UNE NUIT AU TEMPLE DE LA SIBYLLE
Par la Mort et la Pienaissance vers un Jour plus divin t Shelleï-.
Longtemps après, je fis le rêve que voici. — De nouveau je me trouvais seul au temple de la Sibylle. Comme jadis, des masses sombres m'enveloppaient et la cataraete mugissait toujours dans le goufire de sa voix solennelle. Métis, au-dessus de la terre, scintillaient les hiéroglyphes splendides du firmament.
Alors, des profondeurs stellaires, je vis s'approcher un astre grandissant. C'était une étoile à cinq pointes qui traînait derrière elle un sillon lumineux comme une comète. Son cœur incandescent fulgurait et dardait en s'avançant cinq rayons d'or dans l'infini des espaces. On eût dit que c'étaient cinq regards ardents, avides de percer tous les abîmes et de sonder tous les mystères.
Oh, était-oe l'Etoile des Mages, l'Etoile des incarnations célestes, l'Etoile des divines renaissances ?
Je ne sais. Mais soudain l'astre s'arrêta. Il irradiait comme un soleil. Ses cinq rayons se rassemblèrent et se concentrèreftt sur le temple de la Sibylle.
Je me retournai. Le temple était devenu transparent comme une lampe d'albâtre. Les colonnes du péristyle circulaire reluisaient. Le sanctuaire s'ouvrit, et j'aperçus un groupe d'une beauté éclatante. Autour de l'autel, d'où s'élevait une flamme claire et droite, apparaissaient en des attitudes ani-
mées et significatives trois couples, qui semblaient les prêtres et les prêtresses de ce lieu consacré à un culte nouveau.
Debout derrière Tautel, et dominant les deux autres couples, se dressait dans sa « robe de flamme vive » la divine Béatrice, et près d'elle, un peu plus bas, se tenait son chantre immortel. La tête levée, elle regardait l'Etoile des Mages avec une ferveur intense. Son poète contemplait le reflet de l'astre dans les yeux de son Aimée, et tous deux semblaient s'unir dans leur adoration pour en mieux boire la lumière.
Sur l'escalier de l'autel, à droite, était assis, fier comme un page et beau comme un amant dans sa première ivresse, le divin Sanzio. — Près de lui, je vis debout une dame romaine, drapée comme une Vestale dans un voile qui laissait transparaître sa forme ravissante. C'était son Inconnue. Elle aussi regardait l'Etoile dans un profond étonnement. Raphaël, qui tenait la main de la dame, semblait la prier de s'asseoir près de lui. Mais elle semblait lui répondre par son attitude : « Oh, laisse-moi regarder encore — l'Etoile ! »
De l'autre côté de l'autel, sur la même marche de l'escalier, je vis le troisième couple formant le pendant du second. C'était Liéto et sa Jéromine. Mais, à l'inverse de l'autre groupe, l'homme était debout et la femme assise. Le Corrège avait la même attitude pensive que dans le portrait peint par lui-même, à l'entrée du dôme de Parme. Vêtu de sa longue houppelande, ressemblant à la fois au costume de travail du peintre et aune robe d'initié, il semblait plongé dans une méditation profonde. II
l'étoile des mages 3bS
tenait ses deux mains rapprochées par la pointe des doigts dans l'attitude de la prière, mais en même temps, il semblait protéger une petite lumière qui flottait entre elles. Cette lumière rappelait par sa forme l'astre à cinq pointes et jetait une faible lueur dans les coins du temple. L'épouse assise à côté de lui ressemblait, trait pour trait, à la Madonna délia Scala du maître. Son geste d'une tendresse ineffable serrait amoureusement dans ses bras et contre sa joue le bel enfant dont les yeux souriants avaient l'éclat de deux astres.
J'étais perdu dans la contemplation de ce spectacle et j'essayais d'en deviner le sens, lorsque je fus tiré de mon extase par des lueurs sinistres. Elles venaient du dehors e-t teignaient par intervalles les parois intérieures du petit sanctuaire comme des taches de sang. Je sortis du temple de Vesta et, placé sous son péristyle, je regardai autour de moi.
Là, un autre spectacle s'offrit à mes yeux.
