J.-A. BARBEY D AUREVILLY
Pari», 3 janvier 1851.
Quelles (que soient les prétentions de la Philosophie, et la force relative des systèmes qu'elle a produits par la tête de ses plus illustres penseurs, elle n'est au fond, quand on y regarde, qu'un grand essai de méthode, incessamment repr i par l'intelligence humaine pour arriver à la Vérité. Pressez, en effet, et toraez cette notion de philosophie, et vous verrez s'il en sortira jamais rien de plus, sous une forme ou sous une autre, qu'une pensée de méthode, un moyen d'investigation supérieure, une tentative de haute stratégie intellectuelle. Seule-
ment, il importe de le reconnaître, dans ce vaste remuement d'idées et d'aperçus qui, de génération en génération, cherchent à s'élever jusqu'au niveau d'un procédé rigoureux et scientifique, les méthodes diverses inventées, — et même celles que l'histoire de la philosophie tient pour des conquêtes, — ne conduisent pas plus à la connaissance de la Vérité absolue, que les expériences philosophiques les mieux faites et les plus triomphantes ne conduisent à la connaissance du principe vital. Arrivé à un certain moment de son effort, à un certain point de sa théorie, l'homme s'achoppe et se brise ; et par là, il est démontré qu'entre son intelligence et la Vérité, s'ouvre éternellement un abîme sur lequel son activité peut jeter des ponts plus ou moins hardis, mais dont
la courbe, si bien lancée qu'elle soit par des mains puissantes, s'interrompt toujours à moitié de sa projection. Le sol de l'histoire n'est-il pas jonché de systèmes rompus au plus inextricable de leurs nœuds?... Gomme la Vérité est en elle-même, comme elle a, dirait l'École, une existence ontologique, la pensée ne la crée pas plus, quand elle la conçoit, que l'observation ne crée le phénomène qu'elle constate ou qu'elle étudie. Cependant, s'il la manque dans sa plénitude, l'homme, qui a besoin de vérité pour être ce qu'il est, la saisit en fragments par une double appréhension de sa volonté et de son esprit ; mais ce n'est point, comme on pourrait le croire, parla virtualité propre de son effort. Au contraire, c'est parce qu'il s'appuie sur autre chose que la force d'individualité
qui émerge de ses facultés. Solidarité presque divine avec le principe de son être! l'homme ne peut toucher à la Vérité s'il n'a déjà été touché par la Vérité. Pour faire le premier pas vers elle, il faut qu'elle soit déjà en lui! Redoublement étrange, implication mystérieuse de la vérité qui est en soi et des aptitudes substantielles de l'homme, on ne voit guère plus avant dans cette profondeur. . . Créature intelligente et volontaire, mais créature (ce mot-là dit tout), l'homme resterait muré dans les ténèbres de ses facultés, sombre Ugolin d'une tour de la Faim plus cruelle que la Tour de la Faim du Poète, — car il mourrait sans enfants pour se nourrir, c'est-à-dire sans pensée, se dévorant lui-même dans J'angoisse d'une paternité impossible, — si le créateur n'in-
INTRODUCTION il
tervenait pas, par un fait de révélation quelconque, au sein de ce travail confus et déchirant qui mène si douloureusement et si imparfaitement à la Vérité sa pauvre créature tout en sueur, tout en larmes et quelquefois tout en sang ! Or il n'y a pas à discuter. Pour prendre seulement part à ce labeur qui» de nécessité, lui échet, l'homme est tenu de se placer dans les conditions de toute intelligibilité, c'est-à-dire de poser Dieu à l'origine de tout raisonnement, de toute notion, de toute idée. Et, en effet, au regard des esprits qui cherchent à s'entendre avec eux-mêmes, Dieu une seconde écarté, le chaos reprend la tête humaine ; et Ton ose affirmer que si les monstruosités pouvaient être conséquentes sans cesser d'être des monstruosités, l'inepte insolent qui nierait
ou méconnaîtrait la notion de Dieu, n'aurait pas même le droit de mettre un syllogisme au service de son épouvantable négation.
