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CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE

DE

JOSEPH DE MAISTRE par ALBERT BLANC (de Turin).

Ce n'est pas tout que d'intéresser la curiosité, il faut la satisfaire. Le livre très curieux que M. Albert Blanc, de Turin, vient de publier sous le titre de Mémoires politiques et Correspondance diplomatique du comte J. de Maistre, remplit-il cette obli-

galion?... Quand on vient de le lire, l'esprit a-t-il son complet apaisement et ne restet-il dans la pensée que le souvenir du plaisir goûté en le lisant, et la certitude absolue que nous avons mis la main sur un de Maistre inconnu jusque-là et dont la découverte modifie étrangement le de Maistre que l'on connaissait ? La physionomie de Joseph de Maistre est une de celles-là sur lesquelles il est le plus difficile de se tromper. Homme admirable, le premier des modernes, à coup sûr, il avait, à ce qu'il semblait, été coulé d'un jet si hardi et si juste, que, par là surtout, il différait des hommes de notre âge, mosaïques de contradictions vivantes, faites de petits morceaux rapportés et dont on peut toujours dire quand on les examine : « Tenez, ajoutez encore celui-là! » Et cependant si le livre de M. Blanc, de Turin, est une publication sincère, il faut bien le dire, l'unité de la physionomie de M. de Maistre en est

altérée; et lui, comme nous, il a son morceau rapporté.

Ce n'est pas, du reste, précisément le morceau que l'on rapporte qui nous inquiète le plus dans cette affaire, mais c'est le morceau qu'on y ajoute et surtout celui qu'on se permet d'en retrancher. Publication éclectique et tronquée, les Mémoires politiques du comte de Maistre ne sont que des fragments choisis dans sa correspondance diplomatique ouverte à M. Blanc, de Turin, par une faveur spéciale, mais fermée à tout l'univers, qui ne les contrôlera pas. Or, puisqu'on nous donnait de cette correspondance, pourquoi n'a-t-on pas donné tout ? Pourquoi n'y a-t-il là qu'un choix de lettres, interrompu çà et là au gré de celui qui les cite et quand il le veut, le bon prince, et il le veut souvent , tant bon prince il est ! Pourquoi tout le temps qu'on la lit, cette correspondance, se dit-on involontairement à chaque page : « Je voudrais bien voir la

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page qui suit. » Pourquoi la ferme-t-on à 1810?... On nous promet la suite, il est vrai, aux calendes prochaines, mais lorsqu'on donne un démenti on le prouve, quand il est tout chaud. Or c'est un démenti à la physionomie connue, acceptée, arrêtée dans l'esprit de l'Europe et du monde que la publication d'aujourd'hui. Voilà pour le morceau retranché ! Quant à celui qu'on y ajoute, il nous inquiète pour M. de Maistre encore bien davantage, car c'est un morceau beaucoup plus long, beaucoup plus gros que les petits morceaux réunis de de Maistre, et c'est un morceau... saint-simonien ! Nous l'avouons en toute humilité, ce léger détail est pour nous un empêchement immense d'admettre l'authenticité absolue de la publication de M. lilanc, de Turin, et d'en tirer pour conséquence le Joseph de Maistre inattendu, vanté depuis deux jours par ceux-là qui avaient le plus tympanisé sa mémoire ! Joseph de Maistre, — ce nom

dit encore aujourd'hui ce qu'il disait, avant ces deux jours, pour ceux qui ont étudié ce grand homme ; — Joseph de Maistre doublant tout à coup le Père Enfantin et portant la tunique bleu-barbeau, avant qu'elle fût taillée... Invinciblement je répugne à cela, et vous aussi, n'est-ce pas?... et je dis, comme à l'Opéra : « Passe donc, beau masque ! je te connais ! »

Et comme il ne veut pas passer, mais s'établir, au contraire, dans la créance publique, comme en pareille matière il faut prouver son dire mieux que M. Blanc n'a prouvé le sien, je demanderai la permission de citer M. Blanc lui-même, pour prouveràquel point il est saint-simonien, et à quel point aussi il entend que de Maistre le soit. A la page 130 de son livre, le saint-simonisme (est-il dit nettement dans une note) regarde Joseph de Maistre comme son précurseur, et après cette déclaration, faite au nom de la nouvelle Eglise, M. Blanc, de Turin, apôtre enrôlant, ajoute pour le compte de sa prédication et de sa doctrine : « S'il eut (de Maistre) un génie

