ET M. RENAN
Il y a vingt-cinq ans à peine que paraissait la Vie de Jésus, on se rappelle au milieu de quel déchaînement c'était comme l'écroulement d'un monde, salué d'une double acclamation de triomphe et de fureur. La Bible enfin expliquée, publiée dans un siècle d'irréligion gamine, avait soulevé moins d'enthousiasmes et de colères. Nul peut-être ne fut plus surpris que l'auteur même de ce double succès qu'il n'avait ni cherché ni attendu. Nourri dans un milieu religieux, dont il n'était sorti que pour entrer dans un autre sanctuaire,
1. Ernesl Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome P^ Paris, Galmann Lévy, 1887. 1 vol. iu-8°.
celui de la science pure, il parlait un langage que ne pouvaient comprendre ni ceux qui l'applaudissaient ni ceux qu'il révoltait. Il appartenait par l'esprit à un monde qui, au fond, n'avait rien à dire aux passions ni des uns ni des autres. Au commencement du siècle, Chateaubriand avait rêvé un beau livre : le Génie du Christianisme ; mais il n'en avait trouvé que le titre et avait écrit le reste à l'usage des théologiens de salon et des douairières. Ce livre, c'est M. Renan qui l'écrivait, et, bien que les passions qu'il a soulevées soient apaisées depuis longtemps, et que beaucoup de ceux qui ont le plus acclamé l'auteur aient reconnu, depuis, que ce n'était pas un des leurs qu'ils acclamaient, dans un siècle ou deux, quand on fera l'histoire de la pensée religieuse en France, on reconnaîtra que nul écrivain depuis Voltaire n'a agi plus puissamment sur elle. La Vie de Jésus restera une date, non comme la date d'un livre qui a fait beaucoup crier, mais comme marquant la fmdela polémique destructive et inaugurant la période de justice et d'intelligence.
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Certes, les catholiques pratiquants et même les croyants chrétiens, quels qu'ils soient, n'ont point pour cela une dette de reconnaissance particulière envers M. Renan. Il n'a redoré aucun autel, aucune chasuble. Il n'a point ranimé non plus, chez aucune âme troublée, la foi défaillante ; nul chrétien hésitant n'a quitté ses livres plus chrétien. Ce n'était point son objet, et ce n'est point non plus le but où tend la marche inévitable. M. Renan lui-même est fils du siècle; mais, le premier, il a fait comprendre en France, textes en main, que la religion est une des forces vives de l'humanité. Si elle n'est point, comme elle le croyait, la vérité descendue d'en haut, encore moins estelle la résultante de l'imposture des uns et de la stupidité des autres, comme le veut la librepensée, toujours un peu niaise. Elle est le rêve que l'humanité, sous les appels du dehors et du dedans, tisse et déroule de sa propre substance, sur les fantasmagories de la nature, les étonnements de l'histoire, l'énigme de la destinée ; rêve traversé de cauchemars et d'extases,
d'images difformes et sublimes, des souvenirs d'une animalité impure et des pressentiments d'un avenir ultra-humain ; rêve interrompu, et toujours changeant ou toujours échangé ; car la vision d'une race, d'un peuple, d'un homme, passe dans l'œil des races voisines, l'ébranlé, peu à peu l'emplit tout entier. Ainsi s'en va l'humanité, s'éveillant d'un rêve pour s'assoupir dans un autre, heureuse si le nouveau est plus doux et lui dit un idéal plus noble. Le jour où cessera ce long rêve qui projette ses ombres sur la vie pour en faire une réalité, la grande question sera vidée et la vie définitivement condamnée : «Et Dieu vit que le monde était mauvais. »
L'un de ces rêves, l'un des plus beaux qu'ait faits notre monde moderne, avait trouvé en M. Renan son historien sympathique et attendri. Ne croyant plus, mais soustrait par ses souvenirs aux dangers de l'incrédulité vulgaire, savant et poète, et sachant bien que la science n'a de valeur sérieuse et durable que si elle aboutit à une poésie, M. Renan était seul capable en France, par la largeur de la pensée.
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la puissance de sympathie et la magie de l'expression, de réconcilier la religion et la pensée libre dans le culte commun de l'idéal. Il était prédestiné à l'œuvre presque impossible de faire sentir à des Français du xix® siècle que la raison raisonnante n'est pas tout dans le monde, qu'elle est chose plus stérile que le figuier maudit; de leur faire saisir que dans leur cerveau même, « par delà la religion trouvée fausse, survit le divin », et de réhabiliter Dieu parmi les hommes.
