OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Cent-Un Propos d'Alain, K^ série (1908) Epuisée.
Cent-Un Propos d'Alain, 2^ série (1909). Édition de luxe épuisée.
Édition ordinaire, ancienne librairie Cornély, 101, rue de Vaugirard 3 fr. 50.
Cent-Un Propos d'Alain, 3^ série (191 1) Epuisée.
Cent-Un Propos d'Alain, 4^ série (1914). .. . Epuisée.
Vingt-et-Un Propos d'Alain (1915), à l'Émancipatrice, 3, rue de Pondichéry (15^).
Quatre-Vingt-Un Chapitres sur l'Esprit et les Passions (1917).
Chez Camille Bloch, rue Saint-Honoré.
Quand la terre et le ciel se mêlent, quand, vers le milieu du jour, chaque brin d'herbe a sa goutte d'eau sans qu'on sache d'où elle est tombée, alors c'est bien l'automne. L'eau ne monte plus, alors, des racines aux feuilles. Le nuage qui traîne sur la terre endort les plantes. Quand on peut voir une ou deux étoiles, on s'étonne que le temps ait passé si vite. Car le ciel n'est plus le même qu'aux beaux jours. Les corps célestes, qui font un tour complet tous les jours, avancent en même temps un peu d'un jour à l'autre. Véga, l'étoile bleue, apparaissait presque au zénith, à l'heure où l'on va dormir ; maintenant, elle tombe déjà vers le couchant. D'autres étoiles se montrent, les brillantes Pléiades, serrées comme un essaim d'abeilles, et, au-dessous, le beau triangle des Hyades, avec Aldébaran, l'étoile rouge. Orion et les trois rois ne sont pas loin ; c'est donc le soir de l'année.
Il est très vrai qu'on s'endormirait maintenant avec toutes choses, si l'on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. Un peu de nuit traîne sous les arbres jusqu'au milieu du jour, et le soir ne s'en va jamais tout à fait. L'on pense « bonsoir » par ces temps-là. On devient historien ; on pense aux choses faites. Aujourd'hui penche vers hier, non vers demain. Le soir est l'heure du souvenir.
Selon l'histoire des langues, hier est parent du soir, et demain se dit comme matin. Cela étonne dès qu'on y pense ; mais on le comprend bien vite. Ce n'est pas au milieu de la journée que l'on pense au temps ; on est tout à l'action ; on dévore le temps, sans le compter. C'est le matin et le soir que l'on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin on imagine les sillons à faire. Le repos et la fatigue s'accordent bien avec ces pensées-là. Le soir, on constate ; le matin, on invente. C'est pourquoi les images du soir sont liées à l'idée du passé et celles du matin à l'idée de l'avenir. La même couleur se remarque dans les saisons, et une année est comme une journée.
L'homme résiste à tout cela. Il allume sa lampe ; il lit ; il pense.
Il risque de trop penser, de ne pas assez dormir, et de trop mépriser les conseils de l'automne. Tout le progrès tient pourtant à cette révoltelà. Nous refusons d'être marmottes. C'est pourquoi il est beau que, justement, dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres, et que les écoles s'allument. Il n'est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s'endorment, c'est alors que nous nous éveillons par volonté. L'école du soir est une chose humaine.
La vie facile, mes amis, c'est la vie d'esclave. Dès que l'on a accepté des rois pour les affaires visibles et un Dieu pour les affaires invisibles, je vois que l'on est délivré de bien des soucis. L'on décide, avec le jésuite, que les choses de cette terre sont livrées aux forces, que le droit n'est rien autre chose que ce qui est avantageux au plus fort, et qu'enfin les desseins de Dieu sont parfaitement inintelligibles. D'où l'on vient à crier : « Vive le roi » autant qu'il faut, et a pousser sa propre fortune, au lieu de raisonner sur le bien public. La Religion est un opium.
Penser est une charge. Obéir et imiter, au contraire, cela donne des plaisirs sans mélange, pourvoi que l'on ait bien tué le microbe qui juge. Il n'est point d'esclavage ni d'avilissement que l'alcool ne rende supportable ; on vit alors dans un demi -sommeil ; on n'examine point ; on ne prononce point. A vrai dire, pour ces consciences crépusculaires, il n'y a plus que des esquisses ; ce sont des limbes ; ce sont des ombres légères ; rien n'y arrive à l'existence. C'est un peu comme dans les rêves ; on y voit bien des choses dont on aurait peur, ou dont on aurait horreur si l'on pouvait les saisir ; mais aussi elles n'ont point de solidité ; ce sont des possibles dansants et vacillants ; la réflexion est trop lourde pour eux ; dès qu'elle veut s'y accrocher, ils s'enfoncent. Le chagrin est noyé avant d'avoir crié.
Qu'est-ce que le chloroforme ? C'est une espèce d'alcool qui n'endort que la partie gouvernante et réfléchissante. La vie continue, et souffre pour elle-mêm.e dans les profondeurs. Chaque parcelle de chair se défend pour son compte et crie autant qu'elle peut ; mais le tout n'en sait rien, le gouvernement n'en sait rien. Ce sont alors des
peines sans mémoire, parce que ce sont des peines sans pensée. On ne définirait pas mal l'esprit jésuite comme un chloroforme moral, qui tue la réflexion et l'examen, dans l'individu comme dans l'état ; car les deux se ressemblent. '< On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit. » Parole d'esclave. Le despotisme rend l'injustice facile à commettre et facile à supporter.
Vous donc, qui n'avez point voulu de cet opium-là, qui n'en voulez point, n'allez pas croire que la vie libre, clairvoyante et juste ne coûte rien. Tout est contre elle, coalition des voleurs et coalition des sots ; tout est contre elle, et elle-même souvent contre elle. Et je ne vois, pour la porter au-dessus des abîmes, qu'un grand amour échangé et renvoyé de chacun à tous et qui balaie ces nuages de peine. Songez que chacun de vous porte ainsi les autres, et qu'il n'est pas dit que la liberté et la justice seront pour rien. C'est très cher, et ce n'est jamais trop cher, parce que c'est très beau. Donc un enthousiasme jeune autour des tombeaux. Nos morts le veulent.
« Etre radical quand on est vieux, disait Goethe, c'est le comble de toute folie. > Il voulait parler du grand anglais Bentham, auquel la Convention donna le titre de citoyen Français, et qui, jusqu'à son dernier souffle, s'occupa a concevoir les pouvoirs publics, les droits du citoyen, la vertu, le vice, les peines et les prisons selon le bon sens, et sans respecter les traditions. Vous voyez que Bentham était réellement un vieux radical, et que le mot n'a point changé de sens.
Mais je reviens à Gœthe. C'était pourtant un homme qui ne respectait rien. Il a pris soin de nous le dire : « Méphistophélès, c'est moi. » Par où l'on peut voir qu'il a joué toute sa vie un rôle, ayant renoncé de bonne heure à changer les passions des hommes et à organiser la vie sociale selon la sagesse. Voilà pourquoi, ne respectant point les puissances, il les saluait très poliment. Voilà pourquoi aussi son Méphistophélès raille toutes choses et se moque de lui-même. Fou, semble-t-il dire, triple fou qui a foi dans le bon sens.
Il ne manque pas de Méphistophélès dans le monde. Car la vie en société nous fait plier malgré tout. On se fatigue ti'appeler les choses
de leur nom ; on se fatigue de blâmer ; nulle amitié n'y tiendrait. Bonté et sécheresse de cœur travaillent ensemble. Pourquoi se faire du tort à soi-même si l'on fait en même temps de la peine aux autres ? D'autant que les puissances ne manquent pas d'offrir à notre Alceste quelques bonnes places et quelques compliments à moitié justes. De façon que le désordre social devient une espèce de fauteuil très moelleux où le sévère critique se trouve assis comme malgré lui, ce qui fait de lui, bientôt, un Jérémie assez ridicule.
Ajoutons que l'âge nous fait craindre les excès de la force, et même tout changement. ^' J'aime mieux une injustice qu'un désordre », disait l'olympien Goethe. Par cette pente, on arrive à vouloir tout conserver, et à confondre l'ordre avec la justice. J'en ai connu de ces radicaux, dont la doctrine blanchissait plus vite que leurs cheveux. Ils disent : « J'ai cru autrefois que le bon sens populaire nous conduirait à la justice et à la paix. J'étais jeune alors ; je ne connaissais pas la vie. Je n'avais pas éprouvé la puissance de l'instinct et des passions. Je vois maintenant que le troupeau a besoin de bergers et de chiens. ' Voilà comment on devient en même temps misanthrope et réactionnaire. Et Gœthe veut dire qu'il faut s'y résigner, comme aux cheveux blancs, et ne pas jouer a la course avec les jeunes ; ne pas loger des utopies de vingt ans sous un crâne chauve. Parbleu oui, c'est folie de ne vouloir ni vieillir ni mourir. Mais c'est là pourtant le feu et l'âme de la vie. Je ne veux ni mourir, ni vieillir, ni être académicien. ^' Mais, dit Méphistophélès, c'est aussi fou que si tu voulais être toujours gai et bien portant. )^ Il faut pourtant le vouloir, et c'est le vrai moyen d'y arriver.
On ne parle que de la planète Mars. Dans les lunettes ordinaires, ce n'est qu'un gros pois très brillant, sur lequel on distingue avec peine une sorte de tache à peu près triangulaire. Mais ceux qui disposent des télescopes les plus puissants y voient des merveilles, continents, amas de glaces, canaux, et, du reste, discutent sans fin sur tout cela. Chacun peut voir Mars, en ce temps-ci, par les nuits claires ;
c'est un astre rougeâtre qui suit à peu près la route du soleil, et se trouve au sommet de sa course vers dix heures du soir.
Non loin de Mars, à une heure vers l'est à peu près, et un peu plus au nord, (une heure c'est le douzième de la coupole céleste audessus de nos têtes), donc un peu en retard sur Mars, on peut voir une espèce d'étoile bleuâtre, d'un éclat médiocre, qui n'appartient pas aux constellations, et qui est tout à fait humble à côté du glorieux Mars. Si vous avez une lunette de nuit un peu forte, comme celles où l'on regarde quelquefois pour dix sous, braquez-là sur l'étoile bleuâtre ; je vous jure que cela vous saisira autant qu'un Blériot volant.
C'est Saturne. C'est le bijou du ciel. Vous le voyez flotter dans un noir sans fond, et vous montrant autour de son globe son brillant anneau, assez incliné vers vous pour que vous aperceviez, à droite et à gauche, deux petits creux d'ombre qui le détachent du globe, et font voir qu'il trace en ce pays-là un pont lumineux d'un côté du ciel à l'autre, quelque chose comme la trajectoire solidifiée de plusieurs centaines de lunes. Astre et anneau étincellent par le feu du soleil caché. On regarde de nouveau avec ses yeux ; c'est toujours la petite étoile bleuâtre ; on revient à la lunette ; on se prouve, non sans peine, que ce bijou existe ; on prend pied dans le ciel. J'ai entendu dire qu un homme, illustre depuis, devint astronome du jour où il vit Saturne et son anneau. Comment s'en étonner ?
Mais je veux vous conter une histoire de lunette. Il y avait un château ; au-dessus du château il y avait le ciel ; dans le château il y avait des gens fort cultivés ; il y avait aussi un trépied dans un coin et une grande boîte sous le billard. On disait : '< il y a dans cette boîte une lunette qui vient d'un oncle. » Et l'on racontait l'histoire de l'oncle. Historiens grands et petits, on n'entend que cela. Saturne faisait ses tours au ciel, mais ils ne s'en souciaient point, parce qu'ils avaient appris au collège tout ce qu'un homme cultivé doit savoir là-dessus.
Il fallut qu'il vint là un grand jeune homme à raquette, qui n'avait guère écouté ses maîtres, et qui flânait par le monde. Cet ignorant savait qu'il y a un vrai ciel, et des lunettes pour les choses du ciel. Il tombe sur la boîte, l'ouvre, monte la lunette, tâtonne d'étoile en étoile, et dit finalement « Il est là. » Sa voix tremblait un^ peu. Tous y coururent ; et ce jour comptera dans leur vie. Car l'habitude nous cache les choses ; mais, quand on a vu cet anneau penché autour d'un globe, il faut qu'on revienne aux merveilles qui
sont autour de nous à nos pieds. Comment ne pas penser à cette vieille terre qui flotte, elle aussi, enveloppée de nuages, tout humide de ses océans ? Et comment n'y pas aller, je veux dire, comment ne pas s'éveiller aux choses terrestres ? Quand on découvre Saturne au bout d'une lunette, c'est tout l'Univers qu'on découvre.
Je lisais hier un article sur une espèce de fous à opinions, qui, à force de voir les choses toujours sous le même angle, finissent par se croire persécutés, et sont bientôt dangereux et bons à enfermer. Cette lecture, qui m.e jetait dans de tristes pensées (quoi de plus triste a considérer qu'un fou ?) me rappela pourtant une bonne réponse que j'avais entendue. Comme on parlait, en présence d'un sage, d'un demifou à persécutions, qui, par surcroît, avait toujours froid aux pieds, ce sage dit : • Défaut de circulation, dans le sang, et de circulation dans les idées. » Le mot est bon à méditer.
Il est sûr que chacun de nous a des pensées de fou autant qu'on voudra, comme rêves, ou associations burlesques entre des im.ages. Seulement nous n'y restons pas. Chez l'homme normal, il se fait un continuel changement d'idées, comme dans un vol de moucherons. Et nous oublions tellement toutes nos folies, que nous ne serions jamais capables de répondre exactement à cette question, qui paraît si simple : << à quoi pensez-vous ? ^ Cette circulation des idées conduit souvent à une certaine futilité et puérilité. Elle est pourtant la santé même de l'esprit. Et, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux être insouciant que maniaque.
Je ne sais si ceux qui instruisent les enfants et les hommes ont assez réfléchi là-dessus. A les entendre, on croirait que le principal est d'avoir des idées bien cimentées et bien lourdes à remuer. A quoi ils nous habituent de bonne heure par leurs ridicules exercices de mémoire ; et nous traînons toute notre vie des chapelets de mauvais vers et de maximes creuses qui nous font trébucher à chaque pas. Dans la suite, on nous enferme dans quelque spécialité à litanies. On nous dresse à remâcher. Et cela devient dangereux dans la suite, dès que nos humeurs donnent de l'amertume à nos pensées. Nous récitons
mentalement notre tristesse, comme nous récitions la géographie en vers.
Qu'on dénoue les esprits, au contraire. Je donnerais comme règle d'hygiène : <' N'aie jamais deux fois la même pensée. » A quoi l'hypocondriaque dira : « Je n'y peux rien ; c'est que mon cerveau est fait ainsi, et arrosé de sang plus ou moins. » C'est clair. Mais nous connaissons, justement, une méthode pour masser le cerveau ; il ne faut que changer d'idées ; et ce n'est pas difficile, si l'on y est entraîné. Il y a deux pratiques infaillibles pour purger la cervelle. L'une consiste à regarder autour de soi, et à se donner comme une douche de spectacles ; il n'en manque jamais. L'autre consiste à remonter des effets aux causes, ce qui est un moyen assuré de chasser les images noires. Quelqu'un avait fait un rêve un peu effrayant. Comme je l'invitais à en chercher les vraies causes, qui sont souvent dans des perceptions jointes à de petits malaises, il se lança dans les hypothèses, et je vis qu il était délivré. La circulation était rétablie.
• Qu'est-ce au juste que l'Intelligence ? Question abstraite ; problèm.e de luxe, semble-t-il, et bon pour les philosophes. Mais non ; problème pratique ; problème de tous les jours. On dit très souvent, d'un homme, d'une femme, d'un enfant : " Il est intelligent. >^ Mais qu'est-ce qu'on veut dire par là ?
L'idée de la stupidité proprement dite est assez claire. C'est la somnolence même ; c'est un ennui sans remède, une indifférence impossible à secouer ; c'est l'inertie. C'est d'ailleurs assez rare ; chacun s intéresse à quelque chose, à part quelques malades d'esprit. Et l'on convient que chacun est intelligent pour ce qui l'intéresse. C'est déjà une lumière sur la question.
Il y a des gens qui jouent mal au bridge ; mais presque toujours ce sont ceux qui y jouent par complaisance et sans intérêt vif. Pourtant, dit-on, quelques-uns s'y plaisent, et jouent toujours aussi mal. C'est peut-être qu'ils y cherchent les plaisirs du jeu de hasard, si puissant pour beaucoup. Peut-être se plaisent-ils à jeter une carte comme ils en tireraient une. Peur moi, quand je joue par hasard aux cartes, ou
même aux échecs, il me semble que je mélange les deux plaisirs ; tantôt je me plais a deviner et à prévoir, et à vaincre enfin par combinaison ; tantôt je me livre à la fantaisie, content de déclancher toute une suite d'événements imprévisibles, par un choix un peu risqué. Ici la condition de l'intelligence, c'est bien clairement la volonté, qui se traduit par l'attention active. L'intelligence, ce serait une espèce de courage.
Mais non, dit le philosophe ; c'est un mécanisme plus ou moins délicat ; une montre varie plus qu'un chronomètre. N'importe quel homme est capable de comprendre un coup d'échecs et sa conséquence immédiate, s'il veut seulement y faire attention ; mais peu d'hommes sont capables de prévoir en imagination, et même sans regarder l'échiquier, cinq ou six suites possibles à partir d'un coup, avec les principales ramifications de chacune. Or il y a des hommes qui font ce travail sans effort, avec une rapidité étonnante ; ils sont intelligents pour les échecs, et vous, vous ne l'êtes pomt.
Non. Ce n'est pas cela. Que je sois lent ou vif, si j'ai compris, j'ai compris; je puis comprendre un coup d'échecs ; donc j'en pourrais comprendre mille, et avec une peine décroissante ; mais à mesure que je m'habitue ainsi à comprendre un ordre de rapports, je n'y mets pas plus d'intelligence ; au contraire, ce n'est plus que mécanisme. Les calculateurs fameux sont ainsi ; intelligents quand ils découvrent, par les propriétés des nombres, quelque méthode abrégée ; automates quand ils l'appliquent très vite et presque sans y penser. Dans le fait, on peut être prodigieux aux échecs ou dans les multiplications, et presque stupide en toute autre chose. Etre intelligent, c'est plutôt débrouiller, essayer, tâtonner, se tromper. Descartes, débrouillant la mécanique, et non sans de grosses erreurs qu'un bachelier évite maintenant, est proprement intelligent. Peut-être pourrait-on dire que la plus rare qualité de l'esprit, c'est l'aptitude a réfléchir attentivement à quelque question difficile, et qui résiste pendant des années. Un tel homme jetterait les cartes en disant : « C'est trop facile ; c'est de l'intelligence pour les sots. »
Pour peu que Ton soit intelligent, il est facile d'avoir une idée, des idées, toutes les idées possibles, toutes les opinions possibles à volonté.
Q)mme je comprends la géométrie, en lisant un traité, ainsi je peux comprendre la politique, en lisant un traité. C'est le défaut de l'intelligence, d'adhérer à toute doctrine qui se tient ; car toute doctrine se tient. Aussi, tant que l'estom.ac n'entre pas dans le problème, tant que l'esprit pense pour penser, il passe d'une opinion à une autre comme on tourne les feuillets d'un livre. Lisez une chimie, vous serez d'un instant à l'autre pour les atomes, ou contre, selon les exemples auxquels vous penserez. C'est pourquoi un changement d'opmion ne m'étonne jamais ; il suffit que les intérêts changent pour que l'intelligence, semblable à un avocat, oublie le client qui vient de sortir, et soit toute à celui qui entre. Supposons qu'un intérêt puissant, l'envie d'être député, ou la nécessité d'être journaliste, me pousse au socialisme intégral, croyez-vous que mon intelligence résisterait ? A peine la question est-elle posée, que je vois de bonnes raisons accourir en foule ; je pourrais très bien me passer des mauvaises.
C'est cette facilité d'esprit qui m'a sans doute détourné de la politique active. Ce n'est pas que je manque de passions. Je sens en moi une colère sans mesure contre la tyrannie quelle qu'elle soit ; et cela suffit pour lester mes opinions politiques. Mais si d'autres passions, comme l'ambition, ou le plaisir de dominer, se mêlaient à celle-là, je serais bien capable d'évoluer aussi, et très vite.
Où sera donc le contre-poids ? Dans les intérêts. Les convictions improvisées, et dictées, en quelque sorte, par la fonction du jour, ne m'intéressent pas beaucoup. Un ministre veut gouverner, c est tout naturel. Ce n'est point là une opinion, c'est un habit qu'il prend. L'aiguille politique serait folle, si elle n'était point liée à d'autres forces. Non; ce que j'appelle une idée, une véritable idée agissante, squelette de toute une vie, c'est un mélange où entre aussi la terre, et les fonctions humbles du corps. Celui qui pense, à mon goût, c est un homme qui tient à beaucoup de choses, qui vend, achète, tient son compte de profits et pertes, est estimé des uns, blâmé des autres, parce que le moindre de ses mouvements tire des ficelles de tous les côtés, qui remuent ses semblables de mille façons. Alors ses idées se meuvent lentement, m.ais traînent tout son corps, et bien des choses avec. Il a mille idées dans une, toutes ses idées dans une, et fortement nouées. Voilà une idée réelle, une noble et puissante idée qui laboure la terre. L'avarice du père Grandet, c'est quelque chose de bien plus pensé que le cours de morale d'un professeur. Des fonctionnaires, des professeurs, des journalistes, des écrivains, ombres sur les bords du
Styx. Les idées qu'ils ont ne leur coûtent vraiment pas assez. Je ne m'étonne pas qu'ils parlent bien ; les paroles ne sont pas lourdes à remuer. Mais sans appui et sans effet. La locomotive ne traînerait rien, si elle n'était pas si lourde.
Tant que l'on n'a pas bien compris la liaison de toutes choses et l'enchaînement des causes et des effets, on est accablé par l'avenir. Un rêve ou la parole d'un sorcier tuent nos espérances ; le présage est dans toutes les avenues. Idée théologique. Chacun connaît la fable de ce poète à qui il avait été prédit qu'il mourrait de la chute d'une maison ; il se mit à la belle étoile, mais les dieux n'en voulurent point démordre, et un aigle laissa tomber une tortue sur sa tête chauve, la prenant pour une pierre. On conte aussi l'histoire d'un fils de roi qui, selon l'oracle, devait périr par un lion ; on le garda au logis avec les femmes ; mais il s'irrita contre une tapisserie qui représentait un lion, s'écorcha le poing sur un mauvais clou, et mourut de gangrène.
L'idée qui sort de ces contes, c'est la prédestination, que des théologiens mirent plus tard en doctrine, et cela s'exprime ainsi : la destinée de chacun est fixée quoi qu'il fasse, ce qui n'est point scientifique du tout. Et ce fatalisme revient à dire : ^^ Quelles que soient les causes, le même effet en résultera. " Or, nous savons que si la cause est autre, l'effet sera autre, et nous détruisons ce fantôme d'un avenir inévitable par le raisonnement suivant ; supposons que je connaisse que je serai écrasé par tel mur tel jour à telle heure, cette connaissance fera justement manquer la prédiction. C'est ainsi que nous vivons ; à chaque instant nous échappons à un malheur parce que nous le prévoyons ; ainsi ce que nous prévoyons, et très raisonnablement, n'arrive pas. Cette automobile m'écrasera si je reste au milieu de la route ; mais je n'y reste pas.
D'où vient alors cette croyance à la destinée ? De deux sources principalement. D'abord la peur nous jette souvent dans le malheur que nous attendons. Si l'on m'a prédit que je serais écrasé par une automobile et si l'idée m'en vient au mauvais moment, c'est assez pour que je n'agisse pas comme il faudrait ; car l'idée qui m'est utile
à ce moment-là, c'est l'idée que je vais me sauver, d'où l'action suit immédiatement ; au contraire l'idée que j'y vais rester me paralyse, par le même mécanisme. C'est une espèce de vertige, qui a fait la fortune des sorciers.
