SECONDE HYPOTHÈSE : NOSTRADAMUS, PROPHÈTE PRIVÉ
Mais, au moins, Nostradamus est un prophète privé, supérieur aux autres ? Nous disons encore : Non : io parce qu'il répugne à la raison et au sens catholique d'admettre qu'un homme qui a, de son propre aveu et du témoignage de l'histoire, pratiqué l'astrologie el la théurgie, qui a mis en œuvre, pour s'inspirer, et le trépied d'airain et l'agitation épileptique, les procédés, eu un mot, des pythonisses païennes, ait pu recevoir de l'Esprit saint les lumières prophétiques que Ton dit.
2o Parce que ses écrits manquent entièrement de la condition indispensable pour que nous les acceptions comme renfermant l'avenir révélé par Dieu.
La prophétie privée, ne cessons de le répéter, n'a qu'un but principal, ou, pour mieuxdire, un but unique : l'utilité PARTICULIÈRE DES FIDÈLES.
, C'est la doctrine de saint Paul (!>'» Epit. aux'Çorin-
Lbiens, ch. xii et xiv). Il enseigne que tous les dons surnaturels, extraordinaires du Saint-Esprit, qu'il appelle iùm spirituels^ éi dans Ténurnébation desquels il compte h prophétie privée . sont donnés par l'Esprit de Dieu, à qui il veut et comme il veut, pour Vutilité dei fidèles. « Unicuique autem datur manifestatio spiritus ad utilitâtex. 1» Plus loin il ajoute : Quiprophetat^hominibuslotiuitur ad œdificationem^ M exhortationem et consolation r^m (ch. XIV. v. 3) : < Celui qui prophétise parle aux hommes pour Tédification, et l'exhortation et la consolatioD. 1 De l'ensemble des deux chap. xii et xiv rassort avec évidence cette vérité.
L'Esprit saint révèle donc l'avenir aux prophètes privés, tantôt pour avertir les fidèles des châtiments ou lies maux qui les menacent en particulier ou en général, tantôt pour les exhorter, les encourager, les consoler dans leurs épreuves personnelles ou dans celles de l'Eglise et de la société. ^
On ne peut pas dire actuellement que la prophétie privée soit directement et par elle-même utile à l'Eglise. Me est utile dans l'Eglise, aux membres de l'Eglise, de la même manière et dans la même mesure que les autres dons extraordinaires. Mais quand même il n'y aurait plus de prophéties privées, quand même aucune d'elles nese réaliserait, l'éclat de la mission et de l'autorité divine de l'Eglise catholique n'en serait point diminué
1. Le mot prophetat n'a pas dans ce passage le sens rigoureux de jrrédictwn de V avenir ; mais la conclusion que nous en tirons n'est ipas moins logique et certaine, parce que la pensée de saint Paul comprend tous les dons surnaturels, extraordinaires , qui tous sont comme celui-ci, pour l'édification, l'exhortation, etc.
d'un seul de ses rayons, et tous les membres de TEglis trouveraient encore en elle avec surabondance I( secours nécessaires et utiles à leur salut.
Mais, pour que la prophétie privée atteigne son bui pour qn'ellesoit utile aux fidèles par l'exhortation, l'averl tissement et la consolation, elle doit avoir une conditioil
absolument nécessaire: il faut qu'elle soit assez clair\ pour que les fidèles puissent suffisamment comprendre ci qu'elle annonce, afin d'être réellement avertis, exhorté^ consolés! I
Une prophétie privée qui ne serait point accessible ^ l'intelligence des hommes, même d'un esprit cultivé] soit dans son texte, soit dans une version exacte, manJ querait complètement son but, serait parfaitement inu<! tile, et dès lors ne viendrait pointde l'Esprit deDieu, qui ne fait rien d'inutile.
Qu'on ne dise pas : les prophéties sacrées sont obs cures; l'Eglise reconnaît qu'iKa fallu le plus souvent l'accomplissement de la prophétie pour en fixer clairement le sens; et pourtant on n'en peut pas conclure qu'elles sont inutiles et aux fidèles et à l'Eglise.
La parité n'existe point entre les prophéties canoniques et les prophéties privées.