Ainsi, Dieu toujours et partout, derrière toute substance et tout phénomène; Dieu derrière sa 'création pour en expliquer les deux faces, le monde moral et le monde matériel! Beaucoup d'esprits livrés à l'étude de la sagesse l'ont entendu de cette façon dans tous les temps. Mais comme, pour des raisons que les Livres saints expliquent seuls, et dont l'humanité s'est un peu doutée, si l'on en croit les fragments qui nous restent des traditions primitives ; comme la passion, l'erreur, l'abus du libre arbitre, peuvent se mêler à tous les actes de la pensée et de la volonté humaine, il a dû nécessairement se ren-
contrer, et il s'est rencontré deux espèces de Philosophies : la philosophie qui part de la conception de Dieu pour arriver à l'homme et aux Sociétés, et la philosophie qui ne veut partir que de la connaissance de l'homme pour s'élever à la notion supérieure de Dieu et des lois, conséquences de son être ; la philosophie enfin, qui éclaire les obscurités du Fini par les clartés intelligibles de l'Infini, et celle qui, par des raisonnements auxquels il manque toujours des termes, croit pouvoir expliquer le Créateur par la créature ; — comme si la lumière, qui vient d'en haut, ne descendait pas au lieu de monter, en cela semblable à l'affection qui ne remonte jamais, disent profondément ces créateurs d'une minute, les Pères, en parlant de leurs enfants! Si c'était la place ici de
faire l'histoire de la Philosophie, on verrait qu'il n'y eut jamais que ces deux philosophies dans le monde, que ces deux grandes méthodes, que ces deux genres d'efforts de l'esprit humain vers la Vérité, depuis Moïse jusqu'à Aristote, et depuis Platon jusqu'à Hegel.
Or ces deux philosophies, qui se produisent à toutes les époques de l'esprit humain, n'apparaissent jamais dans une mesure égale, dans un antagonisme régulier. Éternellement face à face dans l'histoire, la Vérité et l'Erreur ne forment point de parallèle. A chaque instant, elles se rencontrent et se brisent... Qui ne le sait? Tantôt c'est la conception de Dieu qui règne et qui gouverne la pensée philosophique de toute une époque, et tantôt c'est la notion de l'homme, que dirais-je? la puissanci'aZité de l'homme,
qui tient tous les esprits asservis dans une métaphysique imbécilement humaine. On peut juger alors de la terrible et égale aptitude de l'humanité pour la vérité ou pour l'erreur, et l'on peut marquer avec des philosophies, — comme on marque avec des chiffres la pente osée d'un édifice, ou l'eau montante d'un fleuve sous les arches par lesquelles il s'écoule, — les progrès de l'erreur qui monte dans l'intelligence d'un peuple, ou la magnifique inclinaison de ce peuple gravitant vers la vérité. Ainsi, par exemple, au Moyen Age, quand le Catholicisme, qui implique la vérité absolue dans ce qu'il suffit à l'homme d'en connaître, était la loi de tous les esprits et de tous les cœurs, la conception de Dieu s'imposait à la réflexion générale et illuminait tous les systèmes de son
éclair. L'homme protestait déjà pourtant (mon Di eu, il a commencé de protester dans le Paradis terrestre I). L'Hérésie répondait à la théologie, à l'orthodoxie, au grand enseignement philosophique de l'Église; l'Hérésie, c'est-à-dire plus ou moins la philosophie qui part de la notion de l'homme, et ne voit et ne conçoit Dieu qu'à travers cette notion étroite et confuse ! Oui, l'Hérésie, la Bête aux mille langues, répondait; mais on savait la faire taire... Tout se tenait dans la vie sociale : la Science et le Pouvoir, le Sacerdoce et les Gouvernements. Les Institutions allaient au secours de la Vérité. L'homme défendait Dieu... Dans les temps modernes, dansées temps présents, au contraire, c'est la notion de l'homme qui a vaincu... C'est elle qui s'est emparée de la philosophie, ou pour
mieux dire en disant davantage, de l'esprit général du dix-neuvième siècle.
