‹ Les prophètes du passéChapitre 7 sur 13 · LES · texte numérisé non relu

LES

Il y a peu de temps, on lisait dans un ouvrage célèbre un de ces mots qui semblent n'appartenir à personne, tant ils doivent être acceptés vite par tout le monde ! En parlant d'un de ces grands esprits inflexibles comme la vérité dont ils furent les interprètes, et l'éternel honneur de ce temps qui ne les méritait pas (il s'agissait de Bonald), l'auteur du livre dont il est question s'avisa de dire avec une impertinente mélancolie : « C'était un Prophète du

Passé. )) Tous les échos qui vivent sur les mots qu'on leur jette, répéteront, je n'en doute pas, ce mot taillé exprès pour eux. Prophète du Passé ! un pareil nom entre bien dans toutes les mémoires pour en sortir chaque fois qu'on aura devant soi les œuvres imposantes de ces hommes qui cherchèrent les lois sociales là où elles sont, je veux dire dans l'étude de l'histoire et la contemplation des vérités éternelles. Ce sont les Prophètes du Passé ! Désormais, on peut l'assurer, quand on aura dit cela, tout sera dit, la cause sera entendue. Car les mots heureux sont comme les gens heureux : — on leur passe lout, môme d'être absurdes, —et particulièrement en France, où la fortune des mois est presque toujours une usurpation, la place prise à une idée vraie.

Mais aussi faut-il le reconnaître : si le mot manquail de vérité, si même il exprimai! une idée contraire à celle qu'il voulait ex-

primer, — co qui est une honte pour un mot, — il avait de la valeur comme injure, et c'est comme injure qu'il méritera son succès. En effet, convenons-en, n'est-ce pas la plus grande, la plus sanglante que, dans F état actuel de notre société, on puisse adresser à des penseurs de la force de ceux à qui on s'évite par là de répondre?... Je me moque bien des magnanimités de la forme, qui ne sont qu'une insulte de plus ! Mais qu'on y regarde avec attention : pour une société qui se vante d'avoir rompu avec le passé, d'avoir effacé la servile tradition de tous le sillons contemporains, et de posséder le sens nouveau du monde futur ; pour une société qui ne voit que l'avenir, qui ne parle que d'avenir, qui invente tous les matins l'avenir qu'elle refait tous les soirs, n'être qu'un Prophète du Passé, — de cette chose finie, repoussce, foulée aux pieds/qui fut le droit, la gloire et la puissance des ancêtres, —

n'être que le prophète de cette chose qui ne parle plus, — qui se tait au fond de sa tombe, — qui n'est pas Dieu, puisqu'elle est morte, franchement, quelle plus mortelle injure d'intelligence à intelligence?... Et, malgré l'oripeau d'hypocrite respect qui brille sur ce mot de Prophète, D'est-ce pas l'équivalent de cette phrase sans lâcheté du moins : Ils ne furent que des esprits débiles et buttés aux ténèbres, sans regard qui perce, sans main qui porte ; des rabâcheurs d'idées séniles, des remueurs de cendre dans des urnes d'où la vie ne peut plus sortir?

Évidemment, c'est comme cela qu'il fallait l'entendre, et d'un autre côté, personne, je crois, ne manquera à l'entendre ainsi. Tous ont entendu et entendront désormais, sous cette dénomination de Prophète du Passé, une insolente mise hors la loi, en ce qui tient à l'intelligence de l'avenir, proclamée par ceux qui croient le tenir, ce merveil-

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leux oiseau, et l'apporter au monde dans la faible main de leurs théories. Les ennemis politiques du principe sur lequel les Prophètes du Passé ont établi leurs doctrines ■verront dans ce mot une condamnation pleine d'une clémence profonde, il est vrai, mais enfin une condamnation, un châtiment, une espèce de flétrissure intellectuelle. Et nous, les amis et les serviteurs de ces principes immortels qu'on voudrait remplacer par des combinaisons d'un jour, nous acceptons le mot chargé de sa réprobation et de son injure. Nous le prenons pour ces grands esprits qui ne sont pas là pour le ramasser ; nous l'inscrivons sur leurs mausolées, car les plus beaux noms portés parmi les hommes sont les noms donnés par les ennemis !