Il faut dire aussi que nos passions et nos vices ont bien cette puissance d'aller au même but par tous chemins. On peut prédire à un joueur qu'il jouera, à un avare qu'il entassera, à un ambitieux qu'il briguera. Même sans sorcier, nous nous jetons une espèce de sort à nous-mêmes, disant : « Je suis ainsi ; je n'y peux rien. » C'est encore un vertige, et qui fait aussi réussir les prédictions. Si l'on connaissait bien le changement continuel autour de nous, la variété et la floraison continuelle des petites causes, ce serait assez pour ne pas se faire un destin. Lisez Gil-Blas ; c'est un livre sans gravité, où l'on apprend qu'il ne faut compter ni sur la bonne fortune ni sur la mauvaise ; mais jeter du lest, et se laisser porter au vent. Nos fautes périssent avant nous ; ne les gardons point en momies.
Une petite fille, voyant qu'une promenade, qui lui plaisait assez, allait lui faire manquer son bain, auquel elle tenait beaucoup, dit naïvement : « On pourrait demander à Dieu d'avancer l'heure de la marée. » J'étais en humeur de faire le prophète, et Dieu lui parla par ma bouche.
« Ma fille, lui dit Dieu, ta prière m'est plus douce que l'encens ; car on m'oublie un peu trop, et je n'ai plus guère occasion de refuser quelque chose aux hommes. Faute de mieux, je leur donnais toujours un peu de sagesse ; mais ce sont des ingrats. Toi, puisque tu m'écoutes, essaie de me comprendre.
« Il faut que j'aie l'œil à tout ; et le monde est grand ; et tout tient à tout. Avancer la marée, tu crois que cela peut se faire d'une chiquenaude ? Non ; le monde est bien emboîté ; je l'ai ajusté étant jeune, et je sais trop bien ce qui arriverait si je délivrais seulement une roue. Mes prédicateurs comparent le monde à une horloge très compliquée ; ils n'ont pas tort. Si tu touches jamais à une horloge, petite fille, tu verras les aiguilles courir comme des folles ; tu entendras sonner des
heures Inconnues, vingt heures, trente heures, cinquante heures, et tu t'enfuiras ; mais moi, où veux-tu que je m'enfuie ?
(' La marée vient de loin ; c'est une grande vague qui traverse les océans, et qui se ralentit à mesure que le fond de la mer remonte, ce qui fait qu'elle arrive plus tôt ou plus tard, selon la forme des côtes et les pentes du fond de la mer. J'ai réglé tout cela ; je vois tout cela ; toi, tu ne vois que ton bain. Des milliers d'hommes, qui m'ont bien oublié, comptent pourtant sur m.oi ; ils ont mesuré les heures d'avance ; ce gros paquebot attend l'heure de Dieu. Tous prient à toute heure, sans le savoir. Ils m.e supplient de ne rien changer. Si je veux être bon, il faut que je sois sans pitié. 1 u n'es pas seule au monde ; il m'arrive des flots de pensées respectables qui me rappellent à moi-même. Je ne peux pas te donner ma place ; tu es trop jeune ; tu ne sais pas assez ce que tu veux.
« Et tu ne comptes pas des milliards d'autres frères, qui cherchent aussi leur pensée, et qui la trouveront, si je suis un bon roi. La marée suit le soleil et la lune ; les océans se déforment comme une goutte a eau qui tomberait ; et, comme la terre tourne, cela fait comme deux renflements ou deux bosses liquides qui tournent. J'ai réglé cela aussi ; si j'y change la moindre chose, les planètes seront folles ; tous ceux qui pensent retomberont dans les rêves, et je serai assourdi de reproches.
« Les hommes racontent que Phaéton obtint de conduire le char du soleil, et qu'il mit le feu partout. Ce n'est pas vrai. J'ai laissé Phaéton à son rang, quoiqu'il fût m.on fils. Et toi aussi, ma fille, tu suivras l'ordre. Je te passerai le sceptre et la puissance quand tu seras assez sage pour t'en servir. Mais, avant que tu en sois là, tu pleureras plus d'une fois sur toi-même au coucher du soleil ; et plus d'une marée dénouera les algues. »
Nous sommes dans les comètes, et jusqu'à pouvoir bientôt en toucher une, si les observatoires ont bien calculé. Voilà une circonstance rare. La Seine se montre capricieuse comme un ruisseau des
rues, en sorte que ceux qui l'ont vue monter une fois au-dessus des rues, et jusqu'au niveau des parapets, ne savent plus où elle s'arrêtera. Voilà une autre circonstance rare. Il est inévitable que ces deux phénomènes remarquables, si on les pense plusieurs fois ensemble, soient liés entre eux désormais dans notre imagination comme un bouquet fané est lié à l'image de la femme aim.ée dans l'imagination de l'amioureux. D'autant que les sentiments vifs nouent fortement les images, com.me si, par le cours plus rapide du sang et les secousses nerveuses plus intenses, ils creusaient des tunnels dans notre cerveau, entre un souvenir et un autre. L'amoureux passe facilement du bouquet à la dame, parce qu'il les a vus ensemble un jour que sa vie était fouettée par un grand désir. Un inondé de même, a bien pu penser en même temps à la plaine d'eau et à la comète, un jour que sa vie était fouettée par une belle peur. Et voilà une croyance bien nouée. Elle le serait mieux encore, sans doute, si la comète était visible, et si, dans quelque nuit tragique, les eaux dévastatrices avaient doublé, comme un miroir, la chevelure de flamme. Je crois que, dans ce caslà, il se serait formé, dans la cervelle de l'inondé, une liaison invincible entre l'inondation et la comète. De là une pensée animale, et des terreurs presque sans remède. Combien de fois faudrait-il voir, dans la suite, une comète sans inondation, et une inondation sans comète, avant de pouvoir dénouer ces deux images, et ne plus attendre l'une dès que l'on voit l'autre ?
Ces erreurs, ou plutôt ces pensées confuses, sont d'autant plus redoutables, qu'on ignore tout à fait comment un astre nouveau dans le ciel peut étaler une nappe d'eau dans les rues d'une ville. Par là, on est ramiené à lier n'importe quoi à n'importe quoi, et l'on revient à l'enfance ; on est livré aux présages. Les Dieux reviennent.
Remarquez que, quand cette connexion entre la comète et l'inondation serait explicable, on n'en serait pas moins superstitieux et ignorant si on la prenait pour vraie sans savoir comment on peut l expliquer. La santé de l'entendement suppose que l'on cherche à s expliquer tout ce qui se présente. Il n'en faut pas plus pour affaiblir le lien de superstition. C'est pourquoi j'ai lu avec plaisir qu'un astronome avait des raisons de penser que les radiations que nous envoie la comète sont de même nature que cellej qui, dans le laboratoire, condensent les vapeurs. Condensation dans l'atmosphère, c'est pluie ; pluie, c'est inondation. Voilà une supposition qui est saine, parce qu'elle est inteUigente. C'est pourquoi il faut former tojs les hom.n-îi
rinvention des hypothèses. Si l'on prenait la science ainsi, comme un massage de l'entendement, l'enseignement serait tout autre qu'il
n est.
L'autre matm, après une nuit claire et une forte gelée, j'ai vu un spectacle peu ordmaire. Un grand frêne avait perdu toutes ses feuilles ; elles formaient autour du tronc un tapis vert étrange à voir, et qui sonnait smgulièrement sous les pieds. Nous avons l'habitude de marcher sur des feuilles mortes, et toutes ces feuilles étaient bien vivantes, vertes, souples, et pleines de sève. Comme je me promenais en compagnie d'un vieil ours des bois qui a vu beaucoup de choses, je lui dis : « Vieil ours, d'où vient que ces feuilles sont encore vertes en novembre ? »
« J'ai souvent observé, me répondit-il, que les feuilles jaunissent moins vite quand l'automne est sec et ensoleillé. Cela prouve que ce n est point le soleil qui fait jaunir les feuilles ; et, du reste, ce n'est guère vraisemiblable. J'ai plutôt idée que c'est le soleil qui fait monter l'eau à travers les troncs et les branches en desséchant les feuilles ; et cette bonne eau chargée d'essence de fumier, si je puis dire, est justement ce qui dépose dans les feuilles cette chose verte, élément essentiel de la chimie des végétaux. Si au contraire le soleil se cache derrière les nuages, et si les arbres sont enveloppés d'une buée humide, l'eau ne peut plus sécher sur les feuilles ; la bonne eau de fumier ne monte plus pour remplacer celle qui s'évapore ; la chose verte s'use ; la plante cesse de se nourrir, et la feuille jaunit. C'est donc vraisemblablement l'hum.idité de l'automne qui fait jaunir les feuilles ; car vous voyez que ce n'est pas non plus le froid, dit-il en /ne montrant une feuille verte ; le froid les fait tomber, mais ne les fait pas jaunir. Et, ajouta-t-il, voici la hache du froid, qui détache les feuilles de la branche. »
Il me m.ontrait, dans l'aisselle de chaque feuille, une petite lame de glace en form.e de hache. « Je vois, dit-il, ce que c'est ; l'eau de rosée se ramasse dans le creux de l'aisselle, et pénètre dans le tissu encore vert et spongieux. Vient la gelée ; alors l'eau se change en glace
et se dilate ; cela fait comme un coin de glace qui sépare la feuille de la branche. >'
« Voilà, lui dis-je, plus de parce que que de pourquoi ; chose rare. Mais, puisque vous êtes en train, vieil ours, dites-moi pourquoi ce bel automne a pris figure d'hiver si vite ? »
« Oh ! oh ! dit-il ; cela vient de trop loin pour que j'y voie clair tout à fait. Pourtant je me rappelle qu'en voyant ce ciel clair d'octobre, j'ai sorti ma fourrure. Je me disais : la vieille terre a quitté ses nuages pour mieux se chauffer au soleil ; elle ne les remet point la nuit ; et c'est par les nuits claires que la terre se refroidit. Cela est sans inconvénient quand les jours sont longs et les nuits courtes ; mais maintenant les jours sont courts et les nuits longues ; la terre perd plus qu'elle ne gagne, à se promener ainsi sans nuages. Il faut donc payer maintenant les beaux jours d'octobre, ajouta-t-il en battant la semelle. ^>
J'ai observé le trou du Fourmi-lion. Je ne le connaissais que par les livres, et je ne m'en faisais point d'idée ; à vrai dire je n'y croyais point. Mais quelqu'un me fit voir dans le sable sec de petits entonnoirs comme en pourrait faire la pointe d'un œuf. Une fourmi poussée dans l'un d'eux fait d'abord un petit éboulement qui l'entraîne vers le fond ; quelquefois elle est prise aussitôt par le milieu du corps et peu à peu entraînée dans le sable ; mais le plus souvent elle tente de remonter, toujours entraînant de petites avalanches de sable, surtout quand elle arrive au bord du cratère qui forme une crête tout à fait fragile. C'est alors que ce petit volcan lance comme des éruptions de sable qui partent du fond, sans qu'on aperçoive rien qui les explique. Cette pluie de cailloux minuscules retombe ici ou là dans le cirque, et une fois ou l'autre sur la fourmi, qui presque toujours retombe et est finalement enlisée, comme si cette force qui la bombardait tout à l'heure l'entraînait maintenant sous la terre. Mais j'ai vu des cas où la petite éruption de sable lançait au contraire la fourmi dehors. On dit, mais je ne l'ai pas vu, que le drame se termine toujours ainsi : il vient un temps où la carcasse vide de la fourmi est vivement rejetée au dehors en même temps que le sable est lancé et retombe ; et toutes
LES PROPOS D'ALAIN ces opérations contribuent, par l'effet de la pesanteur, à conserver à l'entonnoir sa pente et sa forme.
SI l'on fouille alors dans le sable on découvre, mais non sans peine, une espèce de gros pou couleur de sable, qui peut être de la taille d'une noisette, avec deux tentacules assez longs et fermes munis de suçoirs, et une tête assez mobile. C'est, d'après ce que disent les livres, la larve d'une libellule ; et la transformation se fait en juin.
J'ai insisté sur les détails que j'ai pu saisir, parce que ce piège à fourmis est souvent représenté comm.e une merveilleuse machine à faire voir chez les animaux une industrie admirable. Le célèbre Fabre tombe souvent dans ce défaut qu'il faut appeler proprement mythologique, et qui consiste à supposer des volontés et des plans clairement conçus, au lieu de découvrir dans cette adaptation apparente de moyens à des fins l'effet d'un mécanisme tâtonnant et des plus simples forces de la nature.
Ainsi, dans le cas présent, je ne veux point dire que cette larve creuse son piège à fourm.is avec l'idée que les fourmis s'y prendront. L'examen de ces petits cratères fait comprendre qu'ils se forment par la pesanteur, lorsque le sable est retiré par-dessous. La larve, qui se meut à reculons, peut donc, simplement en refoulant le sable, produire du côté de sa tête un éboulement dont la forme et l'équilibre hnal dépendent de la pesanteur et du frottement des grains de sable les uns sur les autres. Ainsi elle finit par avoir un peu d'air par le fond de l'entonnoir tout en restant cachée. Lorsque le sable retombe, elle le repousse par des mouvements de tête, sans qu'il soit nécessaire de lui prêter de grands desseins. Le fait est que lorsqu'elle est ainsi embusquée il arrive, toujours par la pesanteur et la consistance du sable, qu une proie qui autrement lui échapperait tombe juste dans ses tentacules ; mais non sans faire tomber d'abord un peu de sable, dont la larve se débarrasse ; et l'effet de cette réaction est souvent, par la disposition des choses, de lui ramener son gibier. Toute son industrie revient donc à manger ce qui lui tom.be dans les pinces.
XIÎI
Cuvler se moquait des théories de Lamarck sur l'origine des espèces, faut dire que Cuvler, quoiqu'il connût jusqu'au détail la structure
LES PORPOS D'ALAIN
des animaux, avait avec cela les idées d'un Père de l'Eglise. Il y a toujours eu, et sans doute il y aura toujours deux espèces de savants, ceux qui aiment les Idées et ceux qui haïssent les Idées.
Les premiers, qu'il faut appeler Idéalistes, cherchent à se représenter clairement l'ordre, la dépendance, l'enchaînement des faits ; d'où vient qu'ils interprètent hardiment l'expérience. Un Kant, un Laplace, tentent de se dessiner à eux-miêm.es, selon les notions les plus claires de la mécanique, l'origine du système solaire. Avant eux Descartes s'était essayé à faire tourbillonner la matière, non pas arbitrairement, mais d'après ce qu'il savait des lois du mouvement, afin d'expliquer tant bien que mal comment la terre, l'air, les astres, la lumière étaient possibles. Au XIX^ siècle, l'allemand Holmhollz, connu d'ailleurs par ses merveilleuses recherches d'acoustique et d'optique, a fait d'aventureux calculs sur le passé et l'avenir de la chaleur solaire. Lamarck et Darwin sont des esprits de la mêip.e famille.
Lamarck a essayé de se représenter comment les animaux ont pu se perfectionner peu à peu par l'exercice, devenir de plus habiles chasseurs, coureurs, nageurs, et transmettre à leurs descendants, chacun, le tout petit avantage qu'ils avaient conquis, de façon que les organismes se sont transformés peu a peu, selon le milieu où ils se trouvaient et la nourriture qu'ils devaient chercher ou poursuivre.
Darwin, esprit encore plus positif peut-être, mais non moins hardi, a conçu l'histoire des animaux comime une bataille sans fin, dans laquelle les moins adroits et les moins vigoureux ont succombé, ce qui fait que ceux qui étaient nés, par hasard, un peu mieux constitués que les autres pour le milieu où ils se trouvaient, ont été les seuls à survivre et à se reproduire.
Des constructions de ce genre, qui dépassent de bien loin notre expérience ac^aelle, ne peuvent jamais être rigoureusement prouvées. Même elles ne vont pas toujours sans erreurs. Toujours est-il que la raison s y exerce, ce qui est d'abord la source d'un plaisir supérieur, et ce qui permet, ensuite, de concevoir les plus grandes espérances ; tout homme serait capable, si on l'instruit, de se construire un Idéal, et de se conduire d'après cela. Car, refaire le passé au moyen d'hypothèses simples et claires, ou concevoir un avenir plus juste, c'est toujours la même fonction.
Mais l'autre espèce de savant, l'Empiriste, méprise les constructions théoriques de ce genre. Il veut tenir la vérité dans sa main ; ce sera une pierre, un os, une feuille ; et ne pas voir au delà. C'est pourquoi
ils s'irritent dès qu'on leur propose une conception plus claire qu'une autre, ou meilleure qu'une autre, un Transformisme, par exemple, ou un Socialisme. Ils disent que ce sont là des jeux de poète. En quoi ils sont, à ce qu'il me semble, très injustes, car les fictions vont contre l'expérience, tandis que les théories se conforment aux règles les plus certaines tirées de l'expérience. En bref, ces ennemis des Idées se trouvent enfin sans règle, sans raison, sans morale, sans Idéal sur cette planète. D'où il résulte qu'ils ont terriblement peur de l'avenir et du suffrage universel ; aussi voyons-nous, qu'ils s'attachent aux traditions et se jettent dans les bras de l'Eglise, s'ils n'y sont déjà. Tout scepticisme mène à Rome.
On lit souvent que chacun ne pense qu'à soi, ne vit que pour soi, n'aime que soi. Pourtant on trouve des sauveteurs et des guerriers autant qu'il en faut. Cela laisse croire que ce développement si connu sur l'égojsme universel est bien loin d'aller au fond des choses. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette idée de l'amour de soi, qui donne lieu à tant de remarques piquantes, est une des plus confuses que l'on rencontre.
Qui donc est content de soi ? Qui donc s'aime réellement lui-même ? Je vois que la plupart imitent le voisin, non seulement pour le costume, mais pour les opinions, pour les vertus, pour les vices. Et beaucoup s'exposeraient à la mort pour échapper au ridicule, ce qui fait bien voir que le blâme des autres nous pique comme une flèche. Et l'on expliquera aisément que c'est par prudence, attendu que celui qui ne se fait pas respecter d'abord en paroles sera bientôt frappé et dépouillé. Mais cette explication aussi est superficielle peut-être. L'opinion d'autrui nous atteint immédiatement, même s'il s'agit d'un petit ridicule, et d'une moquerie évidemment sans portée. C'est du premier mouvement que nous bondissons ; avec un peu de réflexion, au contraire, nous resterions tranquilles. Donc nous sommes ainsi faits, il me semble, que nous sentons par le sentiment d'autrui, et que notre Moine ne se suffit jamais à lui-même, ne se soutient jamais par lui-même.
Il faut considérer aussi avec quelle facilité et avec quel bonheur un homme obéit, avec quel enthousiasme il participe à des actions communes, Des qu'un consent appartient à un régiment, aussitôt il en pense du bien. Il y a des sociétés innombrables ; il y a des familles ; il y a des amoureux ; et chacun des participants de ces sociétés, petites ou grandes, tient souvent autant à la société elle-même qu'à son propre individu. Les passions tiennent presque toutes à la force de ces lienslà. Je ne vois que l'avarice qui se limite à l'amour de soi ; et encore faut-il dire que l'avare se sacrifie bien, en un sens, pour sauver son trésor. Contradiction, je veux bien ; mais aussi mouvement instinctif, qui fait voir que la fonction principale de l'homime n'est pas de se conserver n'importe comment. On meurt très bien plutôt que de vivre autrement qu'on ne voudrait. Ce que l'on pourrait dire, peutêtre, c'est que la vie mercantile rend égoïste, par une séparation et même une opposition d'intérêts. Mais l'être humain est d'abord affectueux, et ensuite courageux ; ce n'est que la paix et le profit qui le rendent prudent, et encore quand il est bien vieux.
Un enfant qui se donne volontaircm.ent la mort, voilà une chose douloureuse et presque insupportable à imaginer. Essayons d'y penser avec clairvoyance, et de retrouver l'ordre dans ce désordre.
La vie est bonne par-dessus tout ; elle est bonne par elle-même ; le raisonnement n'y fait rien. On n'est pas heureux par voyage, richesse, succès, plaisir. On est heureux parce qu'on est heureux. Le bonheur, c'est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur. Le soleil est bon ; la pluie est bonne ; tout bruit est musique. Voir, entendre, flairer, goûter, toucher, ce n est qu'une suite de bonheurs. Même les peines, même les douleurs, même la fatigue, tout cela a une saveur de vie. Exister est bon ; non pas meilleur qu'autre chose ; car exister est tout, et ne pas exister n est rien. S'il n'en était pas ainsi, aucun vivant ne durerait, aucun vivant ne naîtrait. Pensez qu'une couleur est joie pour les yeux.
Agir est une joie. Percevoir est une joie aussi, et c'est la même. Nous ne sommes point condamnés à vivre ; nous vivons avidement. Nous voulons voir, toucher, juger ; nous voulons déplier le monde. Tout
vivant est comme un promeneur du matm. Toutes ces choses qui s'étagent jusqu'à l'horizon, elles n'ont de sens que parce que je le veux. Autrement ce ne seraient que des chatouillem.ents au fond de mes yeux. Mais je me dis : voilà un sentier, des arbres ; cette ligne bleue, c'est une colline où je m^archerai. Cela se voit bien au théâtre, où les décorateurs ne nous montrent qu'une toile avec des couleurs dessus ; mais, tout de suite, nous renvoyons les lointams à leur place et nous tirons à nous les premiers plans. Pour le monde réel autour de nous c'est la même chose. Le vaste ciel n'est que du bleu dans mes yeux ; mais je l'étalé au-dessus de ma tête. Voir, c'est vouloir voir. Vivre, c'est vouloir vivre. Toute vie est un chant d'allégresse. Ils disent bien que Beethoven a vaincu la douleur, mais ils n'expliquent pas du tout Beethoven par là ; n'importe quel vivant rem.porte la même victoire ; le mendiant aussi ; le chien aussi, sans doute.
Seulemxcnt il arrive qu'on meurt ; et les causes qui font mourir sont plus ou moins visibles, mais leur eiïet est toujours le mêmiC. La vie n'a plus la saveur de la vie. Plaisir aussi bien que douleur, tout est comme frelaté ; l'action est comme une source tarie. Alors il est inévitable que le monde s'écroule faute d'action. Pour ceux qui ne veulent plus vivre, c'est bientôt la fin du m.onde. C'est ainsi qu'on meurt. Mourir, c'est renoncer.
La mort est donc toujours volontaire en un sens. On ne meurt que lorsque l'on est las de vivre. Mais aussi, en un autre sens, la m.ort est toujours involontaire ; on ne meurt que si quelque cause extérieure empoisonne la vie. Ce qui a tué ce jeune homm.e, ce n'est point sa propre main et son propre revolver, ce sont les petites causes accumulées, sans doute quelques acides non éliminés, qui ont fait qu'il n'avait plus de bonheur du tout. Que ces acides engourdissent les ganglions qui font battre le cœur et fassent périr de fièvre, ou qu'ils se fixent dans le cerveau principal, de façon à troubler l'imagination et les mouvements de la main, c'est toujours la même chose. On meurt toujours de maladie.
Il y a deux remèdes aux passions, qui sont Religion et Raison. Pour la Raison, chacun sait bien ce que c'est, quoique le remède ne soit
pas toujours facile à appliquer. Par exemple contre l'amour, se faire un tableau exact des conséquences, connaître sévèrement et sans faveur l'objet aimé lui-mêm.e au heu de se livrer sans critique au plaisir d'adorer ; finalement, comprendre sa propre sottise et la contemxpler avec suite. Ces remèdes ont de l'amertume, et c'est pourquoi on dit souvent qu'ils ne guérissent pas ; prétexte pour n'en pas essayer. Pareillement si un homme ou une femme s'attriste de ce qu'il se voit vieillissant en dedans et dans l'apparence extérieure ; par la raison il doit considérer le changement universel, la succession des âges et des générations, et accepter ces lois comme il accepte les phases de la lune ; car cela n'est m bon ni mauvais ; c'est ainsi. Après cela il pourra dire aussi, comm.e le vieux Sophocle, en pensant à l'amour : « me voilà délivré d'un terrible m:aître >\ Et autres consolations honorables.