Espèce de redoutable mort qui saisit le vif! et qui Ta saisi d'une telle force et d'une si large prise, que si Dieu n'envoie pas de ces grands esprits omnipotents qui sont comme les thaumaturges de la pensée, et qui la frappent et la changent par les miracles du génie, il n'y aura bientôt plus moyen de la ressusciter !
Tel est le mal actuel, le mal suprême ; tel le caractère distinctif et profond de la Philosophie moderne. C'est l'homme, au fond, se préférant à Dieu et se posant à sa place dans l'intelligence. C'est la notion de l'homme qui veut donner ce qu'elle ne contient pas, c'est-à-dire la notion de Dieu. Le mal n'est pas d'hier, il vient de plus loin. Il a été fait par les
uns avec une préméditation criminelle, par les autres avec une affreuse innocence. La Renaissance avait gagné son nom à faire renaître le Paganisme, et son éclat avait été si beau que la séduction fut universelle. Les Sirènes antiques reprirent, dans leurs bras amollissants, le monde brisé par l'ascétisme chrétien. Sans doute, l'Église indéfectible ne chancela pas. Elle resta ce qu'elle était. Ce n'est pas la Colombe mystique dont les ailes s'étendent sur le monde qui pouvait prendre le vertige à cette vapeur parfumée, s'élevant de la terre comme d'une cuve où bouillait le vieil Éson du Paganisme dans l'or et l'airain de Corinthe retrouvés! Mais le Médicis qui gouvernait l'Église, -— il faut bien le dire, — s'enivra un instant du nectar de l'Antiquité ; Léon X oublia, en lisant
Platon, de lever la main qui doit frapper, et cette distraction coûta cher au monde. Le plus obscur des moines de la chrétienté prit bien son temps pour jeter le tison du Protestantisme sur l'autel. Avant cette heure de somnolence, la Papauté avait atteint Terreur jusque dans sa source humaine, en fermant par un châtiment exterminateur la bouche coupable qui l'avait vomie, et qui pouvait recommencer de la vomir, si l'on ne savait pas la fermer. Dans ce monde où l'esprit et le corps sont unis par un indissoluble mystère, le châtiment corporel a sa raison spirituelle d'exister; car Fhomme n'a pas charge, que je pense, de dédoubler la création. Eh bien, si, au lieu de brûler les écrits de Luther, dont les cendres retombèrent sur l'Europe comme une semence, on
avait brûlé Luther lui-même •, le monde était sauvé, au moins pour un siècle.
Or, sait-on bien ce qu'un siècle de retard peut amener de déconcertement dans les affaires de Ferreur?... Ceci n'eut pas lieu. Quel que soit le jugement qu'on porte sur les éventualités qui pouvaient naître d'un pareil fait, il ne fut pas. Luther put vivre. Le principe d'examen, posé dans la conscience religieuse du monde, s'y affermit, puis jeta ses racines plus avant et pénétra dans l'intelligence. Après l'Hérésie, la Philosophie, qui est l'Hérésie continuée, saisit peu à peu les esprits les plus obéissants
1 Luther brûlé ! on va crier. Mais je ne tiens pas essentiellement au fagot, pourvu que l'erreur soit supprimée dans sa manifestation du moment et dans sa manifestation continuée, c'est-à-dire l'homme qui l'a dite ou écrite et qui l'appelle la vérité. Est-ce trop pour les agneaux
et les plus fidèles, et ce qu'ils auraient détesté et repoussé à Fétat d'idée religieuse, ils l'acceptèrent sans défiance à l'état d'idée philosophique. C'est ici que s'ouvre la période des grands Innocents qui ont mis la main au mal, sans connaître, aveuglés et assourdis par leur propre génie, quand ils en eurent, et la
