cherchons un Dieu sans prêtres, une révélation sans prophètes, un pacte écrit dans le cœur, nous sommes à beaucoup d'égards les disciples de ces vieux égarés. » Égarés, non, puisqu'ils avaient cherché Dieu dans leur cœur et l'avaient trouvé. Car leur Jéhovah n'était, en fin de compte, que la conscience impérieuse de quelques hommes divinisée, la conscience humaine projetée au ciel : et aujourd'hui, dans la ruine religieuse du siècle, la conscience est toujours là, toujours prête dans ses ténèbres, ses incertitudes, ses bonnes volontés, à répondre au cri de la conscience des forts.

Ce cri, les prophètes l'ont jeté les premiers et pour tous les siècles. Ils ont jeté en paroles de feu inextinguibles le cri de l'instinct noble, et dans une forme si simple, si universelle, si dégagée des fantaisies fugitives de la poésie religieuse, si purement et si victorieusement humaine, qu'après vingt-sept siècles des fils de Voltaire s'étonnent, en les entendant, de sentir leur conscience d'homme subjuguée. Leur puissance historique n'est épuisée ni par le judaïsme ni par le christianisme, et ils tiennent une réserve de force au profit du siècle qui vient. Le xx^ siècle est mieux préparé pour les comprendre que les dix-neuf siècles qui l'ont précédé, et ils peuvent dire aujourd'hui encore comme jadis : « La parole sortie de mes lèvres ne retournera pas vers moi sans effet. »

Certes, l'horizon de l'humanité moderne n'est point celui des voyants d'Ephraïm. Elle a un tourment en plus qui les troublait peu, le tourment scientifique, que nulle révélation morale ne peut guérir et pour lequel les prophètes n'ont rien à dire, car il ne jaillit point du cœur

de l'homme, source de toute certitude, il jaillit de son néant ; il descend sur lui des étoiles, il monte vers lui de l'abîme des âges. C'est à la science, avec ses révélations progressives et lentes, avec ses beaux rêves éveillés, de verser goutte à goutte son baume sur une blessure qui saignera toujours. Mais la science n'a que des clartés froides, comme celles d'un soleil polaire, et sur les âmes mal trempées par l'instinct, son baume est un narcotique ou un poison. Elle ne sera saine et vivante que si elle retrouve dans l'instinct moral la sève et la clialeur de vie et si elle s'emploie à réaliser le dieu dans l'homme.

Il y a dix-neuf siècles, le plus noble esprit de Rome, devant l'abjection de ses dieux et de ses prêtres, jetait le cri de l'intelligence indignée : « Et la piété n'est point de se montrer sans cesse, le front voilé, devant une pierre et d'approcher tous les autels, ni de se prosterner à terre, et de tendre ses mains ouvertes vers les sanctuaires et d'inonder les autels du sang des

quadrupèdes, mais de contempler l'univers d'une âme sereine :

Nec pietas uUa est velatum sœpe videri Vortier ad lapidem, alque omneis accedere ad aras : Nec procumbere humi prostralrum, et pandere palmas Ante deum delubra, neque aras sanguine multo Spargere quadrupedum, nec voleis nectere vota : Sed mage pacata posse omnia mente tueri.

Et huit siècles avant Lucrèce, le dieu du berger Amos s'écrie : « Je hais vos fêtes, vos holocaustes me font mal ; vos offrandes de veaux gras, j'en détourne les yeux; loin de moi le bruit de vos cantiques, je ne veux pas entendre le son de vos lyres. Mais que le droit jaillisse comme de l'eau, et la justice comme une rivière intarissable! »

La religion du xx^ siècle est dans ces deux cris : elle naîtra de la fusion du prophétisme et de la science.

