Du aiusée de Dresde
l'enfant et son front sublime prouvent que lui aussi sait ce qui l'attend et l'accepte.
Ainsi l'insondable pensée de la Providence s'est révélée par la volonté humaine. La Femme, émanée et descendue d'étape en étape de TÉternel-Féminin, par d'innombrables échelons, à travers la spirale des siècles et des millénaires, a pris conscience d'elle-même en remontant à sa source. Le cycle de l'évolution s'est accompli.
Jamais, avant Raphaël, la peinture n'avait atteint cette hauteur dans l'expression de la vérité métaphysique et transcendante.
Mais ce n'est là qu'une des faces de la Renaissance, sa face chrétienne, mystique et platonicienne. — Elle en a une autre, sa face hellénique, païenne et sensuelle.
Nous avons vu que de nombreuses causes poussèrent la Renaissance dans sa voie nouvelle : les découvertes scientifiques, l'extension de l'horizon intellectuel, la nouvelle conception de l'univers, les guerres et les voyages. Mais ce furent avant tout les poètes et les prosateurs grecs et latins, retrouvés et traduits, l'architecture romaine et les statues grecques exhumées de leur sommeil séculaire, qui réveillèrent les sens émoussés. En somme, c'est par l'ivresse de la Beauté que la Renaissance revint à la Nature. Les sujets mythologiques se pressèrent sous l'ébauchoir et le pinceau, non plus comme des choses sacrées du culte ainsi que les conçut l'antiquité, mais avec l'attrait
du fruit défendu. L'art comme la société est pris d'une fringale de vie et se livre à une débauche de séduisantes nudités. Jupiter et Vénus, Neptune et Amphitrite, Bacchus et Ariane, avec leurs cortèges de Muses, de Tritons, de Nymphes et de Satyres envahissent les toiles des peintres et les ateliers des sculpteurs et troublent l'imagination de l'humanité renaissante.
. Or toute chose a ses deux pôles. Si, dans les hauteurs de l'esprit, l'Eternel-Féminin conduit aux plus sublimes arcanes delà Divinité, il mène, dans les bas-fonds de la matière, aux excès de l'animalité livrée à elle-même et détournée de son but. Par la souplesse de son corps, par la subtilité de ses organes, par la délicatesse de ses sens et l'harmonie de ses formes, le corps de la Femme est comme un microcosme de la Nature, un jardin raffiné de ses délices. L'homme n'est que trop enclin à en abuser. Elle peut devenir ainsi l'amorce du péché, le chemin fleuri des chutes fatales, oii l'esprit grisé par la frénésie des sens oubliera sa divine origine. L'antiquité gréco-latine sombra dans une orgie lamentable et cruelle. La Renaissance eut aussi ses excès que l'histoire connaît abondamment. Son art du moins garda dans le sensualisme le frein de la beauté, mais il montra, sans rien perdre de sa grâce enchanteresse et sans jamais descendre aux laideurs dégradantes du réalisme, les dangers de la route et la proximité de l'abîme.
Il existe un tableau peu connu du Corrège intitulé l'Ecole de l'Amour^. Il se compose de trois
1. Il faisait partie de la collection du duc d'Albe, d'après Pungileoni. J'ignore où il se trouve actuellement.
personnages : Vénus, Mercure et Cupidon. Sous la ligure d'un beau jeune homme, Mercure enseigne les lettres de l'alphabet à un ravissant petit Amour à tôte blonde. Celui-ci épèle intelligemment les mots que lui dicte son maître et les inscrit sur un rouleau de papier avec un style. Sa mère, debout devant lui, majestueuse et calme dans sa fière nudité, tient l'arc de son fils et le regarde, bienveillante et songeuse. Deux grandes ailes sortent des épaules de cette Vénus. Elle a l'air de dire au petit Cupidon : « Je ne suis pas seulement la Vénus-Pandémos, mais aussi la Vénois-Uranie. Quoi que tu fasses, n'oublie jamais que tu es fils de la Beauté. Songe à mes ailes et souviens-toi que tes flèches ne doivent pas faire descendre les hommes au Tartare, et les exciter plutôt à monter à l'Olympe ou au Par nasse. » Mais le sourire malicieux de Cupidon prouve qu'une fois armé de l'arc redoutable il se permettra toutes les frasques et toutes les foHes.
Trois autres tableaux du même maître, d'une singulière hardiesse et cependant d'une tenue irréprochable, dépeignent le vertige croissant que l'attraction des sexes produit dans l'âme humaine. Ce sont Léda et ses compagnes^ ïlo et VAnthiope du Louvre. — Léda et ses compagnes folâtrent innocemment avec un vol de cygnes dans une eau claire et courante. En jouant avec les audacieux volatiles, elles ne goûtent encore que la fraîcheur et la splendeur de leur plumage de neige. L'oiseau royal qui s'approche de Léda à la nage ne l'a pas encore atteinte. — L'/o renversée dans un nuage noir se pâme sous le baiser de Jupiter, dont on ne voit que la tète. Elle a perdu connaissance sous la sensa-
tion foudroyante du plaisir. — Dans VAnthiope, Jupiter apparaît dans un bois toufTu sous la figure d'un Satyre aux jambes de bouc. Il soulève une branche et regarde, avec un sourire de convoitise, sa proie charmante et endormie, qui est une merveille de clair-obscur et de raccourci. Cette progression est suffisamment transparente et suggestive. S'il s'abandonne sans frein à la submersion du désir sensuel, l'homme glisse rapidement de l'innocence à l'obnubilation de sa conscience supérieure et bientôt la noblesse native de sa personnalité sera terrassée par l'animalité triomphante. Allegri n'a fait qu'indiquer ce glissement fatal dans l'épaisseur louche de la bacchanale antique. La suite en apparaît, par épisodes, dans la peinture vénitienne, notamment dans les Vénus du Titien, qui étalent avec impudeur leur nudité superbe et dans ses Bacchantes en délire qui manient des serpents enroulés à leurs bras.
Nous venons d'embrasser d'un coup d'œîl tout le domaine de l'art en cet âge et de suivre son double élan. D'un côté, l'ascension vertigineuse de l'âme vers l'esprit pur ; de l'autre, le plongeon éperdu dans le laboratoire tourbillonnant de vie et de mort qu'est la Nature. Elle fut vraiment prodigieuse l'ambition qu'eut la Renaissance de se lancer dans sa course impétueuse avec ces deux désirs. Mais, au bout de sa route, elle se trouva devant une contradiction formidable : le dilemme entre le gouffre d'en bas et l'échelle d'en haut. Comment
s'en est-elle tirée î A-t-elle trouvé moyen de franchir Tabîme et de fondre en un tout nouveau ce qui constitue la quintessence de riiellénisme et du christianisme, le culte de la Nature et l'apothéose de l'Ame? A-t-elle suffisamment pénétré dans Tarcane des choses pour accomplir ce miracle d'alchimie? A-t-elle poussé ses investigations visionnaires jusqu'à ces puissances cosmiques dont les mains subtiles tissent le voile ondoyant de Maïa, pour leur dérober un de leurs secrets les plus cachés?
Nous avons vu que, si elle n'a pas résolu le problème, elle s'est du moins approchée de ce mystère et en a pressenti la solution par le génie du grand Léonard.
HT