« trop hardi, trop absolu pour comprendre les « exigences de cette époque de transition où « se trouvent les âmes depuis le seizième « siècle, les esprits depuis le dix-huitième, « les sociétés depuis la Révolution ; s'il fut « comme un font jeté d'une période histo- « rique expirante à une autre qui devait surce venir, si enfin, dans cette fable du phénix « renaissant, il ne vit que deux créations « vivantes et n'étudia pas la cendre intermê- « diaire (joli), à qui la faute ?. . . A son cœur, ce qui s'abandonna toujours à des superstitions « de fidélité (imbécile!), à son cœur, que le « besoin profond d'une communion hiérar- « chique rattacha sans cesse aux héritiers dé- « générés de l'autorité féodale. . . en qui il sen- « tait (vraiment, le sentait-il?) que Y esprit de « vie n'était plus. . . Ce fut là ce qui dévia son « génie. Le bien ne serait-il fécond qu'en « se mariant, par une sorte d'opposition « sexuelle, à ce que nous appelons le mal?» [Ce que nous appelons le mal, au lieu de

dire rondement le mal, quelle délicate timidité!)

Certes ! de telles paroles suffiraient, fussent-elles seules, pour donner l'idée exacte du livre de M. Blanc, de Turin ; mais elles ne sont pas seules. Elles sont parfaitement accompagnées de tous lesidiotismes connus et vieillis de cette doctrine, longtemps silencieuse, et qui depuis peu s'est remise, quand on n'y pensait plus, à parler. Ecoutez ce barbeau-barbare. « Si nous examinons chez « J. de Maistre, dit M. IBlanc, de Turin « (p. 145), ce sentiment intuitionnel qui dis- « cernait dans la politique les effloresccnces « fidèles de la sève dogmatique, si nous de- « mandons quelle influence pouvait avoir à « ses yeux, sur f élaboration des formules « religieuses, l'immobilité étouffante, » etc., et dites-nous si ce n'est pas là du saint-simonisme pur, pénétrant l'homme, et passé dans sa langue, comme une maladie passe dans le sang. « La force de l'humanité, dit encore

<( M. Blanc, de Turin (p. 194), d'abord bruce taie, despotique, fratricide, devient indusce trielle, libérale, utile. Son génie d'abstrac- « tion poursuit îa conquête de la science, et « ces deux travaux sont réunis par le sentice ment religieux de la communion univer- « selle. )) A la même page 194 : ce Le cercle « de ces deux couronnes (Rome et César) est « dépassé parce que Y œuvre s'est agrandie. « Les hommes cherchent dans leur horizon « élargi la terre promise de leur tâche nouée velle, » etftoujoursàcettemêmepage 194) ce cri impatienté et superbe : ce Vous nous ce forcez à être des soldats, et nous voudrions ce être des prêtres, selon Y ordre nouveau des ce ministres de V alliance et de Y association ce future! qui doit (page 196) » embrasser les souverains et les sujets et réaliser enfin la grande pensée saint-simonienne, — le royaume de Dieu sur la terre !

Voilà quel est l'esprit du livre qu'on nous donne aujourd'hui pour une découverte ! En supposant M. Blanc, de Turin, de la plus entière bonne foi, c'est à travers des amphigouris de cette énormité qu'il a regardé Joseph de Maistre, et qu'il a lu sa correspondance. Mais, est-il même d'une entière bonne foi ? Les âmes les plus pures perdent un peu de leur pureté quand elles sont si ardentes, et, pour avancer le royaume des deux sur la terre, on peut bien couper ou arranger une correspondance diplomatique... diplomatiquement. Excuser, d'ailleurs, avec une si large bonté, le catholicisme de Joseph de Maistre, expliquer avec un aussi aimable soin comment ce grand esprit, trop absolu, hélas !