de l'anarchie qui ne bêlent que la liberté ? Un homme du génie le plus positif qui ait vécu depuis Machiavel, et qui n'était pas du tout catholique, mais au contraire un peu libéral, Stendhal disait avec la brutalité d'une décision nécessaire : « Ma politique est de tuer deux hommes, quand il le faut, pour en sauver trois. » Cela n'est pas si mal ! Or, en tuant Luther, ce n'est point trois hommes qu'on sauvait au prix de deux ; c'étaient des milliers d'hommes au prix d'un seul. Du reste, il y a plus que l'économie du sang des hommes : c'est le respect de la conscience et de l'intelligence du genre humain. Luther faussait l'une et l'autre. Puis, quand il y a un enseignement et une foi sociale, — c'était le Catholicisme alors, — il faut bien les protéger et les défendre sous peine de périr un jour ou l'autre
fixité de leur contemplation. Descartes parut ; Descartes, l'inventeur de la philosophie du Moi, qui posa l'axiome d'une psychologie sans issue [cogito, ergo sum), et ne put jamais sortir de ce nœud qu'il avait roulé autour de son intelligence et qui l'étrangla, pour sa peine, quand il s'agit de la question de
comme société. De là des tribunaux spéciaux, des institutions pour connaître des délits contre la foi et l'enseignement L'inquisition est donc de nécessité logique dans une société quelconque. D'ailleurs il n'y a pas que des prêtres qui soient des inquisiteurs! La question de l'Inquisition a été récemment posée. Ceux qui l'attaquaient ne songeaient qu'à réveiller des passions bêtes ; ceux qui la défendaient l'ont trop défendue. Il n'y avait qu'à citer le mot de Leibnitz. « Sur un axiome, disait ce grand homme, on peut élever deux problèmes tout à fait différents; de sorte qu'il faut un juge de controverse aussi bien en mathématiques qu'en théologie. » Pour honte et pour tout, peutêtre voudra-t-on avoir au moins l'air de comprendre Leibnitz.
Dieu ! Assurément il n'est pas permis de douter de la foi catholique de Descartes ; l'histoire est sur ce point sans aucun nuage. Il croyait et il avait le prosélytisme de sa croyance. Il contribua puissamment à la conversion de Christine de Suède. Cependant Descartes introduisait dans la pensée philosophique de l'Europe ce que Luther avait introduit dans la pensée religieuse, et ni plus ni moins. Singulier raccourcissement dans un esprit de cette étendue, que de ne pas voir à l'avance ce que son principe portait en lui-même! Sa conscience religieuse ne murmura pas du crime intellectuel qu'il allait commettre. Les maux que produit parfois l'abstractionsontincalculables. Oncoupe son âme par quartiers et l'on dit : Ceci est à Dieu; ceci est à l'homme, cela est
à la religion, cela à la philosophie ! et Ton ne se doute pas qu'on accomplit un meurtre: on oublie que l'homme est l'unité vivante, et que ce qu'il fait au nom d'une faculté, toutes les autres facultés en répondent! Le protestantisme philosophique mêlé à l'orthodoxie, et toutes deux s'embrassant dans la vie et la pensée de Descartes avec la plus inaltérable sécurité, est un de ces spectacles qui épouvantent... Ce spectacle, Descartes ne l'a pas donné seul. Le Cartésianisme a été accepté tranquillement par les esprits de la plus haute orthodoxie ; par Bossuet aussi, l'illustre auteur des Variations, le foudroyant adversaire de Jurieu ! En vérité, pour expliquer de telles anomalies, j'imagine que s'accomplissait dans ces grands esprits (et à leur insu, lamentables
ténèbres!) cette séparation de l'Église et de l'Etat, qui est devenue le droit public du dix-neuvième siècle. Abstraction vantée et placée dans la loi pour tuer l'Église, et qui tuera infailliblement l'Etat et même tuerait l'Eglise, si l'Église pouvait jamais périr.
