Saint-Yves d'Alveydre. Testament lyrique
réciproque et une action concertée sur le plan divin.
Si nous regardons les diverses conceptions de rEternel-Féminin, dans les religions antiques, dans le christianisme et au moyen âge, nous voyons que les fondateurs des grandes religions ont compris, dès l'origine, toute la grandeur et toute la fécondité du principe féminin. Car, pour eux déjà, l'Eternel-Féminin ,primitif et primordial est cette lumière céleste dans laquelle se réfléchissent les pensées divines, premiers modèles des êtres futurs. Mais cette puissance ne prend conscience d'elle-même et ne s'individualise que peu à peu dans la Femme pour jouer son rôle dans la vie sociale et pour devenir le miroir divin de l'Amour, où se contemple et se transfigure l'humanité entière. *
L'Eternel-Féminin met plusieurs milliers d'années pour descendre du ciel sur la terre.
Les richis de l'Inde se représentent l'Esprit Créateur sous la figure de Brahma, flottant dans l'Infini sur le lotus céleste émergé du Tenips et de l'Espace. Autour de lui se déroule, en volutes sans nombre, un voile brillant et chatoyant brodé de milliers de figures. Ce voile est une émanation de lui-même, sa plus subtile essence. C'est la Lumière incréée, l'Épouse de Brahma. Dans son tissu éthéré, se réfléchissent amoureusement, se multiplient et se colorent les pensées du Dieu. Ce sont toutes les formes de la vie. Il met une éternité à contempler et à couver ces formes innombrables, avant de créer les Dieux, les forces cosmiques, chargées de changer ces formes en êtres vivants. Mais ces Dieux non plus ne pourraient rien réaliser sans
Maïa, la Lumière primordiale devenue l'Ame du Monde.
Telle est la conception grandiose et impersonnelle que les richis se formèrent de l'Eternel- Féminin
Celle de TEgypte est déjà plus humaine. Isis, qui représente elle aussi la Lumière incréée, voit son époux Osiris déchiré en mille morceaux par Typhon, le génie du mal. Mais, fécondée par un dernier regard du mourant, elle met au monde son fils Horus, le sauveur des hommes. Elle devient ainsi la déesse de l'initiation, de la lumière intérieure, reflet de la lumière céleste.
Avec Isis, qui se répète dans la Déméter grecque d'Eleusis, commence cette glorification de la maternité et de l'éducation par l'amour maternel, qui est la plus universelle et la plus éternelle des fonctions de l'Éternel-Féminin dans l'histoire humaine.
La religion chrétienne réalise en un point précis de la terre> en un moment de l'histoire, la métaphysique indoue et l'initiation égyptienne. Si le Verbe vivant de Dieu s'est incarné dans l'enfant de la Vierge-Marie, celle-ci deviendra aux yeux de ses fidèles l'incarnation de la lumière céleste, de l'Éternel-Féminin.
Le pathétique de sa légende, l'immensité de sa douleur fei"a croire à sa divinité. Si Dieu est l'inaccessible majesté, si Jésus est la justice et la rédemption, Marie sera l'amour consolateur et la mansuétude infinie. C'est parce qu'elle a le plus souffert qu'elle pourra pardonner le plus.' Les poètes de l'Eglise contemplent son âme comme
une mer de douleur et d'auiour dans laquelle ils aiment à se plon§:er. La musique des plus grands maîtres a m«guifié les paroles latines, qui sont par elles-mêmes comme un gémissement d'orgue, accompagné du lamenta d'une multitude éplorée.
StAbat mater dolorosa Juxta crucem lacrjmosa Dum pendebat filius.
Cujus animam gementem Contristantem et dolenlem Pertraasivit gladius.
C'est par la logique du cœur humain que Marie devient la première divinité du moyen âge. Le père appelait le fils et le fils appelait la mère. Mère par l'immensité de ranu)ur, vierge par la pureté de Pâme, elle réunit eu elle ce sentiment profond et cette chaste tendresse qui font la puissance de la femme. Voilà pourquoi le cœur de Marie devient le centre de l'univers catholique, le foyer d'amour et de grâce auquel tout aspire. Les hymnes sur elle ne tarisser>t pas. Elle est tour à tour la rose flamboyante, le lys immaculé, l'étoile du soir qui m(Mite sur la sombre mer. La terre et le ciel Tadorent.
Ad te clamant miseri • De valle miseriae,
' Te adorant superi
Matrem omnis gratiae,
0 sanctissima Maria !...
Si l'Éternel-Féminin a mis quelques milliers d'années à se réaliser dans un type humain avec
toute sa puissance de douleur, d'amour et de sacrifice, il a mis plusieurs siècles à s'exprimer par Tart en Italie. Encore engoncée dans la gaine byzantine avec Gimabue, la mère de Jésus s'en dégage avec les Primitifs. Chez Giotto, elle atteint un haut pathétique avec ses Vierges accablées de douleur ou prostrées sous la croix. Dans leurs Vierges- Mères et dans leurs Saintes-Familles, les peintres florentins multiplient les nuances de la douleur soumise, de la dévotion et de la tendresse. Dans ses Vierges jardiniè-res et princières, Raphaël déploie une finesse psychologique et une élégance qui ne sont qu'à lui. Mais on peut dire qu'il dépasse tous les autres peintres et se surpasse lui-même dans sa Madone Sixtine^. Là, ce n'est plus seulement Marie, mère de Jésus, ce n'est plus la femme de Joseph assise près de la crèche de Bethléem ou jouant avec son bambino dans les vergers galiléens, qu'évoque le pinceau de Raphaël. C'est l'Éternel-Féminin planant dans les sphères éternelles qu'il nous montre sous la figure de cette Vierge debout sur les nuages, entre ciel et terre. Elle est conçue en quelque sorte en dehors de l'espace et du temps. Grave et solennelle, consciente de sa mission, elle présente à l'univers son fils, le Verbe incarné de Dieu, le Christ sauveur du monde. Les deux anges accoudés sur le bas du cadre, dont on ne voit que la tête extatique et les bras, ont l'air de la soutenir de leurs regards d'adoration et de la supplier de ne pas descendre dans le gouffre terrible de la naissance et de la mort. Mais le regard tragique de