Ibid., p
l’alimentation, sont la cause et l’unique cause des modifications chimiques et par conséquent morphologiques des êtres, l’unique cause de la dégénérescence.
Si la machine humaine se transforme en une machine moins parfaite, c’est grâce à l’action des poisons alimentaires (alcool, tabac, opium) ou microbiens (tuberculose, syphilis, cancer, lèpre) sur les éléments cellulaires et en particulier sur les cellules sexuelles, de l’excès ou de l’insuffisance des aliments (polytrophie, famine, misère), de l’excès de chaleur ou de froid, de sécheresse ou d’humidité, de l’insuffisance ou de l’excès de travail causé par les résistances mécaniques et sociales, — en un mot, de toutes les défectuosités du milieu.
Sous nos climats, l’alcoolisme est la principale cause de la dégénérescence. La tuberculose elle-même, considérée comme l’une d’elles, serait dans la plupart des cas pour Lancereaux — et je partage sa manière de voir — une des formes de la dégénérescence alcoolique. Le microbe crée la maladie, mais l’alcoolisme des ascendants ou du sujet lui-même crée le terrain favorable.
Or, de tous les tissus de l’organisme, il n’en est pas de plus sensible à l’alcool que le tissu nerveux. L’alcool altère profondément les neurones, et, dans le spermatozoïde ou dans l’ovule, la substance qui les représente. Aussi est-ce le système nerveux qui est surtout atteint chez les dégénérés alcooliques.
Tantôt une portion de la substance pronerveuse de l’œuf est détruite, et un certain nombre de neurones ne se développent pas.
Les moins altérables sont ceux dont la différenciation est le plus ancienne, les plus altérables ceux dont la différenciation est le plus récente dans la série phylogénique. Alors que les métamères sous-encéphaliques sont rarement touchés, l’écorce cérébrale l’est presque toujours.
Ce défaut de développement peut porter sur des régions très vastes. Il peut intéresser le cerveau tout entier. Certains idiots, réduits à la moelle et au bulbe et par suite aux réflexes rudimentaires, se sont, dans l’évolution embryogénique, qui est, on le sait, parallèle à l’évolution phylogénique, arrêtés au stade du
vers ou de l’amphioxus. D’autres, réduits au cerveau postérieur et par suite aux sensations et instincts, incapables de réflexion, esclaves de leurs besoins et de leurs impulsions, ont la mentalité, le don d’imitation et parfois l’aspect extérieur des anthropopithèques.
Que l’évolution atteigne un stade un peu plus avancé, que l’arrêt de développement ne porte que sur les couches les plus récentes de l’écorce, et l’on a Y imbécile, le débile , Y arriéré, d’un mot le dégénéré inférieur.
L’arrêt de. développement peut n’intéresser que certaines régions de .l’écorce, les autres ayant achevé leur évolution. On a alors une variété de dégénéré qu’on a jusqu’ici complètement négligée dans les classifications, ce que j’appellerai le dégénéré moyen. Les déséquilibrés, originaux, toqués et maniaques, dont l’intèlligence n’est notablement ni inférieure ni supérieure à la norme, rentrent dans cette classe.
Enfin il peut arriver que le cerveau soit, par certains côtés celui d’un homme supérieur, par d’autres celui d’un débile, d’un imbécile ou
d’un idiot, et l’on a le dégénéré supérieur. A cette classe appartiennent un certain nombre d’hommes de génie.
Au point de vue anatomique, ce qui caractérise les dégénérés, c’est l’asymétrie cérébrale. Cette asymétrie, qui a pour conséquence la déséquilibration mentale, est, selon moi, la condition matérielle du trait d’esprit et du coup de génie.
La découverte soudaine me paraît être le résultat d’une décharge nerveuse éclatant, par suite de la difformité du condensateur et de l’inégalité des charges, entre deux groupes de neurones éloignés, et par suite revêtus d’empreintes notablement différentes. De là un rapprochement imprévu, irréfléchi, involontaire, entre deux idées disparates.
Aussi bien ne faut-il pas de parti pris attacher au mot dégénéré un sens péjoratif. Le cheval pur sang anglais, animal dégénéré, et qui supporterait difficilement la vie sauvage, est fort apprécié des cavaliers. Le boulonnais, autre création du génie de l’homme, et qui, en raison de sa lourdeur, ne pourrait échapper à la dent des fauves, est fort apprécié des camionneurs.
La vache laitière, le mérinos et le dishley à la laine soyeuse et fine doivent également leurs qualités spéciales à la dégénérescence.
Il en est de même dans l’espèce humaine.
La société ressemble à une machine qui pour bien fonctionner a besoin d’organes fort divers.