n'avait pas assez le sens de la transition et de l'échappement vers l'avenir dans lequel nous sommes, nous, passés maîtres, est déjà une raison, la raison suprême qui couvre tout de son importance et rachète tout par sa charité. Voyez, en effet! quelle sollicitude respectueuse nous inspire ce de Maistre, ce grand saint-simonien de la veille, sur lequel les vues courtes (et c'est le plus grand nombre) pouvaient se méprendre encore le lendemain ! Nous ne voulons pas qu'on le prenne au pied de la lettre de sa gloire et de ses ouvrages, l'auteur du Pape, des Soirées de Saint-Pétersbourg , du Bacon, de la Défense de l'inquisition ! Nous voulons le faire mieux voir en adoucissant ce profil d'aigle qui choque tant de braves gens, et en l'éclairant des rayons veloutés de la communion universelle ! Nous voulons qu'on sache bien (et lui-même, que ne peut-il l'apprendre dans son cercueil !) à quel point il était digne, sans qu'il sans doutât peut-être, car

le génie a parfois de ces distractions ! d'exercer le sacerdoce selon Y ordre nouveau.

Prêtre manqué, en fait, mais non en esprit, de la religion définitive de l'humanité, mais vers lequel les lévites de l'avenir se retournent avec une sympathie dénichée d'hier matin, et s'écrient : « Ma parole d'honneur ! la diplomatie est bonne à quelque chose, puisque, après tout et grâce à elle, nous pouvons embrigader ce vieux retardataire de de Maisire et le forcer à venir avec nous ! »

Et je doute qu'il y soit allé ou qu'il y aille, mais voilà l'effort de ces messieurs, représentés pour l'heure par M. Blanc, de Turin. Enrôler au profit de leurs idées, dans la presse des esprits qu'ils font pour le compte du saint-simonisme, cette recrue forcée d'un homme de génie, c'était adroit! c'était presque fort ! Rester saint-simonien et exploiter convenablement ce nom sonore et fier de Joseph de Maistre, c'était déjà un

bien joli problème, mais faire de l'auteur du Pape un saint-simonien rétrospectif, c'était un problème supérieur ! Eh bien ! le voilà risqué et résolu, et pourquoi pas? On a bien fait (toute une école, je crois) de Jésus-Christ un sans -culotte. Joseph de Maistre a dit lui-même, dans une des plus charmantes lettres d'un recueil où il y en a de charmantes (mais nous les voudrions toutes, entendez-vous !) : « Les sottises vont loin, quand elles prennent des ailes de papier. »

Encore une fois, il ne s'agit point de la valeur littéraire, biographique et humaine de cette correspondance, dont le ton est d'un grand seigneur de tête qui domine toutes les questions et quand il ne les résout pas, joue avec elles, bonhomme de génie! Si M. Blanc, de Turin, n'avait publié que ces lettres, sans les passer au bleu de son saintsimonisme, toujours présent, s'il nous avait privés de son long commentaire et de son interprétation inquiétante, nous serions ses très humbles et très reconnaissants serviteurs. Il nous aurait donné un délicieux livre do plus, et fait revoir ce que nous avions déjà vu: l'homme d'esprit dans de Maistre, qui fut spirituel autant que Voltaire

avec une ordonnance d'idées dont Voltaire ne se doutait même pas, ce qui fait de de Maistre un homme d'une supériorité, qu'on me passe le mot, intégrale. Oui, nous l'avions déjà! A part le saint-simonien, ce chef-d'œuvre enterré et extrait des fouilles d'une chancellerie, nous connaissions tout le Joseph de Maistre qui est ici. Il avait donné cet accent. Les âmes douces qui lisent peu et à qui on dit, en ce moment, « vous doutiezvous que cet absolutiste cruel, hautain, et même atroce parfois (rappelez-vous le bourreau!), que ce bourreau enfin de Joseph de Maistre eût de ces douceurs, de ces tendresses et de ces charmes dans la voix? », les âmes douces qui lisent peu ne savaient que répondre, et de confiance se cavaient d'une reconnaissance beaucoup trop vive pour M. Blanc, de Turin. Elles ignoraient qu'on avait déjà une correspondance de M. de Maistre, encore plus familière, encore plus en déshabillé et en pantoufles que

celle-ci, et dans laquelle l'auteur montrait cette grâce infinie qu'a d'ailleurs toujours la grande force. Celte correspondance, publiée il y a quelques années par le comte Rodolphe de Maistre (le fils de l'auteur) , eût empêché les étonnements qu'on doit avoir quand on va pour la première fois de cet homme toutpuissant à cet homme aimable. La surprise sur laquelle on a spéculé aujourd'hui ne fera donc se récrier que les esprits qui ne sont pas très au courant des choses de la littérature. Pour les autres, il n'y a dans ce livre d'étonnant vraiment et de nouveau, comme nue bombe qui arrive en pleine paix, que le Joseph de Maistre saint-simonien !