Ce n'est pas à ses caractère^ intrinsèques que je dois reconnaître la prophétie sacrée. C'est l'autorité de TEglise seule qui me la montre avec certitude. Obscure ou non,, je suis certain que la prophétie scripturale a une origine divine. Et si de cette prophétie, qui n'a pas été faite uniquement pour moi, simple fidèle, et pour mes intérêts particuliers, mais pour les intérêts de toute l'Eglise et de l'univers, je ne vois maintenant l'utilité,
li pour moi, ni pour TEglise en général, parce que je le la comprends pas, plus tard, au moment qu'a marqué a divine Sagesse, je saurai par la parole infaillible de ^Eglise ce qu'elle signifie et je verrai avec admiration {uelles sont pour moi-même et pourtous son importance stson utilité.
Mais à l'égard delà prophétie privée, je suis constitué juge^par le Saint-Esprit, et j'ai le droit et le devoir le chercher, selon les lumières de la raison, ce qui vient ie Dieu et ce qui n'en vient pas. Or comment veut-on, pie je prononce unjugement surun écrit que je ne puis comprendre, comment pourrai-je faire le choix qui m'est recommandé et reconnaître ce qui est bon dans ftne prophétie ou je ne vois ni sens ni signification ?
La saine raison me dira de porter ce jugement : Cette prophétie n'est ni suffisamment claire, tii assez compréhensible pour m'être utile, donc elle ne vient point de l'Esprit de Dieu , donc je dois la rejeter.
En fait, c'est avec ce double caractère de clarté et d'utilité que nous voyons se produire le don de prophétie dans la primitive Église.
Nous lisons, dans les Actes des Apôtres, qu'un chrétien nommé Agabus avait l'esprit de prophétie et qu'étant venu de Jérusalem à Antioche, il annonça aux fidèles de cette ville une grande famine qui aurait lieu bientôt dans tout l'univers. Ge qui arriva environ un an après, la seconde année du règne de Claude (42 de l'ère chrétienne). Les chrétiens avertis prennent leurs précautions et se cotisent pour envoyer au moment opportun des secours à leurs frères de Judée. (Açt. des Ap. c. xi, V. 28-30.)
Saint Paifl, étant à Ephèse, dit au clergé de cetl ville : « Je vais à Jérusalem; j'ignore ce qui m'arrivera mais le Saint-Esprit me fait répéter, dans toutes lé villes oii je passe, que des chaînes et des tribulatior m'attendent à Jérusalem. » (Âct. des Âp. c. xx. v. 23.
A Césarée , le saint apôtre reçoit un avertissemei] plus précis. Le même Agabus lui prophétise en actio et en paroles ce qui doit lui arriver. Il se lie les pied et les mains avec la ceinture de Paul : \oici ce que di l'Esprit saint : Thomme à qui appartient cette ceintur sera ainsi lié à Jérusalem par les Juifs , qui le livreron aûxgentils. i (Act.desap. c. xxi.v.' il.) Malgré les vive instances de ses frères, Paul ne voulut pas profiter d l'avertissement. Dans son désir de souffrir pour Jésusi Christ, il continua sa route, et à Jérusalem s'accomplij tout ce qui lui avait été prédit. I
C'est ainsi que, parla plumedesaint Luc, l'Esprit sainl lui-même nous apprend dans quelles conditions d^ clarté et dans quel but d'utilité il accordait aux pre^ miers fidèles le don de prophétie. |
L'Eglise continuant de ce recevoir ce don, il doit se produire avec les mêmes caractères ;^car on ne voi^ point pour quels motifs le Saint-Esprit en aurait changé la manière d'être et le but. La prophétie privée réelle-j ment inspirée d'en haut parlera donc toujours avec la clarté suffisante pour être utile et au fidèle qui la reçoit et à ceux qui veulent en profiter.
Or les écrits prétendus prophétiques' de Nostradamus manquent absolument de cette condition nécessaire : la suffisante clarté. Depuis 300 ans, ils sont incompréhensibles à tout le monde, même aux plus érudits ; depuis
300 ans, ils sont inutiles. Donc leur auteur n'a point été inspiré par l'Esprit saint ; donc Nostradamus n'est point un prophète privé.
Mais, dit-on, les obscurités de Nostradamus sont éclairées par les explications des interprètes; leurs commentaires font comprendre, et a la lumière se fait ».
La lumière ne se fait pas du tout; les ténèbres sont les mémes^et les écrits des commentateursn'illuminent rien.
Us sont une douzaine d'interprètes environ, hommes de science et d'intelligence, sinon tous de bon sens, qui depuis trois siècles s'acharnent à comprendre et à expliquer cette obscure sottise qui s'appelle Nostradamus. Chacun à leur point de vue, ils le comblent d'éloges et ne tarissent pas sur son compte. Ils se citent les uns les autres en témdignage de l'honneur que tous les siècles ont rendu à l'astrologue.
