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Iesehayahou, XL

LES PROPHÈTES JDIFS

fait. Les dégénérés ne connaissent pour la plupart que deux sentiments, l'amour-propre et la haine.

ChezDébora, la haine revêt la forme mystique.

« Maudissez Méroz, dit l’envoyé d’Iahvé.

Maudissez ses habitants,

Car ils ne sont pas venus au secours d’Iahvé,

Au secours d’Iahvé contre les rudes guerriers! »

Mais là où cette haine se manifeste d’une façon véritablement odieuse, c’est à la fin du cantique, dans le passage consacré à Iaël.

La prophétesse y fait preuve d’un manque absolu de sens moral.

Je sais bien que la morale religieuse est une affaire de temps et de lieu, qu’il y a des différences profondes entre celle des Aryens et celle des Sémites, et que ceux-ci ne sont pas offusqués par des actes et des paroles qui souvent, et sans plus de raison, répugnent profondément à ceux-là.

Toutefois je doute fort que les Benê-Israël

du temps de Débora eussent en majorité approuvé l’acte odieux d’Iaël.

Cette femme, qui appartenait à une peuplade indépendante, vivant en bons termes avec les Kénaânites, déploya, dans la circonstance, une perversité abominable.

Au lieu de flétrir ce crime ou tout au moins de le passer sous silence, Débora l’exalte de telle manière qu’on en demeure confondu.

Peu s’en faut qu’à ses yeux le nom de la Qénite ne marque une ère nouvelle.

« Aux jours d’Iaël, les routes étaient désertes. »

« Bénie soit, parmi les femmes, laël,

La femme de Heber, le Qénite!

Bénie soit-elle parmi les femmes qui habitent sous la tente !

De l’eau, il a demandé ;

Elle lui a présenté du lait.

Dans une belle coupe, elle a offert du beurre ;

Sa main gauche vers un pieu de la tente

S’est étendue,

Et sa droite vers le marteau des ouvriers.

282 LES PROPHÈTES JOIFS

Elle a frappé Sissera,

Elle lui a transpercé la tête.

Elle a transpercé et déchiré son front.

Devant ses pieds, il s’est affaissé tout étendu. Là où il s’est affaissé,

Il s’est couché, ravagé.

Par la fenêtre elle regardait,

Et s’écriait, la mère de Sissera, à travers le treillis :

« Pourquoi tarde son char de venir?

Et ne se fait point entendre le retentissement de ses chariots? »

Les plus sages de ses femmes luiront répondu, Et elle-même se répond :

« N’ont-ils pas à chercher et à partager des dépouilles?

Une ou deux jeunes filles par tête d’homme; Le butin d’étoffes colorées pour Sissera. •

Le butin d’étoffes colorées, du tissu varié,

... ou deux pour mes épaules. »

Qu’ainsi périssent tous, tes ennemis, ô Ialivé !

Et que ceux qui t’aiment soient comme le lever du soleil dans sa force ! »

Comment faire de façon plus cynique l’éloge de l’hypocrisie, de la trahison et de la cruauté? Comment apporter plus de férocité dans la narration d’un meurtre? L’évocation de la mère de Sissera et la description ironique de son impatience est le dernier mot delà haine.

Et, à ces traits, nous reconnaissons la haine religieuse, infinie comme son objet même, cette haine qui, fatale à cf autres prophétesses, attacha Velléda au char de Domitianus et alluma le bûcher de Jeanne d’Arc.

La prophétesse germaine Velléda qui, soixante-dix ans avant Ieschou de Nazareth (Jésus-Christ), exerçait un grand pouvoir sur les peuplades des bords du Rhin, est en quelque sorte un deutotype de l’abeille d’Ephraïm.

Débora avait fait preuve de perspicacité en prédisant la défaite des cohortes kenaânites. Velléda, non moins clairvoyante, prédit la défaite des légions romaines.

Débora avait suscité Baraq contre Iabin, et soulevé les gens d’Éphraïm, de Béniamin, de Makir et d’issakar. Velléda envoie à l’agitateur Civilis des messagers pour l’encourager dans son

entreprise et lui offrir des secours. A la voix de la prophétesse, les Bructères sont les premiers à se joindre à lui. Les légions de Mummus Lupercus sont écrasées; et Civilis, aidé par Velléda, est reconnu comme chef suprême de l’insurrection.

