‹ Les prophètes du passéChapitre 10 sur 13 · SAINT-BONNET · texte numérisé non relu

SAINT-BONNET

Tels étaient les Prophètes du Passé, quand ils parurent pour la première fois. Aujourd'hui qu'on les réédite, avec raison, — car leurs prophéties continuent d'être la vérité — non de passage, — comme la plupart des vérités politiques, — mais la vérité absolue, prédite et déjà accomplie, et qui s'accomplira encore jusque dans les derniers linéaments des prédictions qu'on en a faites.... il est juste, il est nécessaire d'ajouter à ces quatre grands esprits qui prophétisèrent, un autre grand esprit, né depuis eux, et qui prophétisa comme eux. Entre Lamennais et celui qui, — quoique vivant encore — mérite d'être appelé Saint-Bonnet, avec le sans-cérémonie de la gloire, et comme s'il

était mort ainsi que ces Morts immortels, il s'est écoulé trente années. La Nature ne se presse point, quand il s'agit de produire des hommes de cette transcendante supériorité. Elle y met le temps. Elle n'a pas besoin de se hâter. Elle n'estpas prodigue deces génies. Et pourquoi le serait-elle?... Elle sait trop ce que les hommes en feront. Les hommes ne les écouteront pas !

Mais leur gloire et leur sacre comme Prophètes, c'est précisément de ne pas être écoutés... Quel Prophète l'a jamais été?... Les Prophètes projettent devant eux la lumière, mais les taupes humaines ne la voient point et elles la nient du fond de leurs ténèbres... Saint-Bonnet ne sera pas plus écouté comme Prophète du Passé qu'il n'a été entendu comme penseur et comme écrivain, et c'est pourtant, dans l'ordre des idées et du stylo, un des premiers hommes du moment actuel, s'il n'est pas le premier! 11 empile inutilement, depuis trente ans, des

œuvres admirables. Pyramide dans le désert ! A peine les gens qui lisent et qui raffolent des petites bêtises littéraires de ce temps savent son nom. Peu importe, du reste! Il le leur apprendra. Il le leur fera épeler. Il faudra bien qu'ils en assemblent les lettres et qu'ils le prononcent, à la fin! Le Génie est comme le Samson d'Albert Durer, à cheval sur les reins du lion dont il entr'ouvre de force la gueule, pour y prendre le rayon de miel. Un jour ou l'autre, le Génie ouvre aussi de ses mains puissantes la gueule de cette grande bête d'opinion publique, qui, elle, n'est pas une lionne! Saint-Bonnet a écrit un livre sur la Douleur qui devrait être la colonne de tous ceux qui souffrent et qui ont besoin de s'appuyer sur quelque chose. Il a écrit le livre de la Restauration française, le plus beau, le plus fort de tous ceux qu'il a écrits, le Koïnor de tous ses diamants! Il a écrit V Affaiblissement de la raison en Europe, — la Légitimité, V Infaillibilité, et il

prépare uni traité de la Chute dont il nous a donné les prolégomènes, et qui renfermera, dans la sphère aimée de Platon, tout son système de théologie et de métaphysique. Ce n'est pas dans ce livre des Prophètes du Passé que Saint-Bonnet peut être jugé, sous son quadruple aspect de théologien, de métaphysicien, de moraliste et d'écrivain '.Il ne s'agit ici que du Prophète du Passé, c'est-à-dire de l'homme qui continue le rayon de lumière que J. de Maistre et de Bonald, Chateaubriand et Lamennais ont fait jaillir de l'histoire finie sur l'histoire à naître. Cependant, tout en prolongeant la poussée de vérité et de lumière de ces quatre grands esprits, il diffère des deux premiers, et il n'y a que ces deux-là qui comptent, puisque des deux seconds, l'un (Chateau-

1 II a commencé de l'être et il le sera plus explicitement encore dans mon livre : Les (E uvres et les J huâmes. Voir au premier volume: Les Philosophes cl les écrivains religieux.

Driand) a misérablement fléchi, et l'autre (Lamennais) s'est englouti dans l'impénitence de l'erreur; il diffère des deux premiers, restés irréprochables, par une espérance que le train des choses, qui se précipitent, pourrait bien emporter avec ce monde, irrémissiblement voué à l'abîme. Je l'ai raconté, quand j'ai parlé d'eux, deMaistre et de Bonald ont, en mourant, jeté sur l'Europe un regard que notre faiblesse appelle du désespoir et qui n'est que le regard ferme du Jugement dernier. Saint-Bonnet n'a rien de cette lueur funèbre. Il sait le mal du monde, mais il en sait le remède et il l'offre aux nations. Le prendront- elles? Telle est la question que résolvaient d'une manière terrible, en mourant, de Maistre et de Bonald, mais qui, pour Saint-Bonnet, n'est pas résolue encore. . . Royaliste inébranlable dans sa foi, l'auteur de la Restauration française ne croit pas seulement à la monarchie comme à une nécessité sociale, comme au To beornottobe

de la France de l'avenir, s'il y a maintenant une pareille France, il croit aussi à la personne même de l'Ivanhoé (hélas I sans tournoi et sans croisade !) de la Royauté, qui n'a encore d'autre surnom dans l'histoire que le Déshérité, et il y croit mystiquement et avec toute l'opiniâtreté de l'amour mystique... Tout Prophète du Passé qu'il soit, la chute des Stuarts ne Ta pas averti qu'il y a des races qui meurent, avant leurs derniers descendants, et que l'épée de Gulloden, si glorieuse qu'elle ait brillé, et les ciseaux qui tondirent Garloman, sont, en résultat définitif, absolument la même chose ! Une femme héroïque plus digne de l'épée que de la quenouille, la duchesse de Berry a trouvé dans les derniers combats de la Vendée le Gulloden des Bourbons, et Louis-Philippe a été un Guillaume III plus ingrat et plus odieux que l'autre, qui, du moins, ne s'appelait pas Stuart ! mais son crime a moins réussi. Il n'a rien construit avec le pavé des barri-

cades, et la Révolution, aussi ingrate que lui, Ta chassé, comme s'il eût été légitime. Le royalisme de Saint-Bonnet lui a crevé les yeux sur cette double et ressemblante destinée des Stuarts et des Bourbons qui se font écho dans l'histoire. Certes! oui, la Providence a, quand il lui plaît, des interventions soudaines qui renversent toutes les prévisions, mais les Prophètes du Passé ne sont pas les Prophètes de l'inspiration directement divine, comme les Prophètes de nos Livres sacrés. Ils ne voient l'avenir que comme il est permis aux hommes de le voir et ils ne peuvent le voir qu'en se retournant, — qu'en regardant dans les expériences déjà faites de la nature humaine. Si Saint- Bonnet n'en appelait qu'à son esprit seul, — et son esprit seul doit peser dans cette Étude sur les Prophètes du Passé, — il vivrait peut-être dans la même pensée où de Maistre et de Bonald sont morts...

Il n'a pas, en effet, sur son temps plus

d'illusion qu'eux sur le leur, et ces temps sont fils l'un de l'autre ! Il a jugé le sien, non par éclairs, comme eux, mais avec une étendue d'ensemble qui n'existe nulle part, même dans les œuvres de ses glorieux prédécesseurs. Saint-Bonnet, lui, ne s'est jamais détourné, depuis qu'il a pensé pour la première fois, de cette question sociale, qui est la question de vie ou de mort des nations, et personne ne Ta discutée avec plus de puissance. Son premier livre en date et j'ose ajouter : en génie, c'est son livre de la Restauration française, plus beau que son titre. Je l'ai dit plus haut, quand j'ai parlé de Chateaubriand. Je ne crois pas à cet empirisme des Restaurations. Et d'ailleurs, si les idées de Saint-Bonnet se réalisaient, nous n'aurions pas cette maçonnerie refaite avec des ruines, qu'on appelle une Restauration, mais le principe monarchique, relevé dans l'opinion des peuples, et les principes sont éternels. Or ce qui est éternel n'a pns

besoin de restauration. Le titre du livre de Saint-Bonnet n'en dit donc ni la profondeur ni la portée, mais il n'en est pas moins un chef-d'œuvre d'acuité et de rayonnement, presque encore inconnu à cette heure et qui aurait eu, pour la beauté de sa forme seule, son retentissement dans une époque qui a la sotte vanité de se croire artiste, mais qui n'est qu'une vieille petite byzantine, éprise de l'art pour peu qu'il soil enfantin ou faux, si les hommes n'étaient pas aussi profondément ineptes devant la beauté des choses que devant leur vérité !