Seulement, pour en finir une bonne fois avec cette accusation dressée depuis longtemps et redressée en toute rencontre contre cette prétendue inaptitude des plus

grands esprits à bien comprendre l'avenir du monde, le génie nouveau des générations, par cela uniquement quilsne purent arracher leur vue du spectacle fécond de l'histoire et leur pensée du principe qui soutenait autrefois les pouvoirs mis à bas par les révolutions d'aujourd'hui, ne serait-il pas curieux, piquant et instructif tout ensemble, de montrer qu'eux seuls, après tout, ont eu le sentiment qu'on leur refuse, cette vue de l'avenir qui est exigée maintenant au programme d'un homme de génie ; qu'eux seuls, les Prophètes du Passé, ont été les véritables prophètes : enfin (et c'est peutêtre par là qu'il aurait fallu commencer), qu'à part la grande intervention directe de Dieu, inspirant visiblement des hommes choisis, il n'y a pas d'autre manière philosophique d'être prophète que d'en appeler sans cesse aux principes qui gouvernent l'histoire et d'évoquer devant soi les expé« riences du passé ?...

Mais qu'on le sache bien à l'avance, cette preuve qu'il me plaît de chercher et de faire par une espèce de condescendance aux préoccupations du temps présent, je ne la fais point pour l'honneur de l'esprit des hommes dont il va être question ici. Dieu, qu'ils ont servi de leur génie, les a payés d'assez de gloire pour que je n'en quête pas en leur nom une obole de plus. Assis sur les marches de leurs tombeaux, je ne tends point de casque vide aux générations qui passent. D'ailleurs, ils n'ont jamais pensé qu'on discuterait un jour leurs titres à cette position de Prophète, qui est de rigueur aujourd'hui. L'eussent-ils soupçonné, ils s'en seraient peu souciés. Joseph de Maistre, l'un d'eux (et le plus grand peut-être), qui lança tant de fois la prédiction avec la précision d'un disque, a dit quelque part avec le sourire de l'ironie : « S'il faut absolument prophétiser. » Lui ni ceux dont je le ferai suivre ne se sont drapés dans des préten-

tions si modernes. Leurs têtes fermes et saines n'ont point chancelé sous de telles visées. Ils savaient que, dans des desseins supérieurs à nos infirmités orgueilleuses, Dieu a gardé l'avenir en donnant le présent à 1 nomme, et ils étaient trop profondément religieux pour lever le voile à cette Vierge du Temps que Dieu s'est réservée. S'ils l'ont entrouvert quelquefois, c'est que, les yeux sur les principes d'éternelle vérité, ils ont avec la force de leurs facultés dégagé les conséquences qui en ressortaient, et montré, avec éclat, ce qu'elles devaient être, quand ces principes étaient faussés ou méconnus. Voilà quels ont été leur divination et leurs augures ! Il fallait la décrépitude des temps actuels pour qu'on pensât jamais à pressentir l'avenir, enveloppé dans sa mystérieuse chrysalide, autrement que ces grands esprits ne l'ont fait. Il fallait que le signe de la vieillesse des nations fût sur nous; car il faut des prophètes aux nations

vieilles, qui ont le sentiment de leur vieillesse et qui, ne pouvant se résoudre à mourir, voudraient noyer les angoisses de leur dernière heure dans toutes les ébriétés de l'avenir.

Et, de bonne foi, est-ce que cette heure n'est pas sonnée ?... Pour les mâles esprits qui savent reconnaître la vérité désolante à travers leurs larmes, la France n'a-t-elle pas depuis longtemps dépassé ce point du zénith après lequel, pour les peuples comme pour l'homme, comme pour la vie ellemême, il n'y a plus qu'une courbe à descendre et de la poussière à retrouver ? N'at-elle pas eu tout ce qui constitue une enfance, une jeunesse, une virilité ? Quand donc les peuples sont-ils faits autrement que l'homme? La France a eu d'incomparables jours de gloire, suivis d'incomparables jours d'égarement et d'abaissement, car on s'abaisse toujours quand on s'égare. La plus grande des nations levées dans le sang