Des lueurs rouges jaillissaient du gouffre de l'Anio, d'où s'échappaient aussi de sourds grondements avec des bruits étranges. Ils étaient pareils à ces roulements de tonnerre qui précèdent l'éruption d'un volcan. Des rires, des blasphèmes, des menaces s'y mêlaient aux rugissements d'une joie sauvage et à des cris d'effroi. L'enfer, jaloux des joies célestes versées à la terre par l'astre nouveau, avait-il rompu ses barrières ? Le feu souterrain du globe était-il remonté de ses lacs enflammés, par les voies tortueuses de la croûte terrestre, jusqu'à la fissure de la cataracte ? Les démons de l'abîme célébraient-ils leur orgie là en bas, dans la grotte de Neptune et dans l'antre des Sirènes ?
Et veici qu'au bord de ce gouffre, sur la terrasse de l'aficien temple de la Sibylle, j'aperçus un quatrième eauple. Je le reconnus tout de suite, côr il ne m'étak pas moins famrirer que les trois autres. C'était Michel-Ange et Vittoria Colonna. Dans l«ur conversation vive, ces deux figures debout étaient éclaboussées par les kieurs rouges sortant de l'abîme. Malgré son pourpoint noir et sa face chagrine, le gentilhomme florentin, armé du c4seau et du maillet, n'en avait pas moins Tair, avec sa face volcanique, d'un fils inquiet des Titans au d'un prophète de Jéhova dépaysé. Drapée de bknc en Muse antique, l'épaule nue, boucles flottantes et couronnée de lauriers, Vittoria n'était plus la sévère matrone de sa maturité. Elle avait repris l'éclat et la fierté de sa jeunesse, son profil daigle, son œil de feu. Des chants de sirènes et d'âpres clameurs sortirent du gouffre, et l'amant malheureux, à la fois irrité et troublé par ces appels, semblait dire par ses gestes à sa Muse hautaine : « Accorde-moi ton amour, et je saurai terrasser ces monstres ! «'Mais elle, plus belle et plus aWèi'e que jamais, lui moBtpa l'astre étincelant, comme pour lui dire : « Monte là-haut, et tu m'y trouveras ! » Il fit uti mouvemeat violent poutr l'étreindre, maas aussitôt la belle Muse, qui semblait une chair vivante et palpitante, disparut dans un éclair saperbe. Et l'âme navrée du grand homme s'évafiouit comme une fumée.
Cette vue m'avait saisi d'angoisse, comme si ma propre âme avait été dispersée et dissoute dans les ténèbres. Mais je n'eus pas le temps de regretter ces ©rabres illustres. Car, à peine eus-je reporté
l'étoile des mages 357
mes yeux des profondeurs du ciel sur le coin de la terrasse oii eUes m'étaient apparues, que j'aperçus à leur place le dernier couple. C'était Léonard et sa Mona Lisa. A leur aspect, je ressentis une joie subite et si aiguë qu'elle ressemelait à de la douleur. Je surprenais ces mystérieux et grands amants dans une heure d'abando^n, et mon désir, centuplé par un premier assouvissement, aurait voulu pénétrer jusqu'aux derniers arcanes de leurs pensées et de leurs sensations.
Le grand magicien de la Science et de l'Art se dressait au bord de l'abîme, dans la beauté de sa jeunesse retrouvée, dans la sérénité de sa force léonine. Sa main tenait un compas ouvert qu'il appuyait sur un globe terrestre placé sur le sol à sa droite. Mais sa tête levée demeurait comme absorbée dans l'astre fulgurant qui s'était rapproché et brillait devant nous de toute sa force. La lumière incandescente bouillonnait à son centre avec une telle intensité qu'elle embrasait de flammes ondoyantes les cinq pointes d'br de l'Étoile. Mes yeux ne pouvaient en supporter l'éclat aveuglant, mais Léosard regardait l'astre des Mages comme l'aigle regarde le soleil. A sa gauche, son amante, la grande Magicienne se pressait contre le maître, la tête appuyée à son épaule, en serrant son bras de ses deux mains. Elle aussi regardait l'astre radieux. Tout à coup Léonard tendit son compas vers l'Étoile comme pour la mesurer. Alors Lisa jeta ses deux bras autour de l'épaule du maître comme pour l'étreindre plus étroitement. Je pensai à part moi : « Ils sant au sommet de l'extase... je vais pénétrer dans l'arcane de leur mystère... »
Mais, comme si par une sensation magnétique la femme avait deviné ma présence et ma pensée indiscrète, elle lâcha brusquement le maître et se tourna vers moi d'un geste de fierté et de pudeur offensée. En un clin d'œil TEtoile et Léonard avaient disparu. La nuit profonde régnait de nouveau devant moi, et, dans un vague clair-obscur, je me trouvai seul en face de Mona Lisa, telle que son maître l'a peinte. Elle me regardait avec son indéchiffrable sourire. Je demeurai confus et muet, tremblant de peur. Mais son ironie fit place à une pitié indulgente.