Débora servait de juge et d’arbitre aux Benê- Israël. De même, lorsqu’après la prise de Cologne par les insurgés, une députation de Tinctères demanda que la ville fut rasée, et que la colonie qui y avait été établie fût détruite, il fut convenu qu’on prendrait Velléda et Civilis pour arbitres, et qu’on s’en rapporterait entièrement à leur décision.

Débora prend part de sa personne à la campagne de Baraq, suggestionne ses troupes et donne le signal de l’attaque. Velléda marche avec l’armée de Civilis, et, après la soumission de ce chef, rallie encore des soldats, et reprend l’offensive avec une énergie sans pareille. Trahie par ses compagnons d’armes, elle est enfin livrée aux Romains, et orne le triomphe de Domitianus.

Maurice Vernes, pour qui Débora est sans aucun doute un personnage mythique, pourra

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prétendre que Caius Cornélius Taeitus (Tacite), qui fut le biographe et presque le contemporain de la prophétesse germaine, a pris pour une page d’histoire un conte de nourrice des bords du Rhin. Et ceci me remet en mémoire une amusante fantaisie de Caran d’Ache, où l’on voit Buonapartetransformé parles savants del’avenir en personnification du soleil.

Mais alors nous descendrons encore de quinze siècles dans l’histoire, et nous interrogerons les biographes de Jeanne d’Arc.

Ce qui distingue Débora, c’est cette conviction qu’elle est l’interprète d’un Dieu et qu’à ce titre elle peut prédire l’avenir. C’est l’orgueil et la confiance inséparables de celte conviction, c'est la haine des autres dieux, qui sont les rivaux d’Iahvé et par conséquent ses propres rivaux, la haine aussi de leurs fidèles et de l’étranger, qui est en même temps l’oppresseur, c’est enfin une émotivité extrême et une furieuse énergie.

Or, ces caractères qui découlent .de la même idée fixe originelle, nous les retrouvons chez Veiléda, nous les retrouvons aussi chez Jeanned’Arc.

Mais Jeanne d’Are est plus près de nous, et, grâce au détail de ses biographies, nous perce-, von s l’origine de son idée fixe.

Celle-ci résidait, — et il en fut probablement de même chez Debora et chez Velléda, — dans des hallucinations visuelles, tactiles et verbales, qui, elles-mêmes, avaient leur source dans des suggestions religieuses subies au cours de l’enfance.

La petite bergère des Vosges, — ce pays montagneux est aussi un pays de bon vin, le vin gris, riche en alcool, de la Moselle 1 , —la petite bergère des Vosges, ardemment pieuse et assidue aux offices, croyait voir et toucher saint Michel et saint Gabriel, sainte Catherine et sainte Marguerite, et croyait entendre leurs voix.

Les Anglais faisaient alors des incursions incessantes dans le pays. Un jour, ils mirent Domrémy à sac. C’était vers 1425. Jeanne avait environ treize ans, l’âge où les toxines ovariennes commencent à se répandre dans l’orga-

1. Les mystiques doivent souvent leur affection mentale à l’alcoolisme de leurs ascendants.

nisme et à enivrer les neurones de l’écorce cérébrale.

Un jour, elle aperçoit devant elle une grande clarté, et entend une voix qui lui dit :

« Jeanne, tu es appelée à mener une autre vie et à faire des choses merveilleuses, car c est toi qu’a choisi le Roi du Ciel pour rendre le bonheur à la France et pour secourir le roi Charles. Prends des vêtements d’homme,, armetoi, c’est toi qui seras le chef de la guerre, et tout se fera sur ton avis. »

C’était, croyait-elle, la voix de saint Michel.

Deux ou trois fois par semaine, d’autres voix se faisaient entendre et disaient : « Il faut que tu quittes ton village et viennes en France. »

J’ai visité la maison de Jeanne d’Ârc à Domrémy. C’est une masure de paysan aux baies rares et étroites, où pénètre difficilement la lumière du soleil. La Pucelle devait vivre là une vie crépusculaire, y veiller de cette demiveille des hystériques où la rêverie touche au rêve. Aisément, dans le silence et l’ombre qui l’environnaient, elle pouvait projeter au dehors

les images mystiques et lumineuses qui emplissaient son cerveau et son cœur.

