CHAPITRE PREMIER
Âé
La psychologie des dégénérés; Les dégénérés mystiques.
La psychologie des dégénérés est une science relativement récente. Elle a été inaugurée par Bénédikt Morel, dont le Traité des dégénérescences de l’espèce humaine parut en 1857, et continuée par Valentin Magnan et Maurice Legrain, pour ne citer que les plus connus parmi les aliénistes qui s’y consacrèrent.
Je n’ai pas l’intention de traiter, dans ce cha-
pitre, des dégénérés en général. C’est seulement des dégénérés mystiques que je veux parler, et déjà le sujet est assez vaste. Il l’est d’autant plus que les dégénérés mystiques ne se rencontrent pas seulement, comme on pourrait le croire, dans les asiles d’aliénés : ils emplissent ces asiles spéciaux qu’on appelle les monastères.
Je m’engage, je le sais, sur un terrain brûlant. Sans doute l’humanité a traversé là période éruptive. L’une des conséquences du progrès scientifique a été l’extinction graduelle des mauvaises passions. La croix de la Saint- Barthélemy ne souillera plus nos portes, et nous n’entendrons plus le râle des penseurs sortir des bûchers de l’Inquisition. Le Roi-Soleil a emporté, dans le pourpre de son déclin, jusqu’au souvenir de la chamillarde et des missions bottées de Louvois, et de ces temps où la foi se mesurait à la haine, il ne restera bientôt plus que les statues d’Étienne Dolet et de Michel Servet, debout sur nos places publiques comme des remords de bronze. Mais le sous-sol n’est pas refroidi encore. Au-dessous de l’humanité
qui pense, la lave bouillonne de l’humanité barbare. Dans les pays les plus civilisés, les siècles disparus ont leurs représentants : ce sont ces produits de parents intoxiqués ou malades que nous appelons les dégénérés mentaux.
Chez eux les émotions et les passions, l’enthousiasme inconsidéré, la haine virulente et la peur morbide rendent difficiles, sinon impossibles, l’observation et le raisonnement, et leurs gestes impulsifs peuvent ouvrir sous, les pas du chercheur tranquille des fumerolles et des cratères.
C’est d’un pas égal que je m’avancerai sur le terrain volcanique que j’ai choisi. Je n’ai pas l’orgueil de Typhon et d’Egkelados, et m’effor- . cerai d’être plus prudent qu’Empédoklès et que Plinius l’Ancien. Mais ayant conscience de faire œuvre utile, travaillant, dans la mesure de mon pouvoir, au progrès de la science et par conséquent au bonheur des hommes, je ne rebrousserai pas chemin.
Les religions ont fait du bien et ont fait du mal, et je crois qu’aujourd’hui, en se dressant devant la science, et en s’efforçant d’accaparer
l’instruction publique pour en limiter les effets, elles font plus de mal que de bien. Pourtant elles ne méritent j ü le mépris, ni la haine. Une ataraxie absolue, tel doit être à leur égard l’état d’âme de l’homme de science. C’est que les phénomènes religieux sont, comme tous les autres, parfaitement déterminés, et qu’en les appréciant de façon malveillante, nous ressemblerions à ces sauvages de l’Afrique centrale qui s’irritent contre la pluie et le vent.
Avant de parler des dégénérés mystiques, il me faut dire en quoi consiste la dégénérescence.
Les protoplasmas vivants ou Moprotéons sont des édifices chimiques complexes mais définis,
. et cristallisant sous des formes définies qui sont celles des êtres vivants. La forme étant, pour les végétaux et les animaux comme pour les minéraux, fonction de la composition chimique, il y a autant de bioprotéons différents qu’il y a de formes différentes, c’est-à-dire qu’il y a d’êtres, car il n’est point deux individus qui se ressemblent trait pour trait.
Mais ces diverses substances ont des caractères communs, qui sans doute permettront plus
tard de les grouper en espèces chimiques vraisemblablement correspondantes aux espèces morphologiques.