Ils n’ont pas tous le même volume, le même poids, la même forme, la même résistance, mais, au point de vue du bon fonctionnement de la machine, ils ont tous la même valeur :
Le déclic vaut l’arbre de couche.
L’arbre de couche, c’est l’homme normal, sain et robuste, plein de bon sens et d’énergie rythmée. Le déclic, c’est le dégénéré. Le dégénéré constitue un des éléments, peut-être le principal élément du progrès. C’est lui qui, le plus souvent, fait les découvertes, institue les réformes, hâte les évolutions, suscite et dirige les révolutions.
En science, en art, en politique, en religion, son rôle est primordial. Ne le méprisons donc pas. Mais suivons le bon sens populaire qui pardonne, en faveur des services qu’ils
rendent, leurs incartades aux hommes de génie.
Ainsi la dégénérescence mentale peut consister dans le non-développement d’un certain nombre de neurones. Elle peut consister aussi dans leur arrêt de développement. Cet arrêt de développement a une conséquence qui mérite de retenir l’attention.
J’ai cru pouvoir poser en loi que le protoplasma de toute cellule vivante est susceptible de se contracter sous l’influence des différents modes du'mouvement.
Cette contractilité, je l’ai relevée chez quarante-trois espèces de cellules appartenant aux deux règnes et à divers tissus. Elle a été observée chez la cellule nerveuse par J. Havet, Jean Demoor, Micheline Stefanowska, Querton, Robert Odier, décorée du nom d’amiboïsme des neurones, et niée, presque aussitôt que découverte, par Von Lenhossek, Kôlliker et Ramon y Cajal.
Sans revenir aux arguments que j’ai cru devoir opposer, dans le Progrès médical % à ces
1. D>- Binet-Sanglé. L’amïboïme des neurones. Proqres médical 19 octobre 1901.
trois célèbres histologistes — car j’ai trop étudié. Pascal et les Évangélistes pour accepter comme paroles d’évangile les affirmations des autorités, — je puis dire qu’il serait surprenant que le neurone fût dépourvu d’une faculté qui appartient à tant d’autres cellules, et qui paraît être la condition même de la vie.
Assurément on est allé trop loin en prétendant que les neurones se contractaient au point de se séparer momentanément les uns des autres.
Peut-être même s’est-on trompé en voyant dans l’état perlé de leurs prolongements l’elfet de la contraction, bien que ce phénomène et cet état soient manifestement associés chez Bacillus anthracis, chez les plantes des genres Chara , Nitella et Mesôcarpus, chez Tradescantia mrgxnica , Drosera rotundifolia et chez les Rhizopodes. Il se peut, en effet, que la contraction se produise dans l’intérieur même des prolongements neuroniens, sans que leur forme en soit sensiblement modifiée, et qu’elle n’intéresse par exemple que les fibrilles de Golgi.
Quoi qu’il en soit, il me paraît certain que
le bioprotéon de neurones est susceptible de se contracter, et que cette contraction a pour effet la formation, dans les conducteurs qu’ils constituent, de zones mauvaises conductrices que j’ai appelées les neurodiélectriques. Je renvoie, pour le détail de cette théorie, aux Archives de neurologie 1 où je l’ai publiée.
C’est la formation et la disparition des neurodiélectriques et par conséquent la contractilité des neurones qui, selon moi, règle tous les phénomènes de la pensée. C’est elle qui, en particulier, me paraît être la condition physiologique de la suggestibilité.
Subir une suggestion, c’est recevoir une idée et la tenir pour vraie sans la contrôler, sans y réfléchir ou sans y réfléchir suffisamment. Or la réflexion consiste essentiellement dans la comparaison de plusieurs images ou idées différentes, clichées sur des neurones différents.
Supposons des tubes de Geissler représentant divers objets : un cristal, un bégonia, une étoile
1. D r Binet-Sanglé. Théorie des neurodiélectriques. Archives de neurologie, 1900, n° 57.
de mer, un homme, et reliés ensemble par des conducteurs qu’interrompent des diélectriques peu résistants. Faisons passer le courant. Nous verrons apparaître le cristal, puis, si le courant augmente d’intensité, le bégonia, puis l’étoile de mer, puis l’homme.
C’est précisément ce qui se produit dans la rêverie et dans la réflexion, qui n’est qu’une rêverie intense et limitée. Le courant nerveux fait s’illuminer, sur les neurones qu’il traverse, les clichés qui y sont inscrits, et les rend perceptibles à la conscience. Et c’est ainsi que, passant du cristal au bégonia, du bégonia à l’étoile de mer, et de l’étoile de mer à l’homme, la réflexion d’un Herbert Spencer aboutit à la conception de l’unité de loi dans la reproduction des minéraux, des végétaux et des animaux.