C'est peu de temps après 1848 que parut ce chef-d'œuvre qui ne frappa personne, alors qu'un sophiste comme Proudhon faisait son bruit, — honteux pour la France. L'auteur, très jeune alors, avait déjà jeté dans le creux de la pensée de son temps un autre livre qui s'y était englouti et avait

disparu dans ce vide Intitulé de V Unité

spirituelle, ce livre de haute métaphysique,

si déplacé dans une époque qui hait l'unité sous toutes ses formes et qui la remplace par le nombre, par l'anarchique multiplicité, était absolument incompréhensible; el la Restauration française, qui le suivit, quoique politique, et touchant aux intérêts les plus pressants et les plus saignants du moment, ne fut pas mieux comprise non seulement de la vile multitude des esprits, que de ceux qui se donnaient les airs de penser et que l'Opinion, cette imbécile à la grande bouche, avalait comme ses plus forts penseurs! Le sera-t-il maintenant après tant d'années?... Voilà toujours la question du livre et la question de l'avenir! Lorsqu'en 1848, Saint-Bonnet écrivait ce livre de la Restauration française, ce qu'il appelle une Restauration, et ce que, moi, j'appelle d'un autre nom, lui paraissait nécessaire pour sauver la France en péril et il disait les conditions auxquelles elle devait s'accomplir. Or ces conditions n'ont pas changé, mais

sont devenues plus impérieuses qu'elles ne l'étaient alors, par le fait des expériences que nous avons subies et des malheurs, mérités, du reste, qui nous ont écrasés et que Saint-Bonnet, d'un si profond instinct historique, avait pressentis avec la netteté et la formidable sécurité d'un prophète... Le livre de la Restauration française est, à toute page, une prophétie réalisée, qui nous garantit par tout ce qui nous est arrivé ce qui doit nous arriver encore, si l'expérience commencée et que nous continuons, ne nous repousse pas de son bras de fer et de feu vers les principes qui furent depuis Clovis, la vie de la France, et depuis N.-S. Jésus-Christ, celle du monde !

Car tel est le sens vaste et profond que Saint-Bonnet donne dans sa pensée à ce mot de Restauration, mal choisi pour titre de son livre. N'allez pas vous imaginer qu'en l'employant, il va étrangler la grande idée d'une Restauration française, dans le sens étroit et

compromis qu'ont donné à ce mot déjà deux Restaurations dans l'histoire, — celle des Stuarts et celle des Bourbons. Ni l'une en Angleterre, ni l'autre en France ne réussirent à restaurer des monarchies qui étaient croulées, et quoiqu'elles se soient appelées des Restaurations et qu'elles aient gardé ce nom dans la Postérité, comme une ironie de leur impuissance !

La raison même de leur impuissance, ni l'une ni l'autre ne s'en douta. Mais cette raison est tout entière dans la solidarité nécessaire des gouvernements et des peuples que ces deux Restaurations en question, dans leur superficialité politique, n'envisagèrent pas un seul instant. Les gouvernements et les peuples sont, en effet, trop solidaires pour qu'on puisse jamais restaurer un gouvernement, sans le peuple auquel il appartient. Et c'a été longtemps l'illusion de beaucoup d'esprits. On a cru longtemps et peut-être croit-on encore que la Restaura-

tion serait faite et la Monarchie relevée et solide — tout sauvé enfin ! — si les deux branches séparées de la Maison de Bourbon parvenaient, non pas à se faire des politesses et à se prendre la main, mais à fondre, dans une seule, leurs deux politiques. Eh bien! il n'y aurait là, pas plus en 1879 qu'en 1815, que la Restauration de la maison de Bourbon, agréable peut-être aux hautes classes, mais parfaitement indifférente aux classes inférieures plus difficiles à gouverner, et que tout le problème moderne, compliqué et terrible, est de gouverner !

Et c'est ce que Saint-Bonnet a compris et compris mieux, j'ose le dire, que de Maistre lui-même, lequel pourtant affligé du même mysticisme royaliste que Saint-Bonnet, laissa prendre un jour son grand esprit à cette erreur d'une Restauration qui n'aurait été qu'une Restauration politique. L'auteur de la Restauration française, et qui la veut française avant tout, quand il n'est plus un

royaliste sentimental, ne croit point comme Joseph de Maistre à une restauration par la tige, mais à une restauration par les racines... Si providentiel qu'il pût être — et jamais homme le fut-il davantage? — Saint- Bonnet croit bien moins à une Restauration descendant du ciel ou des événements qu'à une Restauration intégrale et simultanée dans la moralité des gouvernements et des peuples. En d'autres termes, il n'admet, cet homme de profondeur et de synthèse, qu'une Restauration de Monarchie, dans un pays monarchiquement restauré. Pour lui, Restauration non d'un trône, mais d'une nation ; non d'une famille, mais de toute une race, et qu'il a bien le droit d'appeler : « française, » car certes ! si celle-là avait jamais lieu, elle le serait!

Or cette thèse pleine de grandeur et bien plus haute que toutes les intrigues et les manigances des fusions, Saint-Bonnet ne l'a pas «lue développée, mais il l'a assise dans ce

superbe livre trop ignoré, qui devrait être dans tous les mémoires comme le seul mot d'ordre du royalisme, si le royalisme était intelligent. L'auteur de la Restauration française, qui, dans un siècle détestablement utopique, n'a pas la faiblesse d'une seule utopie, nous donne, par-dessus la vue supérieure de son livre, les moyens de la réaliser ; et ces moyens qu'heureusement il n'a pas inventés (tout ce que l'homme invente est suspect), il les prend dans les idées, les traditions et les expériences du passé... Saint-Bonnet, le métaphysicien, et quoique métaphysicien, vit toujours la tête dans l'histoire. Je l'ai dit, mais il faut insister : ce qui me saisit avec le plus de force dans Saint-Bonnet, ce n'est pas le côté philosophique de son esprit, métaphysiquement aussi très puissant, mais c'est le côté historique, pratique et simplificateur. . .Cet homme, qui n'est mystique qu'en royalisme personnel, et que quelques-uns, qui, d'ailleurs,

ne comprennent rien au mysticisme, ont cru un mystique absolu, ne rêva jamais, et ne compliqua et ne raffina jamais. Ce pieux auteur de la Restauration française, qu'à l'ardeur de sa foi et à la pureté de son orthodoxie, les marcassins de la Libre Pensée, comme les appelait Proudhon, qui reconnaissait en eux la ventrée de la Philosophie, dont il était lui-même un des petits, traiteront certainement, s'ils s'avisent de le lire, d1homme attardé, sorti des in-pace du Moyen Age, — et peut-être de Capucin, — est au fond plus moderne, puisqu'il s'agit maintenant d'être moderne, et plus socialiste qu'eux ! Il ne l'est point comme eux à la vérité, mais il l'est pourtant! Seulement, dans la Restauration qu'il demande, il ne dédouble pas le grand problème moderne, qui est tout à la fois religieux, politique et social. Originalité particulière du génie de Saint-Bonnet ! Ce vieux monarchiste qui croit au droit et à la fonction de la Royauté,

— ce vieux théologien crui croit à l'Eglise et à l'infaillibilité de Notre Saint-Père le Pape, — ce vieux métaphysicien qui croit aux Principes, — ce vieux historien qui croit à l'Histoire et à la mathématique de l'Histoire, car l'Histoire a sa mathématique, est, chose piquante ! un des plus puissants modernes qui aient colleté et terrassé les idées modernes, dans le style le plus approprié à ces idées et sur tous les terrains de ces sciences modernes, dont le monde, qui en est si fier, est accouché d'hier matin !

Ainsi, c'est un économiste. On sait l'importance, dans l'opinion de cette heure, de l'économie politique, science nouvelle et insolente qui se carre comme une parvenue chez tous les peuples que le Matérialisme envahit. Eh bien, coûte que coûte, routeur de la Restauration française, le spiritualiste chrétien, a voulu se mettre en mesure contre cette science nouvelle et matérielle. Il s'est fait tout-puissant dans cette

fange. Il a retourné ce fumier, comme personne ne l'avait retourné encore, et c'est par cette besogne d'Hercule qu'il a ouvert son majestueux et radieux ouvrage de la Restauration française... Cet ouvrage, qui, dans la première édition était, sauf erreur, divisé en trois parties, n'en a plus que deux maintenant, qui enserrent les trois : l'Aristocratie et le Capital, — le Capital qui, comme le nom l'indique, est la question capitale d'un temps éperdu et perdu de jouissances, toujours prêt à recommencer la grande orgie de Jean de Leyde, ce petit affreux tailleur bancroche qui, plus fort que Don Juan, mettait à la fois dix-huit femmes dans un lit, dressé exprès, qu'il avait fait construire! Le problème de l'Aristocratie, le problème de la Royauté, ne viennent, aux yeux de Saint-Bonnet, qu'après le problème du Capital, parce que c'est maintenant au nom du Capital que les sociétés se fusillent, et il esl juste de le reconnaître, aucun économiste

n'a fait preuve sur cotte question du Capital, scientifiquement entendue, de regard plus clair et de plus perçante compétence. Je ne sache pas que la définition qu'il en donne, en ait jamais été donnée. Mais je sais bien que de tous les économistes qui ont montré où allaient fatalement les nations entre une production exaspérée et une consommation toujours plus implacable, aucun n'a dit avec un aplomb plus sur et plus juste : « Vous ne vous en tirerez qu'à ce prix ! » Les autres économistes effarés devant cet abîme du désir forcené de la richesse, qui se creuse de plus en plus dans le cœur de l'homme, et ce trou dans la terre qui s'appelle l'épuisement du sol, n'ont su comment s'y prendre pour combler ces deux gouffres... Le plus hardi de tous, mais aussi le plus atroce, Malthus, cet Hérocle de l'Economie politique, y a jeté la semence humaine, pour qu'elle ne se levât plus jamais sur le sillon desséché, incapable de

nourrir cette humanité, multipliée et dévorante. Nul parmi eux n'est allé plus avant que cela, et cela n'a pas suffi... Car on peut bien empêcher les enfants de naître, mais on ne peut empêcher les hommes nés de se dévorer. Seul, lui, Saint-Bonnet, a su les fermer, ces deux gouffres, à des prix plus doux, — avec quelques vertus chrétiennes qu'il s'agit de rapprendre aux peuples pour éviter qu'ils se mangent eux-mêmes les uns les autres, quand, — ce qui est prochain, — ils n'auront plus rien à manger !