En raison de leur complexité même, les bioprotéons sont des édifices extrêmement instables, extrêmement sensibles aux influences de milieu; et par milieu j’entends, 'non seulement le milieu chimique, mais les milieux physique et mécanique, qui influent chimiquement sur le bioprotéon. Que le milieu change, et il en résultera une modification dans la composition et par conséquent, si légère soit-elle, dans la forme générale de l’être, dans la composition et dans la forme aussi des cellules qui le composent, et en particulier des cellules sexuelles, par suite des modifications dans la composition et la forme du produit.
Si l’on vient à retourner un bourgeon de thuya, la feuille qui en sort prend, à sa face inférieure, les caractères histologiques que possède normalement la face supérieure.
Si l’on coupe les rameaux verts de la pomme de terre, il se forme sur les rhizomes des feuilles à la place de tubercules.
La baleine, en adoptant la vie aquatique, ayant cessé de s’appuyer sur son fémur, cet os finit par s’atrophier et par n’être plus nourri que par de petits vaisseaux sanguins: mais, en revanche, l’animal se servant pour sa propulsion des muscles qui entourent cet os, ceux-ci s’accrurent jusqu’à former d’énormes masses richement irriguées. Cette modification se produisit certainement, bien qu’à un très faible degré, chez le premier animal du genre baleine qui adopta la vie aquatique, et elle entraîna une modification des cellules sexuelles qui déjà esquissèrent le fémur réduit du cétacé. Mais ce ne fut qu’au bout d’un nombre considérable de générations et par addition que cette modification devint appréciable.
« Si l’œuf, dit excellemment Yves Delage, contient les substances caractéristiques de certaines catégories de cellules de l’organisme, il doit donc être touché en même temps que ces cellules et par les mêmes agents. Si ces agents ont une action excitante ou. déprimante et poussent l’organe à se développer davantage ou à s’atrophier, il se produira dans l’œuf une
action parallèle, les substances correspondantes subiront un certain accroissement ou une certaine déchéance, et, lorsque l’œuf se développera, les cellules chargées de les localiser en elles, et par suite les organes .formés de ces cellules, subiront l’effet de cette déchéance ou de cet accroissement b »
De l’œuf, fragment du cristal bioprotéique ainsi modifié, naîtra naturellement un cristal modifié. Tout le secret de l’hérédité est là.
Cette conception, nous la devons au philosophe Herbert Spencer. Le premier, il comprit que le phénomène de l’hérédité embrassait les trois règnes, que la reproduction des végétaux et des animaux était identique à la reproduction des cristaux, et que, le plus simple étant aussi le plus général, le problème de l’hérédité se réduisait au problème de la cristallisation.
Et vraiment l’on se demande comment les naturalistes n’ont point vu qu’entre le fragmentde cristal de himalate de potasse, le fragment de feuille de bégonia, le fragment d’étoile de mer
1. Yves Delage. L’hérédité et les grands problèmes de la biologie générale, 1903, p. 837.
LES PROPHÈTES JDIFS
elle fragment d’homme qui, en se développant, reproduisent le minéral, la plante, ou l’animal entier, il n’y a aucune différence au point de vue de l’évolution. On se pose la question, et l’on ne tarde pas à y répondre. Cette idée si simple ne pouvait venir qu’à un philosophe habitué à embrasser du regard l’ensemble des phénomènes, mais non, étant donné nos méthodes d’instruction actuelles, à un minéralogiste, à un botaniste ou à un zoologiste.
Car, — il faut bien le reconnaître —, le vingtième siècle traîne après lui comme un boulet la pédagogie du moyen-âge. Alors que, pareille au soleil levant, la science répand à chaque minute dans le cerveau des hommes un peu plus de lumière, un peu plus de bonheur, un peu plus de la joie de vivre et de l’insouciance de mourir, nous livrons encore les jeunes générations aux grammairiens et aux rhéteurs. Pendant des années, les précieuses années de la jeunesse, où l’on ne demande qu’à apprendre la vie, nous les condamnons, sous je ne sais quel prétexte de gymnastique cérébrale, à l’étude de la mort.