■ — Ne crains rien, me dit-elle, je ne t'en veux pas de ton audace. Beaucoup d'hommes m'ont aimée pendant ma vie et un plus grand nombre m'a adorée après ma mort, à travers une toile illustre qui n'exprime qu'une partie de mon être. Ils ont aimé et célébré mon corps ; toi seul tu as deviné mon âme et tu as cru à mon amour pour Léonard. Pour cela je te pardonne... tout!
— Reine de toutes les grâces et de toutes les magies, m'écriai-je, sois remerciée ! Mais n'ai-je pas troublé la plus belle des heures sacrées, marquées au cadran de ta vie céleste ? N'ai-je pas arrêté le transport suprême de ton âme avec ton maître?
— Si tu crois cela, c'est que ton âme est encore obscufcie par les fumées de k. terre, reprit-elle avec un sourire de compassion. Mon maître et moi, nous ne sommes jamais seuls, même quand nous nous quittons. Toujours son image plane sur mai, toujours je parle dans son cœur par la voix profonde. Des mondes ont beau nous séparer...
un désir, un éclair... et nous sommes réunis de nouveau. Je ne respire pas sans lui ; il ne peut se passer de moi. Il mesure Tunivers de son compas, mais il a besoin de mes yeux pour pénétrer jusqu'à son cœur. Alors mon âme se glisse dans la sienne et je lui prête mon regard.
Enhardi par sa confiance, j'ajoutai : « Peux-tu me dire, ô la plus puissante des femmes, ce que tu as souffert après que ton maître t'eut si froidement et si cruellement abandonnée sur la terre, et par quel sortilège tu l'as reconquis dans l'autre monde ? »
Un nuage gris passa sur son visage devenu pâle comme un linceul et voila le lustre de ses yeux caressants. « Ne me demande pas cela, murmurat>-elle à voix basse. Nul ne doit le savoir, nul ne le saura jamais. Nul ne connaîtra la profondeur de ma vengeance, exercée sur les autres et sur moimême. Car j'ai souffert les maux que j'ai causés,/ j'ai subi les tortures que j'ai infligées. J'ai expié, j'ai pâti, j'ai traversé mille enfers... Tu demandes comment j'ai reconquis dans l'autre monde mon Aimé, qui souffrait l'enfer de son côté dans un silence de glace. Eh bien, regarde cette fleur qu'on nomme passifîora cœrulea (et je vis qu'elle tenait à la main une fleur étoilée, aux pétales d'un bleu foncé) . Regarde-la bien ; c'est la fleur de la passion. Par une mystérieuse sympathie, cette fleur a ressenti dans son sein le supplice de la croix jusqu'à en reproduire tous les instruments. Pourtant elle a conservé sa couleur et sa beauté. Juge ce qu'a dû souffrir une femme aux fibres délicates en subissant tous les martyres dans son cœur, sans rien perdre de sa force et de sa volonté. Quand
mon maître me retrouva dans une autre sphère, et qu'il reconnut dans le tissu de mon âme tous ces signes de souffrance, tandis que mes yeux avaient conservé le rayon et rorgueil du grand amour — alors c'est lui qui fut le vaincu, illuminé par sa défaite... Car j'entrai triomphante dans l'arcane de son cœur!
— Tu me révèles des secrets merveilleux, reprisje. Ils se gravent dans mon esprit en lettres de feu. Mais peux-tu me dire maintenant, ô devineresse des mystères du cœur, ce que sont venus faire ici les prophètes de ton siècle avec leurs cinq Muses? Vous qui descendez des hautes sphères, nous apportez-vous une ère de renaissance et de bonheur, ou est-ce une ère de fléaux et de malheurs que vous nous annoncez ?