Merveilleuse simplicité de tout ce qui est vraiment du génie! Cela ne semble rien et c'est tout! L'idée ta laquelle Saint-Bonnet est allé demander une solution pour le plus inextricable (à ce qu'il semblait) des problêmes, es! une idée, commune parmi nous autres chrétiens, — une idée presque terre a terre que chacun de nous, en se baissant un peu, pouvait ivimasserà ses pieds. Oui, une

idée commune ! mais ce qui prouve le génie, c'est de tirer de cette idée commune une solution sans réplique. Il y avait, — c'est vrai, — avant que Saint-Bonnet eût rien dit, — quelque chose qui s'appelait la Morale chrétienne, et quelqu'autre chose qui s'appelait l'Économie politique. Mais avoir trouvé leur point de jonction et les avoir adossées l'une à l'autre; avoir fait scientifiquement — historiquement, — DE TOUTES MANIÈRES — d'une prescription de la morale chrétienne, la solution définitive de l'Économie politique ; avoir montré qu'avant d'être nommée par les hommes et constituée par les savants, cette économie existait au fond des enseignements du christianisme; et de si loin, maintenant, l'y rapporter et l'y replacer, et lui défendre d'en houger, voilà le tour de force du penseur et de l'inventeur ; car, qui pense de cette force, invente! Voilà ce qui fait de Saint-Bonnet le plus adroit, le plus simple.

le plus fécond, le plus irrésistible des économistes ! Il tire l'Economie du passé, où personne, avant lui, ne l'avait aperçue; il l'en tire comme une prophétie, car elle en est une dans la conclusion péremptoire et incompatible de ce Prophète du Passé !

Et remarquez bien que ce n'est encore là que l'économiste de la Restauration française; mais à côté et à la fois, il y a dans cette Restauration qui restaure tout, par les idées chrétiennes, appliquées à tous les ordres de faits qu'ont troublés les fausses Philosophies,il y a le moraliste, le publiciste et l'historien ou, pour parler mieux, le Prophète partout, — le VOYANT historique, quelle que soit la direction de ses regards ! Moins étonnant pourtant, si on y réfléchit, que l'économiste !... Et de fait, des historiens qui aient promené un regard chrétien sur l'Histoire, des moralistes qui aient reconnu la beauté de l'Idéal chrétien, des publicistes qui aient appuyé leurs idées politiques

contre cette forte chose du christianisme, le fondement de tout ordre et de toute hiérarchie, cela s'est vu. Les quatre Prophètes du Passé, dont il a été question ici, — de Maistre, de Bonald, Chateaubriand, Lamennais, — ont été, dans des mesures diverses, des historiens, des publicistes, des moralistes de cette noble espèce... Mais d'économiste chrétien, au sens le plus profond de ce mot « chrétien, » on n'en connaissait pas. La Science économique est chez nous de perverse origine. Elle est la bâtarde de ce malheureux xvme siècle qui a osé faire directement la guerre à Dieu, et plus qu'à Dieu même, — à son fils, N.-S. Jésus- Christ. De toutes les Sciences assurément, celle qui semble le plus opposée à la lettre de l'Évangile, lequel n'est guère que l'enseignement de la Pauvreté, n'est-ce pas la Science qu'on appelle la Science de la Richesse?... Et c'est précisément dans les enseignements de cet Évangile, méprisé des

sages et muet pour les savants, que Saint- Bonnet a trouvé la loi économique qui doit régir le monde, si le monde n'est pas condamné à mourir, et lui constituer par la vertu et le travail ce capital qui n'est jamais (origine sacrée!) qu'une accumulation do vertus, la vraie vie, la seule vie des nations ! ! Cette notion nouvelle du Capital, inconnue avant Saint-Bonnet, et qu'il dresse dans son livre de la Restauration français,' comme un flambeau pour tout éclairer, illumine l'avenir, — et c'est à la lumière, — à la nappe de lumière qui tombe de ce flambeau, allumé au Ciel, qu'il regarde l'histoire de tous les peuples qui ont vécu et qui sont morts par le Capital; en définitive, « le poids des âmes», dit-il sublimement. Ici , l'admiration s'impose à la Critique. Toute cette partie du livre de Saint-Bonnet, — et elle est détaillée, — est une de ces choses immor tellement belles et immortellement fécondes, qu'on n'avail vue nulle

part jusqu'ici, et qu'on verra peut-être partout, d'ici quelques années, car le propre des hommes de génie, c'est de penser, plus tôt que les autres hommes, ce que les autres hommes penseront plus tard... Et je ne dis pas assez encore ; sans les hommes de génie, qui leur montrent ce qu'ils doivent penser, les autres hommes, ces singes et ces perroquets, penseraient-ils?...

Seulement c'est long parfois Mettez

déjà trente ans d'obscurité au compte de Saint-Bonnet, et demandez-vous combien ce monde inattentif, aveugle et sourd aux plus belles choses, qui ne lit pas ou qui lit mal, en ajoutera de plus, sur un livre de premier ordre, et qui, dans toutes les questions sociales, devrait en peu de temps changer tous les points de vue contemporains ?... Ces trente ans d'obscurité que j'ai, moi, sur le cœur, n'ont pas beaucoup pesé sur celui de l'auteur de la Restauration française, mais le livre est resté, lui, sous le

poids de ces trente ans et faudra-t-il que, comme le livre de Vico, ce soit longtemps après la mort de son auteur, qu'il trouve enfin son rang et sa gloire ?... Dans les bassesses de la vie, il y a toujours de l'inconvénient à vivre trop haut... L'auteur de la Restauration française n'est point, comme les quatre Prophètes du Passé que nous venons d'évoquer, un homme qui se soit mêlé aux grandes choses politiques de son temps et dont l'action ait fuit parallèle avec la pensée. Non, il a vécu à l'écart. C'est un solitaire. La fortune l'a fait assez riche pour le soustraire aux cruels esclavages d'un métier, mais elle lui a fait payer assez cher le nid d'aigle qu'il habite sur son Alpe, — et dans son esprit, cette autre Alpe... S'il en fût plus souvent descendu, s'il était sorti de tout cet éther,et si crotté, jusqu'à r échine de la crotte de Paris, et Colletet d'un nouveau genre, il eût cherché le pain de la publicité de journal en journal (ces ôuistnêsl)-, peut-être auraient-

elles, ces généreuses cuisines ! fini par lui en jeter un morceau... Il s'en est passé. Il aura vécu sans cela. Il aura vécu sans la gloire, dans le calme de la sainteté, qui est pour lui le dernier progrès qu'aient à faire les hommes et les nations, dans ces dernières heures du monde. Il a même (je l'ai déjà indiqué) écrit d'autres livres, qui n'ont pas excité plus de bruit que la Restauration française : l'Affaiblissement de la Raison en Europe, V Infaillibilité y etc. (toujours trop de hauteur !) ; mais ce n'est pas lui que je plains, ce n'est pas lui que je vois, c'est son livre de la Restauration française, ce livre qui est un enseignement, unapostolat et une prophétie tout ensemble, et qui parle dans le désert, — le désert d'hommes ! comme dit Chateaubriand! Certes ! ces trente ans d'obscurité sont une honte pour un pays qui se croit intellectuel, comme il se croit charmant, — comme il se croit tout ! et chez qui le bruit est si facile, dès qu'il s'agit d'une médiocrité

ou d'une sottise; mais cette honte n'a pas moins empêché l'essor, comme celui d'un vaisseau pris dans les glaces, de ce livre construit, comme un vaisseau, pour faire victorieusement le tour du monde ! Hélas ! ce n'est pas probablement ce que j'en écris aujourd'hui qui changera Vaire de vent de sa destinée; car ne disent-ils pas, ceux qui répètent le vieux cliché latin, et qui éculent un peu plus cette vieille babouche où tous les podagres de la terre fourrent leur

pied, que les livres ont leur destinée?

Mais du moins, je me serai révolté contre celle-là, — et du fond de cette obscurité, relativement profonde, avec les mérites d'un tel livre, j'aurai affirmé son immense valeur; j'aurai dit qu'il est une des productions les plus considérables, non pas seulement de notre temps, mais de tous les temps. Et j'ajouterai ceci encore : C'est que les idées de ce livre y sont réunies avec tant de puissance, vous y vivez tellement

dans le mouvement et comme dans la substance même de la Pensée, que vous perdez, en le lisant, le sentiment de sa beauté purement littéraire. Quand le jour a de ces profondeurs de rayonnement, on perd la conscience de sa lumière. On a oublié cette splendeur.