Prisonniers dans ces lycées qui rappellent les
mastabas de la nécropole memphite, penchés sur les grimoires comme des archéologues sur les tombeaux, ils déroulent les bandelettes des vocables, jusqu’à ce que, juste récompense de ces héroïques logomachies, le baccalauréat, la baie de lauriers des athlètes antiques, leur assure une place de cocher de fiacre ou de garçon livreur.
La science emplit le champ de la vie et de la pensée, et la jeune humanité, sous l’œil des linguistes, conjugue des aoristes périmés.
Ces jeunes gens qui, pour mieux comprendre le français, paraît-il, ont appris le grec et le latin, tout en négligeant le sanscrit, source commune des langues aryennes, qui ont traduit cent vers'd’Hésiodos, mais n’ont point lu Baudelaire, qui ont traduit trois scènes de Terentius, mais n’ont point lu Beaumarchais, qui ont analysé trois pages de Fénelon, mais n’ont point lu Voltaire, ces jeunes gens, dis-je, au moment d’entrer dans le monde, se hâteront de prendre une légère teinture des sciences. S’ils y prennent goût, ils n’auront que le temps de se spécialiser. Ils deviendront des minéralogistes, des bota-
nistes, des zoologistes, des médecins, confinés dans leur sphère, incapables de s’élever aux vastes conceptions, et de deviner, comme le fit le grand philosophe anglais, que le cristal, le végétal et l’homme se reproduisent suivant les mêmes lois.
Heureux encore s’ils parviennent à le comprendre. Cette théorie si belle, si simple, et qui semble devoir s’imposer à l’esprit dès qu’on en 'prend connaissance, n’est guère distinguée des autres par les auteurs, et il a fallu les découvertes récentes du professeur napolitain Hugo von Schrôn sur la vie des cristaux pour atlirer l’attention sur elle. Ainsi, le problème de l’hérédité se réduit au problème de la reproduction des cristaux.
11 en est de même du problème de la dégénérescence.
La dégénérescence en effet n’est qu’une forme de l’hérédité. C’est le remplacement, par suite des influences de milieu, d’un végétal ou d’un animal, c’est-à-dire d’une machine vivante, par une autre machine vivante moins parfaite que la première. Le milieu, nous le savons, est nom-.
plexe. C’est l’ensemble des forces auxquelles nous sommes soumis. Les résistances mécaniques, la chaleur, la lumière, l’électricité, la composition de lair respiré et des aliments ingérés, i’action des parasites travaillent concurremment à la transformation des êtres.
Mais de ces causes, il n’en est pas de plus active que l’alimentation. En effet, pour que les éléments musculaires, élastiques, osseux, cartilagineux ou nerveux se développent, il est nécessaire que l’animal absorbe des substances capables de donner naissance à la myosine, à l’élastine, à l’osséine, à la chondrine, à la névrine. Les aliments agissent en modifiant la composition du sang, qui réagit sur le protoplasma. Celui-ci réagit à son tour sur le sang par les excreta qu’il y déverse.
« L’addition de la substance nouvelle, dit Yves Delage, rend possible une nouvelle différenciation histologique. Si, comme nous le pensons, la différenciation repose sur la séparation, dans des cellules déterminées, et par le moyen de la division hétérogène, d’un protoplasma où une (ou quelques) substance prédomine sur les
autres, il est évident que, grâce à la substance nouvelle, une nouvelle catégorie de cellules pourra se différencier en même temps que les anciennes cellules seront plus ou moins modifiées, et ces nouvelles cellules pourront donner naissance à un nouvel organe et à une nouvelle fonction *. » « Le fer, arraché sans doute aux roches ferrugineuses par les végétaux qui en ont formé un élément de leur chlorophylle, est devenu chez les animaux un élément de l’hémoglobine, où il joue un rôle tout autre que dans la chlorophylle des végétaux 2 . »
« Les caractères de race des Islandais, des Bretons, des Arabes, des Samoyèdes, etc., sont dus en partie à leur régime, principalement à leur nourriture, qui contribue à leur donner une physionomie commune, de même que le buveur d absinthe, de vin, de bière, le fumeur d’opium, le mangeur de haschich ont leur faciès à part 3 . »
Ainsi les influences de milieu, et surtout