L'autre m.éthode pour se consoler est de se rendre tout à fait fou. Les ivrognes la connaissent bien. Mais les émotions de la religion donnent une ivresse bien plus puissante, et bien moins contraire à la santé. Supposons une guerre ; tous ceux qui y participeront seront guéris de leurs passions par une passion plus vive, de la mêm.e manière que la colère, quelquefois, nous guérit de la peur. Ainsi, dans les émotions collectives, que j'appelle proprement religieuses, la fureur et l'enthousiasme sont comme des vents du dehors, qui purifient les cavernes intérieures. Sans compter que l'action s'y joint, qui donne l'appétit et le sommeil. Mais surtout l'état d'irréflexion et de folie dont on avait honte à soi tout seul, on s'y livre maintenant sans retenue ; le pire de nous-même se trouve réhabilité. Voilà comment ceux qui sont en guerre avec eux-mêmes, et sans courage pour se vaincre par raison, sont souvent portés à la guerre extérieure.
Il en est des Individus comme des Etats ; souvent ils se guérissent des discordes internes par le péril extérieur, et ainsi ils cherchent le péril en disant que c'est la santé et le salut. Observez donc les hommes dans le temps qu'ils prennent des lunettes ; souvent vous les verrez blâmer ce qu'ils ont approuvé, et désirer même un dictateur et les jeux de la force, signe certain qu'ils ne savent plus se gouverner euxmêmes ; comme ce Talleyrand qui passait sa nuit au jeu parce qu'il ne pouvait dormir. De tels hommes, à l'âge critique, sont dangereux pour les Nations.
Quand on avale de travers, il se produit un grand tumulte dans le corps, comme si un danger immment était annoncé à toutes les parties ; chacun des muscles tire comme il peut, le cœur s'en mêle, c'est une espèce de convulsion. Mais qu'y faire ? Pouvons-nous ne pas suivre et ne pas subir toutes ces réactions ? Voilà ce que dira le philosophe, parce que c'est un homme sans expérience. Mais un professeur de gymnastique ou d'escrime rirait bien si l'élève disait : '< C'est plus fort que moi ; je ne puis m'empêcher de me raidir et de tirer de tous mes muscles en même temps. » J'ai même connu un homme dur qui, après avoir demandé si l'on permettait, vous fouettait vivement de son fleuret, afin d'ouvrir les chemins à la raison. C'est un fait assez connu que les muscles suivent naturellement la pensée comme des chiens dociles ; je pense à allonger le bras et je l'allonge en même temps. La cause principale de ces crispations ou séditions point ce qu'il faudrait faire. Et, dans notre exemple, ce qu'il faut faire, auxquelles je pensais tout à l'heure, c'est justement qu'on ne sait c'est justement assouplir tout le corps, et notamment, au heu d'aspirer avec force, ce qui aggrave le désordre, expulser au contraire la petite parcelle de liquide qui s'est introduite dans la mauvaise voie. Cela revient, en d'autres mots, à chasser la peur, qui, dans ce cas-là comme dans les autres, est entièrement nuisible.
Pour la toux, dans le rhume, il existe une discipline du même genre, trop peu pratiquée. La plupart des gens toussent comme ils se grattent, avec une espèce de fureur dont ils sont les victimes. De là des crises qui fatiguent et irritent. Si l'on restait souple et imperturbable au commencement, la première irritation serait bientôt passée.
Ce mot, irritation, doit faire réfléchir. Par la sagesse du langage, il convient aussi pour désigner la plus violente des passions. Et je ne vols pas beaucoup de différence entre un homme qui s'abandonne à la colère et un homme qui se livre à une qumte de toux. De même la peur est une angoisse du corps contre laquelle on ne sait point lutter par gymnastique. La faute, dans tous ces cas-là, c'est de mettre sa pensée au service des passions, et de se jeter dans la peur ou dans
la colère avec une espèce d'enthousiasme farouche. En somme nous aggravons la maladie par les passions ; telle est la destinée de ceux qui n'ont pas appris la vraie gymnastique. Et la vraie gymnastique, comme les Grecs l'avaient compris, c'est l'empire de la droite raison sur les mouvemxents du corps. Non pas sur tous, c'est bien entendu. Mais il s'agit seulement de ne pas gêner les réactions naturelles par des mouvements de fureur. Et, selon mon opinion, voilà ce qu'il faudrait apprendre aux enfants, en leur proposant toujours pour modèles les plus belles statues, objets véritables du culte humain.
Je reviens à nos docteurs mystiques. Car ils triomphent un peu trop facilement de la raison claire, par cette espèce de panique dont j'ai parlé, qui fait que tous ceux de l'élite finissent par saluer la procession, entendez tout ce qui a forme de bannière, de curé, ou seulement d'enfant de chœur.
Ils donnent comme évident que l'âme humaine a des profondeurs inexprimables et des richesses de sentiment dont l'inventaire est impossible. Votre raison claire veut façonner les hommes sur un même modèle, ou bien encore régler ses pensées d'après les objets matériels, ce qui fait une vie intérieure bien plate. Bref vous tuez les forces vives du cœur. Ce discours peut durer longtemps.
Contre ces subtilités, il faut un peu de bon sens et beaucoup de courage. Mais surtout ne pas reculer ; attaquer au contraire. Venir aux exemples. Voici un maniaque qui se croit persécuté ; je le prends aux commencements de son délire, alors qu'il n'est que malheureux, non dangereux. Il ne voit que des ennemis ; il interprète les moindres choses ; si quelqu'un a oublié de le saluer, mépris ; si une lettre s'est perdue, complot ; si quelqu'un suit deux fois la même route que lui, espion; si quelqu'un rit de bon cœur, moquerie; si quelqu'un se tait, dissimulation. Jeu d'esprit funeste. Mais où donc est la source empoisonnée d'où sortent tous ces mauvais discours qu'il se fait à luimême ?
Malaises, fatigues, dépressions ; petits mouvements de fièvre ou de bile ; agitations et insomnies ; anémie ; mauvaise digestion. Ou
bien encore rêves, associations d'idées, obsessions, retour des mêmes paroles. Toutes choses, remarquez-le, de peu d'importance et auxquelles nous sommes tous sujets par l'efïet de l'âge et des travaux. Choses petites, et qui le trompent par leur petitesse même ; car s'il était gravement malade, il se dirait : « Je suis malade ». Mais il ne se dit rien de pareil ; au lieu de penser : « je suis fatigué '\ il pense : « je suis triste et c'est l'effet des persécutions » ; le voilà parti ; et la preuve de ses divagations, sans qu'il s'en doute, c'est la tristesse même, c'est-à-dire, au fond, la fatigue. On hait parce qu'on est triste ; mais, naturellement, on croit le contrajre. Et voilà une vie compliquée et misérable. Pourquoi ? Parce qu'il prend ses sentiments pour des preuves, et qu'il fonde ses opinions sur des sentiments.
La plus belle découverte, dans l'ordre moral, c'est celle du rapport entre nos sentiments et notre santé. Voilà ce qui balaie et purifie notre vie intérieure. Comprendre que nos sentiments dépendent souvent du froid et du chaud, nos rêves et nos rêveries de traces et de mouvements dans le cerveau ; que tout cela ne signifie rien ; que ces vicissitudes sont inévitables et sans intérêt ; renvoyer dans le corps les prétendus orages de l'âme, c'est la santé morale même. Les fous nous le font comprendre. Ouvrons donc les fenêtres, et regardons au dehors. Les choses, l'action sur les choses, la contemplation des choses, c'est le salut à notre mode, La science fait les cœurs simples.
« Supprime l'opinion fausse, tu supprimes le mal. » Ainsi parle Epictète. Le conseil est bon pour celui qui attendait le ruban rouge, et qui s'empêche de dormir en pensant qu'il ne l'a point. C'est donner trop de puissance à un bout de ruban. Celui qui le penserait comm.e il est, un peu de soie, un peu de garance, n'en serait pas troublé. Le remède est le même contre toutes les peurs, et contre tous les sentiments tyranniques ; il faut aller droit à la chose, et voir ce que c'est.
Le même Epictète dit au passager : « Tu as peur de cette tempête comme si tu devais avaler toute cette grande mer ; mais, mon cher, il ne faut que deux pintes d'eau pour te noyer. » îl est sûr que ce
formidable mouvement des vagues représente très mal le danger réel. On dit et on pense : « Mer furieuse ; voix de l'abîme ; vagues courroucées ; menace ; assaut. » Cela n'est peint vrai ; ce sont des balancements selon la pesanteur la marée et le vent ; nul mauvais destin ; ce n'est pas tout ce bruit ni tout ce mouvem.ent qui te tuera ; nulle fatalité ; on peut se sauver d'un naufrage, on peut se noyer dans une eau tranquille ; le problème véritable est celui-ci : auras-tu la tête hors de l'eau. J'ai entendu conter que de bons manns, quand ils approchaient de quelque rocher maudit, se couchaient dans la barque en se couvrant les yeux. Ainsi des paroles entendues autrefois les tuaient. Leurs corps, rejetés sur la même plage, témoignaient pour l'opinion fausse. Celui qui saurait penser simplement à des rochers, à des courants, à des remous, et en somme à des forces liées entre elles et entièrement explicables, se délivrerait de toute la terreur et peutêtre de tout le mal. Tant que l'on m.anœuvre on ne voit qu'un certain danger à la fois. Le duelliste habile n'a point peur, parce qu'il voit clairement ce qu'il fait et ce que fait l'autre ; mais s'il se livre au destin, le regard noir qui le guette le perce avant l'épée, et cette peur est pire que le mal.
Un homme qui a un caillou dans les reins et qui se livre au chirurgien imagine un ventre ouvert et des flots de sang. Mais le chirurgien non. Le chirurgien sait qu'il ne va pas trancher une seule cellule, qu'il va seulement écarter les cellules de cette colonie de cellules, s'y faire un passage, laisser couler peut-être un peu de ce liquide dans lequel elles baignent, moins sans doute que n'en coûterait une coupure à la main mal pansée. Il sait quels sont les vrais ennemis de ces cellules, et contre lesquels elles forment ce tissu serré qui résiste au fer ; il sait que cet ennemi, le microbe, est dans la place, par ce caillou qui ferme la route aux excrétions naturelles ; il sait que son bistouri apporte la vie, non la mort ; il sait que, les ennemis écartés, tout cela va revivre aussitôt, comme on voit qu'une coupure nette et propre se guérit presque aussi vite qu'elle est faite. Si le patient se forme de ces idées-là, s'il supprime l'oiijinion fausse, il n'est pas pour cela guéri de la pierre ; il est du moins guéri de la peur.
Il est bon d'avoir un peu de mal à vivre, et de ne pas suivre une route toute unie. Je plains les rois s'ils n'ont qu'à désirer ; et les dieux, s'il y en a quelque part, doivent être un peu neurasthéniques. On dit que dans les temps passés ils prenaient forme de voyageurs et venaient frapper aux portes ; sans doute ils trouvaient un peu de bonheur à éprouver la faim, la soif et les passions de l'amour. Seulement dès qu'ils pensaient un peu à leur puissance, ils se disaient que tout cela n'était qu'un jeu, et qu'ils pouvaient tuer leurs désirs s'ils le voulaient, en supprimant le temps et la distance. Tout compte fait ils s'ennuyaient ; ils ont dû se pendre ou se noyer, depuis ce temps-là ; ou bien ils dorment comme la belle au bois dormait. Le bonheur suppose sans doute toujours quelque inquiétude, quelque passion, une pointe de douleur qui nous éveille à nous-même.
Il est ordinaire que l'on ait plus de bonheur par l'imagination que par les biens réels. Aussi, toutes les fois qu'il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu. Qui voudrait d'une couronne olympique si on la gagnait sans peine ? Personne n'en voudrait. Qui voudrait jouer aux cartes sans risquer jamais de perdre ? Voici un vieux roi qui joue avec des courtisans ; quand il perd, il se met en colère, et les courtisans le savent bien ; depuis que les courtisans ont bien appris à jouer, le roi ne perd jamais. Aussi voyez comme il repousse les cartes. Il se lève, il monte à cheval, il part pour la chasse ; mais c'est une chasse de roi ; le gibier lui vient dans les jambes ; les chevreuils aussi sont courtisans.
J'ai connu plus d'un roi. C'étaient de petits rois, d'un petit royaume ; rois dans leur famille, trop aimés, trop flattés, trop choyés, trop bien servis. Ils n'avaient point le temps de désirer. Des yeux attentifs lisaient dans leur pensée. Eh bien, ces petits Jupiters voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, changeants com.m.e un ciel de janvier, voulaient à tout prix vouloir et tombaient de l'ennui dans l'extravagance. Que les dieux, s'ils ne sont pas morts d'ennui, ne vous donnent pas à gouverner de ces plats royaumes ; qu'ils vous conduisent par des
chemins de montagne ; qu'ils vous donnent pour compagne quelque bonne mule d'Andalousie qui ait les yeux comme des puits, le front comme une enclume, et qui s'arrête tout à coup parce qu'elle voit, sur la route, l'ombre de ses oreilles.
On devrait bien enseigner aux enfants l'art d'être heureux. Non pas l'art d'être heureux quand le malheur vous tombe sur la têt», je laisse cela aux stoïciens ; mais l'art d'être heureux quand les circonstances sont passables, et que toute l'amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et à de petits malaises.
La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs présents ou passés. On devrait tenir pour une impolitesse de décrire aux autres un mal de tête, une nausée, une aigreur, une colique, quand même ce serait en termes choisis. De même pour les injustices et pour les mécomptes. Il faudrait expliquer aux enfants et aux jeunes gens, aux hommes aussi, quelque chose qu'ils oublient trop il me semble, c'est que les plaintes sur soi ne peuvent qu'attrister les autres, c'est-à-dire en fin de compte leur déplaire, même s'ils cherchent de telles confidences, même s'ils semblent se plaire à consoler. Car la tristesse est comme un poison ; on peut l'aimer, mais non s'en trouver bien ; et c'est toujours le plus profond sentiment qui a raison à la fin. Chacun cherche à vivre, et non à mourir, et cherche ceux qui vivent, j'entends ceux qui se disent contents, qui se montrent contents. Quelle chose merveilleuse serait la société des hommes si chacun mettait de son bois au feu, au lieu de pleurnicher sur des cendres.
Remarquez que ces règles furent celles de la société polie ; et il est vrai qu'on s'y ennuyait, faute de parler librement. Notre bourgeoisie a su rendre aux propos de société tout le franc parler qu'il y faut et c'est très bien. Ce n'est pourtant pas une raison pour que chacun apporte ses misères au tas ; ce ne serait qu'un ennui plus noir. Et c'est une raison pour élargir la société au delà de la famille ; car, dans le cercle de famille, souvent, par trop d'abandon, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si
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l'on avait un peu le souci de plaire. Le plaisir d'intriguer autour des puissances vient sans doute de ce que l'on oublie alors, par nécessite, mille petits malheurs dont le récit serait ennuyeux. Le principe est celui-ci : si tu ne parles pas de tes peines, j'entends de tes petites peines, tu n'y penseras pas IcngLemps.
Dans cet art d'être heureux, auquel je pence, je mettrais aussi d'utiles conseils sur le bon usage du mauvais temps. Au mcm.ent où j'écris, la pluie tombe, les tuiles sonnent, mille petites rigoles bavardent ; Tair est lavé et comme filtré, les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. Mais, dit l'un, la pluie gâte les moissons. Et l'autre : la boue salit tout. Et un troisième : il est si bon de s'asseoir dans l'herbe. C'est entendu, on le sait ; vos plaintes n'en retranchent rien, et je reçois une pluie de plaintes qui me poursuit dans la maison. Eh bien, c'est surtout en temps de pluie que l'on veut des visages gais. Donc, bonne figure à mauvais temps.
Au Mélancolique je n'ai qu'une chose à dire : « Regarde au loin ». Presque toujours le Mélancolique est un homme qui lit trop. L'œil humain n'est point fait pour cette distance, c'est aux grands espaces qu'il se repose. Quand vous regardez les étoiles ou l'horizon de la mer, votre œil est tout à fait détendu ; si l'œil est détendu, la tête est libre, la marche est plus assurée ; tout se détend et s'assouplit, jusqu'aux viscères. Mais n'essaie point de t'assouplir par volonté ; ta volonté en toi, appliquée en toi, tire tout de travers et finira par t'étrangler ; ne pense pas à toi, regarde au loin.
Il est très vrai que mélancolie est maladie ; et le médecin en peut quelquefois deviner la cause et donner le remède ; mais ce remède ramène l'attention dans le corps, et le souci que l'on a de suivre un régime en détruit justement l'effet ; c'est pourquoi le médecin, s'il est sage, te renvoie au philosophe. Mais, lorsque tu cours au philosophe, que trouves-tu ? Un homme qui lit trop, qui pense en myope et qui est plus triste que toi.
L'Etat devrait tenir école de sagesse, comme de médecine. Et comment ? Par vraie science, qui est contemplation des choses, et poésie
grande comme le monde. Car la m.écanique de ncs yeux, qui se reposent aux larges horizons, nous enseigne une profonde vérité. Il faut que la pensée délivre le corps et le rende à l'Univers, qui est notre vraie patrie. Il y a une profonde parenté entre notre destinée d'homme et les fonctions de notre corps. L'animal, dès que les choses voisines le laissent en paix, se couche et dort ; l'homme pense ; si c'est une pensée d'animal, m.alheur à lui. Le voilà qui double ses m.aux et ses besoins ; le voilà qui se travaille de crainte et d'espérance, ce qui fait que son corps ne cesse point de se tendre, de s'agiter, de se lancer, de se retenir, selon les jeux de l'imagination ; toujours soupçonnant, toujours épiant choses et gens autour de lui. Et s'il veut se délivrer, le voilà dans les livres, univers feririé encore, trop près de ses yeux, trop près de ses passions. La pensée se fait une prison, et le corps souffre ; car dire que la pensée se rétrécit et dire que le corps travaille contre lui-même, c'est dire la même chose. L'ambitieux refait mille fois ses discours, et l'amoureux mille fois ses prières. Il faut que la pensée voyage et contemple, si l'on veut que le corps soit bien.
A quoi la science nous conduira, pourvu qu'elle ne soit ni ambitieuse, ni bavarde, ni impatiente. Il faut donc que ce soit perception et voyage. Un objet, par les rapports vrais que tu y découvres, te conduit à un autre et à mille autres, et ce tourbillon du fleuve porte ta pensée jusqu'aux vents, jusqu'aux nuages, et jusqu'aux planètes. Par où ta pensée se reposera dans cet univers qui est son domaine, et s'accordera avec la vie de ton corps, qui est liée aussi à toutes choses. Quand le chrétien disait: '«le ciel est ma patrie ^>, il ne croyait pas si bien dire. Regarde au loin.
La politesse fait partie de l'hygiène. Aîceste, l'homme qui gronde toujours, se donnera une maladie d'estomac, s'il ne l'a pas déjà. Les philosophes disent qu'un jugement qui va au fond donne de la sérénité aux hommes ; oui, sans doute ; mais une réflexion trop suivie comrnence par leur enlever toute sérénité. Cela tient sans doute au désir violent que l'on a de faire passer les idées dans les faits. Et com.m.s tout est compliqué, coir.mc nous avons bientôt des doutes sur toutes
choses, nous passons notre temps à nous retenir, à nous raidir, à nous serrer le cœur ; je ne parle pas par métaphore, je dis serrer réellement le cœur, car cet homme froid, prudent, défiant, dont le regard veut lire à l'intérieur des crânes, réellement il s'empêche de vivre ; tout est tendu ; son souffle même n'est pas libre. Il faut beaucoup de laisseraller dans les paroles, dans les gestes, dans les actes, si l'on veut que la digestion se fasse bien.
Le mauvais escrimeur, lorsqu'il est sur la planche, raidit tous ses muscles et serre les dents ; il travaille contre lui-même, et si bien, qu'il arrive à une extrême fatigue, quoiqu'il n'ait fait d'ailleurs que des attaques lourdes et maladroites. Un vieux maître d'armes me disait une jolie chose : " Je veux que votre main soit comme un oiseau. » Le précepte est bon ailleurs que sur la planche. Dans tous les actes, et dans toutes les préparations, il faut laisser courir, comme disent sagement les marins, hommes patients par métier et qui savent bien qu'il est inutile de souffler sur la mer.
Ainsi il n'est pas mauvais, dans le doute, de sourire et de tendre la main ; cela est bon pour les autres et pour soi. Mais le disciple m'arrête là et crie : « Non, point de mensonge, point d'hypocrisie ! Je regrette autant que vous mes candides années. Mais quoi ? Il ne fallait pas m 'apprendre à penser. »
Pense encore un peu plus, ami ; vois plus loin et pèse mieux. Songe à ce qu'il y a de choses belles et laides, dans un homme, et comme elles sont mêlées. Tu dis que cet homme n'aime que lui. Qu'en sais-tu ? Et quand il te le dirait, qu'en sait-il ? Tout est ténèbres, en lui comme en toi ; ta lumière te fait voir quelques petites choses, mais aussi les ténèbres. Eh bien, si tu arrives au vrai doute, tu peux aim^er et sourire. N'insulte pas Jupiter tonnant ; tu ne sais pas ce qu'il fait ; il ne sait pas ce qu'il fait.
Il est minuit. Des gens grelottent et des enfants gémissent sur le quai de la gare. Le train arrive à l'heure normale des temps de rentrée, c'est-à-dire cinquante minutes après l'heure ordinaire. A peme les freins ont-ils fini de grincer que les voyageurs s'élancent à l'assaut et courent le long des couloirs. Ici, de joyeux camelots qui vident des
litres et chantent ; plus loin, dans la nuit, une famille entassée ronfle, soupire et grogne. Partout, c'est le même mot : ^( Complet. »
Après dix bonnes minutes de recherches, après avoir rallumé les quinquets et compté les voyageurs, après avoir remué les paquets et tassé des enfants sur leur mère, le père a casé ici et là les morceaux de sa famille, et s'efforce de partager entre eux les châles, les couvertures, le pain, le chocolat et le biberon, pendant que le train siffle. C'est une sombre histoire dont ils parleront longtemps.
Eh bien, voyez comme les hommes entendent la justice ! Voilà une famille qui a des droits inscrits sur le billet de bains de mer. Les autres voyageurs n'ont pas à se plaindre, ils ont ce qu'ils ont payé, à savoir une place. Mais presque tous, on pourrait dire tous, en veulent deux, trois, autant qu'ils pourront en accaparer par ruse et mensonge. Le rêve de chacun, c'est d'avoir un compartiment pour lui tout seul, par tous les moyens ; et, s'il y réussit, il s'en vante, c'est une bonne histoire à raconter. L'un dispose des paquets et des couvertures en forme de voyageurs endormis. Un autre barre le chemin et lance des nuages de fumée. On voit bien là comment se forment les nations. Les voyageurs déjà installés dans un même compartiment sont alliés ; ceux qui arrivent sont pour eux des ennemis ; mais, s'ils s'installent, alors ils deviennent des alliés contre de nouveaux arrivants ; et, presque tout de suite, ils font aux autres ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur fît tout à l'heure ; ils dissimulent les places libres et mentent avec sérénité.
Prêchez donc la justice, alors que dans une circonstance de ce genre, des hommes qui passent pour honnêtes, et sont sans doute charitables, n'hésitent pas, pour se conserver un petit plaisir, à imposer une grande peine à leurs semblables. Au cours des voyages que j'ai pu faire, je n'ai jamais rencontré un homme qui applique la maxime évangélique, et qui, se mettant à la portière, annonce : « trois places libres par ici. » Du reste il serait méprisé.
Le plus profond de la pensée de Victor Hugo, et le plus beau de ses poèmes, je le trouve dans la première partie des « Misérables )>.