L'Epilogue qui terminait les Prophètes du Passé, en 1851, ne convient plus aux temps actuels, et c'est autrement qu'il faut finir.

Les trente années qui ne nous ont apporté qu'un prophète de plus, forcent l'historien à une conclusion nouvelle; car, pour hommes et pour choses, le temps a marché... Il a marché dans le sens prophétisé par ces écrivains qu'on a cru insulter et qu'on a magnifiquemeut titrés, en les appelant : les Prophètes du Passé. En 1851, malgré tout ce qui s'était accompli de leurs prophéties, il y avait encore pour les nations de l'espérance. En 1879, il n'y en a plus. Tout est consommé... En 1851, — on se le rappelle, — trois souverains représentaient plus

expressément que les autres le principe de la Royauté en Europe, et pouvaient empêcher de désespérer de Favenir du monde- C'étaient (ils ont été nommés plus haul) l'Empereur de Russie, Nicolas, puis le roi de Naples, qu'on avait surnommé Bomba — un surnom plus beau que son nom, déjà si beau ! — et enfin le jeune empereur d'Autriche, alors adolescent, et qu'on saluait comme une aurore. Eh bien, les deux premiers sont morts à la peine de leur fonction; difficile et terrible en ces temps funestes, et le troisième vit à cette peine.., mais tous les trois ont-ils fait en définitive ce qu'on pouvait attendre d'eux?... Et l'esprit révolutionnaire, tenu en respect un instant, mais non dompté par ces nobles caractères, dont aucun ne s'est élevé jusqu'au grand homme, n'a-t-il pas continué, partout, son œuvre d'anarchie et de destruction?...

Voyez plutôt! Par sa République de 1848, la France, qui donne toujours au monde le

diapason du mal comme du bien, remua en Europe, dans les têtes et les cœurs enivrés, le génie universel de l'imitation qui prouve la servilité native des hommes. A l'imitation de la France, l'Autriche, la Prusse, l'Espagne, l'Italie s'agitèrent et se ruèrent en insurrections et en batailles plus ou moins sanglantes, mais qui n'aboutirent pas, il est vrai, à des révolutions complètes. L'Europe soulevée se rassit, — mais péniblement, peu à peu, dans un aplomb incertain et perpétuellement menacé, — et la France encore (la France toujours!) fut la cause de ce rassoiement de l'Europe, comme elle avait été la cause de son soulèvement. Après avoir, au commencement du siècle, tiré un Empire d'une première République, elle tira un nouvel Empire d'une seconde avec la précision d'une loi i ; et il faut bien le dire :

4 C'est une loi, er. effet. Nous serons soumis désormais à cette effroyable rotation, d'un Empire qui tourne à une République et d'une

ce fut le poids de cet empire, tombant tout à coup sur l'Europe, qui la rassit.

Mais ce second Empire, comme le premier, avait sa racine dans la révolution et il devait mourir de sa racine... Tout être humain, comme toute chose humaine, naît avec sa mort dans le sein... Napoléon le

République qui tourne à un Empire! C'est làdessous que seront broyés les peuples, et ils le mériteront bien, puisque c'est eux qui tournent la roue! Imbéciles! tellement imbéciles qu'ils glacent la pitié!... A Byzance, qu'on cite toujours comme un modèle de décadence (nous avons mieux), on allait d'un Empereur qui épousait une fille publique à un Empereur qui mangeait du crottin de cheval; mais c'était toujours un Empereur, et l'Empire! Nous, nous n'avons pas jmème cette unité. Nous avons, nous, après nos Empereurs, uns et personnels, des Empereurs en troupe, qui s'appellent des majorités et qui ne sont personne. Des deux dragons de La Fontaine, l'un n'avait qu'une tète et plusieurs queues qu'il traînait partout où il voulait, et l'autre, plusieurs tètes et une seule queue et qui ne passait nulle part. Nous avons celui-ci, en attendant celui-là...

Grand, avec des instincts et des conceptions de Charlemagnc, n'était malheureusement, de naissance et de circonstance, qu'un jacobin couronné. Madame de Siaël l'appelle « un Robespierre à cheval. » Mot lucide ! 11 était évidemment plus que cela, — mais il était cela aussi, — et ce fut la mort de sa fortune et la mort de sa gloire, car c'en fut la diminution, — la seule manière dont cette gloire, trop grande pour mourir, pût mourir ! Si Napoléon F qui tua (en tremblant de son crime) le duc d'Enghien pour plaire au parti du nommé Fouché et qui n'osa pas achever la révolution qu'il avait blessée, était originellement un jacobin, Napoléon III à son tour, son successeur à distance, le Louis le Débonnaire de ce Gharlemagne, était, d'origine, un carbonaro et comme l'autre, plus grand que lui, il a été tué par la Révolution, comme s'il le valait ! Ces deux Bonaparte ne furent pas (comme on l'a dit) les parricides de la Révolution ; ce fut elle plutôt qui [fut

w238 CONCLUSION

leur mère infanticide... Ni la guerre de Prusse ni Sedan ne renversèrent Napoléon III. On l'a prétendu, mais on a menti, car il était impossible de s'y tromper. François Ier fut prisonnier comme Napoléon III. Il signa même un traité honteux... et il n'en revint pas moins reprendre sa place en France, parce qu'elle lui était gardée par le respect des peuples et cette tradition qui faisait en France la Royauté immortelle! Napoléon III ne put revenir prendre la sienne. Elle était prise par la Révolution à laquelle, du reste, il l'avait volontairement donnée! Rien d'étonnant.

A cette heure lâche de l'Histoire, c'est un fait commun et imputable à toutes les tètes couronnées — et couronnées maintenant à la tête comme les chevaux lo sont aux genoux, — de se tasser bassement sur leurs trônes pour y faire asseoir la Révolution auprès d'eux. Un beau jour, d'un coup de coude elle les jette à bas et

prend toute la place! Ils l'ont voulu, ces Georges Dandins !

Et c'est ce qui est arrivé. Il fallait s'y attendre. On doit le leur dire et le leur répéter, quoiqu'on les aime et parce qu'on les aime; le sentiment de leur droit, la fierté de leur droit manque aux rois actuels ! C'est le mal profond, le mal inguérissable dont eux et nous, tout doit mourir ! La Foi en soi, la Foi religieuse, qu'on puisait autrefois dans des Sacres, n'existe plus — et on n'a pas, non plus, l'âme assez grande pour remplacer par elle la Sainte Ampoule de Glovis. . . Et ce mal immense n'est pas d'hier. Nicolas, cet empereur de Russie dont on a pu attendre tant, mais, hélas ! en vain ; Nicolas était certes, par l'âme comme par la puissance militaire, le plus robuste souverain de l'Europe de son temps; cependant et malgré la fierté qui le mettait bien au-dessus des autres souverains de son époque, il ne fut guère que la moitié de l'âme de Louis XIV.

Alors, en effet, que tous les souverains de l'Europe reniaient le principe et l'honneur de leur souveraineté, en laissant régner Louis-Philippe, qu'ils prirent pour leur Sergent de ville contre la Révolution, Nicolas seul qui le méprisait ne donna pas dans cette misérable politique de maître qui a peur à valet qui rassure, mais il n'attaqua pas l'homme de Juillet ; — il ne fît que la mine d'être toujours sur le point de V attaquer... Il lui pendit sur la tête une épée de Damoclès innocente, qui suffisait pour épouvanter la conscience du voleur de trône, mais qui ne suffisait pas pour venger la royauté outragée par un pareil vol! Nicolas ne fit donc pas pour Charles X ce que Louis XIV ht pour Jacques II. L'idée de la solidarité des races royales lui manqua à lui, si bien fait, à ce qu'il semblait, pour la comprendre. Et comme tout se tient aux yeux de ceux-là qui savent voir la longueur des choses, l'Empire russe paye pour la Royauté Iran-

çai se l'amende expiatoire du sang, qu'à celte heure, le Nihilisme fait couler !