Ainsi Descartes, plus que Luther encore, voilà le père de la Philosophie moderne ! Elle le reconnaît, du reste, pour son père, assez haut et d'une voix assez fière. On nous a suffisamment battu les oreilles de ce nom, dans ces derniers temps. Quoi d'étonnant ! La philosophie du dix-neuvième siècle, c'est le Cogito, ergo sum de Descartes, manié, repris, fécondé, poussé dans toutes ses directions, épuisé dans toutes ses tendances, poussé jusqu'aux dernières limites, passé même les dernières
limites et tombé dans ce nihilisme qui ne répond plus, et où toute philosophie qui part de la notion de l'homme vient fatalement s'engloutir. Impossible de le contester ! A l'heure qu'il est, malgré les grands mouvements de cerveau qu'on se donne, il n'y a encore que du Cartésianisme en Europe. Les plus habiles d'entre les raisonneurs de métaphysique ont brodé sur un canevas plus fort que leur fil et qui Fa souvent rompu; mais le canevas est toujours visible sous les arabesques dont il a été surchargé. Qu'on ne s'y trompe pas î ils n'ont fait que cela. Pour qui est au courant de ce qu'on appelle les Idées ; pour qui leur a quelque peu fouillé les entrailles, curieux de connaître le travail interne et secret de ces pontes et de ces couvées
monstrueuses d'Erreurs, écloses aujourd'hui parmi les peuples, il est aisé de reconnaître le germe du Cartésianisme au fond de tous les systèmes, quel que soit leur nom. Il circule, en effet, aussi bien [dans l'idéalisme de Fichte que dans celui de Berkeley; — dans le transcendantalisme de Kant que dans le panthéisme d'Hegel ou le mystico- naturalisme de Schelling.
Depuis que la conception première de Dieu s'est retirée de la préoccupation humaine, dans les problèmes de la Philosophie, la méthode de Descartes (et toute philosophie n'est qu'une méthode) a donc dominé plus ou moins les esprits les plus divers, excepté Spinosa peut-être, ce vieux solitaire de la Pensée, horriblement original, lequel eut son erreur à lui
seul 4. Je n'hésite donc pas à le dire, Descartes a fait, en définitive, plus de mal avec son principe de psychologie, que Bacon lui-même avec son expérimentalisme grossier. Ce dernier a produit, il est vrai , le matérialisme, c'est-à-dire la philosophie de la digestion et du fumier ; mais le premier a produit le panthéisme, qui réunit dans une seule doctrine toutes
4 t Dès longtemps Spinosa, dit Tennemann, avait rencontré dans la lecture des Rabbins l'idée mère de son système. La philosophie de Descartes ne lui avait servi qu'à développer cette idée d'une manière scientifique. » Encore est-ce bien sûr? Un esprit comme Spinosa, à ce qu'il semble, ne prend rien à personne. Il naît d'un seul jet, se moule d'une seule pièce, espèce d'autochtone spirituel qui s'est fait sa propre pensée et sa propre foi comme il s'est fait sa propre destinée. Quoique l'idée juive morde bien profondément sur une âme de cette race, Spinosa était, avant tout, Spinosa, c'est-à-dire l'homme de la cause et de la substance. C'est
les erreurs, autrefois séparées, sur l'esprit et sur la matière : effroyable concentration, miroir ardent qui brûlera le monde ! Quand les philosophes des temps présents glorifient Descartes, ils savent bien ce qu'ils font et de quoi ils le remercient. Ne lui doivent-ils pas tout ce qu'ils sont et ce que les peuples qu'ils endoctrinent vont incessamment devenir ?
un génie ontologique. Deseartes, lui, est essentiellement un génie psychologique. On peut voir des rapports entre Spinosa et le Talmud. On voit tout ce qu'on veut dans les nuées et même dans le feu. Mais le visionnaire de la substance est et doit être une intelligence sui gêner is; et quant à sa méthode de développement et d'exposition, c'est la logique mathématique appliquée (tout simplement !) à la philosophie, cette logique qui n'apprend pas à raisonner juste, parce qu'elle empêche de raisonner faux, par la raison qu'on n'apprend pas à nager dans un bassin de vif-argent, — dit très spirituellement Hamilton.