Ce saint évêque Bienvenu fait un grand miracle, et sans Dieu, seulement par courage et force du jugement. J'ai relu ces pages bien des fois, sans en toucher le fond ; aucun système ne ma autant mstruit ; toute la morale y est, oui, tout le bien du monde en ces im.ages simples et fortes, frappantes, directes. Le christianisme à son automne y donne son fruit. Ne cherchez pas autour, mais dedans. La foi et le miracle y sont. C'est le seul écrit qui passe Marc-Aurèle.
De tous ces académiciens et gens de lettres, je n'attendais rien de bon. Ils ont tenu ce qu'ils pouvaient promettre. Toujours louer le rhéteur, l'amplificateur. Mais dans Hugo, c'est toujours l'Idée qui marche la première. Non pas toujours claire, mais toujours présente. L'apparence de rhétorique qu'il fait voir quelquefois vient de ce qu'il ne peut exprimer l'idée ; c'est tout le contraire de la rhétorique qui n'a rien à dire. Du moins, dans les pages auxquelles je pense, l'idée est au plein jour. Jean Valjean a trouvé la porte ouverte, la soupe et le lit. Il vole, il se sauve, il est repris. « Tout cela est à vous, dit l'évêque ; je vous l'avais donné. Ne l'avez-vous point dit ? >' Voilà le premier mouvement. Mais la réflexion suit, et court après l'action, frappant plus juste encore : ' Souvenez-vous que vous m'avez promis d'être un honnête homme. >■ Jean Valjean tomibe dans une rêverie sans paroles. On le retrouve le lendemain, immobile, presque terrible, tenant sous son pied les deux sous du petit ramoneur qui chantait et qui pleure. Son pied est encore voleur. Tout y est donc, même la récidive.
La guerre ne peut terminer la guerre, car la vengeance ressemble trop à la justice. Il n'y a qu'un parti, jeter les armes, toutes les armes. Mais on n'o€e point. Ici est la laideur de la guerre ; j'y vois trop de peur. Dans les grandes choses et dans les petites. Voici un nuage dans l'amitié, et aussitôt tu observes ton frère, tu l'attends ; tu pèses son amitié au lieu de montrer la tienne. '^ Mérite-t-il ? » Mais tu n'as qu'à pardonner, il méritera. Il faut donner d'abord, et absolument donner ; il faut croire. Mais communément on donne tout, excepté ce qu'il faudrait donner. Je n'ai vu que des pardons par faiblesse ou fatigue, même aux enfants les plus follement aimés. On leur donne tout, excepté le jugement sincère qui efface. C'est ce qui fait voir que l'amour est encore bien loin de la chanté. L'amour dit bien : < tu es pardonné ^ ; mais l'amour ne dit jamais : « tu es digne du pardon, je ne te donne rien, je saie que tu es bon ^\ Et à un voleur, à un menteur, à un insulteur. Et sincèrement. Car il faut le croire ; sans cela
ce n'est jamais vrai. La plus petite défiance gâte tout. Vous dites « pardon « mais il lit « condamnation '\ Et son visage répond aussi, et condamne. Ainsi paix ne vaut pas mieux que guerre. < Pardonnez à vos ennem.is ', c'est mal dit. Non. Mais savoir qu'il n'y a point d'ennemis. Il y a quelque chose de meilleur que d'avoir pitié des malheureux, c'est de les penser heureux ; quelque chose de meilleur que de soigner les malades, c'est de les savoir guéris ; quelque chose de meilleur que d'oublier l'offense, c'est de savoir de science certaine qu'il n'y a point d'offense. Et cette révélation, aussi consolation, est la vérité du repentir.
L'autre jour, vers midi, je m'arrêtai près du cadran solaire. Ce n'est pas une aiguille sur un mur ; c'est un cercle méridien dressé au milieu d'une pelouse, et coupé par un cercle équateur sur lequel les heures sont marquées. Au total c'est une sphère évidée qui me représente la terre orientée justement, par rapport au soleil, comme la terre que j'ai sous les pieds. Chaque fois que je considère cet appareil si simple, j'apprends par vue directe quelque vieille vérité que j'avais lue en vain dans les livres.
Ce jour-là le brouillard noyait tout ; la terre était imbibée comme le lit d'un fleuve ; le plem jour traînait comme un crépuscule, et le soleil, pareil à une lanterne de papier rouge, semblait «près de son coucher, quoi qu'il fût midi. Avez-vous remarqué comme le soleil est bas à midi vers la fin de décembre ? Non peut-être. Ce sont des choses que tout le monde sait, et auxquelles personne ne pense. Pour un homme à moitié instruit, le soleil est un disque jaune, et la terre est un disque plus petit qui tourne tout autour en suivant une ellipse. Mais je ne pensais pas du tout à la première page d'un atlas de géographie ; j'en étais encore aux apparences.
J'interrogeai le cadran solaire. Je vis que le soleil était bien audessous de l'équateur, et justement dans la direction d'une pointe de fer sur laquelle on avait écrit : Tropique du Capricorne. Je pensai à ceux qui habitent ces régions-là ; je me dis qu'ils avaient ces jours-ci le soleil verticalement au-dessus de la tête et qu'il faisait très chaud chez eux. Je me dis aussi que le soleil allait maintenant nous revenir,
et remonter un peu chaque jour. Le cadran solaire me montrait un autre point dans le ciel ; je pensai aux ombrages de Tété et à l'odeuf des foins. Ces cercles de fer scellés dans la pierre figuraient le retour constant des saisons.
Subitement je compris ce que c'est que le premier janvier et les réceptions officielles. C'est ici, me dis-je, c'est ici même que le chef de l'Etat devrait annoncer l'année nouvelle. Il y a eu sans doute un temps où les peuples, toutes les fois qu'ils voyaient le soleil descendre, croyaient que la fin du monde allait venir, avec la nuit éternelle et le froid. Mais les chefs, qui avaient sans doute dressé des cercles comme ceux-là, apercevaient, avant les autres, que le soleil remontait. C'est alors qu'ils réunissaient le peuple et annonçaient un nouveau retour des saisons, c'est-à-dire une nouvelle année et de nouvelles moissons. De nos jours ils n'annoncent plus rien, mais les sourires sont restés, et les félicitations, et les souhaits aussi, qui signifient que tout espoir n'est pas perdu. Il me plaît de penser que les Finances, l'Enregistrement, les Contributions et les Douanes vont se parer de chapeaux à ressort pour aller faire hommage au vieux Soleil, père des forces, roi des peuples et artisan de l'histoire.
Les chevaux sont naturellement à peu près aveugles ; leurs yeux ne leur font voir sans doute que des fantômes dans le brouillard ; le cheval d'Alexandre n'était si méchant, comme on sait, que parce qu'il avait peur de son ombre. C'est pour cela que l'on met des œillères aux chevaux vigoureux ; on se délivre ainsi des opinions confuses qu'ils prendraient par les yeux. Quant aux chevaux ordinaires, qui crèvent de faim et de fatigue, et qui dorment en travaillant, ce n'est pas la peine d*en parler ; qu'ils aient des opinions fausses autant qu'ils voudront.
Je pensais au dressage des chevaux, parce que l'on me montrait une grande salle à dresser les hommes. Ces carreaux dépolis, ces murs tout nus, ces tons de brouillard, tout cela ressemblait assez à des œillères faites pour coiffer quarante têtes à la fois. En revanche, que de paroles ! Quel riche univers pour les oreilles !
Observez bien un cheval, vous verrez comme il sait se servir de ses oreilles. Quels vifs mouvements de leurs cornets ! Il ramasse tous les sons et tous les bruits ; chaque chose est pour lui un bruit ; il s'avance prudemment en aveugle, dans un univers de bruits. Il devine ce que tel bruit annonce. Ainsi, il sait très mal comment les choses sont faites, mais il sait très bien comment elles se suivent.
Nos écoliers n'ont pas les oreilles si longues, mais ils arrivent tout de même à s'en servir assez bien. Les mieux doués retrouvent très vite leur chemin dans l'univers des discours. Ils savent quel mot suit d'ordinaire tel mot. J'ai connu une petite fille qui s'exerçait à produire des bruits dans l'ordre convenable. Au commencement elle disait « trois fois huit quarante-deux ", ce qui était tout à fait ridicule ; quelques jours après, elle en était à : '< trois fois huit, trente-quatre >>, ce qui était presque bien ; maintenant elle compte juste, comme d'autres chantent juste. Elle pense avec ses oreilles.
J'ai connu aussi un très bon jeune homme, dressé par les mêmes méthodes, et qui courait sur une piste un peu plus difficile : <^ Un ouvrier met huit heures à creuser un mètre de tel fossé ; combien mettra-t-il de temps pour creuser deux mètres ? Deux fois plus ». Il savait cette chanson-là. Mais il n'était pas encore bien maître des variations, et, quand on lui posait cette autre question : « combien de temps mettront deux ouvriers pour creuser un mètre ? » il répondait tranquillement : « deux fois plus '\ Il se trompait de piste.
Etait-il sot ? Je ne le crois pas. Je crois plutôt qu'il pensait à la manière des chevaux, avec ses oreilles. S'il avait pensé avec ses yeux, s'il avait vu ou seulement imaginé un fossé et des ouvriers, et s'il avait réglé son discours sur la chose même, il aurait raisonné comme Descartes ou Archimède. Toute vérité entre par les yeux. Toute sottise entre par les oreilles.
L'institutrice attend les premières feuilles pour les faire voir aux tout petits ; un matin, elle en découvre une, à peine dépliée ; et, comme elle dirige sur cette merveille de l'année cinquante paires d'yeux vifs, aussitôt des orateurs lui font comprendre qu'il y a un bouquet
de feuilles depuis deux jours, à l'autre arbre, et que tous l'ont remarqué.
Une autre fois, dans une autre école, la maîtresse demande : « Qu'estce qu'on voit sur les arbres au printemps ? » Les mioches répondent d'une seule voix : « On y voit des fleurs. « Selon les livres, ils auraient dû répondre qu'on y voit des feuilles ,* mais ces yeux vifs et tout neufs ne savaient encore que regarder. Et cette fois-là encore l'art d'observer rut appris à l'institutrice par une bande de marmots sans culture.
Sur quoi il y a beaucoup à dire. Et d'abord que les yeux des enfants ont une espèce de faim qu'on ne retrouve guère chez les hommes, ce qui fait qu'ils remarquent tout ; c'est pourquoi les leçons de choses, surtout si l'on s'efforce de ne rien omettre et de tout décrire par le menu, risquent d'endormir les plus attentifs, et de donner aux autres cette idée funeste que la maîtresse est en train d'apprendre avec bien de la peine des choses que les élèves savent beaucoup mieux qu'elle. Il s'est produit, dans cet éveil de la pédagogie que l'on a vu en ce dernier Siècle, un renversement de perspective singulier : les pédants ont découvert la nature et ont formé cette idée neuve qu'il fallait la faire voir aussi aux enfants. Or, une telle idée est juste en partie, fausse en partie ; il y faut mettre des nuances, et obsei^ver avant tout les enfants au moment où on leur parle ; car c'est une méthode périlleuse, pour un adulte qui parle à des enfants, que de vouloir faire l'enfant; l'enfant est au-dessus de ces puérilités ; il en saisit très bien le ridicule ; il en est plus d'une fois humilié. Je ne compte pas trop, je l'avoue, sur ces histoires naïves qu'on leur fait, ni sur cet effort trop visible pour se mettre à leur portée. Il y a une vivacité d'intelligence, une subtilité de sentiments, un jugement supérieur dans ces natures en développement, d'où naîtrait bientôt une condescendance, si l'on n'y prenait garde. Et il peut arriver que l'enfant fasse l'ignorant par politesse, ce qui renverse l'ordre et crée un ennui d'institution. Ces remarques trouvent leur application partout, à la Sorbonne aussi bien qu'à la Maternelle.
Mais, spécialement au sujet de l'observation et de l'esprit d'observation, il y a un préjugé de ceux qui ont trop lu, d'après lequel un paysan ou un ouvrier ne sait point voir. D'où l'on vient à vouloir leur enseigner avant tout h pratique d'après les apparences, quMs savent presque toujours mieux que le maître ; l'on y perd des heures et des années, eu lieu de les jeter tout de suite dans la vraie science, qui est d entendcm.ent, et qui saisit des rapports d'entendement. Par exemple,
dans une horloge, il faut compter les dents de chaque roue, et demander : « Pendant que telle roue fait un tour, combien de tours fera la voisine et l'autre, combien de fois battra le balancier ? >> Si jeunes qu'ils soient, ils s'élanceront sur cette route royale, comme de vrais hommes. Mais vous approchez votre montre de son oreille, en lui disant : « Ecoute la petite bêce. » Prenez garde que l'enfant ne vous juge un peu trop enfant.
Il y a une vérité cachée, dans toutes ces réclamations sur la Culture. Beaucoup la sentent, peu l'aperçoivent clairement. Voici ce que c'est. A la Sorbonne comme à l'Ecole Primaire l'erreur est la memie, le mal est le m.ême ; ce sont les leçons de choses qui veulent remplacer les leçons d'idées ; partout un travail accablant, sans jugement et même sans vraie attention.
A l'Ecole on a bien peur de s'élever trop vite aux idées. Quelques mais importants ont découvert qu'il fallait montrer aux enfants l'épi de blé, la pomme, le lapin, le chat, le balai, le seau. L'objet sous les yeux, toujours, et une simple description ; car, disaient-ils, il faut d'abord que l'enfant apprenne a. observer ; il faut aller du concret à l'abstrait par degrés insensibles. Cette pédagogie est ridicule.
D'abord l'enfant sait très bien observer, et souvent mieux que le maître ; on m'en a cité mille exemples ; de là peut naître une moquerie cachée et un mépris des études chez les plus fortes tctes. Car ils attendent merveilles, et n'entendent que des pauvretés qu'ils n'oseraient pas seulement enseigner à leurs petits frères. Mais laissons les fortes têtes ; considérons le troupeau. Le troupeau est assis et regarde le chat, la queue du chat, les yeux du chat, les yeux du lapin, le blé, le moulin, et le garçon boulanger ; et il prend une idée fort sotte de la vérité ; il croit qu'il ne s'agit jamais que d'apprendre une chose après l'autre, toujours restant assis, ouvrant les yeux et les oreilles, sans erreurs, sans accrocs, sans éclairs, sans ces bondissem.ents d'esprit qui font que l'animal bipède se reconnaît homme. Là est le fond du pédantisme, à croire qu'il y a beaucoup à apprendre, et qu'on peut apprendre un peu chaque jour, comme on fauche ou comme on fait
des sabots. A quoi je ne vois qu'un remède, c'est de jeter au plus vite l'esprit de l'enfant dans ces rapports simples qui émerveillaient Thaïes et Pythagore. A l'heure où l'ombre de l'homme est égale à l'homme, l'ombre de l'arbre est égale à l'arbre. Ainsi j'irais brusquement du concret au suprême abstrait ; ensuite on redescendra, et à mesure que l'on comprendra plus de choses, on voudra, on saura observer plus de choses.
J'en ai autant à dire aux Sorbonagres. Car ils veulent que l'étudiant sache d'abord tout sur Balzac ; aussi ceux qui ne se révoltent pas dépouillent des volumes et prennent des notes comme s'ils cassaient des cailloux ; l'amour et la joie s'en vont. Je veux au contraire qu'ils lisent et relisent d'abord le meilleur, le plus humain, et d'enthousiasme. Ensuite l'amour de tout savoir jusqu'au détail leur viendra ; et ils aimeront les bibliothèques étant vieux, parce qu'ils ne s'y seront pas ennuyés et abrutis étant jeunes.
Il faut que l'esprit scientifique pénètre partout ; je ne dis pas la Science, mais l'esprit scientifique, car la Science forme une masse qui écrase, et ses derniers travaux, sur la lumjère, sur l'électricité, sur les mouvements des corpuscules supposent à la fois des calculs compliqués et des expériences tout à fait hors de l'ordinaire ; et il est assez clair que des recherches sur le radium ne sont pas encore propres à jeter un peu de lumière dans les esprits jeunes et qui n'ont que peu de temps pour étudier. Ce qui est le meilleur dans la Science, c'est ce qui est le plus ancien, le plus solidement établi, le plus familier à tous par la pratique. Une erreur de grande conséquence est de vouloir cultiver les enfants en leur résumant les plus récentes controverses des physiciens. Il y a des savants pour rejeter entièrement l'attraction Newtonienne, et pour supposer à la place par exemple une compression vers un centre, les planètes étant alors poussées vers le Soleil au lieu d'être attirées par le Soleil. Il me faudrait bien des lectures et de longues réflexions pour décider s'il y a là autre chose qu'une discussion sur les mots ; mais ces subtilités ne sont pas bonnes pour les enfants. Je veux qu'ils apprennent d'abord à se reconnaître dans le ciel, à
déterminer le lieu des principales constellations, à suivre là-dedans les voyages du Soleil, de la Lune, et des planètes les plus apparentes ; après cela nous passerons des mouvements apparents aux mouvements vrais, sans entrer dans les subtilités de ceux qui se demandent en quel sens il faut dire que la terre tourne ; ces doutes ne conviennent qu'à ceux qui savent déjà, par bonnes raisons à la GDpernic, que la terre tourne ; et ces raisons supposent à leur tour des connaissances déjà difficiles à acquérir. Il faut que l'enfant refasse ce chemin ; Thaïes, Pythagore, Archimède, Copernic sont des maîtres qui lui suffisent. Celui qui enseigne n'a pas à se préoccuper d'être renseigné sur les dernières découvertes ; d'autant qu'il ne le sera jamais bien ; il y a certainement des erreurs de fait, des erreurs de raisonnement, des erreurs de jugement dans tout ce qu'on nous raconte sur le radium ou sur les électrons. Pourquoi n'y en aurait-il pas ? A chaque époque, et chez les plus grands physiciens on en peut trouver. Laissons faire le Temps infatigable, qui passera toutes ces choses à son crible.
A chacun sa tâche. Il est bon que les aventuriers de génie aillent en avant à la découverte. Je pense surtout au gros de l'armée, qui reste en arrière et de plus en plus. Car en vérité un paysan de notre temps est aussi loin d'un cours de Mécanique professé à la Sorbonne, qu'un esclave sicilien l'était des spéculations d'Archimède sur les corps flottants. La Démocratie a pour premier devoir de revenir aux traînards, qui sont multitude ; car, selon l'idéal Démocratique, une élite qui n'instruit pas le peuple est plus évidemment injuste qu'un riche qui touche ses loyers et ses coupons ; et je croirais assez que cette injustice du savant, qui nous paie en machines au lieu de nous payer en notions, est la racine de toutes les autres. Voilà pourquoi, dans les programmes de sciences pour les enfants, je joindrais à l'astronomie l'étude des machines simples, comme levier, poulie, plan incliné, coin, clou, vis, hélice ; et je dirais qu'en voilà assez pour éclairer les esprits absolument, et rompre les chaînes de consentement, qui sont les vraies chaînes.
Le professeur Tkalanias a encore reçu des pommes cuites, ce qui montre que la ' Ligue des pères de famille ' étend sa surveillance
jusqu'à la Sorbonne. Et voilà à quoi on sjexpose lorsque 1 on veut mettre riiistoire au service de la Raison, iant que nous n'aurons à produire, pour soutenir un idéal politique, que des arguments tirés des archives, les curés auront beau jeu.
Il faut être déformé par le métier d'historien pour croire que l'histoire prouve quoi que ce soit. A vrai dire, l'histoire prouve ce qu on veut, et la preuve ne vaut jamais rien. « Derrière chaque document, me disait un sage historien, il y a un autre document, qui ruine le premier. J'ai entendu autrefois des leçons très savantes sur Louis XI. Je m'étais fait jusque-là une idée assez précise de ce roi bourgeois, qui portait des petites bonnes vierges sur son chapeau. Je le voyais s'alliant avec les villes contre les grands vassaux, et contribuant pour sa part à faire l'unité de la France. Cela me paraissait très acceptable ; puisque l'unité de la France est faite maintenant, c'est qu'on y a travaillé autrefois. L'Histoire a sur la politique cet avantage qu'elle prédit à coup sûr, et qu'elle annonce toujours l'événement après qu'il est arrivé ; ce qui fait que tout s'y suit assez bien, et ce n'est pas merveille.
Mais le maître que j'entendais avait sa réputation à faire, et il l'établissait sur des ruines. Il nous dessinait un Louis XI tout à fait nouveau ; c'était, presque trait pour trait, le contraire de ce qu on m avait appris. Du reste il apportait des preuves vraisemblables. Ces leçons ne furent pas perdues pour moi ; j'attends maintenant, et d'ailleurs sans impatience, un troisième Louis XI qui remplacera les deux autres. Que connaissons-nous de Jeanne d'Arc ? Quelques vieux papiers, dont il n'est pas un seul qui ne puisse être interprété de dix manières. C'est trop peu pour prouver que Dieu a sauvé la France en ce tempslà en parlant à une fille des champs ; celui qui ne croit pas cela avant les preuves ne le croira pas davantage après. Mais c'est trop peu aussi pour prouver le contraire. On ne détmit pas la foi par des preuves tirées des vieux papiers. C'est pourquoi le croyant prendra toujours des arguments de ce genre comme des injures ou des blasphèmes. Et il n'a pas absolument tort. Je l'afïirrne sans crainte de me tromper, ce n'est pas faute de documents que le professeur Thalamas doute que Jeanne d'Arc ait été inspirée par le ciel. Donc, lorsqu'il interprète l'histoire contre l'Eglise, il ne donne pas ses vrais arguments ; il n'est pas tout à fait de bonne foi ; il n'est pas tout à fait sincère. Or, je l'ai éprouvé bien des fois, quand on veut éviter de recevoir des pommes cuites, il faut être tout à fait sincère.
Amyntas a été jeune, comme tout le monde. En cet état, il montrait plus de sérieux et de solide que le commiun des bons écoliers, mais de la jeunesse aussi, c'est-à-dire l'ennui et le mépris aux petites choses, et l'enthousiasme pour les grands écrivains, qui sont justement an niveau des jeunes par leur naïveté et nudité d'esprit. Mais chacun a sa jeunesse, et les chatons ne jouent pas comm.e les lionceaux. Amyntas était né critique. Il lut, il pénétra, il perça à jour. Il triompha dans des descriptions d'hommes, vives, sûres, comme d'un seul trait. L'esprit y marquait sa griffe. Bref ce fut un maître, à vingt-cinq ans comme les jeunes n'en ont pas trop. Peut-être manquait-il de force, ou de cœur, comme on dit ; peut-être son javelot ne tremblait pas assez dans la cible ; il lançait mieux les flèches du voltigeur. En somme des idées un peu grêles, mais si nettes. Et, comme les idées appellent les faits, il lisait, lisait, lisait. Lorsqu 'Amyntas pense à ce beau temps, il dit : « Hélas, je ne savais rien. >
Quand on fait métier des Belles-Lettres, il arrive que l'on se lasse d'admirer, et que l'on explique volontiers les grands effets par de petites causes, Corneille tragique par Corneille avocat. C'est 1 âge critique du critique ; ou bien il faut une rusticité d'esprit, comme d'un Faguet, qui découvrit Platon à cinquante ans, et en fit un livre de jeune homme. Mais Amyntas n'avait pas le cœur si musclé. Il avait aussi trop d'esprit Voltairien pour vieillir dans le musqué et le précieux. C'est ainsi qu'il tomba à l'érudition, juste comme il entrait en Sorbonne.
Il fut donc un dénicheur. Et il se mit à défaire le travail d'autrui justement comme il faisait le sien ; car chacun explique les œuvres des autres d'après ce qu'il sait des siennes. Il supposa que les autres avaient lu comme lui et pensé comme lui. Le voilà à la piste ; il suit Voltaire en voyage ; et, si le grand homme a lu quelque papier coupé dans les lieux secrets, il faut qu'Amyntas sache comment ce papier était coupé, et quelle idée le grand homme en a retenu. Il dîne en ville avec lui ; il écoute aux portes ; il entend cette conversation qui eut lieu il y a deux cents ans. Il défait les idées comme des dentelles ; il
suit les fils ; si le fil se rompt, il en retrouve les deux bouts. Prodigieux travail, amusant à faire, amusant même à suivre, et dont il formule maintenant les principes et les règles. On peut finir plus mal ; et, si les petites causes n'expliquent pas tout, elles arrivent à définir ce qui importe, ce qu'elles ne peuvent expliquer. Amyntas est un homme heureux ; il se flatte d'avoir trouvé enfin, après de longs tâtonnements, la méthode de travail qui convient aux jeunes.