Car, le Nihilisme, c'est la Révolution! Le Nihilisme, cette chose qui semble nouvelle, cette espèce de hideux mélodrame, à physionomie asiatique, qui se joue maintenant en Russie, c'est la Révolution, la Révolution connue, l'éternelle Révolution, qui n'en est pas pour la première fois aux sociétés secrètes; qui ne masque pas, pour la première fois, ses bourreaux! Le bourreau qui trancha la tête à Charles Ier était masqué. Ces drôles sanglants ont des ancêtres... Et non seulement, ce Nihilisme mystérieux et lâche, puisqu'il se cache, ce Vieux de la montagne et ses assassins qui n'est plus un homme, mais une masse d'hommes anonyme, qui est partout et qui n'est nulle part, non seulement c'est la Révolution toujours, mais c'est le dernier mot de la Révolution! Jusqu'ici discoureuse, bruyante, théoricienne, déclamatoire, la Révolution, quels que fussent

ses adeptes, se posait comme ayant un monde tout fait, Minerve armée, dans sa cervelle, et prêt à en jaillir pour remplacer le monde vieilli qu'il fallait détruire ; mais à présent, la voilà muette comme laStnpidité, la Mort, le Néant, et c'est là son progrès ! Elle ne veut plus remplacer rien, mais détruire tout! C'est l'art pour l'art, la destruction pour la destruction. Le caractère satanique que Joseph de Maistre avait vu sur le fronl de la Révolution française et dont rient naturellement les forts esprits qui ne croient pas à Satan et qui rapetissent tout ce qu'ils regardent, apparaît aujourd'hui, plus effrayant que jamais et impossible à nier, sur le front, à peine levé de la Révolution en Russie, mais qui demain va s'y dresser de toute sa hauteur ! Contre la catapulte de ce front-là, et pour le rabattre, que pourrait le ferme Nicolas lui-même? Et d'ailleurs, nous ne l'avons plus! Alexandre II est moins le fils de son père que le neveu

de son oncle, Alexandre Ier, ce mélancolique et mystique rêveur, de pâte philanthropique, et encore attendrie par Madame de Krudener ! Trop trempé dans les dissolvantes idées modernes, émancipateur , avant l'heure, d'un peuple incapable de porter le poids d'une émancipation, qui a la lourdeur d'une responsabilité, Alexandre II a fait vrai le mot célèbre du philosophe Diderot. Avant que la Russie fût mûre, il l'aura pourrie... Générosité imprudente, si c'est une générosité ! Malhabileté de la peur, si la peur a voulu être habile ! A quoi Tune ou l'autre aura-t-elle servi?... La Russie, la sainte Russie qui paraissait invulnérable, qui en fait de pouvoir et de respect du pouvoir, avait la virginité de ses neiges, la Russie, maculée par l'Europe, est aussi révolutionnaire que quelque nation européenne que ce soit; car elles le sont toutes, et le mal, concentré longtemps en France, est devenu universel. Il y a des pays où il semble être

moins intense, comme la Prusse, par exemple, d'organisation, féodalement militaire, mais la Prusse n'en eut pas moins un jour son insurrection. Or, qui a touché à ce fruit de la révolte en garde le goût, quand ce n'en est pas la soif... De plus, aujourd'hui, l'Allemagne incorporée à la Prusse et soumise à ce régime parlementaire, mortel dans un temps donné aux gouvernements qui s'y fient, l'Allemagne, avant peu, rendra la Prusse malade comme elle du socialisme qui la ronge; et sans ce cuirassier de génie, qui lui a passé sa cuirasse pour la préserver et pour la défendre, ce serait peut-être déjà fait !

Oui, le mal est universel, et quand on regarde au personnel de la Royauté en Europe, on peut le croire irréparable... Les rois actuels sont, en elfe!, lamentablement incapables do résister à l'esprit du lemps et, bien loin d'y résister, beaucoup d'entre eux se donnent à lui. La pluparl s'imaginenl

que la plus haute politique est de faire la part à la Révolution comme on Ta faite à la tempête, en allégeant le vaisseau ; mais la Révolution est plus implacable que la tempête. En sacrifiant ses droits, on sacrifie ses devoirs et on sacrifie d'autant mieux ses droits qu'on n'a plus la force de ses devoirs. N'a-t-on pas dernièrement vu un jeune homme, d'une maison héroïque, tenant une couronne de ce qui a remplacé Dieu, — la volonté d'une Assemblée et d'un pays, — n'avoir pas le cœur de la porter et lâcher pied devant des difficultés révolutionnaires. Charles-Quint imberbe, qui, fatigué avant d'avoir rien fait, a abdiqué comme Charles- Quint, qui du moins, lui, avait été, toute une vie d'homme, l'Atlas de deux mondes !

Lassitude, découragement, faiblesse, ennui de leur fonction, devenue si augustement douloureuse, sentiment de leur radicale impuissance, les Rois contemporains sont tombés dans ce coma qui précède la mort,

et les rêves de ce dernier sommeil, ce sont des réconciliations avec les peuples déchaînés contre eux et des popularité^ impossibles... Un jour, le vieux Ali-Pacha eut la colossale et ironique fantaisie d'Harpagon oriental, de demander l'aumône à la porte de son palais. Aujourd'hui, les Rois de l'Occident la demandent aussi à la porte du leur. Ils tendent avidement la main aux gros sous de la popularité, qui n'y tombent jamais... Seulement Ali était un mendiant terrible et irrésistible qui ouvrait les bourses et les mains avec le damas d'un bourreau, tandis que les -Rois d'Occident ne sont que les pauvres honteux de la Royauté, à qui l'Épouvante ne donne rien et le Mépris refuse tout... Exemple perdu dans l'histoire! Louis XVI, le Bon, qui voulut aussi être populaire, s'est laissé mettre le bonnet rouge sur la tête et, que dis-je? il l'y mit luimême sur celte lête couronnée à Reims, mais que sauva-t-il, à ce prix?... Et même

dans ce xixe siècle, qui nous a offert le spectacle de si lamentables renversements, il fut un moment où un pape (le Pape après le Roi!!) faillit devenir le Louis XVI de la Papauté... Pour qu'il ne le fût pas, il fallut l'éclair du poignard qui perça la poitrine de Rossi; il fallut que le génie surnaturel de la Papauté — cette clarté de Dieu — arrachât l'homme, dans le Pontife, à l'aveugle bonté de son cœur !

Voilà pourtant ce qu'est devenue la Royauté! Et ce n'est pas tout; si des Rois nous descendons aux peuples, nous douterons encore moins de la fin du monde, dont le renouvellement est voulu de Dieu, disait Lamennais, qui ne l'expliquait pas, et dont la notion pour l'esprit humain, étant ce qu'il est, est restée incompréhensible ! Les peuples, jaloux des rois, ont voulu eux-mêmes être rois, et c'est bien modéré, bien modeste et bien aimable, à eux, car leurs Philosophies et leurs Philosophes, leurs éducations

et leurs éducateurs leur ont enseigné qu'ils étaient Dieu même... Hegel, de leurs philosophes le plus puissant dans l'absurdité absolue et par conséquent le plus puissant aussi sur la croyance du genre humain, n'a-t-il pas affirmé avec l'indifférence philosophique de son sacrilège, que l'homme se créait Dieu tous les jours (c'est ce qu'il appelle : le devenir), par une évolution fatale de son être dans sa conscience et dans l'histoire..., et qu'il n'y avait, pas, en réalité, un autre Dieu que celui-là. Pour s'être cru Dieu, comme Hegel, Nabuchodonosor, cet hégélien avant le temps, marcha à quatre pattes dans l'herbe. Dieu a épargné l'herbe à Hegel. Il est mort sans l'avoir broutée. Mais c'est les peuples, abêtis par lui, qui la brouteront et ils la trouveront amère !... La Révolution française qui a ouvert la Danse Macabre de toutes les Révolutions, n'était sortie que du Matérialisme, lequel faisait seulement do l'homme un las

incohérent de sensations, allant, pour l'expliquer, de l'animalité des brutes jusqu'à la végétation des plantes *, et, comme tout ne meurt pas le même jour, il est encore une queue de cette doctrine d'un autre siècle, traînant dans celui-ci, et c'est la queue de singe de ceux qui nous font descendre de cette bête. Mais si la Révolution française est née de pareilles et de si honteuses immondices, on peut se demander ce que sera la Révolution qui sortira de la doctrine insensée de Hegel?.. Si l'homme, humilié jusqu'à la brute, a versé le sang par tonnes défoncées, on peut se demander comment le versera l'homme extravasé et divinisé par l'orgueil? C'est là le secret de l'avenir, mais les Philosophies le disent à ceux qui peuvent l'entendre ; car leurs Philosophies moulent sur elles les peuples et c'est toujours le pouce de leurs philosophes qui leur déforme le cerveau.

1 Voir VHomme-PlaiHf de Lamettrie.

Les Philosophies, en effet, sont des Royautés métaphysiques qui ont, dans l'ordre intellectuel, la même action que les Royautés politiques dans l'ordre social, et c'est toujours par la faute de ces deux Royautés que les révolutions commencent. Elles ont l'initiative du mal.... Pour ma part, je n'ai jamais été de ceux qui croient que les Révolutions viennent d'en bas. C'est prendre l'effet pour la cause. Point de vue superficiel et raccourci ! Je n'ai jamais pensé que le fléau des Révolutions ne soit que le simple bouillonnement des peuples soulevés, n'ayant pour cause que les passions qui entrent dans la composition de l'argile humaine. Elles viennent de plus haut. Au sens strict, au sens absolu, elles ne viennent pas du Ciel assurément, — ou si elles en viennent c'est comme Lucifer qui en tomba, ou comme Peau du déluge qui en tomba aussi et remonta pour noyer la terre... Mais elles viennent toujours de l'en-haut huma in,