Mais quand il s'agit de l'explication, cette belle union cesse complètement. Les commentateurs ne sont d'accord ni entre eux ni avec eux mêmes. Le même mot, ils ne le traduisent pas dans le même sens; ils n'appliquent point iesmémes quatrains aux mêmes événements. Pour l'un, telle expression désigne certain personnage; pour l'autre, un personnage tout différent. Celui-ciinterprète ce quatrain du passé, celui-là l'entend de l'avenir. Tel comprend le même passage tout à la fois et de l'avenir et dupasse. Cet autre fait aujourd'hui d'un quatrain une explication que demain il fera toute différente ou même toute contraire.
Je n'ai en ce moment sous la main que quelques courts extraits des écrits de quatre ou cinq commentateurs morts et vivants de Nostradamus. Voici, dans un tout
petit nonïbFe de pages, les différence et les contre dictions que je relève. î
Dans les écrits de Nostradamus, Jupiter^ pour Vu] désigne Dieu; pour l'autre, c'est le grand monarque.
Mars s'interprète, d'après l'un, de Napoléon 111, \ au besoin, de Napoléon IV; mais l'autre prétend vo sous ce mot, Guillaume^ empereur actuel d'Allemagnj
Le grand Chyren Selin, affirme celui-ci, veut dii Henri 11, roi de France ; puis un roi futur d'Angletert qui s'appellera Henri. Pas du tout, reprend celui-li ce mot veut dire Henri V.
Selin indique le roi d'Espagne^ enseigne un commet tateur. Vous n'y entendez rien, dit un second, ce m^ se traduit par de Bordeaux^ ville qui a un croissant daij ses armes, et dont le port est en demi-lune: Chyren Selit signifie Henri de Bordeaux. Vous ne savez ce que voi]| dites, reprend un troisième : Selin doit s'expliquer p^
le croissant turc; Chyren Selin, signifie Henri vainqueu des Turcs,
La gravée branche, c'est pour celui-ci un poigmr\ ou un caducée; mais pour celui-là, c'est un instrumei\ de chirurgie qui sert à broyer la pierre dans la vessie de calculeux.
Dans les Centuries:
Centurie iv, quatrain a\ « La mort subite Aupremi^ personnage », etc..
Pour ce commentateur , le premier personnage', c'ei Henri 111, et l'autre qui lui succède, c'est Henri IV.
Pour un second, le premier, c'est Napoléon IV, e l'autre Henri V. I
Pour un troisième, le premier^ c'est M. Thiers. '
Centurie v, quatrain 30 : a Tout à Ventour de la grande lié », etc.
Un interprète voit dans ce quatrain le siège de Paris lar les alliés en 1814; c'est du passé. Un autre y voit le lége de Paris par Henri V, dans l'avenir.
Même centurie^ qmtrain 4S : « Le grand Empire sera ùt désolé,» etc.
C'est la chute de Napoléon, à Sedan, près de la forêt les Ardennes, pour tel commentateur: fait passé. Mais )our cet autre, c'est la défaitedes princes d'Orléans, révolés contre Henri V qui les écrasera près de la forêt des krdennes et les fera < décoller » : fait à venir.
Centurie vi quatrain 32 : c Dedans la terre du grand emple célique », etc.
Pour l'un ce quatrain a préditla mor^ de Napoléon III ; pour l'autre, c'est la préparation de sa chute politique, par le traité de commerce fait avec l' Angleterre.
Même centurie, quatrain 24 : < Mars et le sceptre se trouvera conjoindt i etc.
Ce quatrain s'applique, dit celui-ci, à l'expédition du Mexique, qui a été calamiteuse pour Napoléon IIL
C'est de l'histoire passée . Il n'en est point ainsi, dit [îelui-là, c'est de l'histoire à venir, à savoir, une guerre malheureuse que fera ChUllaume, empereur actuel d'Allemagne, avec un roi son allié, dans le Mexique, l'Egypte, rinde ou la Chine.
Centurie vui, quatrain 42 : « Par avarice, par force et violence », etc.
Un interprète entend ce quatrain de la chute politique de Inouis-Philippe et l'applique aussi à la mort de Napoléon III.
iféme centurie^ quatrain 8 : « Entre Bayonne Saint- Jean de Lux ».
'Ce fanleux quatrain de Biarritz est interprété, par ij commentateur, de la mort de Napoléon III, et par ij autre, delà mort de Guillaume d'Allemagne.