DE

Toutes les recherches de l'exégèse indépendante, depuis qu'elle s'est constituée en dehors de la préoccupation théologique, et par suite toute l'histoire religieuse des vingt-cinq derniers siècles, telle qu'elle est sortie de ces recherches, supposent un postulat qui n'a jamais été mis en question : l'authenticité des Prophètes. Autrement dit, l'exégèse scientifique, d'accord en cela avec la théologie traditionnelle, admet sans discussion que les écrits prophétiques datent de l'époque et du milieu auxquels ils prétendent appartenir. Elle admet, comme la tradition, que les trois grands Prophètes,

— Isaïe, Jérémie, Ezéchiel — et le groupe des douze petits Prophètes, représentent un mouvement religieux d'une originalité créatrice, dont le christianisme devait sortir un jour, qui s'est poursuivi durant les deux derniers siècles de l'existence nationale du peuple hébreu et qui prend fm au retour de la captivité de Babylone. Elle a bien, dans le détail, modifié plus d'une attribution traditionnelle ; elle a divisé des recueils qui se présentaient à nous sous un titre unique ; elle a reporté, entre autres, à deux auteurs différents, séparés l'un de l'autre par un intervalle de plus d'un siècle, les prophéties réunies aujourd'hui sous le nom unique d'Isaïe ; elle a enfin, suivant en cela d'ailleurs la Synagogue, sinon l'Eglise, exclu du groupe prophétique le Livre de Daniel ; mais, malgré toutes ces libertés, la littérature prophétique reste pour elle une œuvre essentiellement sincère, qui est ce qu'elle parait être, c'est-à-dire l'ensemble des manifestes d'une série de tribuns religieux et politiques, qui se sont succédé environ de Tan 800 avant notre ère à l'an 536, si l'on ferme

l'authenticité des propuètes. 123

l'ère prophétique avec le grand Anonyme de la captivité ; à l'an 518, si on y comprend, pour se conformer à l'usage, les trois prophéticules du second temple, Aggée, Zacharie, Malachie.

C'est ce dogme, reconnu par l'exégèse libre aussi bien que par la théologie, et sur lequel repose l'édifice historique de la science moderne aussi bien que l'édifice religieux du passé, auquel un des esprits les plus consciencieux et les plus hardis de notre temps, Ernest Havet, s'est attaqué dans un article qui a été comme son testament scientifique ^ D'après M. Havet, l'ensemble de la littérature prophétique est apocryphe et postérieure de plusieurs siècles aux Prophètes dont elle porte le nom. Amos, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel ont bien existé à la date qu'on leur attribue; mais leur œuvre a péri, si tant est qu'ils aient jamais écrit, et il ne restait d'eux qu'un nom glorieux et légendaire dont se sont emparés, six siècles plus tard, quelques publi-

1. La Modernité des prophètes, réimprimé par les soins pieux de ses fils (en un volume, chez Calmann Lévy, Paris, 1891).

cistes de génie qui ont voulu donner à leur prédication le prestige de noms vénérés. La littérature dite prophétique s'est produite, non pas au viii% au vn^ et au vi® siècle avant notre ère, à l'occasion des catastrophes qui ont détruit les royaumes d'Israël et de Juda, mais à la fm du 11^ siècle, à la suite de la lutte que Juda eut à soutenir contre les rois grecs de Syrie, et qui aboutit à son affranchissement sous la conduite des Asmonéens. L'interprétation des Prophètesdoit se faire, non pas au moyen du Livre des Rois et des Annales parallèles de Ninive et de Babylone, mais au moyen de Josèphe Flavius et du Livre des Maccabées. L'Assyrie n'est plus l'Assyrie, c'est la Syrie séleucide, la Grèce; Tiglat Piléser, Sargon, Sennachérib, sont les déguisements d'Antiochus Epiphane, Démétrius Nicator et autres; les héros des Prophètes, ce sont les Maccabées, militants et triomphants,. Simon, Jonathan, Jean Hyrcan.

Ce n'est point seulement l'histoire littéraire du peuple juif qui par là reçoit une orientation nouvelle : tout le pôle religieux de l'humanité

l'authenticité des prophètes. 125

«en est changé. Quel que soit l'intérêt littéraire des livres prophétiques, ce qui avant tout en fait une des formes les plus hautes et les plus puissantes du mai Vbehuern, c'est la révélation qu'ils ont apportée au monde, et dont l'action créatrice, après trois religions et à travers les révolutions philosophiques, n'est pas encore épuisée. Or, si cette parole s'est produite, non pas huit siècles avant le Christ, mais dans le siècle qui l'a précédé, non pas trois siècles avant Socrate, Euripide ou Platon, mais trois siècles plus tard et après que la conquête d'Alexandre avait partout mêlé les races et les idées et porté l'hellénisme jusqu'à Jérusalem, le prodige du Prophétisme est expliqué ou plutôt s'évanouit : la morale des Prophètes, leur monothéisme, leur religion élevée, dédaigneuse des formes, tout cela c'est de Thellénisme traduit en hébreu, transfusé dans une imagination d'Oriental. Le Messianisme même, cette vision d'un âge d'or qui est dans l'avenir, d'une ère de vertu, de paix, de bonheur universel, où la guerre, le crime et la mort disparaîtront de l'univers, c'est