métaphysique ou social... Philosophiquement, politiquement, les hommes ont été si bien créés pour être conduits; ils sont si bien faits — sous peine de cesser d'être — pour le respect et pour l'obéissance, que s'ils perdent ces notions premières de toute vie sociale, c'est que ceux qui les doivent mener dans toutes les voies de la pensée comme de l'action, ont perverti leurs instincts et que les conducteurs de ces buffles ont abusé de leur lance ou ne s'en sont pas assez servis... cette lâche manière d'en abuser ! Telle est rigoureusement l'histoire universelle , mais particulièrement telle l'histoire présente de l'Europe, où depuis Louis XIV qui savait, lui! régner encore, toutes les sortes de Pouvoirs se sont démantelés eux-mêmes, et ont laissé tout faire à l'audace des peuples. Philosophiquement, politiquement, les choses se sont passées de la même manière... On a éteint Dieu en haut; on l'a éteint en bas, et on s'est

battu clans la nuit. Dieu était partout — en philosophie et en politique, — on a mis l'homme à la place, et l'anarchie s'est produite, clans les idées d'abord, et bientôt dans les faits. Or il faut bien que les Pouvoirs, quels qu'ils soient, le sachent! Ils sont tous solidaires de Dieu, et qui attaque Dieu, leur fait la guerre, à eux, et même à ceux-là qui la font à Dieu!... Qui entame Dieu, les entame, Dieu n'étant pas seulement le Chef des Chefs, mais la raison même, la seule raison du Commandement! Otez-ledela tète humaine, et la Philosophie de Hobbes et la politique de Bismarck, c'est tout un. Infernale équation ! Et encore non! le célèbre, le scandaleux axiome de Bismarck, La force prime le droit, n'est qu'un sophisme, une confusion clans les termes, un mot lancé, un mot de bulletin! Pour qui n'est ni athée ni révolutionnaire, la force ne prime jamais qu'une Foin» moindre, c'est-à-dire, relativement une faiblesse, et le droit

vaincu, en fait, n'est pas une faiblesse pour cela!

Humiliante nécessité des décadences ! On est obligé d'écrire des choses aussi élémentaires que les vérités, qui auraient semblé des tautologies à nos pères! A présent, c'est l'élément dont le savant sourit du haut de sa science et de son orgueil, c'est l'élément auquel il faut revenir, comme on revient au point de départ, pour se replacer dans le sentier vrai, dont, égaré, on était sorti! Seulement ce que peut faire aisément un homme isolé est plus difficile à un peuple... Un homme, en fin de compte, n'est qu'une volonté dans la simplicité de son effort. Mais un peuple, c'est un million de volontés différentes qui se contrarient dans la complication des leurs... On peut se déni mder si l'Histoire présente un exemple de peuple sorti de sa voie historique et qui y soit volontairement rentré ?. . . Pour y rentrer, il faudrait se repentir, et les peuples ne se

repentent pas. Ils ont cela de commun avec les damnés : qu'ils souffrent cruellement de leurs vices et de leurs crimes et qu'ils n'ont pas de repentir. L'enfer des peuples est dans ce monde... Obduration effrayante! Après toutes les catastrophes et malgré les réactions d'un jour qui les suivent, les peuples se retrouvent ce qu'ils étaient avant ces catastrophes. Le despotisme de Napoléon, tout-puissant et adoré qu'il fut, — car il fut adoré un instant, — ne put arracher le regain révolutionnaire qui repoussa sous ses pieds victorieux... Je l'ai dit ailleurs *, pour les replacer dans leur voie historique, il faut refaire l'esprit aux peuples, et c'est la question, toute la question de l'heure présente et de l'avenir, mais elle est d'une incertitude qui fait trembler!... Il fut plus facile à Gharlemagne de baptiser les Barbares, qu'il ne le serait à un roi, du génie,

1 Voir la page 173.

CONCLUSION w^OO

de la foi et de la décision de Charlemagne, de refaire chrétien un peuple qui ne veut plus du baptême... Les mêmes phénomènes se produisent dans la psychologie et dans la physiologie des peuples. Les nations modernes ne peuvent pas plus faire rentrer leurs âmes dans les idées et les sentiments de leurs pères que leurs tristes corps dans les vastes armures de leurs ancêtres, pour les remplir et les porter !

Déformation et distorsion universelles pour lesquelles je ne sache pas d'orthopédie ! La cause de cette déformation morale et physique de l'humanité est dans les philosophies qui ont remplacé les religions, même les plus fausses, par quelque chose de plus faux, de plus pernicieusement faux encore. . . Ah ! nous n'en sommes plus au temps de Julien l'Apostat! Nous en avons d'un autre genre, des apostats ! Ce ne sont plus des Empereurs, nés dans la pourpre, ce sont les porphyrogénètes de l'encre et de la boue !

Julien, tout apostat qu'il fût, avait un génie élevé et religieux. C'était une religion et non une philosophie qu'il voulut opposer à la religion chrétienne. C'était un surnaturel absurde, mais enfin c'était un surnaturel, qu'il dressait, de toute sa hauteur, contre le surnaturel du Christianisme naissant, qui venait de démontrer, avec l'éclat d'une lumière divine, l'inanité des croyances païennes, dépassées par la croissance de la raison des hommes. Les apostats modernes ne combattent pas, comme l'ancien Apostat, pour un Dieu tombé, pour des autels à relever, pour une tradition sacrée, pour une histoire; ils combattent CONTRE le surnaturel religieux, quel qu'il soit, et POUR rien ! Oui, pour rien ! c'est bien nihilistes qu'ils s'appellent et qu'ils doivent s'appeler! Ils ont bien mérité ce nom inconnu jusqu'alors dans lhistoire de la Philosophie ! Ce nom, récemment inventé, qui nomme le néant, est le seul qui nomme bien et qui dise

où s'en va la dernière philosophie de ce siècle, qui sera probablement la dernière dans tous les sens du mot. On ne voit pas bien, en effet, ce qui pourrait venir après... Fille de toutes les autres, mais inféconde, celle-là, elle engloutira toutes les autres dans le vaste abîme de son infécondité. Depuis Descartes et Spinosa, qui ont fermé le Moyen Age, en ouvrant le temple de Janus de la discussion éternelle, nous avons descendu marche à marche l'escalier de tous les systèmes qui n'est pas, certes, un escalier de Géants. Du Spinosisme et du Cartésianisme, on est tombé à l'expérimentation de Bacon, puis au matérialisme du xvme siècle, puis au Kantisme, puis à l'Hégélianisme, puis à la Philosophie positive (je ne parle pas des petites philosophies intermédiaires, le bon sens de Reid, l'éclectisme de Cousin, le coton et la paille d'entre ces cristaux! je m'en tiens aux grands systèmes...) On pouvait croire le Génie de l'Erreur épuisé... Il

ne l'était pas... Il y avait encore un pas à faire. Il a été fait. Les Philosophies ont pour loi d'engendrer d'autres philosophies qui les dévorent. C'est le contraire de Saturne et des Révolutions, tant cités, qui dévorent leurs enfants. Les Philosophies mangent leurs mères... Eh bien, la dernière engendrée que voici ne sera dévorée par personne... Cette incroyable Philosophie, le dernier mot de la raison de l'homme, vous comprenez bien qu'il n'y avait que l'Allemagne qui pût ]a produire! Il n'y avait que l'Allemagne, qui depuis longtemps, d'ailleurs, se vantait d'être indienne, qui pût poser le néant indien [le Mrvhâna), non seulement comme le but définitif du genre humain, mais comme le seul auquel il puisse rationnellement aspirer ' !.... Grâce à celte Allemagne, dans l'ordre intellectuel, capable de tout, la révoltante monstruosité du suicide universel pour

1 Schopcnhauer et Hartmann.

arriver au néant, a passé de la tète difforme du monde oriental dans la tête caucasienne du monde occidental; et cette tête, si fière de son angle facial, ne l'a pas repoussée, mais elle s'est ouverte à cette monstruosité, comme une citrouille fendue par le soleil, et elle n'en a pas éclaté!... Elle était préparée par tant de stupides philosophies, à ce honteux et incompréhensible transbordement ! Et ne croyez pas que les disciples aient manqué à cette philosophie, après laquelle il n'y a même plus de conception de philosophie! On les a vus se multiplier par associations, en Allemagne. En France, où toute nouveauté rencontre son badaud, on les a traités avec respect. L'antique bon sens français et la plaisanterie française ne leur ont pas couru sus, et puisqu'ils aiment le néant, ne les ont pas anéantis ! A la date de ce jour, l'imbécillité du monde moderne a été solennellement consacrée, mais ce qui n'est

encore quïmbécillité aujourd'hui peut être atrocité demain!