Un étudiant en Sorbonne me contait ses peines l'autre jour : « Vous comptez bien, me disait-il, soixante-quatorze professeurs d'histoire, qui passent leur temps à démolir, au moyen de documents nouveaux, les documents de la veille. Mais vous oubliez cette nuée d'historiens qui, sous couleur d'enseigner le français, le latin, le grec, l'allemand, l'anglais ou l'italien, font de l'histoire encore, racontent avec mille détails la vie des auteurs, lisent gravement l'acte de baptême de Racine, ou l'acte de mariage des parents de Gœthe, et, en un mot, connaissent tout des auteurs, excepté leurs œuvres. La vermine historienne ronge jusqu'aux plus nobles systèmes d'idées. Autrefois, à ce qu'on raconte, il se trouvait des hommes pour expliquer à la jeunesse les doctrines de Platon, de Descartes, de Spinoza. Maintenant, on n'explique plus ; on se contente de comparer les différentes éditions d'un même ouvrage, et on nous montre les variantes comme on nous montrerait une collection de papillons. Dès qu'on tient la lettre, tout est dit ; l'esprit, on n'y pense point. C'est ainsi qu'ils travaillent ; ils dépouillent les éditions, Iss préfaces, les commentaires ; ils font des fiches, et nous les dictent. Pour nous former l'esprit, ils nous font faire des fiches, à nous aussi. J'ai présentement à rechercher le titre et la date de tous les livres de langue française qui traitent de la philosophie de Kant. Travail de bibliothécaire. Et si parfois quelqu'un d'entre nous essaie d'expliquer quelque forte maxime, on lui dit du haut d'une chaire, non sans une nuance de mépris : N'essayez donc pas de comprendre, avec les idées et les habitudes d'esprit de notre temps, une formule qui est vieille de deux siècles : les doctrines sont des faits historiques ; il faut les prendre comme elles sont, sans en rien retrancher, sans y
rien ajouter. Tel est, ajoutait l'étudiant, le pain intellectuel qu'on nous distribue ,* j'ai l'entendement bourré de petits papiers ; me voilà vieux, à vingt ans, comme un membre de l'Académie des Inscriptions ; je sens que je vais entreprendre un dictionnaire des monosyllabes dans toutes les langues connues. Monsieur, ayez pitié de moi ; ditesmoi comment je dois faire pour conserver un petit reste d'intelligence. >
Je lui répondis froidement : '< C'est bien simple ; donnez du tintamarre à tous ces historiens-là. Réclamez des idées, sur l'air des lampions. Ou mieux, car ils vous feraient expulser, faites-vous comptable ou commis-voyageur. Vous connaîtrez, par vue directe, les choses et les hommes ; vous vendrez, vous achèterez, vous vous passionnerez, vous vivrez l'histoire d'aujourd'hui, au lieu d'épeler l'histoire des Pharaons. Pour le reste, vous viendrez me voir de temps en temps, et je vous prêterai de beaux livres, sans préfaces, sans biographies, sans notes, sans commentaires. Ainsi, entre ce qui est vivant et ce qui est immortel, vous vivrez une vie digne d'un homme. ^
Nous traversons un vrai temps de Carême. Ce soleil déjà haut est une promesse ; mais ce vent aigre et ces flocons qui voltigent sont une épreuve. Tous les ans nous constatons ce retour d hiver, aussitôt après les premières feuilles. Et, quoique le physicien l'explique fort bien par le premier effet du soleil, qui fait monter l'air chaud et appelle l'air froid, néanmoins il en est surpris et attristé comme sont les ignorants. Ce froid qui tombe soudain sur nos espérances a vraiment figure d'injustice ; nous étions recroquevillés et bien sages depuis le fond de l'hiver, et voilà qu'au premier soleil nous avons fleuri trop tôt ; nos fleurs de joie sont gelées.
C'est donc un temps convenable pour réfléchir aux amertumes de la vie, et pour comprendre le prix de la prudence et la nécessité de ne p>as céder au premier plaisir. Le temps du carême est de pénitence, sans aucun décret divin, par la vertu du soleil, des vents et des vapeurs. Si j'imagine un temps où, pendant l'hiver, on vivait de peu en dormant
comme des marmottes, je comprends qu'après quelques beaux jours, après un éveil imprudent et une éclosion d'actions et de projets, les Normands de ce temps-là devaient soudain se remettre à l'hivernage et à une vie ralentie. Expérience qui se fixa dans les mémoires et les traditions ; d'où cette idée qu'avant la délivrance de Pâques, et malgré les ruses du soleil, il était sage de se priver encore, de jeûner encore, et d'être tristes enfin par précaution afin de ne pas l'être par rhume ou bronchite. Ainsi les bonnes femmes qui font pénitence et se courbent pour prier en ce temps-ci ne font que suivre la nature.
De même, quand je les vois le jour des Rameaux, portant des branches de buis ou de sapin, je comprends qu'elles affirment pourtant leur espérance et qu'elles apportent les premières feuilles en témioignage, comme pour se prouver à elles-mêmes que ce n'est pas le vrai hiver qui recommence. C'est un mouvement bien naturel, pour celui qui découvre en quelque vallon mieux abrité les premières feuilles, de casser la branche et d'aller la montrer à d'autres, comme preuve de la prochaine résurrection. Comiment aussi l'on vint par rite à ne prendre pour cela que les branches des arbres qui sont toujours verts, afin de ne pas dépouiller les autres, cela s'explique assez bien.
On voit par là clairement que les religions sont venues après les rites, et que les rites eux-mêmes n'ont jamais été autre chose que des réactions naturelles, réglées en commun d'après l'expérience. Sur quoi des poètes et des philosophes ont travaillé, inventant les dieux, pourrait-on dire, afin d'expliquer la prière. Mais il me semble que c'est toujours le culte qui a précédé le dieu, et qui fut la vraie preuve du dieu. En carême, on s'incline et on se replie ; on mime la crainte et le respect par l'effet du vent. A Pâques on aime et on adore, par l'effet du soleil et des forces ressuscitées. Quand c'est le temps d'aimer, on aime d'abord ; Roméo est paré des grâces de Juliette. Ainsi de la tristesse des hommes est née la colère de Dieu ; et la bonté de Dieu, de leurs espérances. Et de leur joie enfin délivrée, un dieu sauveur est ressuscité. Les prêtres sont comme les rois ; ils règlent les choses comme elles iraient sans eux.
Cette idée du « Sur-Homme », qui est maintenant presque populaire, est puissante sur l'imagination. Si vous prêchez que les lois sont dans l'intérêt des médiocres, et niveleuses, et endormeuses d'hommes, si vous prêchez que le plus clair devoir de chacun est de vivre toute sa vie et de développer tout son être, vous aurez un beau succès, surtout si vous parlez aux plus éveillés parmi les jeunes, qui piétinent comme des lions en cage. C'est pourquoi ce fou de Nietzsche a de beaux disciples, et inquiète un peu les pères de famille; mais à bien regarder ce faux sage n'est qu'un morceau de Platon. Quel serait votre enthousiasme, mes amis, si vous aviez déterré la statue toute entière !
Vivre toute sa vie. Développer toutes les puissances que l'on sent en soi-même. Beau programme. Difficile programme. Ecartons les petits obstacles, les petites lois, les petits juges, tous ces imprudents pygmées qui nous grimpent aux jambes. Bon. Mais que vas-tu faire maintenant de ta liberté ? J'aperçois de plus grands obstacles, en toi-même. J'aperçois un peuple de désirs et de passions qu'il va falloir gouverner.
L'amour est puissant. La soif est puissante. La colère est puissante. La tristesse, l'ennui, l'horreur de soi-même, sont de mauvais compagnons. Il faut vivre avec eux pourtant. Vous êtes tous ficelés dans le même sac à figure d'homme. Comment donc faire ? Tu ne vas pas céder à tout désir, nourrir toute passion, te permettre tout excès ? Si seulement tu t'enivres, voilà toute ta vie qui titube. Un beau héros, ma foi oui !
Mais non. Il faut de l'ordre à l'intérieur de moi. Il faut que tous ces monstres enchaînés fassent un homme, et non un fou aux cent visages. Il faut que l'animal humain se tienne comme un dieu d'airain. Il faut que, dans le silence des passions et le sommeil des muscles, il puisse s'examiner lui-même, et toutes choses autour de lui. Il faut qu'il puisse peser son or et son cuivre, aussi attentif à son trésor qu'un vieil usurier. Et, en somme, le centre de la vie, c'est cette Raison Gouvernante, qui contient les désirs et les colères, et qui conduit sa sœur aveugle, la Crainte, à travers la nuit de toutes choses.
LES PROPOS D*ALAIN Ce qui fait que notre Héros, s*il méprise la petite justice des fourmis, ne peut pourtant mépriser toute justice entre ses désirs, ni laisser le sceptre au premier Amour venu, ni à la première Terreur venue. Mais le voilà, au contraire, arbitre entre ses propres puissances, et cherchant des lois pour lui, qui le rendront, je le parie, juste, tempérant et doux, tel que le voulaient les lois que les pygmées, poussés par la peur peut-être, ont gravées sur le marbre et l'airain.
La morale, c'est bon pour les riches. Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n'y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération. Certaines vertus sont imposées, d'autres sont impossibles. Aussi je hais ces bons conseils que le bienfaiteur donne aux misérables.
Les plus modérés veulent que les pauvres soient bien lavés, parce que, disent-ils, l'eau ne coûte rien. Erreur, l'eau coûte de la peine, et le savon coûte de l'argent. Il faut du temps aussi pour laver les mioches, et du temps pour laver les blouses et les culottes.
Il faut de l'ordre et de la prévoyance. Parbleu oui ; qui en doute ? Mais 11 en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Comment voulez-vous que la sagesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent comme les têtes de l'hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez-vous cela ? Concevez-vous ce regard toujours porté sur un avenir noir ? Non ; c'est un cercle d'où l'on ne peut sortir ; insouciance nourrit misère ; misère nourrit insouciance.
Je connais une maîtresse d'école maternelle qui a sincèrement essayé d'enseigner un peu de morale à ses petits. Mais les leçons lui rentraient dans la bouche. « Quel plaisir, mes petits amis, d'avoir une maison propre et claire ! >' Mais elle rencontrait le regard d'un ou deux mioches qui n'avaient pour fenêtre qu'une tabatière, et qu une mansarde étroite pour trois lits.
« On doit changer son linge de corps une fois par semaine. » Hélas ! Elle savait bien que si l'on lavait la chemise de ce tout petit, elle s'en irait en charpie. Les dangers de l'alcoolisme, autre chanson. Mais,
comme elle allait faire le portrait de l'ivrogne, elle s'apercevait qu'elle pensait au père de ces deux jumeaux, qui commençaient à rougir de honte. Il y a des discours qui vous restent dans les dents.
Comment faire ? Ne point prêcher. Laver ceux qui sont sales, si on peut. Habiller ceux qui sont en guenilles, si on peut. Pratiquer soi-même la justice et la bonté. Ne pas faire rougir les enfants. Ne pas appuyer maladroitement sur leurs maux. Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d'être proprement vêtus et d'avoir des parents sobres. Non. Réellement, il vaut mieux parler d'autres choses, de ce qui est à tout le monde, du soleil, de la lune, des étoiles, des saisons, des nombres, du fleuve, de la montagne, de façon que celui qui n'a point de chaussettes se sente tout de même citoyen, de façon que la maison d'école soit le temple de la Justice, et le seul lieu où les pauvres ne soient pas méprisés.
Gardons nos sermons pour les riches ; et d'abord pour nous-mêmes. Dès que l'on a quelque chose au delà du nécessaire, et un peu da loisir, c'est alors qu'on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires, et préférer la lecture au jeu de cartes, et la citronade à l'absinthe. Mais dans ces vies harcelées, l'avenir est déjà présent ; on ne penserait qu'à l'irréparable ; on aime mieux boire quand on peut, sans penser à rien. Osez donc dire qu'à leur place vous n'en feriez pas autant.
Je suis bien d'avis que l'on explique aux petits garçons la catastrophe du « Titanic », et tout ce qui s'en suivit. Notamment les beaux faits des télégraphistes, des musiciens, des équipages, de tous les hommes, enfin, qui domptèrent la peur. Car je crois qu'il est important d'enseigner la morale ; et je crois que les esprits libres, par un éloignement des dogmes religieux, en sont venus trop vite à mutiler la morale aussi, disant que la notion de devoir convient seulement à des esclaves, et définissant l'homme libre par le mépris des devoirs. Cette notion du devoir doit être restaurée dans sa pureté ; bien loin d'être contraire à la liberté du héros, au contraire elle la définit.
Tous les animaux ont peur, et cèdent à la peur ; ils n'attaquent que lorsque la faim est plus forte que la peur ; ce sont des désirs sans gou-
Vernement. Aussi peut-on craindre les animaux, ou bien les prendre en pitié ou en amitié ; il n y a point lieii de les estimer, ni de les admirer. Ils n'ont point de force morale. Et qu'est-ce que la force morale ? C'est un ferme gouvernement de soi, dans les dangers, dans les douleurs, dans les plaisirs, dans l'assaut des passions. La pitié, le dévouement, la charité, sont encore des passions. La force morale n'y est point ; celui qui les suit s'abandonne encore à la nature animale. Un homme qui d'abord se livre à la colère et qui dans la suite se livre à la clém.ence, n'est toujours qu'un animai changeant. La force morale contient la clémence comme il faut, et la colère comme il faut ; toujours et avant tout la peur. Et qu'est-ce que le devoir ? c'est une obligation d'être homme, et non animal, c'est-à-dire de s'aguerrir contre les passions, et principalement contre la peur, dans les petites choses, en vue des grandes choses.
Remarquez bien que cela n'enferme aucune servitude. Bien au contraire, cela brise toutes les servitudes. Le devoir, c'est de régner sur soi, de ne jam.ais abdiquer, de ne jamais céder à personne ce gouvernement intérieur. Et cela fait voir que la morale bien purifiée repousse toute espèce de maître et toute espèce de Dieu. Le devoir se suffit à lui-même. Nul n'est fier d'avoir eu peur ; nul ne se vante d'avoir fui. Il suffit d'y penser, et de faire attention à l'exemple que donnent les héros ; il suffit surtout de se juger soi-même, et d'abord de se mettre au-dessus du jugement d'autrui. Il suffit de goûter à la liberté pour l'aimer.
Mais aussi le jeune homme, le fonctionnaire, le citoyen, devraient recevoir avant tout cette forte nourriture, au lieu d'être tenus en esclavage par une idée entièrement fausse, celle des devoirs envers autrui. La dignité de l'individu est froissée et piétinée ; des maîtres sans vertu, tyrans et esclaves en même temps, adorent l'humiliation d'autrui, la louent, la récompensent, et foudroient l'audacieux qui veut se tenir sur deux jam.bes à la m.anière humaine, au lieu de marcher à quatre pattes. Vous n'avez qu'à voir comiment on traite un instituteur, lorsqu'il parle en homme ; presque toujours on lève le fouet ; et si d'autres à côté rampent bien, on fait leur éloge. Et les tyrans, encore trop nombreux, qui pratiquent avec une espèce de fureur ce m.auvais dressage d'anim.aux, voudraient faire croire qu'ils travaillent à ressusciter le sentim.ent du devoir, aujourd'hui, disent-ils, trop oublié. Cette confusion des notions mettra le corps social tête en bas, par l'avancement des lâches et des esclaves, si nous n'y prenons pas garde.
XXXVIÎI
Beaucoup de Radicaux, de ceux qui pensent sérieusement aux destinées de la République, demandent quelle éducation morale on donnera aux jeunes citoyens, maintenant que les dieux ont perdu l'auréole. J'ai une opinion là-dessus ; c'est que les leçons de morale ne valent pas mieux que les leçons de théologie.
Je disais l'autre jour a des pontifes : ^' Votre enseignement est à deux fins ; il tue Imtelligence en la condamnant aux spécialités ; il tue la conscience morale en multipliant les préceptes. "' Voilà deux paradoxes. Les faits expliquent assez le premier ; il ne manque pas de spécialistes très instruits, ingénieurs, avocats, astronomes, chimistes, qui déraisonnent dès qu'ils pensent hors de leur cellule. Le second paradoxe est plus difficile peut-être à comprendre.
Il y a un Dialogue de Platon, assez court et très facile à lire, qui a pour titre ^^ Euthyphron '. Socrate demande si le Bien est ce qui plaît aux Dieux. Cela est d'une immense portée. Si le Bien c'est ce qui plaît aux Dieux, il faut consulter les Dieux, et suivre la règle qu'ils donnent, en s'aidant, au besoin, des prêtres et des prophètes. Or les Dieux sont, communément, d'assez bons diables. J'ai connu une personne fort riche, et très catholique, qui disait : < Dieu m'a donné à gérer une partie de la fortune des pauvres ; et je dois plutôt payer des salaires que faire l'aumône ; car il est écrit : tu r^agncras ton pain à la sueur de ton front. J'ai pour travail d'organiser le travail. " Partant de là, cette personne se faisait bâtir une belle maison, afin que les maçons pussent gagner le paradis.
Naturellement on peut formuler des règles un peu plus humaines et un peu plus raisonnables. Mais les règles, bonnes ou mauvaises, ont toutes le même effet, elles endorment la conscience. Pilate se lavait les mains, parce qu'il avait suivi la règle. Il y a une somnolence du sens moral, qui n'est autre chose que le Jésuitisme, avec ou sans Jésuites. '< Je fais ce que tout le monde fait. Tous les honnêtes gens m'approuveraient. ^> C'est là une maxime de police, non une maxime de morale. Car la vraie question est celle-ci, non pas de savoir si les Dieux m'approuvent, ou si les gens m'approuvent, mais bien si je
m approuve moi-même. Jean-Jacques, qui fut le génie moral des temps modernes, a dit une chose terriblement vraie, c'est que notre conscience n'hésite jamais. Pilate se lavait les mains ; cela prouve bien qu'il n'était pas tout à fait content de lui. Il en appelait aux justes lois, contre le jugement de Pilate sur Pilate. Regardez bien. Quand nous invoquons une règle de morale, c'est presque toujours pour nous excuser.
Je ne vois donc au monde qu'une vertu, s'écouter soi-même ; vivre en accord et en paix avec soi. Plus simplement, vivre avec soi, au lieu de consulter les autres. « Etre de bonne foi avec soi-même », tel est le beau précepte que Tolstoï a encore trop caché, je ne sais pourquoi, sous un fatras évangélique. Et comment enseigner cela ? Par la méditation des Sciences. Car dès que l'on veut comprendre, et non plus seulement réciter pour les sots, il faut regarder droit. J'ai lu dans Stendhal une forte parole : « pour faire des découvertes, il faut être de bonne foi avec soi-même. »
Le Sociologue dit : « Je me défie de vos idées abstraites, et de votre égalité jacobine. Etudions les faits. Agissons dans les faits. Il est fou de vouloir imposer une justice uniforme par tous pays, sans tenir compte des circonstances. Par exemple l'institution du suffrage universel chez nous a été une erreur. L'esprit public n'était pas préparé à un si grand changement ; de là des tâtonnements, des fautes et un régime bâtard. »
Le vieux Sage répondit : ^' Ce régime bâtard nous a donné quarante ans de liberté et de paix. Reste maintenant à savoir si les maux politiques dont nous souffrons, puissance des bureaux, faiblesse des ministres, intrigue, corruption, désordres ici et là (je mets les choses au pis) ne résultent pas justement du mépris que beaucoup d'hommes qui passent pour supérieurs montrent pour les Idées. Car, par la coalition d'intérêts clairvoyants et de spécialités myopes, toutes les puissances, ou presque toutes, résistent de toutes leurs forces à l'effort démocratique. Le peuple règne et ne gouverne pas. Mais ce sont là des frottements inévitables dans la machine politique. Toute réforme
LES PROPOS D'ALAIN va contre les faits. Monsieur le Sociologue, contre les faits, au nom du droit. On peut mépriser les faits, quoi que vous disiez ; on le peut, parce qu'ils ne se laissent jamais oublier. On est toujours assez opportuniste ; on est toujours trop peu radical. Le droit est le droit ; et ce qui est juste doit être ; voilà la lumière de toute vie humaine ; et je n'ai qu'un regret, c'est d'avoir été trop souvent lâche et paresseux, et d'avoir dit plus d'une fois trop vite : à l'impossible nul n'est tenu. Du jour où je pense à une société juste, je veux formuler le contrat social en termes raisonnables. Or qu'est-ce que c'est que ce contrat que j'irais proposer à un homme : vous vous engagez a obéir, et je m'engage à gouverner ? Tout contrat suppose l'égalité ; ce que je pourrai, vous le pourrez aussi. Ou alors il faut qu'une partie des hommes soit un bétail pour l'autre. »
« L'égalité, dit le Sociologue, n'est pourtant pas dans la nature, ni la justice non plus. »
« Eh ! Qui en doute ? dit le vieux Sage en s'animant. Oui il y a des passions, des désirs, des colères ; il y a des bandits, des voleurs et des orgueilleux. Et c'est contre ces maux-là, justement, que nous faisons société. Non, la justice n'est pas dans les faits. Oui toute la nature et toute la partie animale de l'homme résistent au droit. C'est justement une raison de vouloir le droit autant qu'on peut et de le réaliser autant qu'on peut, sans s'étonner que les désirs, les ambitions et les craintes aboient tout autour, comme des chiens à qui on arrache un os. Qu'ils grognent autour de moi comme ils grognent en moimême, cela est assez naturel. Mais que la Raison se mette à quatre pattes, et grogne encore avec eux, c'est un spectacle de Mardi Gras. » Le Sociologue grinçait des dents.
La Justice vaincra toujours, parce que la Justice c*est la force même. Voilà le théorème qui domine l'histoire. Sur quoi je suis assuré que les esprits historiens vont dire non tous ensemble, et vouloir soutenir justement le contraire, faisant voir que les peuples qui ont succombé avaient fort souvent un droit pour eux, un droit bien clair, et qui n'a pas tenu devant les armes. Mais entendons-nous. Un
Les propos d'alain
peuple peut avoir un droit sur quelque territoire sans avoir en même temps la force ; cela ne veut pas dire qu'un tel peuple ait le droit à rmténeur de lui-même, comme une armature, dans ses mœurs et dans sa constitution. Ce n'est pas le droit sur ceci ou sur cela qui donne la force, c'est assez clair ; mais c'est la vie selon le droit, l'organisation selon le droit qui donne la force.
Concevons un peuple divisé en factions, où la loi est méprisée, où l'inégalité règle les rapports entre les citoyens selon les passions des plus audacieux. Ce peuple existe a peine ; ce n'est qu'une poussière d'hommes. Il y manque ce qu'on peut appeler la fortification politique. Aussi voyons-nous que la bravoure proverbiale des Polonais n'a point sauvé la Pologne.
Concevons maintenant l'injustice organisée. Un peuple qui travaille sans espérance ; des seigneurs cuirassés exerçant seuls la fonction de défense, et, par une conséquence naturelle, un pouvoir sans contrôle. On aperçoit déjà qu'un tel pouvoir ne peut se maintenir que par les vertus chevaleresques, et d'abord par un esprit de justice et d'égalité entre les gentilshommes. Bref, comme Platon le disait déjà de n'importe quelle bande de brigands, ils ne peuvent être injustes à l'égard des autres qu'à la condition d'être justes entre eux. Mais l'arquebuse et le canon détrônent l'armure et la tour féodale. Un homme en vaut un autre. Les comm^unes s'arment, et développent en elles la force en même temps que l'esprit de justice. Le peuple est admis par force à l'honneur de combattre ; croyez -vous que cela ira sans droits et sans égalité ?