Dans son respect et son indulgence pour la religion qu'il raconte, il y a sans doute surtout du respect que l'on ressent pour les ruines, de la pitié que Ton a pour les morts. Mais il faut bien s'y résigner : dans l'Olympe éternel, il n'y a de vivant que les morts, et les dieux n'agissent d'une bienfaisance sans réserve et d'une puissance sans limite que quand ils ont passé par les flammes purifiantes d'Hadès. Le dieu suivi d'un troupeau de prêtres, intronisé sur les autels, dans la gloire et les sortilèges du culte, n'est qu'un despote
équivoque, comme le tyran antique, aussi puis« sant pour le mal que pour le bien. C'est la mort, pour les dieux du ciel, comme pour ceux de la terre, qui sépare l'ivraie et laisse le grain éternel et fécond. Les dieux d'Homère n'étaient plus pour la Grèce ancienne qu'une école de scandale ; ils sont pour nous des maîtres éternels de beauté et de joie, et notre âme est plusclaire du reflet lointain de leur auréole. Et ainsi Jésus, le pauvre Dieu, trahi avant la croix et trahi après, « qui tant a voulu le bien et tant a fait de mal au monde », Jésus n'entrera définitivement dans l'Epiphanie que le jour oïl, dans quelque campagne reculée de Salzbourg ou de Navarre, son dernier prêtre aura dit sa dernière messe. C'est alors que sa parole sera vivante, sans glose humaine qui la trouble, la parole de douceur et de sacrifice, pluspuissante qu'aux temps où l'Eglise poussait les peuples au salut, l'épée dans les reins. Elle ira directement, et sans mélange, de l'âme qui la prononça à l'âme qui l'attend toujours, mieux comprise d'une humanité qui ne croit
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plus en lui et qui se sentira meilleure d'avoir passé un instant à l'ombre de sa croix : And am I not the grzater for thy love ? L'œuvre dissolvante de M. Renan et de son •école, cette œuvre plus redoutée par les hommes de religion que ne le fut jamais la polémique outrageuse et étroite d'autrefois, qui laisse espérer toutes les réactions et qui les provoque, €st, en fm de compte, une reconstruction religieuse. Cette science indifférente, aux allures ironiques et amusées, au dilettantisme parfois cruel, qui souffle sur tout ce qu'a adoré le passé et jette un verdict tranquille et sans retour, semble réciter sur la foi la prière des agonisants ; mais dans ce De profundis, il y a un Resiirgat. De la Bible en poussière sortira un Evangile éternel à l'abri des revirements de la cervelle humaine, et le monde changé sera étonné de trouver la réponse de sa pensée et de son cœur dans ces vieilles écritures démodées. On met du vin neuf dans de vieilles outres.
Après les Origines du Christianisme^ M. Renan nous devait Y Histoire du peuple d^ Israël. Cette histoire est, en effet, le complément ou plutôt la préface obligée de l'autre, le Christianisme primitif n'étant autre chose que la doctrine juive portée aux Gentils. Mais, pour comprendre cette doctrine même, il faut faire l'histoire du peuple d'Israël, laquelle, en fait, n'a d'intérêt que parce qu'elle est l'histoire de cette doctrine.
La pensée moderne, dans la conception de M. Renan, est l'œuvre de deux races : les Grecs et les Juifs. La Grèce a créé « l'humanisme rationnel et progressif » ; notre science, notre art, notre littérature, notre philosophie, notre
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droit viennent de là. Mais elle avait une immense lacune : « elle méprisa les humbles, n'éprouva pas le besoin d'un Dieu juste, l'idée d'une religion universelle ne lui vint jamais. L'ardent génie d'une petite tribu établie dans un coin perdu de la Syrie sembla l'ait pour suppléer à ce défaut de l'esprit hellénique. » Israël créa le droit du faible, et il créa le Dieu juste qui fera régner la justice sur terre.