Et l'atrocité a déjà montré sa pointe sanglante... Les Russes, dont le cerveau es! à moitié asiatique, ont contracté aisément le fanatisme du néant, — idée très simple et faite pour entrer très bien dans des crânes conformés comme les leurs. La secte des mutilés volontaires ', qui s'est étendue dans leur pays avec une effrayante rapidité, a pratiqué sur elle l'eunuchisme, en attendant le suicide. Or l'Eunuchisme, en attendant le suicide en masse, c'est le suicide par pièces et par morceaux. Par haine, mépris ou dégoût philosophique de la vie dont on n'a plus la force de supporter les douleurs, on joue du couteau sur soi-même, mais le jour n'est pas loin où l'on jouera du couteau et du revolver sur les autres. Ce jour a sonné pour la Russie. Plus faits pour l'ac-

« les Skopsy,

tion immédiate que les Allemands, les Russes ont réalisé politiquement la philosophie allemande du néant, qui, comme toutes les philosophies, devait nécessairement produire ime politique. La politique delà philosophie du néant, timbrée si heureusement par eux du nom de Nihilisme, s'est révélée tout à coup par des séries d'assassinats mystérieux et impudents, car le parti nihiliste, ce parti sans visage, osait menacer avant de frapper ! Il agissait comme un gouvernement et, comme la plupart des sociétés secrètes, il était un gouvernement plus fort, plus impérieux, plus obéi, plus un que toutes les républiques et gouvernements, au grand jour. Les sociétés secrètes qui sont en train d'escalader la société publique et dont les optimistes légers, cette race de Pangloss, qui ont ri si longtemps de la Francmaçonnerie, parce qu'elle était ridicule, et qui en diminuaient la portée, comme si ce qui est ridicule ne pouvait pas être dange-

reux, les Sociétés secrètes n'ont jamais eu de manifestation plus formidable. Et si tout à l'heure l'épouvante du gouvernement russe lui a créé une énergie, qui a fait se tapir la bête terrible dans ses cavernes ignorées et rester immobile sans bondir et sans frapper, elle aura son réveil et repartira un jour en nouveaux bonds et en nouveaux assassinais! On peut lui dire comme Agrippine, à Néron :

... Tu n'as pns fait en pas pour reculer!

Le mérite affreux des révolutionnaires, c'est de ne jamais désarmer. Ils peuvent cacher leurs armes, mais ils ne désarment pas...

Du reste, cette philosophie nouvelle qui aura prochainement son histoire politique comme la philosophie du xvme siècle a eu la sienne dans la Révolution française ',

1 La génération des faits politiques par les idées philosophiques serait un livre profond à écrire pour qui l'écrirait avec, la rigueur de

prend bien son temps pour tenter d'inoculer aux hommes cet épouvantable amour du néant, qui est comme le renversement de la nature humaine. Y ont-ils pensé,

déduction et l'abondance de détails qui conviendraient. Ces tueuses de religions, qu'on appelle des Philosophies, produisent des politiques dont l'horreur ou l'ignominie est toujours en raison directe de leur fausseté ou de leur absurdité... Ainsi, par exemple, le fond de la Philosophie du xvme siècle était matérialiste et déiste; il y eut bien quelques athées furieux, çà et là, mais le fond de la Philosophie du xvnie siècle était matérialiste et déiste, et la révolution, —sauf toujours quelques furieux — a été déiste et matérialiste comme cette Philosophie. Robespierre a proclamé l'Etre suprême, le Dieu horloger de Rousseau. Quand cette Philosophie fut dépassée par l'athéisme de la Philosophie positive qui règne en ce moment dans les têtes qui se croient ou que l'on croit fortes, cette autre Philosophie — athée — s'exprima par la Commune, son premier mot, qui n'a été que la balbutie de ce qu'elle dira nettement plus tard. S'il en est ainsi, l'heure de la Philosophie du Néant, passant dans les faits politiques, n'est pas encore sonnée, mais on peut se demander quelles Vêpres siciliennes elle sonnera, quand elle se mettra à sonner.

ces Allemands ? Mais s'ils n'y ont pas pensé, ils ont rencontré, pour formuler leur philosophie, ce moment connu des vieux peuples où le dégoût de la vie s'empare des cœurs inassouvis de civilisation et de jouissances. L'Empire romain, dans sa décadence, connut ce moment-là... Les suicides y complétaient les meurtres. Sybarites et sages, débauchés et stoïciens s'y tuaient avec la plus incroyable facilité. Pétrone y mourut comme Sénèque, et on ne sait pas lequel fut le plus facile à la mort, du philosophe indigné ou du dandy, dans son élégante et voluptueuse lâcheté. Et ces suicides dont l'histoire de ce temps-là est pleine, n'étaient pas seulement la fuite dans la mort, inspirée par l'horreur impuissante de ces Empereurs qui tenaient le monde dans leurs horribles mains. On se tuait contre eux, oui! mais on se tuait aussi pour eux ! Chose qui terrasse d'étonnement ! Sporus se tua pour Néron. Antinous pour Adrien...

et on finit par se tuer pour rien, dans ce monde romain, las de vivre. On se tua pour se tuer. On se tua simplement comme on avalerait un verre d'eau. Conséquence inévitable des civilisations surchauffées et poussées à leurs dernières limites qui demandaient à la matière l'infini dont l'âme de l'homme a besoin et que la matière ne peut pas donner. Elle ne l'a point dans ses poussières ! L'âme trompée dans sa soif d'infini s'en vengeait sur la poussière humaine, et à toute époque elle s'en venge toujours ! Depuis que le christianisme a faibli dans les esprits et dans les cœurs et que le Matérialisme du xvine siècle a enseigné que le bonheur de la vie présente est tout et que l'effort et la puissance de l'esprit humain est de réaliser, dans un temps donné, le paradis sur la terre, l'homme qui trouve que ce paradis est bien lent à venir, se tue, impatient de jouissances impossibles, ou fatigué de jouissances finies! Il crache

dans la mort la cendre des plaisirs dont il a plein la bouche ou l'eau salée de son désir désespéré. Aujourd'hui cette pente du suicide, qui est le symptôme de la caducité des peuples, se prononce, et nous glissons actuellement sur elle. Demandez aux hommes qui se tiennent au courant de la société contemporaine, ils vous diront que les suicides augmentent tous les jours dans une proportion exorbitante. « On peut se tuer pour une piqûre d'épingle, » disait Mme de Staël, et qui peut dire que cette cause de suicide soit plus chétive qu'une autre?... Tout dépend de la sensibilité, et la sensibilité est relative. Les enfants mêmes se tuent aujourd'hui pour justifier le mot de Mme do Staël. Et, on l'a vu, ils n'ont pas toujours besoin de « la piqûre d'épingle. » Ils se tuent très bien à la romaine, par ennui, par nostalgie secrète, par désintérêt de vivre. . . Tadium vilse!

Mais h; mal ne s'arrête pas au suicide, dans les sociétés qu'il ravage. Il y a plus...

Qui méprise la vie dans soi la méprise dans les autres, et on tue les autres, sans horreur, sans tremblement, sans remords, pour les motifs les plus vils et quelquefois les plus chétifs... Sans avoir faim, on tue pour quarante sous. On peut calculer que le nombre des crimes est en rapport avec le nombre des suicides, et la lâcheté des législations, aussi lâche que les gouvernements, est une raison de plus de cette effroyable multiplicité. Hélas! nous avons profondément oublié qu'il n'y eut jamais de peuples forts sans des législations sévères. Plus dissous que les Romains, sinon plus dissolus, nous avons ajouté à l'amollissement de nos mœurs le ramollissement de nos esprits, et nous avons inventé la Philanthropie! La Philanthropie est essentiellement moderne. L'âme de bronze des Romains n'en avait pas l'idée et nous ne l'aurions pas non plus, sans le christianisme qui nous a pétri, pendant dix-huit cents ans, la tête et le cœur,

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Un jour, les haïsseurs du christianisme ont trouvé, dans ce christianisme détesté et qu'il faut abolir, une chose sublime parce qu'elle est divine et que le christianisme avait nommée « la charité » par la bouche de saint Paul, mais la Philosophie qui tient à prouver qu'elle est supérieure au christianisme et qu'elle doit le remplacer, arrachant à cette chose sublime ce qu'elle a de divin, en a fait la Philanthropie ! Le Diable depuis qu'il existe n'a jamais cessé d'être le singe de Dieu! La Philanthropie, l'irréligieuse Philanthropie, si naturellement à la portée des âmes et des esprits hébétés de ces derniers temps, s'est coulée comme un liquide qui doit tout noyer, dans les institutions et dans les mœurs. On a vu dans le crime plus le criminel que le crime même. C'est sur le criminel qu'on s'est apitoyé. On ne s'est préoccupé que de la dureté du châtiment quand il ne fallait considérer que l'intérêt social le plus élevé et le plus né-

cessairement impérieux... Et c'est ainsi que le trouble d'une sensibilité matérialiste, plus forte que leur entendement, a brouillé, dans l'esprit, démantelé de principes, des hommes, les notions sans lesquelles les peuples périssent. Tendance identique en toutes choses! Les notions de vérité se sont corrompues clans le plus profond de leur source. Tout a changé de nom et de physionomie parmi les hommes, et les législations énervées se sont appelées des législations de progrès, de civilisation et de sagesse humaine, comme le libéralisme des Rois et leurs basses coquetteries à la popularité s'appellent « de la politique, » et l'aumône tremblante des bourgeois, qui donnent quelque chose pour qu'un jour on ne leur prenne pas tout, s'appelle « de la charité ! »

Tel sommairement l'état moral de la vieille Europe, qui n'est pas vieille partout de la même décrépitude, mais qui pourtant Test

assez pour qu'on entrevoie une fin qui s'affirme de plus en plus... Cette fin, il est vrai, n'aura pas lieu partout le même jour, parce qu'il est des nations moins usées les unes que les autres par le temps, la conquête, la puissance, la dominante et longue possession de la force qui abuse enfin d'ellemême, qui devient une faiblesse, puis toutes les faiblesses ; la corruption de l'intelligence et la dépravation des mœurs. Les nations qui seront entrées les premières dans cette corruption disparaîtront les premières dans lamort. Mais cette mort que sera-t-elle?... Quels seront les instruments dont Dieu se servira pour châtier une fois de plus les peuples coupables?... Qui le sait? et d'ailleurs, peu importe! Ce serait une vaine et ridicule puérilité d'artiste de vouloir connaître la forme do la destruction qui nous menace. Il suffit qu'elle soit méritée, et qu'elle soit l'œuvre de nos mains. Dernière conséquence de la logique de Diou et talion de sa justice!