une création de la poésie grecque, recueillie par ses élèves juifs : le pseudo-Isaïe annonçant l'heure où on ne péchera plus sur la montagne sainte, où le loup habitera avec la brebis, la panthère avec le chevreau et où un enfant les conduira tous, a été précédé d'un siècle par Théocrite annonçant, 2S0 ans avant le Christ, le temps « où le loup aux dents tranchantes verra le faon dans sa couche et ne voudra pas lui faire de mal ». Le judaïsme prophétique et le christianisme sont deux rameaux détachés de l'hellénisme.

Cette théorie révolutionnaire a été écartée sans discussion par la critique scientifique. Je crois qu'elle a eu raison de l'écarter ; mais quand un homme du talent, de la loyauté, de la puissance logique de M. Havet se trompe, ses erreurs méritent l'honneur d'une discussion, car elles doivent ou contenir un germe de vérité ou constituer en elles-mêmes une leçon de méthode. D'ailleurs, si la critique a passé en silence à côté de la théorie de M. Havet, l'expo-

l'authenticité des prophètes. 127

sition de ses vues, poursuivie avec cette netteté, cette décision, cette intrépidité de logique et de conviction qui faisaient la force de son talent, ont produit une impression profonde sur le public non spécialiste et ont troublé plus d'un esprit de bonne foi. Les contradictions de la science dans l'histoire religieuse portent trop aisément le public à se reposer dans le scepticisme du conflit des systèmes, et il est utile et nécessaire de dissiper les nuages qui pourraient s'amasser sur les rares certitudes que nous possédions dans un domaine qui touche de si près aux sources les plus intimes de notre vie morale. Et heureusement, si le Prophétisme est un des foyers les plus intenses de cette vie, il se trouve aussi qu'il a projeté une lumière suffisante pour que l'histoire ne s'en perde pas dans la brume, comme il est arrivé souvent à de grands mouvements plus rapprochés de nous.

Il y a une observation très simple qui, si elle s'était présentée à l'esprit de M. Havet, l'aurait arrêté dès le début. La voici : si les livres prophétiques sont des pamphlets de l'époque maccabéenne, s'ils ont été écrits pour relever le courage et la foi des Israélites en butte à la persécution religieuse, si Sennachérib et Nabuchodnozor sont les fanatiques Séleucides qui veulent consacrer à Zeus le temple de Jéhovah; si en un mot le Prophète est inspiré de l'esprit du puritain ou du martyr, qui lutte pour la conscience et meurt pour la foi de ses pères, il faudra absolument, pour que son pastiche réponde au but voulu et aille droit au cœur de ceux qu'il veut émouvoir, que la lutte

L AUTOENTICITÉ DES PROPHÈTES. 129

contre la persécution religieuse domine toute sa pensée et toute sa parole. Il faudra que les invasions de Tiglat Piléser, de Sargon, de Sennachérib, de Nabucliodnozor soient pour lui des invasions, non de conquête, mais de propagande; il faudra qu'à chaque page, à chaque ligne, sonne le tocsin de la guerre religieuse, et que ces vieux conquérants du grand type assyrien qui ne rêvaient que le carnage, le butin et la destruction splendide des cités, soient transformés en piétistes de l'idolâtrie, en croisés de Mardouk et de Nébo.

Chaque année encore, à la fête de Hanouca, commémorative du jour où Juda Maccabée, maître de Jérusalem, purifia le temple, souillé par les sacrifices grecs (164 A. C), le fidèle récite une prière qui commence par ces mots : « Aux jours de Matathias, le grand prêtre, fils de Johanan, Asmonéen, et de ses fils, quand la tyrannie de Javan (la Grèce) s'éleva contre ton peuple Israël, pour lui faire oublier ta loi et lui faire transgresser tes ordonnances^ toi, par ta