On a l'exemple des Chouans de Bretagne, qui se font tuer aveuglém.ent pour le roi et pour les princes. Mais supposons un peuple maintenu dans cet état de barbarie. Y verrons-nous se développer la grande industrie, la coopération, les inventions de tous les jours, qui lui donneront des bateaux, des canons, des fusils, des poudres, des provisions, un trésor de guerre ? Et comment voulez-vous qu'un peuple qui se sera instruit et fortifié en même temps, et qui aura conquis par l'armement moderne l'égalité militaire des citoyens, n'ait pas en même temps l'égalité politique et ne marche pas à l'égalité économique ? Considérez, dans le fait, que la puissance militaire du Japon s'est montrée en même temps que le progrès industriel et l'esprit égalitaire. La puissance de la République Romaine, qui mit le Droit au-dessus des Dieux, fait apparaître, à une époque bien différente, toujours la même loi. L'esprit révolutionnaire a balayé les armées
iîicnarchiques ; et, plus tard, quand la fortune change de camp, n'estce pas encore, au fond, la liberté allemande qui s'affirnie contre la tyrannie française ? Et s'il est vrai que l'Allemagne soit écrasée à son tour par une tyrannie militaire, il faut en conclure qu elle serait moins forte qu'on ne croit, et nous, en revanche, bien plus forts qu on ne croit. L'égalité est la force des armées.
« De la neige, après de si beaux jours ! Déjà les bourgeons s'ouvraient ; j'avais entrevu la pointe d'une feuille ; et j'avais pu m'asseoir dans l'herbe sèche, à l'abri du vent, pour considérer de plus près les plis délicats de la tendre étoffe verte. Et maintenant, voyez. Un nuage uniforme, couleur de cendre, s'étend d'un horizon à l'autre ; de temps en temps, ce brouillard tendu sur nos têtes descend jusqu au sol, et l'on voit bien alors de quoi il est fait. Le nuage se pose sur la terre ; la couche de neige grandit tous les jours. Bientôt il faudra aller en traîneau. Et nous sommes en Mars. Réellement la nature est folle. »
Panglos répondit : " la nature n'est point folle. Cette neige vient a son heure ; je l'attendais. Parce que le soleil avait brillé dans un ciel pur, il était naturel que des vapeurs aquatiques s élevassent cie la terre. Il était naturel aussi que, l'air chaud montant, il se fit comine un grand ruisseau d'air froid du Pôle vers l'Equateur ; et, plus le Soleil chauffait, plus ce grand ruisseau coulait. Représentez-vous bien les choses, un fleuve d'air froid glissant sur la terre du Nord au bud, un fleuve d'air chaud glissant dans l'air au-dessus et en sens inverse, et tout chargé d'invisibles vapeurs.
« Après cela, dit Panglos, im.aginez quelque remous ou tourbillon, ce qui ne peut manquer de se produire quand deux grands Heuves d'air courent ainsi en sens inverse, et que le fleuve froid tantôt descend dans les creux, tantôt se heurte à des montagnes. Il se fera bientôt, sur leurs limites, un mélange de l'air froid et de l'air chaud, ce qui tout soudain précipitera en gouttelettes d'eau d'abord, puis en hnes aiguilles de glace, les vapeurs cachées dans l'air chaud. Et ces aiguilles se mettront à tomber, d'autant plus lentement qu'elles seront plus petites; et amsi, pendant quelque temps, elles se dissiperont de nouveau en vapeurs
avant d'arriver au sol. De là ce brouillard de neige tendu au-dessus de nos têtes. Puis, l'air qui est au-dessous se nourrissant à son tour de vapeurs, les aiguilles de glace se rapprochent de la terre. Un beau matin nous sommes dans le nuage ; il neige. Et pourquoi neige-t-il maintenant ? Justement parce que le soleil a brillé l'autre semaine. Quel ordre admirable. Monsieur, et quelle machine bien ajustée ! Tombe, juste neige ! Tombe, raisonnable neige ! »i^Et Panglos secouait son manteau, et riait dans les glaçons de sa barbe. Cela vaut mieux que d'injurier la neige. Car, sachez-le bien, la neige s'en moque.
Il ne faut transformer que pour conserver. Cette formule est d'un grand bureaucrate, qui n'aimait pas trop la République. Nos monarchistes frottés de science chantent de nouveau ce refrain, et ils empruntent les couplets à l'histoire naturelle. Ils nous montrent les vivants, tous nés dans la mer, à une époque où elle était plus chaude et plus salée que maintenant ; et ils expliquent la formation d'organes de plus en plus compliqués, comme poumons, cœur et le reste, par l'effort des vivants pour conserver en eux, autant que possible, les conditions primitives. Ainsi, disent-ils, le progrès, selon la nature, ne conduit point à quelque perfection idéale ; il est attaché au passé ; il a uniquement pour objet de nous faire demeurer comme nous sommes, et comme nous étions. Voilà une leçon que les peuples devraient bien comprendre.
Tout cela est très raisonnable. J'ai seulement à dire que cette vérité traîne depuis longtemps dans les livres, et que les peuples la comprennent très bien. J'accorde que le but que poursuit tout homme n a rien de merveilleux ; il n'est pas dans les nuages ; notre main peut l'atteindre. Il s'agit de manger et de dormir, et ce ne sont pas là des biens raffinés, inventés par la civilisation ; nos ancêtres les plus lointams, si brutes qu'ils aient pu être, les cherchaient déjà et s'en contentaient, comme nous nous en contentons quand nous les avons.
Seulement, il s'est trouvé qu'il était très difficile de les avoir, parce qu'il y avait autour de nous une Nature qui n'était pas toujours favorable, d'autres animaux qui faisaient claquer leurs mâchoires, et d'autres
hommes aussi, qui se multipliaient comme des lapins, et bien plus vite que leurs aliments. De là une guerre sauvage, chacun cherchant toujours à manger et à dormir.
Tout ce que nous appelons civilisation est né de cette guerre pour manger et dormir. On comprend très bien comment les hommes ont été amenés, pour se conserver, à s'unir entre eux et à accepter des lois, comment ils ont inventé des machines pour tuer, et aussi des vertus à deux fins, qui tuent les hommes au nom de l'humanité. Dans ces prodigieuses tempêtes, dont l'histoire ne sait presque rien, deux grands faits se dessinent, le triomphe du nombre et le triomphe de l'intelligence. Par quoi il est permis d'espérer que la force juste triomphera de la force injuste, et que toute créature humaine obtiendra, à la fin, sa part de nourriture et sa part de sommeil. Tout le reste, science, industrie, armée, hiérarchie, vertu, religion, n'est que moyen. Mais voilà notre monarchiste qui secoue la tête ; il a peur de sa propre pensée. Ne pense pas, va, tu as la tête trop petite.
Le sociologue me dit : « On serait tenté d'expliquer toute l'organisation sociale par le besoin de manger et de se vêtir, l'Economique dominant et expliquant tout le reste ; seulement il est probable que le besoin d'organisation est antérieur au besoin de manger. On connaît des peuplades heureuses qui n'ont point besoin de vêtements et cueillent leur nourriture en étendant la main ; or, elles ont des rois, des prêtres, des institutions, des lois, une police ; j'en conclus que l'homme est citoyen par nature, et qu'il aime l'Administration pour elle-même. »
« J'en conclus, lui dis-je, autre chose, c'est que l'Economique n'est pas le premier des besoins. Le sommeil est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l'homme se nourrirait sans peine ; mais rien ne le dispensera de dormir. Si fort et si audacieux qu'il soit, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie à peu près. Il est donc probable que ses premières inquiétudes lui vinrent de ce besoin-là. Il organisa le sommeil et la veille ; les uns montèrent la garde pendant que les autres dormaient ; telle
fut la première esquisse de la cité. La cité fut militaire avant d être économique. Ces sauvages, dont vous parlez, avaient à se défendre contre leurs voisins, contre les fauves, contre les serpents. Je crois que la Société est fille de la peur, et non pas de la faim. Bien mieux, je dirais que le premier effet de la faim a dû être de disperser les hommes plutôt que de les rassembler, tous allant chercher leur nourriture justement dans les régions les moins explorées. Seulement, tandis que le désir les dispersait, la peur les rassemblait. Le matin, ils sentaient la faim et devenaient anarchistes ; mais, le soir, ils sentaient la fatigue et la peur, et ils aimaient les lois. Ainsi, puisque vous vous plaisez à défaire le tissu social afin de comprendre comment il est fait, n'oubliez pas que la relation militaire est le soutien de toutes les autres, et comme le canevas qui porte la tapisserie. '
« Bon, dit-il. Nous rangerons donc les besoins dans l'ordre suivant : le besoin d'être gardé ou de dormir en paix, puis le besoin de manger, puis le besoin de posséder, qui n'est que le besoin de manger en imagination avant de sentir la faim. «
« Je ne sais, lui répondis-je, si vous tirez de la peur toutes les vertus sociales qu'elle enferme. Le sommeil est père des veilleurs de nuit et des armées. Il est père des songes aussi ; de là une autre peur, la peur des morts el des fantômes, d'où les religions sont sorties. Le soldat écartait les fauves, et le prêtre écartait les revenants. Une caserne et un temple, tels furent les noyaux de la cité primitive. C'est beaucoup plus tard que la machine et l'usine achevèrent l'œuvre. »
« Et le besoin de procréer, où le mettrons-nous ? ^>
« Je le rangerais, lui dis-je, à côté de l'Exonomique, parmi les besoins antisociaux ; car tous deux arment l'homme contre l'homme. Mais le sommeil est un roi encore plus puissant. On loue le soleil, mais on craint la nuit. Voilà pourquoi la troupe des bergers et la clochette des troupeaux parlent si vivement à notre cœur, quand le jour s'en va. 0 nuit, reine des villes ! «
Il est assez ordinaire que l'on attribue, pour une bonne part, à l'hérédité les progrès de la civilisation. Les mots circulent par la
confiance, comme la monnaie. Il est clair que si un nourrisson a déjà en héritage le libre examen ou le respect de la dignité humaine, nous nous éloignons à grands pas de la superstition et de la barbarie. Mais une telle opinion n'est nullement vraisemblable. Il est permis de penser que les générations successives s'adaptent de mieux en mieux à un milieu physique déterminé ; c'est que les mêmes causes agissent ici avec continuité, par exemple le froid chez les Lapons et la chaleur chez les nègres. Mais l'adaptation au milieu social ne semble pas laisser de traces durables et bien déterminées. D'abord parce que les mœurs sont variables éminemment, et aussi parce que l'action du milieu social, et par suite les réactions de l'individu, change trop selon les situations. Au Soudan le soleil luit pour tout le monde ; mais dans notre société, la richesse, le loisir, la culture, la sécurité, sont répartis trop inégalement ; on peut concevoir que la douceur, la faiblesse, la paresse se développent ici pendant que la haine, la fureur, la brutalité se développent corrélativement à cent mètres de là. Mais cette vue enferme erxore trop de fiction. Nous voyons assez que les descendants des riches retombent souvent à la pauvreté, tandis que les pauvres s'élèvent jusqu'à la richesse, les qualités acquises jetant chacun dans la situation justement où il doit les perdre. Et enfin nous descendons de deux parents, de quatre grands parents, de huit ascendants, ce qui fait voir que chaque nouveau-né, par ce mélange, doit revenir le plus souvent à un type moyen. Ajoutons que toutes les aptitudes ne se trouvent pas développées. Bref en disant que chaque génération nouvelle vient au monde avec 1 ignorance et la barbarie, de même qu'elle vient au monde nue, on ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité.
Au nouveau monde, dans les régions forestières, et peut-être chez nous aussi, les paysans savent que lorsqu'une vache s'échappe pour faire son veau, le jeune animal reste sauvage comme un daim ou un chevreuil. Cette remarque, que j'ai trouvée dans Darwin, éclaire assez notre situation. On cite aussi des hommes abandonnés dans quelque île déserte, et qui oublient en quelques années toute leur humanité, à peu près comme ils perdent leurs vêtements. Prenons ces récits comme des mythes propres à nous faire saisir l'instabilité des mœurs.
Si l'on adopte cette idée provisoirement, et comme instrument d'exploration en quelque sorte, on discerne alors et on interprète comme il faut des faits bien connus. D'abord les déchéances, par misère, paresse ou ivrognerie. Et puis les paniques, par exemple dans
les théâtres, où ceux qui fuient agissent souvent comme des brutes, pendant que leurs semblables qui accourent de toutes parts agissent comme des héros. Les passions enfin et les guerres. Que dire alors du nouveau-né ? C'est pourquoi je ne comprends pas cette fiction de l'humanité qui prendrait de l'âge et gagnerait en raison et en sagesse de siècle en siècle. Je croirais plutôt que chaque homme vient au monde à peu près nu d'esprit et de cœur, comme il est de corps. L'institution fait tout ou presque tout. C'est par les sciences et les arts, fondés sur les monuments et les écrits, que le progrès se conserve. Défions-nous des mouvements de l'instinct.
Quand on creuse dans la terre, on découvre des couches bien différentes par la composition, la structure et l'âge ; la plus ancienne porte communément les autres ; mais souvent aussi elles sont bousculées, renversées, mélangées, triturées. Les sentiments humains sont ainsi par couches, l'un portant l'autre, mais non sans éruptions et bouleversements. Je distinguerais trois âges.
Il y a l'enfance, qui est l'âge de l'amour. Les relations y sont de parenté, sans distinction du moi et du toi, ni du mien ni du tien. Les tribus les plus primitives que l'on connaît vivent sur-des idées de ce genre-là, assez obscures pour nous ; les hommes sont groupés par familles, mais dans chaque famille il y a un peu de tout, hommes, animaux, pluie, vent ; et les uns disent qu'ils sont des perroquets, d'autres qu'ils sont des bisons, d'autres qu'ils sont nuages et pluie ; et très sérieusement, comme leurs cérémonies et leur magie le prouvent. Et ce n'est que la relation de parenté la plus étroite, celle des parents aux enfants, qui est ainsi généralisée ; l'enfant est d'abord sa mère, à parler exactement. Ces primitifs sentent vivement cela ; un fils est son père ; il n'y a point de morts ; les morts sont les vivants comme le fils est son père. Quand le fils est malade, on soigne aussi bien le père. Le moi ne se distingue point ; et c'est l'âge du communisme. Il est bon de remarquer, car on n'y pense point, que toute famille vit encore aujourd'hui en communisme. Et c'est l'âge de Dieu le père.
Il y a la jeunesse, qui est l'âge de la crainte et de la fureur, d'un
mot, Tâge de la guerre. Ce qui occupe ici principalement les esprits, c'est la relation de défense commune, soit contre les choses et les bêtes, soit contre les hommes. Et c'est l'âge de l'obéissance, de l'admiration, de l'ambition. Il y a alors des héros qui se reconnaissent à leur force, et aux acclamations, et qui déjà possèdent. Hercule est maître de sa massue, par la raison qu'aucun autre ne peut s'en servir ; ainsi pour toute arme et pour tout outil. Mais cette propriété est fondée seulement sur les services que l'on peut rendre ; chacun possède selon ce qu'il peut et sait faire. C'est l'âge du collectivisme ; et toute armée en guerre vit selon le collectivisme. Dieu est alors le Maître.
Il y a la maturité, qui est l'âge de la paix. La relation qui domine ici c'est l'échange, ou le commerce. Il y a accumulation de biens, dissimulation dans le marchandage, double ruse, ruse du vendeur et ruse de l'acheteur ; probité avec cela, car les contrats sont respectés ; c'est l'âge de la justice et de la propriété individuelle. L'égalité est dans le droit, en même temps que l'inégalité se montre dans les profits. La force est méprisée, parce qu'elle trouble les prix et les marchés ; la force entoure le juge, qui maintient les contrats. Chacun dit « moi » et compte en secret son argent. L'intelligence règne, et l'avocat gouverne. L'escompte veut un calendrier, et paie les astronomes. Le Positif a ses balances, et se moque des fétiches. Le militaire est gendarme ; la dot paie l'amoureux. Le paradis est mis en actions. Dieu est Juge. Il a ses avocats et ses huissiers à verge, qui sont curés et bedeaux.
Il y a deux espèces de moissonneurs. II y a celui qui moissonne sur les champs ; il travaille selon la nature de la chose, et non selon ses désirs, car la chose est sourde et sans cœur ; mais, en revanche, elle réagit toujours de la même manière aux mêmes circonstances, et l'avantage est à celui qui essuie le mieux ses yeux, et qui règle le moins ses actes sur ses passions. Toute sagesse et tout progrès sont venus de cette entreprise sur les choses ; là s'est forgée la vraie volonté et le vrai courage, devant l'adversaire imperturbable.
L'autre moisson se fait sur les hommes ; elle consiste à détourner
Les propos D'alain
pôiif Soi une partie de la moisson des autres. On voit quelquefois, à une table de café, deux hommes dont Tun est considérable, un peu endormi et très fermé, et l'autre souvent mal emplumé, mais fort éloquent. Il y à une pièce de cent sous dans là poche de l'un ; il s'agit de l'en faire sortir par des discours. Voilà en raccourci le métier de tous ceux qui vivent de plaire. Et c'est une tout autre espèce de moissonneurs, rusés, souples, riches de mille combinaisons, mais dépourvus de connaissances assurées. Car tout est possible alors ; et ce ne sont que miracles ; aussi tout est prière ; et le désir sert au lieu de gêner, car le désir donne du génie aux flatteurs.
Auguste Comte remarque avec profondeur que la première enfance vit entièrement dans un monde humain, régi seulement par les bonnes Volontés ; et il ajoute que la longue enfance des sociétés humaines est assujettie à cette même loi ; les hommes ne trouvent d'abord rien de plus utile que l'homme, ni de plus nuisible que l'homme. Ainsi l'éloquence fut la première physique ; et c'est alors qu'il était vrai de dire, au rebours de l'adage moderne, que prier c'est travailler. De cette éducation inévitable sont nées d'étranges idées sur les choses ; car on les traita d'abord par prières ou menaces, selon les lois instables du monde humain ; et il en est resté cette habitude d'ajouter des paroles magiques aux remèdes, et en bref toute la religion. La religion consiste à traiter les choses comme on traite naturellement les hommes.
Et encore aujourd'hui beaucoup d'hommes moissonnent sur les hommes seulement, et ainsi forment d'étranges habitudes d'esprit. Car l'action sur les choses instruit bien, mais l'action sur les hommes instruit mal ; les passions alors trouvent toujours leur chemin, et l'on fait la vérité en même temps que le succès. Si vous posez que les hommes sont menteurs et lâches, cela devient vrai, et cette expérience courtisane vous donne raison. Toute opinion sur quelqu'un le façonne et le sculpte un peu. Si je crois qu'un enfant est sot, il le sera. Aussi je hais cette science louche de ceux qui ont appris à connaître les hommes. Une vieille courtisane connaît les hommes, mais en cela elle ne connaît toujours qu'elle-même, car elle les connaît comme elle les â faits. C'est pourquoi traite toujours les hommes comme s'ils étaient tels que tu dois vouloir qu'ils soient. Ici, dans le sens plein du mot, chacun fait sa moisson.
Je vois trois classes chez nous, le bourgeois, l'ouvrier, le paysan. Et l'on pourrait peut-être les caractériser par leur police d'opinions, c'est-à-dire par leur manière de penser, liée elle-même, comme il est inévitable, à leur travail ordinaire.
Le bourgeois gagne sa vie à plaire. Il tire ses profits des hommes, non directement des choses. Un banquier qui place son papier est un bourgeois ; un marchand qui dispose habilement son étalage est un bourgeois ; un préfet qui apaise les conflits, qui négocie, qui rallie, est un bourgeois. Un professeur est un bourgeois, car il doit plaire à ses élèves et à leurs parents. L'mstituteur aussi ; mais il se trouve entre deux classes, peut-on dire, parce qu'il reçoit et manie les enfants du peuple. Ces nuances négligées, il me semble que la politesse est la première règle de l'esprit bourgeois ; ils n'aiment pas trop la contradiction ; ils discutent avec courtoisie ; ils aiment l'accord des opinions, et ils préfèrent les modérées, surtout par politesse.
Ce qui m'a toujours frappé dans les opinions des ouvriers, c'est qu'elles sont sans politesse, j'entends par là que lorsqu'ils vous interrogent et vous réfutent, ils ne se soucient point de vous plaire ; si vous êtes choqué, ils s'en moquent. C'est par là qu'ils effraient d'abord le bourgeois. Cela tient certainement à l'indépendance qu'ils ont par leur habileté manuelle. Celui qui sait faire des souliers n'a pas besoin de plaire à celui qui le paie. Mais il y a une autre raison, plus positive, qui vient de l'outil et de la chose. Car toute cette matière est sans politesse et sans caprice ; il faut l'observer et la vaincre, sans égards ni flatteries. C'est l'étude des choses et le maniement des choses qui a instruit l'humanité et qui a découronné les Dieux. La sagesse qui triomphe de plus en plus, c'est celle du forgeron, de l'ajusteur, du machiniste. Dans le travail bourgeois, il y a des miracles, car un bon discours retourne le client ; dans le travail ouvrier, il n'y a point de miracles. Maxime pour les bourgeois : " l'homme peut juste autant qu'il plaît. » Maxime pour l'ouvrier : <^ l'homme peut juste autant qu'il sait. » Le vrai savant est un grand ouvrier.
Le paysan a un autre caractère. D'un côté on peut dire qu'il manié
LES PROPOS D'ALÂÎN
les choses, ce qui lui donnerait du positif, et cette dignité ouvrière, qui agit au lieu de prier. Mais parmi les choses que manie le paysan, il y a les animaux domestiques, envers lesquels il y a une espèce d'éloquence, tantôt ingénieuse, tantôt brutale. En ce sens, un cocher serait autant paysan qu'ouvrier, mais bourgeois aussi en ce sens qu il vit de politesse. Surtout les choses au paysan, qui sont la terre, la pluie, le soleil, ont, pris ensemble, des espèces de caprices ; les saisons ne répondent pas au travail comme le fer ou le courant électrique. Les immenses phénomènes météorologiques sont irréguliers d'apparence. Aussi on prie pour avoir la pluie ; on ne prierait point pour avoir de l'acier bien recuit. Il est donc vraisemblable que le paysan inclinera toujours a la superstition et a la poésie religieuse, faute d'une expérience sans ambiguité. Aussi croira-t-il moins aisément à la justice que ne fait l'ouvrier. Il saura attendre. Patience, vertu paysanne. Espérance, vertu bourgeoise. Volonté, vertu ouvrière.
On dit communément que les maisons neuves font des taches désagréables à voir dans les perspectives naturelles. Pourtant tous ces hôtels à clochetons veulent être beaux ; et il n'est pas à croire que les architectes qui les ont dessinés n'aient pas le goût formé par l'étude des chefs-d'œuvre. En vérité, on en viendrait à dire que, pour l'architecture tout au moins, l'homme est condamné à manquer le beau dès qu'il le cherche.
Dans chaque pays, les maisons les plus simples et les plus pauvres sont aussi les plus belles. L'habitude n'explique pas bien cette impression ; car, pour le voyageur, chaque pays offre de nouvelles formes et de nouvelles couleurs de maisons, la tuile et la brique ici, le moellon et le chaume ailleurs. Au pied des montagnes on voit des chalets de bois couverts en tuiles ; dans la région intermédiaire, les toits sont couverts en bois ; plus haut, on retrouve les m.urs en pierre, et les toits faits de lourdes plaques de schiste couleur de plomb. Si vous descendez vers le soleil, vous verrez pousser, en même temps que le mûrier, l'amandier et l'olivier, de hautes m.aisons en pierre sèche,
avec des toits roses et plats. Partout, il est visible que les maisons font harmonie avec les choses.