Même centurie, quatrain 87: « Mort conspirée viendj en plein effet ».
Ce quatrain, nous dit l'un, décrit les événements q| ont été la suite de V arrestation de Louis XVI à Varei nés. Mais cet autre l'applique à la mort de remperei Napoléon III.
Centurie ix, quatrain 17 : « Le tiers premier fit pis qij Néron, etc.
Le même interprète voit là, tout à la fois, le tiers ét^ en 1789 et M. Thiers en 1872 î
Centurie x, quhtrain li : « L'an mil neuf ce^ nouante neuf sept mois », etc. <
Un des commentateurs explique ce quatrain de Yati nement A' Henri F, et Tautre, de la fin du monde î
Est-ce assez de gâchis ! Et tout cela se trouve bq ui très-petit nombre de pages ! On ferait des volumes (^ divergences et de contradictions, si on réunissait toute les explications lumineuses des commentateurs de Nos tradamus. Les plus sincères ont avoué, Tun en 1656 i l'autre en 1873 , qu'on ne pouvait rien voir de Taveni en Nostradamus.
Auquel donc croire de ces faiseurs de lumière Quels sont les commentaires infaillibles qui* dissipe ront les ténèbres du Prophète ? Dois-je m'arrêter au éclaircissements de cet ancien ou aux considérations d ce moderne interprète ?
I La vérité est-elle dans les scolies de celui-ci ou dans le grand secret d'interprétation de celui-là ?
' Et qui m'assurera que l'un a plus raison que l'autre ?
I car tous ne manquent pas de nous afSrmer que leurs explications, victorieusement c^ires , ont déconcerté ,
' bouleversé, convaincu, telle personne remplie de prévention, tel homme de science et d'esprit^ ou tel important personnage. Oii sera donc la vérité, oii sera la certitude, si-un commentateur peut me démontrer, de façon à déconcerter toute prévention, que tel quatrain, par exemple : « Entre Bayonne et à Saint- Jean de Lux », prophétise la mort de Na[^oléon III, et si un autre me prouve d'une manière aussi péremptoire et convaincante qu'il annonce la mort de l'empereur .Guillaume ?...
Aussi quand, lisant leurs prétendues explications , je les verrai, après comme avant les événements, tellement confuses, tellement arbitraires, tellement contradictoires, pouvant soulever tant d'objections insolubles, demandant tant de bonne volonté pour qu'on les comprenne, ne suis-je pas en droit de conclure : Vous ne faites point la lumière sur l'indéchiffrable Nostradamus; vous ne la ferez jan^ais : l'ol^scurité demeure ;elle s'augmenterait, s'il était possible, de vos contradictions.
La conclusion est donc pour nous la même : en Nostradamus, perpétuelle obscurité, perpétuelle inutilité. Donc il ne peut pas être un prophète privé, inspiré par l'Esprit de Dieu.
Il est encore moins grand prophète, ayant reçu mission d'éclairer l'Eglise.
Qîi'est'il donc?
On ne peut faire que deux'- réponses sensées à cett question.
C'est un orgueilleux astrologue qui, suivant les erre ments de son époque, s'inspirant des prédictions do 1; sainte Ecriture, des prophéties privées, de ses calcul astrologiques et de ses propres, conceptions, a prétendi faire une espèce de vaticination universelle. Désireu: d'avoir tous les honneurs de la réputation de prophète sans passer par Tépreuvedes événements, ils s'est appli que à envelopper sa pensée de nuages tellement épais, qu'on n'y sût rien comprendre, ou qu'on y put voir, comme dans les nuages , tout ce qu'on voudrait. C'est l'opinion que nous avons exposée et développée dans la Concordance.
Ou bien, c'est un cabaliste insigne, tel que les Juifs ses ancêtres, qui a été inspiré par le démon. Avec l'intention même formelle de ne point entrer en un commerce diabolique, de même que l'affirment pour leur compte nos magnétistes et nos spirites actuels, qui malgré leurs pratiques prétendent demeurer chrétiens, croyant comme eux n'avoir communication qu'avec de bons esprits, il n'a reçu en réalité que les révélations du mauvais.
Beaucoup d'écrivains sérieux pensent que Nostradamus a été un véritable magicien.
C'est, entre autres, le sentiment de deux savants auteurs contemporains, M. le chevalier Gougenot des Mousseaux et M. Anatole Le Pelletier. Le premier, dans son remarquable ouvrage Le juif^ le judaisme et la jîidaïsation des peuples chrétiens *, range Nostradamus