Car toute philosophie passe dans les faits. La spéculation la plus escarpée a les pieds dans la pratique de la vie et les principes mènent les hommes, et les plus brutes d'entre eux, la chaîne de la logique au cou. La notion de Dieu ôtée de la philosophie, elle était également ôtée de la Législation , de la Politique et des Mœurs. D'un autre côté, la notion de l'homme, introduite dans la philosophie générale, donnait pour résultante d'autres Codes, d'autres Institutions, une autre Morale, et la société était changée de fond en comble. Ceci n'a pas eu lieu, — on le sait bien, — brusquement, à tel jour et à telle heure, mais par transitions douces d'abord, puis par précipitations impétueuses. Nous sommes arrivés au plus raide de la pente, au temps des précipitations. Par un travail dont
je n'ai pas à rendre compte, la société européenne s'est moulée, depuis trois siècles et demi, sur le seul concept de l'homme. Or du concept de l'homme on ne va pas au concept de Dieu. La route n'existe pas. Dieu a mis l'infini entre lui et sa créature. C'est devant l'infini divin que Descartes a senti son génie vaincu se débattre, et que Kant est tombé des sommets de sa raison pure dans l'inconséquence de s&raison pratique : misérable pusillanimité ! Non moins faible qu'eux, instruite par eux, mais plus logique, parce que le dernier cri de son génie ne l'avertissait pas qu'elle allait aberrer, la société s'est posée, toute droite, sur l'homme et a cru y prendre son aplomb. Elle a jeté à Dieu le MOI de Médée. Or encore, comme la partie du Moi qui est le plus Moi, c'est la partie essentielle-
ment mobile qui fuit d'une fuite infinie l'asservissement de toute détermination extérieure ; en d'autres termes, comme le caprice est le degré le plus profond de l'indépendance, la liberté de l'homme a été et a dû être le but religieux, politique et moral, d'une société dressée sur le Moi. Alors on a parlé tout naturellement de la liberté de la conscience, de la liberté de l'esprit, de la liberté politique et de tous les genres de liberté, qui constituent l'indépendance complète de l'homme, très digne, en effet, d'être libre, puisqu'il se substituait à Dieu même. Dieu manqué, c'était bien le moins qu'il fût libre, dans l'immense fiasco de sa toute-puissance ! Telle est l'histoire décharnée de faits, maisreconnaissable au squelette, des trois derniers siècles qui ont passé sur l'Europe. Je
ne crains point de démenti de la part de ceux qui savent analyser la pensée.
Ils peuvent s'attester en y regardant, si le sang spirituel de Descartes n'a pas été charrié, en vertu d'une loi plus mystérieuse que celle de la circulation du sang de nos veines, dans le sang inflammatoire de Rousseau, et si Ton n'en retrouve pas les gouttes génératrices dans le sang plus concentré encore de ces Socialistes qui posent hardiment la liberté, complète, intégrale, illimitée de l'homme, non seulement en face de l'État, mais en face de la Société tout entière '. Le Socialisme donc, — qu'il le sache ou bien qu'il l'ignore, — serait le dernier mot du principe psychologique de Descartes et du prin-
A Lire toutes les publications de la jeune Allemagne, qui est déjà la vieille.
cipe protestant de Luther, comme la Révolution française a été un autre mot de ces deux principes arc-boutés. Ici vient se placer, fatale comme une conséquence, la nécessité du Socialisme.
Pourra-t-on l'empêcher? Ne faut-il pas qu'il soit? Ne faut-il pas que la Société, construite sur le Moi, qui ne veut ni de l'Autorité ni du Châtiment, ces deux Non-Moi terribles, ni de tout ce qui s'oppose, sous une forme ou sous une autre, au développement de son Moi sacré, apprenne enfin, non par la raison qui n'apprend rien, mais par les faits, ces rudes maîtres toujours obéis, si le concept de l'homme, substitué au concept de Dieu, est la notion vraie, aussi bien en philosophie qu'en application sociale, et si c'est cela, comme ils le disent, qui
doit désormais gouverner le genre humain ?