Cela vient sans doute de ce que l'œil reconnaît la terre et les pierres dans la maison. Ces maisons entourées d'oliviers sont sèches et pierreuses comme ces montagnes, ces terrasses, ces chemins secs et durs. Les maisons de bois offrent le même aspect que les tas de bois dans les clairières. La brique n'est que l'argile rouge durcie au feu. De là des nuances innombrables qui sont toutes parentes, et vous présentent les choses par masses, de façon que l'unité en soit facilement saisie.
Il en est de même pour la forme. Dans chaque pays la pluie, le vent, le soleil ont fait pousser des maisons ramassées ou élancées, des toits plats ou des toits pointus, des terrasses ou des clochetons. Les toits pointus sont beaux en Normandie, et les toits plats dans les pays où il ne pleut guère. Dans les montagnes, on retrouve les toits plats, sous lesquels les maisons sont ramassées ; cela vient de ce que l'eau tombe en neige, et que la neige, en restant sur le toit, tient la maison au chaud.
Il faut dire aussi que l'ouvrier qui bâtit obéit aux matériaux qu'il a. Les premières sculptures sur bois vinrent sans doute des nœuds, que l'on respectait par nécessité. L'ouvrier ne débite pas en planches une belle poutre bien noueuse ; et, comme elle n'est pas bien dressée, il la tourne jusqu'à ce qu'elle prenne son équilibre ; de là une gaucherie éloquente, et un hommage à la nécessité. Mais notre prix de Rome se moque de cela ; il vous fera une terrasse à Rouen, un chalet suisse à Dieppe, et un palais mauresque sur les bords du Lérnan. Toute beauté est perdue si celui qui dessine n'a affaire qu'à l'encre et au papier. Michel-Ange concevait une statue d'après le bloc de marbre qu'il trouvait.
L'occasion est belle pour traiter de l'âme des foules, et faire làdessus des développements mystiques ; que le concert et la puissance de tous ces mouvements révèlent l'existence, au-dessus de ces individus, dont chacun est déjà une conscience et une volonté, d'une conscience commune et d'une volonté commune ; et je connais des
sociologues qui posent une conscience sociale, qui est aux citoyens ce qu est ma conscience à ma main ou à mon pied. Tout cela prouve que la sociologie n'est pas encore bien séparée de la littérature.
Quand nous sommes en présence d'un fait, la première explication qui nous vient à l'esprit, et celle qui suppose le moins d'attention, c'est celle-ci : tel être a voulu, c'est-à-dire s'est proposé une certaine fin, et a orienté des séries de moyens vers cette fin. Cet être, qui a voulu, c'est tantôt la chose même, comme un torrent qui a voulu rompre une digue, tantôt quelque Dieu invisible qui a fabriqué la chose ou la dirige, par exemple, Jupiter qui lance la foudre.
Ces explications ont cela de remarquable qu'elles n'expliquent rien du tout. Une chose est expliquée lorsque je peux la prévoir d'après ses conditions, disons mieux, la calculer d'après ses conditions. Ainsi lorsque, dans une addition, je me trompe de deux dizaines en trop en écrivant un des nombres dont j'ai à faire la somme, je prévois, avec une clarté parfaite, que cette erreur se retrouvera dans le résultat. De même, si je fais agir une roue qui a cent dents sur un pignon qui en a dix, je prévois, avec une clarté parfaite, que le pignon fera dix tours pendant que la roue en fera un. Et personne n'aura l'idée de dire que le pignon tourne plus vite que la roue parce qu'il est plus pressé.
Eh bien, lorsque l'on veut étudier utilement les animaux ou les foules, il ne faut point s'occuper de leurs intentions, mais les considérer, autant qu'on peut, comme des mécaniques, très compliquées sans doute, mais dans lesquelles un rouage pousse l'autre.
J'ai vu un jour un petit chien qu'on avait mis à moitié dans un baquet d'eau, malgré lui ; il s'enfuit en secouant son corps à moitié mouillé, et je le trouvai quelques instants après couché au soleil dans 1 entrée ; il avait mis à l'ombre la partie sèche de son corps, de sorte que la ligne d'ombre coïncidait exactement avec les derniers poils mouillés. Preuve d'une intelligence admirable, direz-vous ; ce chien a voulu exposer au soleil les parties mouillées de son corps. Non, je n explique point la chose ainsi ; il a couru parce qu'il avait froid ; il s est couché au soleil, parce qu'au soleil il n'avait plus froid ; mais les parties sèches de son corps ayant alors trop chaud, il s'est agité jusqu'au moment où il n'a plus senti ni le chaud ni le froid. Ainsi se secouent les peuples.
Les forces sociales sont trop puissantes encore. Je n'entends pas par là les cuirassiers, les lignes de fantassins, les gendarmes, les agents ; ce n'est là qu'une contrainte, et il est clair qu'on ne peut pas contraindre tout un peuple, en lui empruntant pour cela ses propres forces. Le chef est toujours matériellement plus faible que ses subordonnés. Non. Ce qui est redoutable, c'est le consentement, l'enthousiasme, l'adoration. Tout mouvement de religion semble être révolutionnaire par nature ; il l'est toujours dans le fond. On adore toujours ce qui est beau et bon ; on n'adore jamais ce qui est vil et méchant. Mais, par le plaisir d'adorer, on adore l'adoration ; voilà toute la malice.
Je lisais des récits de la Mecque, où l'on voit que les Mahoméians, après avoir fait un voyage pénible, sont enfin récompensés au delà de leurs plus folles espérances. Par quoi ? Par la grâce du ciel, entendez par le bonheur d'adorer en même temps qu'une foule d'autres, qui ont fait voyage aussi, avec la même espérance, et qui attendent la même récompense. Et tout cela est inexplicable si l'on considère la religion elle-même, qui n'est qu'un recueil de contes puérils et de maximes morales comme on en trouve chez tous les peuples. Seulement cela n'est qu'un prétexte pour une prodigieuse Effervescence. Chacun forme alors en même temps que les autres, porté, soulevé par les autres comme les autres par lui, chacun forme alors des pensées flamboyantes, belles, vraies. Alors s'exerce véritablement la Poésie, ce qui veut dire Création. Un beau concert, une belle déclamation nous font éprouver quelque chose de semblable. Et qui donc peut être sûr qu'il ne pleurera pas à quelque drame grossier, tout à fait dépourvu de vraisemblance ?
L'homme vit de Spectacles et de Cérémonies. La vie privée l'ennuie assez, et l'accable bientôt, par les soucis, par la prose, par la perspective d une mort sans ornement. Mais la Cérémonie divinise tout. La guerre est Cérémonie. Si on ne la prend pas ainsi, on n'y comprend plus rien. Ils courent vers la souiïrance et vers la mort ; il faut même lea retenir. Oui, mais ils y vont tous ensemble. L'union fait Preuve,
Chacun est croyant, et léger pour soi, intrépide, invulnérable. La guerre est Poésie. L*Epopée est une espèce de chanson de marche, souvent ennuyeuse parce qu'on la lit dans un fauteuil ; mais lorsque le son et le rythme figure le pas d'une grande foule et la Patrie en effervescence, on part bientôt pour la Mecque, et le voyage fait preuve. Toute guerre fait preuve, les morts témoignent. Les uns disent qu'Hélène n'était pas à Troie ; d'autres veulent prouver, par le compte des années, qu'elle n'était plus belle. Mais le guerrier qui veut la reprendre, et l'autre, qui veut la garder, savent qu'elle est dans la ville et qu'elle est plus belle que tout. Tant de cadavres autour des murs le prouvent bien.
Voici une scène réellement tragique, que Ton m*a contée. La grève des postiers a été déclarée ce jour-là. Parmi ceux qui télégraphient tout de même, le chef remarque bientôt un jeune employé, connu comme très laborieux et très raisonnable, et qui, par son visage, par ses gestes, manifeste la plus vive émotion. Le chef, qui est un brave homme et qui aime le travail bien fait, s'approche et lui dit : « Que vous arrive-t-il ? « L'autre répond : « Je sais que je suis un lâche et un traître ; voilà ce qui m'arrive. » — « Mais non, dit le chef, vous êtes un homme raisonnable. Vous comprenez bien que les révolutionnaires vous tendent un piège. Vous savez bien, vous voyez bien, que la plupart des employés sont à leur poste. Vous voyez clairement où est votre intérêt ; vous voyez aussi où est votre devoir ; faites-le courageusement et simplement. Soyez un homme. »
Le postier dit : « Oui je connais mon devoir. Oui je veux être un homme. Voilà justement ce que j'étais en train de me dire. Il y a des hommes en ce moment qui comptaient sur moi, qui comptaient sur mes promesses, qui luttent pour moi, pour nous tous. S'ils ont tort ou raison, je n'en sais plus rien ; mais je n'ai pas à délibérer là-dessus. Il n'y a plus de solidarité si chacun pense à soi. Et si les autres, là autour, oublient leur devoir, est-ce une raison pour que je l'oublie ? Non. Je gagnerai mon pain autrement, et il me semblera meilleur. » Il s'en alla. 11 est révoqué.
Vivement remué par ce récit, et tourmenté de mille scrupules, j'allai trouver l'illustre Cérébrof, qui professe la Morale à l'Ecole des Hautes-Etudes. J'arrivai comme il pliait ses notes, et invoquait, pour finir, la Solidarité comme règle suprême de nos actions. Je lui contai l'histoire, et lui dis : « Voilà un héros, qui s'immole à la SoUdarité. A-t-il tort ? A-t-il raison ? » Cérébrof se gratta l'oreille et assura ses lunettes sur son nez. « On peut se tromper, dit-il, sur la Solidarité. »
« Mais, lui dis-je, celui-là ne se trompe point. Les postiers sont tous soumis aux mêmes règlements. Ils ont tous les mêmes intérêts ; ils sont solidaires, c'est un fait. »
« Oui, dit Cérébrof. Seulement il ne faut pas jouer sur les mots. Il y a solidarité et solidarité. Les postiers sont solidaires aussi avec nous tous ; ils forment société avec nous tous. Lorsqu'ils se mettent en grève par esprit de Solidarité, ils manquent à une Solidarité plus haute. »
« Plus haute ? lui dis-je. En quel sens, plus haute ? »
— « Plus étendue, dit Cérébrof. »
« Il faut donc, lui dis-je, compter les individus. Mais s'il se dit solidaire de tous les salariés en France et hors de France, que lui répondrai-je ? »
« Il faut dire, répliqua Cérébrof, Solidarité conforme à la Raison. »
« Bien, lui dis-je. Cela me plaît mieux. Mais s'il y a plusieurs Solidarités, et s'il faut suivre la plus Raisonnable, ce n'est pas la Solidarité qu'il faut suivre, c'est la Raison qu'il faut suivre. »
« Et qui en doute ? » dit Cérébrof.
« Vos auditeurs, lui répondis-je. Car vous leur chantez que l'individu n'est pas seul juge de ses devoirs. Et vous venez de me dire, à moi, que la Solidarité pose un problème, mais ne peut le résoudre, et que chacun doit, en toute sincérité, le résoudre par sa seule Raison. Le précepte suprême serait alors : pense pour le mieux, et agis comme tu penses ; suis la Solidarité si elle te semble juste et raisonnable ; si non, repousse-la du pied. »
« Cette discussion, dit Cérébrof, est très intéressante. Mais vous m'excuserez, j'ai un train à prendre. » Il s'en alla.
LU
Il y a une idée juste et profonde, choquante aussi pour le lecteur, et que je trouve dans Proudhon, c'est qu'il ne faut point compter du tout l'adoucissement des mœurs, la force de la sympathie, la culture de la pitié, comme conduisant en un sens quelconque à la justice. Nous sommes plus doux à l'égard des animaux ; nous détestons la cruauté inutile ; mais enfin nous les engraissons, nous les croisons comme il faut ; nous les guérissons quand ils sont malades, mais toujours en vue de les exploiter froidement et méthodiquement. Cela revient à dire que nous n'apercevons entre eux et nous aucun rapport de justice. Et en même temps cela fait comprendre ce qu'on peut attendre de la pitié, de la sympathie, et même de l'amitié.
Ces sentiments ne m.anquent pas, je l'ai souvent observé. Mais ils n'agissent que selon les conditions de la nature ; la pensée et la volonté n'y peuvent rien. Un chien qui a la patte écrasée et qui hurle me trouble bien plus que la pensée que j'ai d'un homme mourant à cent lieues d'ici. Pareillement on peut remarquer que le spectacle de la douleur d'un autre homme, s'il est naturellement violent et éloquent dans l'expression, me trouble par une action directe, par la perception seule, par la présence seule, sans que je sache seulement de quoi il se plaint. Et chacun a pu éprouver au théâtre, en présence de malheurs imaginaires, et seulement par l'effet de signes présentés avec art, des mouvements de sensibilité tout à fait désordonnés. Mesurez par là la puissance qu'exerce un valet de chambre sur son maître, si, s'étant rendu nécessaire par ses services, il vient à montrer à toute minute un visage mécontent. Cette tristesse gagnera le maître ; et le maître, par un instinct, fera beaucoup pour la dissiper.
Les absents ont tort. C'est une loi des sentiments, autant qu'ils dépendent de la nature. Et voyez où cela conduit. Si le serviteur est hors de sa vue, le maître l'exploite alors tranquillement, sans seulement y penser. Il consolera de bon cœur, s'il le peut, sa vieille bonne qui a perdu son porte-monnaie, réparant ainsi un malheur dont il n'est pas cause, soit directement soit indirectement. Mais il s'opposera de toutes ses forces à quelque revendication ouvrière ; il agira de façon
à maintenir les salaires au taux le plus bas. Non seulement, ici il ne répare pas les maux dont il est cause, mais encore il les aggrave de toute sa volonté. Est-ce le même homme ? C'est le même. Est-il hypocrite ? Nullement. Il est naturel, il est sensible, il a bon cœur. Comptez là-dessus si vous l'osez. Autant vaudrait faire dépendre la Justice de la pluie et du beau temps.
LUI
« Comme on vit mal, dit l'un, avec ceux que l'on connaît trop. On gémit sur soi-même sans retenue, et l'on grossit par là de petites misères ; eux de même. On se plaint aisément de leurs actes, de leurs paroles, de leurs sentiments ; on laisse éclater les passions ; on se permet des colères pour de faibles motifs ; on est trop sûr de l'attention, de l'affection, et du pardon ; on s'est trop bien fait connaître pour se montrer en beau. Cette franchise de tous les instants n est pas véridique ; elle grossit tout ; de là une aigreur de ton et une vivacité de gestes qui étonnent dans les familles les plus unies. La politesse et les cérémonies sont plus utiles qu'on ne croit. >
« Comme on vit mal, dit l'autre, avec ceux qu'on ne connaît pas du tt)ut. Il y a des mineurs sous la terre, qui piochent pour un rentier. Il y a des confectionneuses en chambre qui s'épuisent pour les coquettes acheteuses d'un grand magasin. Il y a des malheureux, en ce moment, qui ajustent et collent des jouets par centaines, et à vil prix, pour le plaisir des enfants riches. Ni les enfants riches, ni les élégantes, m les rentiers ne pensent à tout cela ; or tous ont pitié d'un chien perdu, ou d'un cheval fourbu ; ils sont polis et bons avec leurs domestiques, et ne supportent pas de leur voir les yeux rouges ou l'air boudeur. On paie très bien un pourboire, et sans hypocrisie, parce qu on voit la joie du garçon de café, du commissionnaire, du cocher. Le même homme, qui paie très bien un porteur de malles, affirme que les cheminots peuvent vivre sans se priver avec ce que la Compagnie leur donne. Chacun, à toute minute, tue le mandarin ; et la société est une mer/eilleuse machine qui permet aux bonnes gens d'être cruels sans le savoir. »
« Comme on vit bien, dit un troisième, avec ceux qu'on ne connaît
pas trop. Chacun retient ses paroles et ses gestes, et par cela même ses colères. La bonne humeur est sur les visages, et bientôt dans les cœurs. Ce que l'on regretterait d'avoir dit, on ne pense même pas à le dire. On se montre à son avantage devant un homme qui ne vous connaît guère ; et cet effort nous rend souvent plus juste pour les autres, et pour nous-m.ême. On n'attend rien d'un inconnu, on est tout content du peu qu'il donne. J'ai observé que les étrangers sont aimables, parce qu'ils ne savent dire que des politesses, sans pointes ; de là vient que quelques-uns se plaisent en pays étranger ; ils n'ont point occasion d'y être méchants, et ils y sont plus contents d'eux-mêmes. En dehors même des conversations, quelle amitié, quelle société facile sur ce trottoir ! Un vieillard, un enfant, même un chien y circulent a l'aise ; au contraire, dans la rue, les cochers s'injurient ; chacun est pressé par des voyageurs qui ne se voient point ; le mécanisme n'est pas compliqué, mais il grince déjà. La paix sociale résultera de rapports directs, de mélanges d'intérêts, d'échanges directs, non par organisations, comme syndicats et corps constitués, qui sont mécanismes, mais au contraire par unités de voisinage, ni trop grandes ni trop petites. Le Fédéralisme par régions est le vrai. »
« Tout bon raisonnement offense » ; ainsi parle Stendhal. Parole un peu trop forte, et qui, elle-même, offense, donnant ainsi en quatre mots la règle et l'exemple. Comprendre cela, c'est comprendre la force catholique, que les prêtres rassemblent et conduisent, mais qui est dans les passions. Une passion cède à une passion plus forte ; cela est réglé ; rien n'est plus simple. Un homme menace ; si vous lui faites peur il ne menace plus ; il n'est pas moins ingénu quand il se soumet. Les tyrans ont la bonne manière, qui est de toujours forcer sans jamais raisonner. Ceux qui ont à maintenir une discipline, chefs d'atelier, maîtres d'école ou officiers, arrivent souvent à cette conclusion saisissante qu'une brute sévère est souvent plus aimée qu'un homme qui veut avoir raison. Selon le jeu naturel des passions, la foudre est adorée. Observez bien pourquoi on aime communément un pouvoir fort, vous comprendrez que les hommes sont toujours
religieux par leur nature animale. La Majesté n'est autre chose que la force lorsqu'elle ne s'abaisse jamais jusqu'à raisonner. L'homme subit aisément la force ; ce grand Univers l'a dressé. Ce qui plaît, au fond, dans la guerre, c'est le jeu de la force sans aucune hypocrisie ; le vamcu n'est jamais humilié. Et pourquoi ? Parce que la force de l'autre donne au vaincu justement les passions qui conviennent à son état, le découragement, le besoin de paix ; il ne traite pas avant d'en être là. Un soldat, qui n'est que soldat, rend très bien son épée, et estime le vainqueur.
La lutte d'esprit, au contraire, irrite ; car le bon raisonnement ne force pas ; il invite poliment l'adversaire à apaiser lui-même sa passion ; cela le jette dans une guerre contre lui-même, très pénible, et humiliante par la conscience des fautes. Un homme veut une place, et il se remue pour l'avoir ; il a besoin de croire que ses compétiteurs sont tous sans droits et sans talents ; essayez de lui dire qu'il ne les connaît point, qu'il ne les a pas vus à l'œuvre ; neuf fois sur dix vous avez raison. Mais quel visage il vous fait voir ! Vous l'invitez à tuer lui-même son cher désir, son beau désir. Ou bien raisonnez sur le luxe, avec un homme qui va se payer une auto. C'est l'inviter à une souffrance volontaire. Il vous hait ; il vous supprime ; il vous bannit de sa pensée. Mais si vous lui gagnez au jeu les vingt mille francs qu'il allait y mettre, vous n'êtes plus qu'une force aveugle ; dans le fond il adorera votre bonne chance. On félicite l'homme heureux ; on ne félicite pas l'homme qui a raison. Ou bien proposez à un prodigue de faire ses comptes avec lui ; rien n'offense plus vivement, peut-être. Au lieu que s'il veut vous emprunter de l'argent, et si vous refusez tout net, il n'y pense plus. Il y a un instinct décidé des puissants et des riches contre tout raisonnement qui veut être bon. Le naïf raisonneur c'est le Primaire ; et la haine du Primaire est bien catholique.
j'ai lu une bonne page du sculpteur Rodin, (car il sculpte aussi dans l'écriture), où il disait que les modèles, quand ils ont posé dans les Académies, prennent d'eux-mêmes une attitude tout à fait fausse, et que ce faux nous vient du théâtre, véritable école et conservatoire
LES PROPOS D'ALAIN de mensonge. Ces nobles vérités finiront par mettre en fuite, je l'espère bien, tous ces amateurs pourris qui régentent maintenant les beauxarts.
Je suivais ces idées tout en bêchant la terre dans un petit coin de jardin que j'ai au soleil ; car c'est le temps de faire respirer la terre. Ces pensées que je viens d'écrire, n'avaient mis qu'une raie d'ombre sur mon travail, comme un vol d'hirondelle. Je fis alors réflexion que je venais d'être heureux sans le savoir. D'où je formai enfin, au bout de la plate-bande, une bonne maxime pour mettre les pédants en colère : il y a deux choses qu'on ne peut ni désirer ni rechercher, c'est le bonheur, et c'est la vérité ; car, quand on ne les a point, on n'y peut penser ; et quand on les tient, on y pense si bien qu'on y est tout entier, et qu'on ne sait plus qu'on y pense. Là-dessus je me remis à pousser ma bêche.
C'est alors que s'éleva autour de moi, sous le soleil de midi, une merveilleuse harmonie humaine. C'était l'heure où les chevaux vont boire à la grande cuve de grès, dans laquelle un filet d'eau tombe jour et nuit. Il me vint des paroles et des rires ; le bruit aigu d'un mors ou d'une chaîne sur la pierre. Une fille était assise sur un cheval, et riait aux garçons. A travers les branches et la buée bleue, je vis toutes ces choses ensemble et à leur place, au tournant de la route. L'eau retombait ; le cheval s'ébrouait ; les langues allaient. Tous ces bruits s'élevaient com.me des oiseaux. Harmonie parfaite, de mouvements, de couleurs, de sons. Toutes ces paroles n'avaient pas plus de sens pour m.oi que des pépiements d'oiseaux. Mais quelle clarté au delà des paroles '.Sans doute l'amour poussait en cette fille comme en toutes choses, et sans pensée comme en toutes choses. Le vieil Univers sem^ait en elle, pour toute une vieillesse, pour l'automne, pour la charge de bois mort, un souvenir vivace, une chanson infatigable ; un déroulement d'années ; des enfants ; des siècles d'enfants. Toute cette joie, raison des raisons, renaissait autour de la fontame. Musicien, conserve cette minute-là, si tu peux. Mais bah ! Le musicien est dans quelque hôtel, à quelque soleil de vérandah. Il tourmente quelque pédale de piano. Il cherche quelque chœur de femmes à la fontaine, pour quelque Sigurd ou quelque Siegfried. 0 sacrée ferblanterie !
« Ne désespérez-vous pas, puisque l'Immoralité gouverné, et, bien mieux, est acclamée ? » Non, en vérité ; je ne crains même pas le désespoir. Si on désespérait, on n'en saurait rien. L'indignation est comme une torche qui éclaire la route.
Dans tout ensemble, l'élément est petit, écrasé, esclave. Ainsi le corps humain est fait de cellules prisonnières ; chacune défend sa place, et dévore pour n'être pas dévorée; ce n'est qu'un frisson de peur du haut en bas ; maladie de tous les instants, et lutte contre la mort, depuis la tête jusqu'aux pieds. Dans le fait, tout cela agit, prévoit, et pense ; tout cela mesure, explique, approuve et blâme. Quand vous ne paieriez qu'une seule fois un juste salaire par joie et liberté, ce sont les pauvres cellules du cerveau, du bras, de la main, qui le paieront ; ce sont ces pauvres cellules qui se réjouiront.
Chacun a éprouvé par soi-même plus d'une sédition, plus d'un mauvais désir, plus d'une joie digne tout au plus d'un pourceau ou d'un chien ; ces mêmes forces se retrouveront dans un éclair de vertu, dans un mouvement de vraie amitié. Ces petites choses, orientées, feront une grande chose. Et, en vérité, ce n'est point en domptant ces forcés animales que j'en ferai une force humaine ,* c'est plutôt en les délivrant. Le cœur est plus libre dans l'amour que dans la haine, et c est toujours le même cœur.