Et un saint-simonien qui parle piémontais avec rage contre l'Àutricheet la souveraineté, qui se moque du pape avec un ton aussi incroyable dans de Maistre qu'un juron sur les lèvres de Louis XIV, et qui, enfin, à deux ou trois places, est aussi sot qu'un incrédule! En vérité, c'est là ce qui est surpre-

nant, étonnant, répugnant et hérissant dans ce livre. C'est là ce qui surprendrait luimême Joseph deMaistre, s'il pouvait s'y voir. Il y serait comme le Doge de Gênes à Versailles, mais il ne s'en consolerait pas avec un bon mot. J'imagine même qu'il s'en vengerait par plusieurs ! Lui seul conviendrait, en effet, pour commenter ce commentaire, pour rendre à ses juges leur jugement! Lui seul se reconnaîtrait bien dans cette glace non de Venise, mais de Turin, et nous dirait si elle est vraiment bien étamée! Lui seul nous fixerait sur les mérites des interprétations qu'on fait de lui et des honneurs subits qu'on lui rend.

Pendant que durait ma lecture, je mô le suis figuré, ce grand esprit de mesure, lisant les choses sans mesure, sans prudence, sans le froid de V en-haut qu'on lui attribue aujourd'hui. Je me le suis figuré, ce grand absolu de principes, à qui nous n'avions pas jusqu'ici une seule inconséquence à repro-

cher, lisant les contradictions contre lesquelles il se heurte pour la première fois, genre de soufflets intellectuels qu'il s'applique de ses deux mains diplomatiques non pas sur son visage d'ambassadeur, mais sur sa face d'immortalité, et vraiment j'ai comme entendu sa raillerie superbe passer, dans son mortel éclat de rire, sur le livre de M. Blanc, de Turin, et nous dire, avec ces jeux de mots qu'il ne craignait pas et avec lesquels il se délassait, entre amis, de la gravité de son génie : « Quand vous voudrez déguiser un homme et l'enfariner dans des idées qui masquent bien les siennes, il y a mieux que le blanc d'Espagne, il y a le blanc de Turin. »

Je finirai cependant par un mot sérieux. Depuis quelque temps le saint-simonisme, que l'on croyait mort, se réveille et se frotte les yeux sur ce lit où il s'était endormi (peut-être de s'entendre!) et que nous avions pris assez bêtement pour un tombeau. Il sort de son sommeil de vingt-cinq ans : mais qu'est-ce que vingt-cinq ans pour des Épiménides de cette force, qui sont toujours frais et gaillards après leurs plus durs sommes, pour ces ajourneurs infatigables, qui datent tout de l'éternité?... Le voilà réveillé, il s'est mis debout. Il s'est fait entendre. L'Ego sum papa! a retenti. Le Père Enfantin a monté sa voix paternelle au niveau des circonstances, mûres pour les projets de son troupeau. Après le livre du

Père Enfantin contre le Père Félix et contre le christianisme et la société, voici le livre de M. Blanc, de Turin, qui veut ramener à Saint-Simon, Joseph de Maistre, ce vieux Léviathan du catholicisme, avec le harpon d'un commentaire peut-être un peu trop recourbé. Demain probablement quelque autre publication inattendue et hardie sera lancée. Pour les pêcheurs d'hommes du saint-simonisme, il y a un plus gros poisson encore que M. de Maistre, et c'est l'opinion, qu'on a manquée il y a vingt-cinq ans. Dans le livre de M. Blanc, de Turin, de Maistre n'est qu'une occasion d'abord et devient un accessoire. L'important, c'est d'élargir son éclectisme jusqu'à ce que toutes les idées unies, comme dit M. Blanc, de Turin, avec une grâce si chaste, par une espèce cV 'opposition sexuelle puissent tenir dans cet éclectisme supérieur, et voilà pourquoi, à propos de Joseph de Maistre, qui disparaît là-dedans, comme une goutte de pluie dans

la mer, on nous fait entendre aujourd'hui toutes les Marseillaises déjà chantées, tiers état, patrie, humanité, liberté parlementaire, industrie, amour universel, haine à l'Autriche, à bas le pape! et vivent les femmes !

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