Et j'affirme que la question est là et non ailleurs. Il n'est maintenant, et il ne peut y avoir que deux thèses en présence, — la thèse de FAutorité (qui implique Dieu) avec toutes ses conséquences, et la thèse de la Liberté (qui implique l'homme sans Dieu) avec toutes les siennes. Quant à l'entre-deux, y a-t-il un front assez obtus d'impénitence finale et de stupidité pour s'élever encore, après tant d'années d'expériences, en faveur de l'entre-deux ; et le Juste-Milieu, comme mot et comme chose, ne s'est-il pas irrémédiablement perdu dans un vaste mépris ? L'Autorité et la Liberté, voilà donc les jouteuses pour l'empire I L'Autorité et la Liberté, voilà qui est net, voilà qui vibre, voilà qui s'entend. Si
nous n'avons pas la lumière, nous avons au moins la clarté ! Je dis plus : je dis qu'il n'y a que cela qui s'entende. Le reste n'est qu'entortillements., complication, confusions, obscurités, problèmes. Tous ces rebâtisseurs de mondes, tous ces architectes d'utopies qui s'en viennent nous construire, sur la table rase d'une feuille de papier, leur petit échiquier social, nous les avons vus, nous les avons entendus, nous les avons discutés et la discussion dure encore... Mais la seule chose certaine que nous ayons retirée de ce vaste jaugeage de théories, c'est qu'eux, tous, ils appartenaient plus ou moins à la philosophie de la Liberté. Dans les masses, c'est par là qu'ils comptaient et qu'ils comptent, non par l'efforcement de leurs inventions l Philosophes de la Liberté ! Tenez
pour certain que, malgré la vigueur de leur esprit ou les combinaisons scientifiques de leurs doctrines, personne ne les a jamais considérés qu'à ce titre, et n'a voulu sérieusement en apprendre sur eux davantage!... Et en effet, les peuples, même corrompus, ont un bon sens originel qui résiste au mauvais sens de la science. Ils savent que les mandarins profitent des sociétés, poussent sur les sociétés, mais ne les fondent pas. Ils n'ignorent point que le grand abus de cette piètre espèce qui croit à l'omnipotence scientifique, la vue fausse de tous ces Adams, perdus d'orgueil, qui veulent être semblables à des Dieux et qui n'ont pas même Eve pour excuse, c'est de s'imaginer qu'on change l'ordre divin des Sociétés avec des organisations humaines : c'est de mettre la matière
tordue, travaillée, reployée sur ellemême, subjuguée enfin, rendue docile, à la place de l'esprit, qui est simple, ouvert et voyant comme le pur regard ; c'est de prendre les mille détails de l'administration pour l'unité de la politique, et la science enfin avec ses encyclopédies pour la morale et ses quatre mots sublimes : Crois, Renonce,Respecte, Obéis ! Les peuples, quel que soit leur âge, n'entendent rien à tant de finesses. Il leur faut des idées plus simples et plus claires, de plain-pied avec leur intelligence : comme, par exemple, cette notion d'Autorité, qui leur vient d'en haut, forte, parce qu'ils ne l'ont pas faite ; ou cette autre notion de Liberté, qui semble moins une idée, — tant elle est fulminante ! — qu'une volonté abstraite, toujours prête à s'incarner, pour leur
ruine, dans les nerfs et le cœur des hommes !
Et comme la question est posée, — comme les gouvernements, qui, à l'origine, pouvaient tout faire et n'ont rien empêché, agissant en cela contre la Souveraineté même, «— comme le Passé, cette chose évaporée, ce néant, disentils, — est en définitive l'entité la plus puissante, la réalité la plus oppressive qui puisse jamais peser sur nous, — cette question sera résolue, comme ces sortes de questions se résolvent, en donnant tout ce que les idées qui la constituent peuvent donner. Les hommes se trompent sur les idées, mais les idées ne trompent pas les hommes. Tout ce qu'elles portent dans leurs invisibles lianes en sort toujours. Or, en fait d'idées, les filles servent à juger la mère, quand
avec elle, on manqua du premier coup d/œil. Descartes aurait aujourd'hui quelque ébahissement, j'imagine, en voyant le monde tombé de ses mains ! Quant à Luther, ce qu'il commença de voir ne le troubla guère ; il savait mieux ce qu'il faisait. Sa conviction religieuse avait été plus âpre que ne devait être la conviction philosophique de Descartes.