Cette opposition, comme toutes les formules condensées, aurait besoin d'être expliquée ou modifiée dans bien des détails, et M. Renan n'y a pas manqué, ici même et dans plus d'un de ses ouvrages antérieurs. Il montre, ce qu on oublie trop, que ni la Grèce ni la Judée n'ont inventé tout ce qu'elles représentent par excellence. Ce n'est pas Israël qui a, le premier, apporté à l'Occident le mot de justice et appelé de l'iniquité terrestre à la conscience d'un témoin suprême : bien avant le Golgotha, Prométhée avait souffert sur le Caucase, et avant que Paul vînt à Athènes saluer le Dieu inconnu, Sophocle avait vu Antigone mourir pour
des lois invisibles. D'autre part, notre poésie et notre philosophie modernes sont loin d'être ce qu'elles auraient été si notre pensée n'avait passé que par l'école de la Grèce : notre poésie sort des Psaumes autant que d'Homère, et la philosophie de l'histoire est née le jour où les Prophètes crurent trouver au monde et à la vie un sens et un objet. Nulle des grandes idées qui font le monde n'appartient en propriété exclusive à aucune des grandes races : elles ont toutes en elles le pressentiment, le germe ou l'ébauche des créations de toutes les autres, et c'est pour cela que le génie de l'une peut agir si puissamment sur les autres et toutes agir pour un idéal commun. La Grèce poétique avait vécu tout en dehors, dans la joie de l'univers et de la vie, dans l'océan des apparences radieuses, semant les dieux dans l'espace, folle d'aventures et de chants ; la Judée prophétique vécut tout en dedans, repliée sur sa conscience et cherchant une conscience dans l'univers. La vie et le monde pour la Grèce étaient une ode; pour la Judée, ce fut un
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drame. Dans les volontés discordantes qui agitaient son univers, la Grèce avait bien entrevu un principe d'ordre et d'unité et installé un Zeus régulateur; ses dieux même n'étaient point toujours occupés à faire la vie ; ils avaient aussi de bons instincts ; il y avait même des crimes qu'ils punissaient ; « ils voulaient le bien, mais faiblement » ; tout cela chaotique et incertain, sans autorité et sans pouvoir; une aspiration sans fécondité et sans souffrance. Cette pensée, qui flottait comme un rêve passager sur l'âme de la Grèce, s'emparait, trois ou quatre siècles avant Socrate, de quelques rêveurs de Palestine, s'y enflammait comme dans un foyer volcanique et en ressortit sur le monde en lave inextinguible.
Le premier volume de M. Renan s'arrête au seuil du Prophétisme, à l'établissement de la royauté. Il comprend donc toute la période patriarcale, la captivité d'Egypte, l'Exode, la Conquête de la terre promise, les Juges, Saiil et David, Le sujet est si vaste et les questions soulevées à chaque pas sont si nombreuses ; chacune des lignes bibliques correspondantes a été remuée dans tant de sens par la critique, a soulevé tant de luttes et de systèmes, qu'il a été impossible à l'auteur même de s'arrêter sur chaque point et surtout de discuter. Il a hâte visiblement d'arriver au point vital de toute cette histoire, la formation du Prophétisme, qui a fait d'Israël ce qu'il fut, sans lequel
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Israël n'aurait été que l'une des innombrables tribus nomades de même race qui se sont fondues dans le désert, sans même écrire leur nom sur le sable. « Dans ce premier volume, » le grand mouvement religieux d'Israël, qui a » entraîné le monde dans son tourbillon, est à » peine commencé. La vocation d'Israël n'est pas )) évidente. Ce peuple n'a encore au front aucun » signe bien clair, qui le distingue de ses voisins » et congénères. Au premier coup d'œil, on le » prendrait pour une petite peuplade syro- » arabe comme tant d'autres. Mais l'enfance » des élus est pleine d'annonces et de pronos- » tics qu'on ne comprend que plus tard. La » période la plus importante de la vie des » grands hommes, c'est leur jeunesse, puisque, » à ce moment, tout leur avenir se dessine » comme derrière un voile. C'est à l'âge pa- » triarcal que la destinée d'Israël commença de » s'écrire. » Le premier volume tient tout dans cette dernière ligne. Voici ce qu'était, selon M. Renan, la religion patriarcale dans son rapport avec la religion des prophètes.