Les peuples qui auront outragé le plus le passé, recommenceront le passé. Ils recommenceront les guerres qu'ils disaient, à l'avenir, impossibles, et dont ils avaient méconnu l'auguste et terrible génie. Ils recommenceront les barbaries des peuples finis avant eux, car la Barbarie est éternelle... Toute la différence des Barbares du passé qui refirent le monde qu'ils avaient détruit avec un sangvivant et pur et des Barbares de l'avenir qui ne referont aucun monde avec leur sang corrompu et épuisé, c'est que les Barbares de l'avenir auront entre les mains des moyens de destruction, créés par la science matérialiste des temps modernes, que n'avaient pas les premiers Barbares... Les hommes actuels qui ont été obligés d'abaisser la taille qu'il fallait autrefois pour être soldat, ces hommes décadents, anémiques, soufflés plutôt que vivants, tristes avortons des vices des générations précédentes et qui doivent la vie peut-être à une distraction de

l'abominable et sordide calcul de leurs pères ont, dans le néant de leur impuissance physiologique, appris aux choses à tuer pour eux, et les choses, sans âme, ont rempli leur fonction destructive avec l'impassibilité et l'infatigabilité des choses, — ce qui promet un jour des massacres comme dans l'histoire on n'en aura probablement jamais vu!

Tous ces faits, dont les conséquences sont inévitables, on les voit trop maintenant pour que le premier venu ne soit pas aisément prophète; mais quand les prophètes du passé, qui sont ici, les voyaient, ces faits n'étaient pas visibles, patents, distincts comme ils le sont devenus, et là fut leur gloire de les voir alors comme ils les virent. Ils avertissaient, comme le lumb, les veilles de tempête, les Royautés oublieuses de cette Sainte Alliance qui fut une dérision, du péril que courait le monde chrétien. Mais les royautés n'y prirent pas garde... L'immense joueur décavé, qui, de Saint-Hélène, regar-

dait jouer la partie où il n'était plus, avait dit, voyant les fautes clés pauvres joueurs qui tenaient les cartes, « dans trente ans, l'Europe sera républicaine ou cosaque. » Il s'est trompé de quelques années, ce Prophète de plus du Passé, mais si toute l'Europe n'est pas républicaine encore, la France Test, — la France qui a toujours donné le ton au monde, et par conséquent l'Europe le sera, — ce qui ne l'empêchera peut-être pas d'être cosaque aussi, par-dessus le marché î Chateaubriand disait comme Bonaparte, avec un sourire qui me fait horreur, dans ses Mémoires, tant il ressemble à de la joie triomphante ! « Le monde futur appartient à la Démocratie, » et c'est vrai! Elle est à présent déchaînée, — et déchaînée par ceux mêmes qui devaient la contenir.

Et ce n'est pas la Démocratie que j'accuse. Elle est ce qu'elle est, la Démocratie. Elle ne peut pas changer sa nature. Elle y obéit et elle fait son métier en se révoltant et même

en déchirant ses propres entrailles. Mais j'accuse les grands coupables et je les signale à l'Histoire. J'accuse les pouvoirs indignes de leur fonction, n'ayant plus le sentiment de leur droit, doublé de leur devoir, et qui auraient pu s'opposer, quand il en était temps encore, au flot de la Révolution, descendu d'eux et qui remontait contre eux... Car on ne le répétera jamais assez : la Révolution, la populacière Révolution n'est pas d'origine populaire. Elle est de plus illustre origine. Elle a été faite par des rois. En France, elle a eu pour ancêtres tous les rois de la maison de Bourbon, excepté Louis XIV et encore ce fier type do roi a été un jour révolutionnaire aussi par ses bâtards... Tous les autres le furent aveuglément, quand ils ne le furent pas sciemment, et le seul qui s'aperçut el qui sonffri( de l'aveuglement de sa race, ce fut Charles X. Il ouvrit les yeux et voulut secouer cette lâcheté, mais pour réussir dans la tentative, qu'il osa mal,

de ressaisir un pouvoir, nécessaire au salut de la France, il lui aurait fallu un cardinal de Richelieu et il n'avait qu'un Polignac! Les idées les plus vraies périssent souvent par leur exécution. Charles X abdiqua.

Abdiquer, la ressource de ceux qui ne veulent pas résister f ! A présent, ce qui fut possible ne l'est plus. Les chiens de la lice ont grandi dans le chenil qu'on avait ar-

h Toutes les abdications sont des désertions devant l'ennemi. L'Histoire doit les tenir pour déshonorantes, même celle de Charles-Quint quoiqu'au fond il n'ait pas abdiqué de fait et qu'il ait mis à sa place un homme plus roi que lui* Philippe IL On n'a pas le droit de se faire moine, quand on est investi du sacerdoce armé de la Royauté. 11 n'y a qu'une abdication dans l'histoire qui ne mérite pas le mépris. C'est l'abdication de Sylla. Je ne m'occupe pas du sang qu'il versa, je n'ai pas charge pour l'essuyer. Mais quand il abdiqua, sa besogne du moins était faite... Il avait accompli intégralement ce qu'il avait voulu. Content de cela et dédai. gneux du reste, il déposa le pouvoir et s'exposa froidement sans licteurs, toute sa vie, aux ressentiments et aux poignards des Romains.

rangé pour eux dans une Charte. . .Le Pouvoir politique a changé de forme et de mains. On n'a pas à pleurer sur les Dynasties. Elles n'ont jamais que ce qu'elles ont mérité. Grâce à leur apathie ou à leur pusillanimité, le feu de file des émeutes et des révolutions a éclaté de toutes parts, et nous sommes arrivés, de Royauté, entourée d'institutions républicaines, à République — de République à Empire, — d'Empire à République encore, et de République à cette époque, prédite par les Prophètes du Passé et qui n'a plus besoin de Prophètes !

Fin des Prophètes du Passé.

\PPENDICE

Quoique Joseph de Maistre et Lamennais n'aient été envisagés dans cet écrit que comme les Prophètes du Passé, quoiqu'on n'ait pas songé à embrasser ici et à juger l'ensemble de leurs travaux et de leurs œuvres, cependant on nous permettra d'ajouter à ce qui a été dit de ces deux hommes, quelques pages publiées ailleurs et qui doivent rentrer dans la justice que nous devons leur rendre. Dernièrement oseph de Maistre a été indignement calom-

nié. Ce n'est rien, à ce qu'il paraît, d'avoir écrit le Principe générateur, les Soirées de Saint-Pétersbourg , le Pape, V Examen de la philosophie de Bacon, et tant d'autres écrits de la plus glorieuse unité de conviction et de la plus redoutable logique ; ce n'est rien que toute une vie de saint, répercutée dans une correspondance de génie où l'écrivain et l'homme ne se donnent jamais un démenti. Le premier venu, un avocat quelconque à la suite d'une politique d'anarchie et de perdition, écrira un matin, — que Joseph de Maistre n'était pas le Joseph de Maistre de toute sa vie et de ses œuvres, et il se trouvera des imbéciles, même parmi les manieurs de plume, pour le croire et pour le soutenir. Voilà ce que nous avons vu cependant. M. de Gavour a fait publier par un scribe à lui, et qui s'en est vanté, une Correspondance dans laquelle on trouve des choses ineifablement insultantes conlre Joseph de Maistre, et, entre autres, que

M. de Maistre était... sous masque, une espèce de carbonaro contre l'Autriche et... le précurseur de Saint-Simon ! ! !

Nous avons pensé que, pour qui honore la mémoire de Joseph de Maistre, il convenait d'essuyer cela, — et nous l'avons essuyé.

Quant à Lamennais, contre lequel nous avons écrit un chapitre dont les termes doivent rester dans leur rigueur et ne sauraient être adoucis, il a été, dernièrement aussi, publié sur ce prêtre, digne par sa nature de mieux que d'une apostasie, un document, une correspondance qui montre, hélas ! quelle âme c'était que cette âme qui s'est volontairement précipitée, et quelle perte l'Eglise a faite en le perdant. Heureusement que l'Église et Dieu n'ont besoin de personne. Mais nous, nous avons cru qu'il serait utile, sinon à l'Eglise, au moins aux chrétiens, de montrer la profondeur de la chute par l'élévation d'où tomba l'âme qui

est tombée. Mesure qui devra faire trem-

.-..-.;.■.::. „v.. .:.::.:.- r.:e i:us : ^..^cS. quand la Correspondance parut.

ET

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