mêlé du peuple romain et des Barbares, elle a parcouru le cercle qu'ont épuisé ses sœurs, les nations italiques, et ses fautes, d'autant plus grandes quelle avait reçu de plus grands dons, lui ont fait refermer un peu plus vite sur elle le cercle fatal. Oui, on peut dire que par ses fautes la France a brusqué son déclin. Arrivée là, ne devait-elle pas se proclamer immortelle ? C'est un fait commun aux mourants de nier la mort en face de l'agonie. Semblable à tous les peuples expirants dont l'histoire a compté les jours et qu'elle a ensevelis, elle devait avoir ses prophètes, ses joueurs d'instruments creux et sonores, qui, comme les joueurs de flûte antiques, précèdent le cercueil des nations. Son passé évanoui, son présent perdu, parce qu'on l'avait arraché à ce passé qui en était la racine, elle devait ne plus parler que de l'avenir. Aussi prenez la littérature do ce temps, cl cherchez si ce qui domine lo chaos do touLos ces ponsées, n'est pas l'ar-

dente Vision de l'avenir. On a mis, je le sais, un symptôme de vie dans cette préoccupation enflammée; moi, j'y vois un symptômes de mort. Ouvrez la littérature des autres époques de notre histoire : vous n'y trouverez pas cette inquiétude des jours qui ne sont pas encore ; ce besoin de se jeter en avant; parce qu'on est mal à sa place; cette rêverie colossale et confuse comme Babel, d'un monde nouveau qui va éclore sur un type inconnu aux siècles passés. Non, les peuples forts s'ajustent exactement à l'heure présente ; ils savent que chaque jour suffît à sa tâche: ils font, pour ainsi dire, bon ménage avec leur destin. Relativement dans la vérité, puisqu'ils sont forts, et que toute force a sa raison d'être dans la raison éternelle, ils ne croient pas que cette vérité puisse se refaire, se modifier, se varier, se fuir, se chercher, se poursuivre dans des enroulements et des déroulements perpétuels. Ils ne croient pas qu'il y ait une

vérité autre que celle par le fait de laquelle ils vivent et sont forts ; et, pour eux, vivre comme ils vivent, c'est déjà de l'avenir réalisé. Mais, au contraire, pour les nations usées physiologiquement par le temps et spirituellement par l'amour de l'erreur et l'abus de l'intelligence, cet avenir qui se tisse jour par jour, comme une trame à laquelle on ajoute modestement quelques fils, n'est plus qu'un méprisable ouvrage que le Génie dédaigne et que l'Orgueil abandonne. Elles veulent en essayer d'un autre sans aucune analogie avec celui-là ; et on les voit affolées de choses neuves, croyant qu'il leur pousse des organes nouveaux, parce que Dieu leur a permis quelques malheureuses découvertes, préparer sur leur métier vide une chaîne d'industrieuses espérances que le Temps ne remplira pas.

Alors, et on le comprend, les prophètes do cet avenir impossible s'élèvent et doivent s'élever contre les Prophètes du Passé,

comme ils les appellent, c'est-à-dire contre ceux qui croient que les principes régulateurs des sociétés ne changent pas plus que la couleur du sang dans les veines, que son passage dans le cœur de l'homme, que les lois mêmes de la double nature humaine. Prophètes du Passé ! disent-ils, c'est-à-dire non prophètes, c'est-à-dire rien du tout, moins que rien, dans un temps où les sociétés, malades des maux qu'elles Lse sont faits, se retournent sur le dur lit de leurs songes et pressent convulsivement contre leur sein quelque chimère qu'elles appellent l'Avenir : semblables à cette pauvre insensée qui berçait sur son cœur une bûche et croyait bercer son enfant ! Mais les aspirations d'un siècle malade, mais les remuements de la pensée et la clameur des espérances ne changent rien à la nature des choses, qui veut que les plus grands et même les seuls prophètes soient ceux-là qui n'ont point cherché la prophétie, mais qui l'ont trouvée

dans la déviation de ces principes absolus, immanents, inexorables, hors desquels les nations se précipitent de décadence en décadence, avec une rigueur, une précision, une exactitude que l'homme le moins intelligent pourrait aisément calculer.

Or quatre de ces prophètes sans le savoir et sans le vouloir ont surtout illustré ce siècle qu'ils auraient désiré améliorer. Je ne les comparerai point. Ils ne s'élevèrent pas tous les quatre à la même hauteur. Bien des inégalités et des différences les séparent. L'un, par exemple, n'eut que des lueurs rapides, tandis que les autres, d'un regard plus dilaté par le génie, saisirent de plus larges pans de lumière. Les deux premiers, véritables modèles de statique intellectuelle, ne plièrent jamais, même sous lescoups de la tempête, tandis que les deux autres cédèrent parfois aux lâches mouilles de ce temps. Le dernier même nau-