— Cela dépend de vous et non pas de nous. Nous sommes venus vous dire que les temps sont mûrs pour le grand combat de l'Ame et de la Beauté contre les forces d'en bas. Si vous écoutez notre appel, les Dieux viendront à votre aide et grande sera votre victoire et votre récompense. Si vous manquez de foi et de courage, les Dieux vous livreront aux puissances des ténèbres. Mais sachez-le bien, ce n'est pas en écoutant les vains bruits du siècle et en regardant tomber la cataracte du temps Jj que les maîtres ont créé leurs œuvres immortelles, % c'est en accordant leurs âmes comme des lyres i qu'ils ont reçu les souffles d'en haut et qu'ils ont I édifié leurs temples de beauté. » j
La voyant prêle à s'en aller, je hasardai une dernière question : « 0 grande M«se de l'Amour omniscientet silencieux, apprends-moi encore ceci :
L ÉTOILE DKS AIAGES 36 i
Pourquoi parmi les Muses de ces grands maîtres es-tu la seule que j'aie pu approcher et qui m'ait accueilli avec tant de grâce ? »
Elle sourit avec malice : « Tu le sais bien, dit-elle, toi et moi nous appartenons à la même sphère. Les autres sont filles de la Foi, nous sommes les enfants du Désir. Ce qu'elles obtiennent par la Grâce, nous l'atteignons par grand effort et par mainte souffrance... Mais notre but est le même : trouver l'Etoile !
— Ah ! l'Etoile des Mages ! repris je, l'Etoile splendide ! l'Etoile de la Renaissance ! Je l'ai entrevue... mais hélas ! ce ne fut qu'un éclair. La voilà disparue. Quand la reverrai-je ? Ne peux-tu la ramener, toi la grande magicienne ?
— Elle n'apparaît que rarement, dit Mona Lisa, et elle ne vient que lorsqu'elle le veut. Je ne puis pas te la rendre, mais je puis te faire voir ses mille reflets dans l'univers. Car, même quand nous ne la voyons pas, elle est toujours derrière nous et illumine toute chose...
— Regarde de ce côté, dit-elle, et tu verras son mirage dans l'écume de la cataracte.»
Ce disant, elle étendit son éventail nacré aux lueurs opalines vers l'espace au-dessus du gouffre. Saisi d'une vive curiosité, je fis quelques pas vers l'abîme. Le torrent, devenu plus harmonieux, bruissait dans la profondeur en voix diverses. Bientôt ces voix s'élevèrent les unes au-dessus des autres, comme les sons de la harpe éolienne quand le vent grandissant la fait frémir et en tire des mélodies étranges à travers une vaste harmonie. Et je vis sortir du gouffre une vapeur blanche. Alors, dans
cette buée luiTHiieuse, haleine de la cascade, je vis se dessiner un arc-en-ciel, comme si derrière nous brillait un astre d'un éclat solaire. Cet arc magique avait les mêmes couleurs que l'arc-en-ciel de jour, mais elles étaient plus éthérées et se jouaient les unes dans les autres en nuances infinies. Elles chatoyaient du rose intense au jaune d'or, au bleu d'outremer et au violet trempé d'hyacinthe mourant. Au-dessous et au-dessus de cette arche immobile, devenue étincelante, comme à travers ses bandes colorées, je vis monter et descendre des milliers d'âmes, pareilles à des tourbillons d'aigles et d'hirondelles chassées par la tempête.
Et j'entendis, derrière moi, la voix de Mona Lisa devenue lointaine. Elle clamait impérieuse et passionnée : « Regarde, regarde bien l'arche des âmes I Le monde astral est la route qui relie le Ciel à la Terre et fait remonter les hommes vers les Dieux !... »
La splendeur de ce nouveau spectacle m'absorba un instant, mais quand je me retournai pour remercier son évocatrice, elle avait disparu. L'Anio grondait dans le gouffre de sa voix profonde, et seule la ruine du temple vide de Vesta se dressait au-dessus de l'abîmé. L'aube pointait sur les monts Albains. Dans le vaste cirque du Latium, la campagne romaine s'étendait roussâtre, infinie. A l'horizon, Rome profilait ses dômes comme une nécropole. Car déjà le jour grandissant teignait d'un reflet blafard les coupoles de la Ville Elerneile.
riN
'tnsiii