Mais pour nous, venus bien après ces deux semeurs de tempêtes ; pour nous les derniers moissonneurs de tant de désastres, de tant de blés versés dans l'histoire, la guerre de Trente ans, le Socialisme anabaptiste, précurseur de celui qui nous attend et la Révolution française, sont trois fillettes, — comme disait Louis XI de ses cages, — qui nous enseignent assez nettement à quelle souche d'erreur appartient l'idée, leur
mère, dans sa confuse profondeur, et nous avertissent, aînées redoutables, de ce que seront leurs sœurs futures.
Laissons de solennels imbéciles prouver que les mœurs ne sont plus ce qu'elles étaient en 1793, et que les horreurs de ce temps maudit ne sauraient plus recommencer. La sauvegarde de mœurs sans force n'est pas bien sûre ; et d'ailleurs le malheur a plusieurs manières de s'abattre sur le monde. Dieu ne se pille pas lui-même, et sait varier épouvantablement ses colères \ Si les idées, — comme l'Histoire l'atteste, — épuisent toute la vie qui est en elles, dans leur race ; si, comme le disait Mirabeau l'Ancien, père de Mirabeau le Superbe, c'est une loi qu'il y ait des
1 II les a variées. La guerre de 1870 et la Commune !
excréments dans toute Race, on peut se demander par quoi le dix-neuvième siècle finira. Seulement qu'importent les détails d'un drame de plus ! La seule question des temps modernes sera résolue par les faits, et il est aisé de prévoir comment elle le sera.
Puisqu'en fin de compte, et quoi qu'on fasse, il n'y a jamais, sous ce ciel étoile, et dans ce fourmillement inépuisable de sociétés, qu'un tête-à-tête éternel de l'homme et de Dieu, l'homme relèvera sa moralité, en replaçant Dieu dans sa pensée, ou il mourra de son Moi dilaté, qui crèvera comme une vessie immonde ; mais Dieu sait seul à quels pieds sanguinolents de porcher '
] Et nous les avons, les pieds du porcher ! Porcher à mille pieds, — le suffrage universel!.
il ordonnera de l'écraser, pour l'écraser mieux !
Ainsi Dieu, comme à l'origine, — Dieu comme par le passé, qui conduit à lui, de marche en marche ! Je ne voulais dire que cela, le plus brièvement possible, au frontispice d'un livre où l'Histoire tient une si grande place, et qui s'appelle : LES PROPHÈTES DU PASSÉ4.
4 Ce n'est pas même un livre; cést un écrit tracé d'une main rapide, dans la rotation qui nous emporte, et pour cette publicité dévorante de chaque jour, semblable à cette gueule de Lion, à Venise, où chacun venait jeter ses délations. Hélas ! nos pensées sont les délations des temps actuels, sur lesquelles l'Avenir nous jugera; — cruel Conseil des Dix qui jettera aux Lagunes nos mémoires ! Je n'aurais point songé à réunir en livre ces pages flottantes, si le journal pour lequel elles furent écrites ne les avait pas interrompues, quand il s'agit de Chateaubriand, par un motif de haute prudence et de convenance pour le parti royaliste : toutes
choses que je ne conçois plus. C'était de la haute bêtise. Selon moi, ce qui convient quand on est à l'extrémité de tout, comme nous sommes, c'est la vérité sur tout et a tous. Un ami, catholique et royaliste à ma manière *, un homme du moyen âge perdu dans le dixneuvième siècle, M. G. S. Trebutien, dont il m'est doux d'entrelacer le nom dans mon nom, a cru qu'il serait bon de publier mes témérités, et il est devenu mon éditeur. J'ai cédé à son désir par sympathie et déférence pour une opinion aussi élevée que la sienne, et aussi parce que c'est une idée de myope de croire qu'il y ait ici-bas des choses tout à fait inutiles.
* Monarchiste serait mieux dit.