{ragea. Ce furent (et tout le monde les a nommés sans doute) Joseph de Maistre, Bonald, Chateaubriand, Lamennais *. Mais, quoique inégaux de facultés, de vertus et de destinées, tous, dès qu'ils s'éclairèrent aux principes dont l'histoire n'est que l'attestation vivante, jetèrent sur le temps qui devait les suivre de ces regards que l'événement n'a pas encore démentis. Puisqu'on parle tant de prophéties, je ne veux que rappeler les leurs. Puisqu'on inflige comme une injure nouvelle, parmi les hommes, ce mot de Passé, qui serait une consécration de respect dans une société bien faite, je montrerai que les Prophètes du Passé, comme on dit, avaient, pour toiser l'avenir en maîtres, une mesure qui manque à leurs adversaires. Il ne s'agit point ici du mérite absolu ou relatif de leurs

1 J'en ajouterai un cinquième, mais c'est la faute heureuse et glorieuse du temps, — qui n'existait pas, quand j'écrivais ceci.

œuvres, de ces écrits dont quelques-uns furent des actions et qui ne relèvent plus de la critique contemporaine, mais de l'histoire. Ces hommes sont morts, et leur mission de vérité accomplie. Le spectre égaré, qui se dresse encore dans les ruines de celui qui fut Lamennais, ce n'est pas plus la vie que le cadavre putréfié d'un pestiféré n'est la personnalité spirituelle et sensible d'un être vivant ' .

1 Lamennais vivait alors, il n'est mort qu'en 1858.

Si j'avais à caractériser d'un seul trait le génie de Joseph de Maistre, je l'appellerais, avant tout, le Génie de l'Aperçu. Quand on lit ses œuvres, c'est d'abord cela qui frappe ; et, quand on ferme le livre, c'est de cela que longtemps après, on reste frappé. Bonald, Lamennais, par exemple, révèlent des qualités différentes par l'emploi de procédés différents. Ils posent des principes, et il les enchaînent ; ils élèvent des édifices, ce sont des architectes de vérités. Mais de Maistre, pourrait-on me dire quel fut son système, et, dans le sens humain du mot, quelle fut sa philosophie? Dans le sens

divin, dans le sens des principes dominateurs de toutes les philosophies, il en a une, je le sais, et il n'est pas difficile de la dégager de l'ensemble de ses écrits; mais jamais il n'a tenté d'en dresser les assises à l'aide de toutes les organisations de la science et du raisonnement. Possédant à un degré éminent cette faculté de croyance qui est le premier attribut des grands penseurs, — ou, pour dire mieux en disant davantage, des grands hommes, — il vit trop dans la lumière de sa foi; il en respire trop les a priori sublimes, pour contester par hypothèse et examiner philosophiquement cette grande et unique véri té de tradition qui est devenue la vérité catholique; et c'est avec ce fait indiscuté, indiscutable, irréfragable et générateur de tous les autres, qu'il aborde l'étude des diverses questions sur lesquelles il a montré toutes les flexibilités de la force.

Monté à cette hauteur, ou plutôt placé naturellement à cette hauteur, sans y être

monté, par le fait de ses facultés supérieures; il voyait bien, il apercevait. Mais pourquoi voyait-il? pourquoi avait-il cette force de projection visuelle, qui est de l'aperçu dans Tordre de l'intelligence et qui semble le cachet de son génie? C'est qu'il regardait d'une bonne place. L'aigle que le vent a roulé dans un gouffre n'a plus besoin de son regard de feu; il ne lui sert que quand il plane. La sagacité de Joseph de Maistre tient plus à son point de vue, qu'à sa vue même. Or son point de vue, c'est la révélation historique, la tradition. Je me rappelle une phrase qu'il a écrite et qui est une clarté sur sa pensée. Il parle du christianisme, ce point de départ d'où il s'est lancé sur toute idée. « Depuis dix-huit « siècles, — dit-il, — il règne sur la partie « la plus éclairée du globe, et cette religion « ne s'arrête pas même à cette époque a antique. Arrivée à son fondateur, elle se « noue à un autre ordre de choses, à une « religion typique qui l'a précédée. L'une

« ne peut être vraie sans que l'autre le soit ; « Tune se vante de promettre ce que l'autre ce £e vante de tenir : en sorte que celle-ci, <( par un enchaînement qui est un fait vice sible, remonte à l'origine du monde. Elle

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