La tribu des Beni-Israël, à l'état patriarcal, c'est-à-dire durant la vie nomade, avant l'émigration en Egypte et l'établissement dans la Terre-Sainte, possède le culte des Elohim : les Elo/iim, ou dieux, sont les forces de la nature, comme les dieux grecs, mais ils n'ont pas pris le caractère individuel et personnel qui a peuplé le Panthéon hellénique de tant de figures variées et vivantes; ils n'ont pas de nom propre. « Un Eloh n'a pas de nom qui le distingue d'un » autre Eloh, si bien que tous les Eloh réunis » agissent comme un seul être et que le mot » Elohim se construit avec le verbe au singu- « lier. Elohim est partout ; son souffle est la » vie universelle; tout vit par Elohim. Tout ce » qui arrive arrive par lui (ou par eux). Il fait » naître ; il féconde le sein des femmes ; il tue ; » on l'entend (ou on les entend) dans les bruits » inconnus; il souffle (ou ils soufflent) les )) paniques. Les phénomènes atmosphériques » notamment sont son ouvrage (ou leur ou- » vrage). Le fracas de la foudre est sa voix, » l'éclair est sa lumière; tout ce qui est grand,
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» extraordinaire, lui est rapporté. » Ce n'est pas tout à fait le monothéisme, mais c'est un polythéisme qui y touche de bien près, non par la hiérarchie et la subordination des dieux, comme dans le Mazdéisme iranien, mais par leur homogénéité et leur indistinction.
Plus tard, à la sortie cl'Ég-ypte, les tribus se forment en nation ; elles se font un dieu national. Chez les Sémites, comme chez tous les peuples païens de l'antiquité, chaque peuple a parmi ses dieux son dieu spécial, qui veille sur lui, le conduit à la victoire en échange de ses adorations. Moab avait le dieu Camoch ; Israël se fait le dieu Jahvé (Jéhovah), qui est son dieu à lui. Comme tout dieu national, c'est un dieu farouche et féroce, qui hait l'étranger et l'extermine. Dans la marche de la conscience humaine, Jahvé marque un pas en arrière sur les Elohim : les premiers Prophètes sont en arrière sur les patriarches.
Mais Jahvé, par l'excès même de son caractère national, tend nécessairement à en sortir. L'orgueil de la tribu a fait de son dieu le plus
grand des dieux: « Qui parmi les dieux est comme toi, ô Jahvé ? » Il n'y a qu'un pas de là à en faire le dieu unique : grande déchéance au point de vue national et qui est la ruine de la patrie, grande promotion pour le dieu, qui par là devient le dieu universel, le dieu de tous les hommes et, par un renversement de son premier caractère, le dieu de la fraternité humaine.
Tout ce mouvement est traversé d'une lutte ardente contre l'idolâtrie : d'abord l'idolâtrie des peuples environnants dont l'action toutepuissante est visible jusqu'au dernier jour et est combattue avec fureur par les premiers jéhovistes et par le parti national ; plus tard, l'idolâtrie élohiste et jéhoviste, dont une partie d'ailleurs a subsisté dans le culte en prenant une interprétation nouvelle, et qui est combattue par les seconds jéhovistes et par le parti prophétique, idéaliste et cosmopolite, dénoncé comme traître, non sans raison apparente, par le parti national.
Pour l'histoire de périodes si légendaires, si pauvres de documents et où tout le drame se
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passe dans des cerveaux, il n'y a pas encore eu, et de longtemps il n'y aura de théorie qui puisse prétendre au fiat lux! M. Renan a naturellement rencontré deux sortes d'adversaires, les uns niant le quasi polythéisme des Elohim, les autres, leur quasi monothéisme.
Pour les premiers, entre Elohim et Jéhovah il n'y a qu'une différence de nom, comme en français entre Dieu et le Seigneur; le pluriel Elohim construit avec un verbe au singulier est un fait de grammaire et non de psychologie religieuse, et ne prouve guère plus la multiplicité primitive du dieu que Nous et Notre Majesté ne prouvent la multiplicité des majestés humaines ; bref, Elohim est im de naissance, autant que Jahvé.
Les autres opposent au quasi monothéisme des Beni-Israël le polythéisme général des tribus sémitiques sœurs, de la Syrie à l'Arabie, de la Phénicie à Himyar ; ils opposent le rôle étrange, dans la période patriarcale et plus tard, de ces idoles anonymes, les téraphin^ qui semblent bien représenter les dieux primitifs
des Beni-Israël, dépouillés de leurs noms; ils opposent enfin ces prétendues rechutes dans l'idolâtrie, dont le retour fait le refrain perpétuel de l'histoire d'Israël jusqu'à la chute même de Jérusalem, et qui sont en réalité, non pas des rechutes, mais la suite de la vieille tradition, interrompue seulement par instants par les incursions et les tentatives d'une foi nouvelle.