Dès lors, elle se croit le messager de Dieu, ce que les juifs auraient appelé le maleâk d'Iahvé.

Les voix lui intiment l’ordre d’aller voir Robert de Baudricourt, capitaine à Vaucouleurs, qui lui fournira des hommes d’armes pour la conduire au roi de France.

Elle obéit, car, selon ses propres expressions, qu’on dirait empruntées au cantique de Débora, « Dieu le commande, le Seigneur l’exige. »

Sa confiance en elle égale sa confiance en Dieu.

« Nul au monde, dit-elle à Baudricourt, ni roi, ni duc, ni fille d’Écosse, ni autre ne peut recouvrer le royaume de France, et il n’y a de secours à attendre que de moi. »

A la suite de son entrevue avec Charles VII, elle déclare : « J’ai porté des nouvelles de par Dieu à mon Roi, et l’ai avisé que notre Sire lui rendrait le royaume de France, le ferait couronner à Reims, et chasserait ses adversaires. De cela je fus messagère de la part de Dieu, et

je lai dis : 4 Mettez-moi hardiment en œuvre; je lèverai le siège d’Orléans. »

Enfin, elle écrit au roi d’Angleterre et au duc de Bedford : « En quelque lieu que j’atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent. Je suis venue ici de par Dieu, le roi du Ciel, pour vous bouter hors de France. »

Aussi, comme Débora et Velléda, n’hésitet-elle pas à prendre part de sa personne à une lutte où elle est sûre de vaincre.

A l’attaque de la bastide des Tournelles, sous Orléans, elle s’écrie : « Ne vous doultez, la place est nôtre. » A Fargeau : « N’ayez doute, l’heure est prête, quand il plaît à Dieu. » A Patay : « Frappons hardiment, ils ne seront guère sans prendre la fuite. » Elle pointe ellemême la petite artillerie de campagne contre Troyes, et s’élance au premier rang à l’assaut de Paris.

Sa confiance se communiquait aux troupes.

De là ses succès, ces succès jugés encore aujourd’hui miraculeux et qui la rendent presque intangible.

On a beaucoup exploité Jearme d’Are.

Après l’avoir condamnée comme hérétique et relapse au supplice du feu, l’Église catholique en a fait une sainte, avec la même infaillibité. Les partis clérical et para-clérical en ont fait une patriote de génie.

Qu’était-ce en réalité que cette petite bergère des Vosges?

Les seigneurs éclairés de la cour de Charles VII ne s’y trompèrent pas. Ils virent en elle « une fille dévoyée de sa santé » — c’est l’expression de Monstrelet — et nous voyons en elle aujourd'hui une dégénérée mystique hallucinée.

Cela amoindrit-il son mérite et diminue-t-il sa valeur sociale? — En rien. Dès le premier chapitre, j’ai eu soin d’avertir qu’il ne fallait pas attribuer au mot dégénéré un "sens péjoratif. L habitude, il est vrai, en est si bien prise, et la tendance si générale à voir dans les dégénérés, même dans les dégénérés supérieurs, des infirmes et des médiocres, que nous en serons réduits quelque jour à ne plus nous servir de ce terme, et à lui substituer celui d 'atypiques. Si

en effet ceux que nous appelons les dégénérés diffèrent du type commun, du type normal, beaucoup d’entre eux sont, socialement parlant, supérieurs à ce type, en ce sens quils jouent un rôle plus considérable dans l’évolution humaine.

Dégénérés sans doute les hommes de génie.

Dégénérés, oui, mais lumières de l’humanité.

Secoués par la houle des désirs, par la rafale des passions, ils se dressent comme des phares sur l’océan de la vie, et vers eux se dirigent en foule les vaisseaux de haut bord et les balancées, les pilotes et les matelots. Ils sont les étoiles des mages et des bergers, les astres directeurs des multitudes errantes, et le feu morbide qui les consume éclaire l’humanité en marche dans les ténèbres de la destinée.

Saluons donc ces hommes et ces femmes emplis de force attractive et débordants d’énergie qui soulèvent et entraînent les masses, et ayons pour la bergère de Domrémy, pour la fille du peuple qui contribua à renverser les frontières des provinces et à former notre patrie, la même admiration que nous professons puur ceux qui

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s’efforcent aujourd’hui de renverser les frontières des nations, et de fonder pacifiquement la grande patrie planétaire, les États-Unis du monde.

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