La réflexion est d’autant plus aisée, plus étendue, et plus profonde que les neurodiélectriques qui s’opposent au passage du courant nerveux sont moins résistants. Dès lors on conçoit que si les neurones sont très contractiles, si les neurodiélectriques s’y forment aisé-
ment, et si, par suite, les courants nerveux y sont aisément interrompus, la réflexion sera rendue difficile, smon impossible.
Or, plus une cellule, plus un neurone est jeune, plus il se rapproche de l’état de l’amibe dans la série phylogénique, de l’état du spermatozoïde et de l’ovule dans l’évolution individuelle, plus il est contractile. C’est chez les Mollusques, les Annélides, les Crustacés, les Batraciens, les Mammifères inférieurs, que la contractilité des neurones a été particulièrement observée.
Et ainsi s’explique la mobilité d’esprit de l’enfant, la facilité avec laquelle il passe d’une idée à une autre, son extrême suggestibilité.
Dès lors, chez tout individu arrêté dans son développement, la contractilité du neurone et par conséquent la suggestibilité sera considérable.
De fait, le cerveau des dégénérés est une cire molle qui reçoit toutes les empreintes.
Incapables d’observation et de réflexion soutenues, ils acceptent comme paroles d’évangile toutes les idées qu’on leur impose. Ce sont eux
qui constituent les,sectes religieuses, les clans littéraires et artistiques, les partis politiques que la passion seule domine, depuis les réactionnaires farouches jusqu’aux anarchistes exaltés, les bandes de criminels et de prostituées. Ils passent d’un groupe à l’autre avec la plus grande facilité. Plusieurs courtisanes sont devenues des saintes. Nombre d’assassins sont entrés au monastère. Et que d’anarchistes sont des mystiques dévoyés I
Est-ce à dire que tous les dégénérés sont mentalement identiques? Je ne le crois pas.
Sans doute ils ont un fonds commun, mais ils diffèrent par certains côtés, et il ne faut pas, pour devenir un voleur de grand chemin, identiquement les mêmes aptitudes que pour devenir un carme.
La psychologie des dégénérés mystiques se confond avec la psychologie religieuse ou hiéropsychologie. C’est la science des phénomènes dont le cerveau des religieux de vocation et des dévots est le théâtre, et particulièrement des idées, des émotions et des sentiments religieux. Cette science, qui est une branche de
l’anthropologie, fait partie des sciences naturelles et emprunte leur méthode. Cette méthode comprend quatre temps : l’observation, la comparaison, la généralisation, l’induction.
L’observation se divise en hétéroobservation et autoobservation.
L hétéroobservation comprend elle-même deux procédés, l’hétéroobservation directe et l’hétéroobservation indirecte, actuelle ou rétrospective. L’hétéroobservation directe est évidemment la meilleure, mais elle est difficilement praticable. Les religieux et les dévots se prêtent mal aux recherches de l’hiéropsychologiste, qu’ils présument dépourvu de foi et rebelle à toute conversion. Toutefois l’Américain Leuba, ayant adressé des questionnaires à ces sujets, a obtenu un grand nombre de réponses.
Pour ma part, je n’ai employé Phétéroobservation directe que très rarement.
L hétéroobservation indirecte m’a offert plus de ressources. C'est à elle que j’ai eu le plus souvent recours, établissant, d’après les documents historiques, des observations analogues
aux observations cliniques, et comparant ces observations. J’ai eu soin d’ailleurs de n’analyser que les documents présentant un caractère de sincérité indéniable ; et, à ce point de vue, les mémoires, biographies et confessions des religieuses de Port-Royal m’ont fourni des faits d’une netteté et d’une précision psychologique qu’une bétéroobservation directe et provoquée ne m’eût peut-être pas donnés.
Je ne dirai qu un mot de l’autoobservation.
Sans doute on trouvera rarement un hiéropsychologiste dont les sentiments religieux aient été, à une certaine époque de sa vie, assez développés pour que sa propre observation ait une grande valeur. Du moins, tels qu’ils furent, ils lui permettront de se rendre compte de ce que pensent et éprouvent les religieux de vocation et les dévots.
Telles sont les diverses manières d’observer dont dispose l’hiéropsyçhologiste. Quant aux autres temps de la méthode, comparaison, généralisation, induction, ils n’offrent rien de particulier, sinon que ces opérations doivent être, plus encore que dans les autres sciences
LES PROPHÈTES JUIES
naturelles, prudentes et réservées. Car s’il est une science qui exige de la circonspection, c est bien celle qui est appelée à heurter tant et de si puissants intérêts que l’hiéropsychologie.