grande miséricorde, tu l'as assisté à l'heure de

l'angoisse, tu as combattu ses batailles, fait de son droit ton droit, de sa vengeance ta vengeance; tu as livré les forts dans la main des faibles, les multitudes aux mains de quelquesuns, les impurs aux mains des purs, les méchants aux mains des justes, les orgueilleux aux mains de ceux qui pratiquent ta loi... » Ces lignes suffiraient à elles seules pour ruiner la thèse maccabéenne et prouver jusqu'à l'évidence que les Prophètes ne sont pas des publicistes de l'époque séleucide. Il n'y a pas une page, pas un verset des Prophètes où ces conquérants exécrés paraissent comme les tyrans des consciences. Ils disent bien aux Juifs : « Votre Dieu ne vous sauvera pas de ma main, pas plus que leur Dieu n'a sauvé Kalna, Arpad, Damas, Carchémis; » pas un ne dit: « Abandonnez votre Dieu pour le mien. » Quand Sennachérib insulte à la faiblesse des dieux du vaincu, — la faiblesse de ces dieux qui n'ont pas su défendre leur peuple, — ce n'est pas pour glorifier son propre dieu et faire agenouiller devant lui les nations : ce n'est que le cri d'or-

gueil de la force triomphante. Il s'agit bien, pour les bellu aires maudits par Isaïe, Nahum, Ézéchiel, de détourner Israël de la loi de Jéhovah et de lui faire transgresser ses ordonnances ; ce n'est pas le nombre des conversions, mais celui des têtes coupées qu'ils font compter à leurs scribes après la bataille, et les professions de foi arrachées, les consciences violées, les grimaces de l'apostasie auraient paru un chétif butin au plus fervent adorateur de Nébo et de Mardouk. Les plus fanatiques pouvaient bien égorger au nom de leurs dieux, mais ce n'était que pour leur offrir la plus agréable des victimes, la victime humaine; et quand ils tiraient l'épée, c'était pour les abreuver de sang, non pour un compelle inlrare, L'Assyrien des Prophètes est bien identique à celui du Livre des Rois, identique à celui des Annales assyriennes, à celui que nous voyons sur les basreliefs lançant les chariots de guerre, brûlant les villes, suppliciant les prisonniers : c'est la brute superbe, l'exterminateur d'hommes, le fléau de Dieu.

Les Prophètes ne sont donc pas préoccupés de défendre contre l'inquisiteur la foi des ancêtres : c'est au contraire à la foi des ancêtres qu'ils en veulent. Leur grande et féconde originalité, c'est précisément qu'ils ne sont pas les conservateurs ou les restaurateurs du passé, comme le seront les Maccabées : ils sont les créateurs de l'avenir. Ils sont les apôtres d'une foi nouvelle qui veut élever la nation au-dessus des brutalités de l'univers. Ils se succèdent durant trois siècles, et tandis que leur doctrine est immuable du premier au dernier, le décor change pour chacun d'eux, parce que chacun d'eux vit dans un siècle changé et qu'ayant toujours la même chose à dire, c'est à des générations nouvelles qu'ils ont à la dire, dans des circonstances transformées sans cesse par les révolutions de l'histoire. Si les Prophètes sont contemporains des Séleucides, il faut admirer l'érudition sans pareille et le génie de résurrection historique avec lequel ils ont su faire revivre non seulement l'esprit, mais le cadre même du passé. Ils ont un souci d'éviter

l'anachronisme, un scrupule de savant, un respect de la couleur locale et temporelle^ que jamais apocryphe n'a poussé à ce point, pas même dans notre siècle de restitutions à outrance. Ils ont médité et se sont assimilé la substance du Livre des Rois de façon à n'être jamais pris en défaut. Si l'auteur veut se faire passer pour Isaïe, le vieux prophète du temps d'Ahaz et d'Ezéchias, il ressuscitera les minces roitelets de Damas et de Samarie qui, six siècles auparavant, avaient formé de méchants complots contre Jérusalem, et il amènera au secours de Juda le roi d'Assyrie, — qui pourtant représente le Séleucide maudit, — parce qu'au temps d'Isaïe le roi d'Assyrie, Tiglat Piléser, avait sauvé Ahaz de ses voisins, Pékah, roi de Samarie, et Rézin, roi de Damas. Le publiciste, dans sa préoccupation d'archaïsme, oublie si bien le présent au profit du passé qu'il n'aurait pu ni mieux connaître ce passé, ni plus complètement oublier le présent, état d'esprit et

Page 1