Ces deux thèses opposées ne sont point en réalité contradictoires : il n'y a là qu'une question de date ; la seconde est vraie surtout pour la période primitive; la première, pour la période moderne. Les Beni-Israël étaient païens et idolâtres; plus tard, ils ont adoré Jahvé ou Elohim, c'est-à-dire l'Eloh suprême. Toute la question est de savoir à quelle époque l'Eloh s'est détaché plus ou moins vaguement de la masse divine. Etait-ce déjà fait à l'époque patriarcale ? Était-ce déjà fait à l'entrée en Egypte ? Y avait-il déjà alors des formules passagères qui installaient un dieu suprême? Les rédacteurs de la Bible, qui ont pris soin de recouvrir
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toute l'histoire d'Israël d'une couche continue de monothéisme et de reculer jusqu'au plus lointain horizon du souvenir national la tradition de la vérité divine, ont rendu la solution du problème presque insoluble, en fournissant des arguments trop faciles à la donnée monothéiste et en la frappant du même coup de suspicion par ce qu'elle a de visiblement systématique.
M. Renan répond à ses contradicteurs que la constitution du Panthéon sémitique, en rapport si étroit avec la vie de la tribu, favorisait particulièrement l'éclosion du monothéisme. La tribu, avec son dieu spécial, sait bien que les autres tribus ont leurs dieux, mais espère que le sien sera plus fort. Elle est polythéiste, puisque le croyant reconnaît la multiplicité des forces et des volontés divines et croit à plus de dieux qu'il n'en adore ; mais elle est monothéiste en ce qu'elle se livre spécialement à un seul, monothéisme chancelant, qui se concilie parfaitement avec l'idolâtrie et transportera aisément son obédience et ses offrandes de
Jahvé à Molokh, Baal ou Camoch, si Molokh, Baal ou Camoch se sont montrés plus forts que Jahvé. Mais ce monothéisme incertain, idolâtrique et sans morale, contient en germe le monothéisme strict; et le jour où un homme dira : « Notre dieu n'est pas seulement le plus grand des dieux, il est le seul dieu », il éveillera un écho obscur dans la conscience de la tribu.
Quand cet homme a-t-il paru ? Bien des fois, sans doute, avant que cet écho devînt distinct. Avait-il paru déjà avant l'entrée en Egypte et pendant la vie nomade en Palestine ? Avait-il paru aux temps préhistoriques, à l'époque où les Beni-Israël s'en venaient de la vieille Chaldée, emportant avec eux la cosmogonie de Babylone, l'épopée du Déluge et plus d'une pensée secrète ? Faut-il descendre jusqu'à Moïse, le créateur de la nation, ou, plus bas encore, aux premiers Prophètes ? En tout cas, c'est entre l'Exode et la Royauté, durant la période obscure au terme de laquelle paraît un Etat juif, que dut se dégager définitivement et
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prendre forme, du moins dans quelques cerveaux, le monothéisme obscurément enveloppé dans l'idolâtrie de la tribu. Ces prophètes n'étaient pas sans doute les premiers hommes en Israël qui virent la figure de Jahvé remplir le ciel et chasser tous les autres fantômes; mais ils avaient la force qui rend l'hallucination intérieure, la puissance d'expression qui fait passer au dehors la tyrannie de la certitude : une idée n'existe et n'agit que du jour où elle a trouvé l'expression de feu, la parole qui lance ses traits en plein cœur de vérité, comme une flèche infaillible d'Apollon.
Toute parole humaine veut une lèvre de chair. La doctrine juive, par son caractère strict et précis, sans contour flottant et sans vague, se présente avant tout comme l'œuvre d'individus. La Bible avait raison, en ce sens, de supposer une série de Prophètes auxquels Dieu révèle la vérité : une pensée nouvelle n'est jamais l'œuvre d'une masse, mais d'un homme, de quelques hommes. L'humanité n'est qu'une matière brute, que le génie — celui de la pensée ou celui du cœur — façonne à sa guise et suivant sa loi. Le génie sans doute sort de la foule et de ses instincts ; mais entre ces instincts chaotiques, il en est un dont il est possédé tout entier et dont il fera la force cons-