Tous ces hommes sont faibles et petits, autant qu'ils sont menacés par d'autres, et resserrés en eux-mêmes. Mais je ne les vois pas triomphants, ni seulement contents. Est-ce qu un ivrogne fait envie, lorsqu'il â tué tout à fait sa pensée d'homme ? Il y a toutes sortes d'ivresses, qui consistent toujours à, ne pas vouloir être homme, à fermer les yeux volontairement, à ne pas vouloir se regarder soi-même, à invoquer des témoignages autour de soi ; car toutes les fois que vous imitez la faiblesse du voisin, vous vous faites une espèce d'ami.
Ecoutez-les bien ? Est-ce qu'ils invoquent le fond d'eux-mêmes ? Est-ce qu'ils disent que, du fond de leur cœur ils aiment la guerre, la^ défense, le châtiment, le bourreau ? Non pas. Ils invoquent la nécessité. Ils disent qu'un homme ne peut jamais être un homme
Et, tout de suite après, je les vois s'accrocher à quelque débris d'idée, comme à une épave. « Cet homme était seul contre beaucoup : j'ai voté pour lui. » « Nous sauverons l'ordre ; nous ne voulons point d'une justice violente. » « Il y a d'autres problèmes ; il faut que la partie se soumette au tout. » Ils s'accrochent à tout ce qui flotte. Et je ne les vois pas bien fiers, s'ils n'ont qu'une mauvaise planche au lieu d'un vaisseau.
Enfin ils se jettent à de petits travaux, comme d'autres boivent pour oublier. Regardez bien ; vous les verrez, dans le détail des dépenses publiques, d'une probité obstinée. Ils useront leurs yeux sur de petits comptes. Comme le castor, dans sa cage, dès qu'il avait un peu de boue, il se mettait a construire. Ainsi je devine en tous ces hommes, qui voudraient ne plus penser, un prodigieux instinct de modeler une espèce de justice, chacun dans sa cage. Mais comment les délivrer ? Demandez à cet escrimeur comment il a délivré son bras. C'est en pensant bien ce que l'on fait mal que l'on arrive à le faire bien.
Stendhal, dans La Chartreuse de Parme, livre profond qu'il faut lire vingt fois, nous fait voir Fabrice, qui est un aristocrate en chemin pour être évêque, et qui fait mille folies. Ce serait donc un hypocrite, qui veut tromper les naïfs ? Non, point du tout. Fabrice a la foi du charbonnier. Il paie un maître de théologie pour apprendre à éviter l'hérésie. S'il a des mensonges, ou des amours coupables, il s'en accuse comme un petit enfant ; mais il ne se demande point si ce n est pas un péché de vouloir être évêque par des intrigues politiques et par des flatteries a un vieillard vaniteux. En tout cela, il est parfaitement sincère avec lui-même, enthousiaste, courageux, fidèle à ses amis, et charitable comme il faut. Cette prodigieuse peinture éclaire les siècles catholiques.
Pour faire un vrai aristocrate, il ne suffit pas de lui donner la force physique, l'art de la guerre, et toutes les sciences aussi profondément qu'on le voudra ; il lui faut tout cela, assurément ; mais le difficile, c'est de cultiver un esprit vif et curieux sans lui donner pourtant la plus petite lumière sur les principes. Voilà où triomphe l'éducation
jésuitique ; c'est une politesse de Tesprit, qui devient aussi naturelle que la grâce du corps. Hamlet est un mauvais prince, parce qu'il médite sur un crâne ; cela n'est point propre. Aussi n'est-il point poli : « Au couvent ! au couvent ! > Et quand il se rnoque des flatteries de Polonius ; on ne se moque point d'un flatteur, cela gâte le métier. Fabrice jugerait seulement que Polonius l'ennuie ; il ne le lui ferait point voir. Dieu, le ciel, l'enfer, la confession, cela est de cérémonie. << On ne va pas faire des objections aux règles du wbist. >
Le droit aussi est de cérémonie. Il y a des riches et des pauvres comme il y a des chênes et des peupliers. Allez-vous plaindre un peuplier parce qu'il n'est point chêne ? Cela n'empêche pas que l'on soit charitable, car la charité est de cérémonie aussi. On ne fait point un fauteuil avec du peuplier ; ainsi il faut traiter les hommes d'après ce qu'ils sont, pendre un manant et décapiter un duc, et encore par le bourreau, car tout cela est de cérémonie. Mais se demander si un manant a moms de droits qu'un duc, et pourquoi, cela est plébéien ; c'est plus qu'imprudent, c'est inconvenant. Voilà l'esprit d'un vrai colonel qui est né colonel ; il sera juste et bon comms il doit, toujours selon les différences, et colonel absolument ; voilà comment il faut croire en Dieu.
Cet esprit n'est pas mort. En lui, dirai-je comme l'apôtre, nous nous mouvons et nous sommes. On ne fera point fortune si l'on examine. On n'osera pas entrer chez de pauvres gens, pour voir les grottes remarquables où ils sont logés plus mal que des chiens, si l'on examine ; on n'osera pas rouler en auto à travers une banlieue charbonneuse, si l'on examme. Mais peu de gens examinent jusqu'au bout. Il y a toujours un point sensible, sur lequel on n'appuie pas. On admire cette hallucinée que l'on montre à l'hôpital, et qui, lorsqu'on lui a prouvé, dans son sommeil, qu'une des personnes présentes est absente, après son réveil ne semble plus la voir, et toutefois s'arrange pour ne jamais la heurter ni seulem.ent la frôler. Cet étrange état est pourtant humain. Il y a des pensées qu'on ne frôle seulement pas, si l'on a été élevé. Comprenez bien. On peut donner ses biens aux pauvres et se faire Chartreux pour l'amour de Dieu, sans déroger. Mais penser que les pauvres ont des droits absolument, cela est plébéien, soit qu'on donne ses biens, soit qu'on les garde. Il a bien fallu, dit Pascal, justifier la force. Cet homme était diabolique. Il faut un Dieu pour porter ces pensées-là ; et le pape l'a bien dit.
T. II 81 r,
Au sujet d'un de mes romans préférés, « Le Rouge et le Noir », on me dit souvent : « Comment pouvez-vous aimer ce Julien Sorel, qui est un hypocrite raffiné ? 'Oui, je l'aime. Et j'aimerai toujours celui qui cache ses opinions afin de gagner sa vie. Il n'y a pas tant de Républicains qui puissent se vanter d'avoir toujours pensé tout haut. Honorable, à mes yeux, celui qui, étant forcé de dire comme d'autres, ou tout au moins de se taire, sait, malgré cette espèce de captivité d'esprit, garder ses idées propres et un jugement libre ; je l'estime autant qu'un prisonnier qui, par force de caractère, et en s'exerçant dans sa prison, aurait après dix ans une belle santé et des muscles forts. Bref, selon mon opinion, la force de pensée se reconnaît à la pensée, et non pas aux discours sans prudence. Les esprits faibles, au contraire, ne pensent que ce qu'ils peuvent dire ; aussi ils ne sont pas hypocrites, non, pas du tout ; mais la contrainte extérieure les rend esclaves d'esprit ; et ils adorent enfin leur esclavage, qu'ils appellent liberté. Doux moment pour le tyran ; car c'est cela qu'il veut. Non, je n'en ai pas vu beaucoup, d'hypocrites. J'en ai vu trop peu. Ceux que j'ai connus subissant une contrainte extérieure, (et qui donc n'en subit pas), étalent bientôt semblables à ces prisonniers que la prison courbe. Et quelques-uns changeaient si bien leurs idées selon leur intérêt présent, qu'ils croyaient n'avoir jamais changé. Cette sincérité des esprits faibles fait souvent impression. Mais quoi ? Il n'y a rien de plus sincère ni rien de plus franc qu'un enfant qui a bien peur. Que de gens pour qui le Maître, j'entends celui qui donnera une place ou un avancement, est réellement un grand homme ! Courtlsanerle n'est pas hypocrisie. Le courtisan adore le trône, s'y mette qui pourra ; et le courtisan a des larmes aux yeux quand il loue, de vraies larmes. Ces vraies larmes me font rougir.
Julien Sorel, au contraire, est un captif indomptable. Son jugement bondit dans ses monologues. Un esprit moins fort, dans ce monde de fripons titrés, trouverait des noms honorables pour la friponnerie. Mais lui est debout au dedans de lui-même ; jamais son esprit n'adore. Au reste cela se traduit de temps en temps par des mouvements vifs ,* et c'est là le roman.
J'ai à dire là-dessus ceci, c'est que, tant qu'un homme peut être hypocrite, il garde la force essentielle, qui se montrera à la fin. Au lieu que nos héros de franchise, je les connais ; ils sont tout au dehors, le cœur sur la main ; ils acclament, ils louent, ils félicitent ; celui qui les paie ne perd pas son argent, il achète le fond de leur cœur. Observez bien autour de vous tous ceux qui ont plié sous la tyrannie d'opinion, tous ceux que la congrégation mène ou qui pensent le nez dans l'assielte. Où est leur triste esclavage? En ceci qu'ils sont sincères. Hélas.
Deux hommes s'échauffaient à parler des élections. Un troisième, qui les écoutait depuis un moment, leur dit : « Vous êtes bien jeunes, je ne vote même plus ; vous en viendrez là. >^ C'est une chose terrible de voir un homme mort. Mais un cadavre qui parle, cela glace les plus généreux. Les deux hommes s'enfuirent, chacun serrant contre sa poitrine la provision de vie qui lui restait.
Que de momies sur cette terre ! Le départ est beau. Appétit de voir, de savoir, d'agir. Exploration du vaste monde. Même les colères sont des joies. Ni ruse, ni petitesse, ni réflexion sur soi. Toute la vie se penche hors d'elle-même. On trace de grands chemins, que l'espérance éclaire comme un phare. 0 jeunesse magicienne ! Toute vie commence ainsi. « Béni soit celui qui vient sauver le monde, » on pourrait bien chanter cela autour de n'importe quel berceau. Toutes les mères chantent ce refrain-là. Toute mère est Vierge un moment ; tout enfant est Dieu un moment.
Le peuple des morts sait très bien cela. Le peuple des morts sait tout. Science apprise, science de musée, étiquettes et squelettes. Il s agit donc de tuer proprement ce petit dieu vivant. Viennent les rois mages, avec leurs trésors et leurs parfums. Adoration, éloges, promesses. Allons, petit, il faut travailler, si tu veux être tout à fait dieu. Travailler, c'est-à-dire ne plus voir les choses, et apprendre des mots. Tout ramasser en soi, comme dans une cassette ; conserver. Quoi ? Toute la poussière des morts, des siècles d'histoire, tout ce qui est réellement mort à jamais. Des Pharaons, des Athalies, des Nérons, des Charlemagnes, tous les grands tombeaux. '- Regarde, petit, regarde
derrière toi ; marche à reculons ; imite, répète, recommence. Quand tu sauras bien parler, tu verras comme tu penseras bien. ^>
Puis des Sciences. Non pas sa science à lui, mais une science fossile, des formules, des recettes. Hâte-toi ; tout ce qui a été dit, il faut que tu saches le dire. La couronne est au bout. Lui se retient, se resserre, se façonne mille bandelettes autour de son corps impatient. Le voilà mort, bon pour un métier dans le peuple des morts.
Quelques-uns survivent ; quelques-uns cassent les bandelettes, et bien mieux, veulent délivrer les autres. Grave sujet à délibérer, pour le peuple des morts. Car tout n'est pas perdu ; il y a d'autres liens ; il y a des bandelettes d'or, carrière, mariage, formalités, relations, politesse, habit d'académicien. Pour toutes les tailles, pour toutes les forces. Entraves, filets, nœuds coulants. La chasse aux vivants c'est le plus haut plaisir, chez le peuple des morts. « Il court bien ; la chasse sera longue » ; mais il sera pris à la fin, et haut placé parmi les morts. On l'enterrera en cérémonie. Le plus sage parmi les morts fera le discours solennel : « Moi aussi j'ai été vivant ; je sais ce que c'est ; et, croyez-moi, ce n'est pas grand chose de bon. Voir comme cela, et vouloir comme cela, et agir ensuite comme cela, ce n'est que folie, allez ; que fureur de jeunesse, je vous dis ; que fièvre ,* que maladie. Il faut bien y entrer à la fin, dans le peuple des morts. J'étais comme vous ; j'étais parti pour la Vérité et pour la Justice ; cela me fatigue d'y penser. Bientôt cela vous fatiguera d'y penser. Ne vous raidissez pas ainsi ; laissez-vous mourir. Vous verrez comme on est bien. »
Il arrive encore assez souvent qu'un Dreyfusard élève le ton et réveille des passions magnifiques. Je ne sais plus à propos de quoi l'un d'eux se leva, dans un cercle où j'étais ; et j'ai retenu quelque chose de son discours, parce que cela peut servir a expliquer un peu mieux ce mouvement d'opinion extraordinaire, qui mit si aisément en déroute les forces réactionnaires déjà triomphantes. '' « Pour le droit, dit-il, oui, pour le droit, mais il faut bien l'entendre. Je n'ai pas eu d'amour pour Dreyfus ; je n'ai pas souffert avec lui ;
LES PROPOS D'ALAIN je n'ai pas craint l'exil et la prison, ni pour moi, ni pour d'autres. L'affaire m'intéressait comme un problème. Je suis avocat, j'en parlais en avocat ; j'examinais les arguments et les probabilités, impartialement, sans y mettre de passion vive ; et je recevais paisiblement toutes les opinions. Seulement voilà que mes opinions furent contrariées, non point par des arguments, mais par une contrainte tantôt sourde tantôt déclarée. Il devint clair qu'on voulait m'empêcher d'en parler librement. Ce furent des coalitions dans les cercles, et des sourds volontaires ; quelquefois des interdictions ; plus souvent des menaces voilées, des conseils, une mise à l'index, un isolement ; des violences de langage qui d'abord me trouvèrent stupide, une rumeur qui courait, un fanatisme qui montait ; une foi, une orthodoxie, une persécution. Je suis paisible ; je suis prudent ; je suis patient. J'aime l'ordre et j'obéis aux lois. Mais j'aime la liberté de penser. Là-dessus, je suis intraitable ; la plus petite tyrannie d'opinion me touche au vif. Comment ? Je raisonne de mon mieux ; je suis prêt à écouter l'adversaire à m'éclairer de toutes les façons ; je veux peser en conscience le droit de l'individu et le droit de l'état ; je m'applique à ne pas prononcer d'avance et légèrement ; j'admets toutes les thèses et toutes les hypothèses ; je ne suppose chez l'adversaire ni méchanceté, ni hypocrisie, ni sottise ; tout homme qui m'écoute est mon juge ; je veux bien argumenter devant n'importe quel arbitre, même prévenu contre mes raisons. Et voilà que l'on prétend couvrir ma voix, voilà que l'on avoue le dessein de m'empêcher de parler en homme libre et penser en homme libre. J'en tremble encore de fureur. Ils ont donc cru, ils ont donc osé espérer que par timidité, par prudence, par peur des coups, je recevrais leurs dogmes et je réciterais leurs litanies ! Quand j'eus bien compris cela, je sus qu'on me tuerait ou que je vaincrais ; je me suis jeté dans l'armée des hommes libres, oui, avec n importe quels anarchistes, parce qu'il fallait, avant tout, écraser les persécuteurs, et délivrer l'esprit d'examen. Non pas tant pour le droit de Dreyfus que pour le droit de penser et de parler. » Ces discours sont comme les fumées d'un volcan ; on aurait tort de croire qu'ils est éteint.
Les propos D'alain
Poursuivre un évêque parce qu'il enseigne publiquement que nul ne doit obéissance, en conscience, à une loi qu'il estime injuste, ce n'est pas très raisonnable. Après tout, c'est là une opinion soutenable. C'est celle qui vient la première à l'esprit, lorsque l'on réfléchit sur le juste et l'injuste. C'est même, songez-y bien, une assez belle plante, que je n'arracherais point sans regret.
La force n'est point le droit. L'événement fait voir où est là force, mais non pas où est le droit. Supposons un audacieux tyran, comme cela s'est déjà vu, qui saurait grouper autour de lui, par la promesse d'un beau pillage, tout ce qu'il y a de faméliques, d'aventuriers, d'ambitieux sans scrupules. Supposons que les électeurs soient trompés, ou terrifiés, ou corrompus ; supposons des urnes à double fond, et le dépouillement fait à la pointe des baïonnettes. Il y aurait alors dans le pays une espèce de loi. Supposons qu'elle proscrive les Juifs, par exemple, ou qu'elle étrangle la presse, en soumettant toutes les nouvelles à la censure du préfet. Quand même un tel système réussirait pendant dix ans, pendant vingt ans, quand il serait, à la fin, accepté par le plus grand nombre, par l'effet de l'ignorance où on tiendrait les citoyens, ce régime n'aurait toujours pas le plus faible droit au respect d'un homm.e raisonnable. En fait, on serait forcé d'obéir ; mais la volonté résisterait ; elle refuserait de rendre à la force le culte intérieur qui n'est dû qu'au droit. Et si quelque stoïcien raidissait aussi son corps, et se laissait mettre en prison plutôt que de saluer l'injuste comme juste, ce serait un beau spectacle.
Telle est la racine de tous nos devoirs. Chacun de nous est tenu envers la partie raisonnable de lui-m.ême ; chacun de nous doit agir selon la vérité. Non pas selon la vérité du voisin, mais selon sa vérité à lui. Mais, direz-vous, il n'est pas juge du vrai et du faux. Mais si, justement, chacun est juge du vrai et du faux. Un homme qui ne pense pas, autant qu'il peut, avec sa raison à lui, n'est plus un homme, je préfère celui qui se fait tuer pour une erreur qu'il croit vérité, à celui qui méprise ou trahit la vérité qu'il a trouvée. Si cet évêque est sincère (et comment prouver qu'il ne l'cct pas), il vaut cent fois mieux qu'un
clérical qui se fait franc-maçon pour avancer. En bref, la vertu aveugle est plus précieuse au monde que la science sans vertu.
Mais il faut de l'ordre, et que l'on nous protège pourtant contre les fanatiques. Et c'est pourquoi il a bien fallu exiler Déroulède, après qu'il eut commencé à marcher sur l'Elysée. Du moins, attendons les actes, et laissons vivre les opinions. Car le régime Républicain veut être librement préféré. Si la liberté des opinions devait le détruire, nous n'aurions alors, sous le nom de République, qu'une Tyrannie déguisée ? Laissons donc parler, et comptons sur le bon sens.
Un Radical m'écrit : « Je suis aussi attaché que qui que ce soit à la liberté de parler et d'écrire ; mais il y a un cas, c'est peut-être le seul, où cette liberté est incompatible avec l'obéissance due aux lois ; tel est le cas d'Hervé et de ses amis dont vous parliez l'autre jour. Quand ils organisent en paroles la désertion devant l'ennemi, il ne faut point dire qu'ils parlent ; en réalité ils agissent déjà contre la loi. On peut même dire qu'un acte de désertion isolé et sans paroles irait moins contre la loi que tous ces discours sophistiques. On suppose naturellement qu'un déserteur a cédé à quelque passion voisine de la peur, ce qui le rendrait plutôt méprisable. Mais eux, ils donnent un air de raison et de courage au plus abominable des crimes. Donc il faudrait punir l'apologie de la désertion tout autant que la désertion elle-même. Et j'en reviens à ce que je disais, qu'il ne faut point discuter avec ces gens-là. »
La question est difficile. Parmi les discours, ceux d'Hervé et de ses amis me paraissent aussi rapprochés qu'il est possible de l'action. Mais c'est justement une raison pour ne point franchir étourdimcnt le pas. Je veux, mon cher Radical, vous conter une chose que j ai vue. Imaginez, dans un faubourg Parisien empesté de fumées, une petite salle assez pauvre et de vrais ouvriers discutant là-dedans ; mettez ici et là un étudiant, un professeur, un rêveur, vêtus à la bourgeoise, mais d'esprit assez libre. Dans cette petite salle, on disait en toute simplicité des paroles que vous n'auriez pas supportées, car om insultait la Patrie et l'Armée, et froidement, par doctrine ; ceux qui
disaient que la désobéissance était un devoir semblaient modérés. Je vous connais, vous auriez protesté violemment et vous seriez parti, comme faisaient les préfets autrefois quand le sermon devenait séditieux.
Vous seriez parti. Ce qui arriva dans les séances qui suivirent, pendant plus d'une année, vous aurait pourtant intéressé. Quelques tranquilles bourgeois qui étaient là prirent la parole à leur tour, et lancèrent, avec le même air raisonnable, des paroles qu'on n'attendait point, mais que l'on écouta tout de même, car on respirait, dans cette petite salle, la liberté toute pure. L'un expliquait pourquoi, selon lui, un soldat, hier ouvrier, devait pourtant faire feu contre les grévistes, s'il en recevait l'ordre. Un autre essaj^ait de démontrer qu'il faut toujours, dès qu'il y a une société, une discipline, une loi, une force armée. La discussion fut longue ; les mêmes choses furent dites vingt fois. Quelques anarchistes bouillants firent comme vous auriez fait ; ils s'en allèrent ouvrir à deux pas de là des discussions d'où les bourgeois étaient bannis. D'autres restèrent, écoutèrent, discutèrent. J'entends encore un homme de trente ans, à forte encolure et à la tête carrée, qui disait, après un an de discussion : '' j'ai été anarchiste ; je ne le suis plus ; tout nier, tout supprimer, c'est tout de même trop simple ; il faut travailler dans ce qui est, si l'on veut changer quelque chose. ■' Vous, mon cher Radical, vous l'auriez mis tout de suite en prison. Et je le connais ; c'est une tête de fer ; la prison l'aurait rendu fanatique, par un raisonnement assez juste, c'est que si vous frappez au heu de discuter, c'est que j'ai raison.
Il existe des Ligues pour la Paix. Elles se rappellent à moi de temps en temps par une foule de petits papiers qui disent toujours la même chose. Elles ont des présidents, des trésoriers, des secrétaires, des comités, des cours publics, des conférences, des banquets. Ces ligues existent pour elles ; leur activité ne va pas au delà ; elles grandissent, se nourrissent, et dorment. Dans les temps de crise, jamais vous ne voyez un député se lever et parler en leur nom. Les gouvernants préparent tranquillement et ouvertement la guerre ; les prophètes de
la politique nous la donnent comme inévitable ; on élabore présentement un plan de constructions navales pour la guerre, qui nous coûtera des centaines de millions. Que font les Ligues pour la Paix ? Elles expédient leurs journaux et encaissent des cotisations. Elles digèrent. Elles dorment. Que manque-t-il à ces bons gros poupons gorgés de lait, dont toute l'affaire est de se nourrir et de dormir ? Il leur manque la pensée.
Je crois a la puissance de l'Association dès qu'il s'agit de services mutuels bien définis, retraites pour la vieillesse, soins gratuits pour les malades, ou indemnité en cas d'incendie. Mais dès qu'il s'agit de réformer des idées, de dissoudre des préjugés, de faire apparaître la Vérité et la Justice, je crois que l'individu doit agir seul et écrire sans prendre conseil, après avoir médité en silence. Toute société tue la pensée. Et voici comment.
Ceux qui se mettent en société pour mieux penser ont un programme de pensée, c'est-à-dire des dogmes. Les orateurs qui y parlent savent d'avance qu'ils seront approuvés ; s'ils s'écartent un peu des dogmes, ils inquiètent, ils attristent leurs amis ; cela se sent, car les foules agissent puissamment, par douches chaudes et froides. Il est inévitable, alors, que l'orateur tombe dans le lieu commun. Résultat, ils disent la messe ; ils chantent des psaumes ; tous dorment.
J'étais allé entendre, un jour, un conférencier célèbre, qui parlait pour la Paix, et soutenait des conclusions que je crois justes par des arguments ridicules. Je protestai, et je ne fus pas compris. Mes amis me dirent avec douceur : « N'affaiblissons pas nos propres thèses ; restons unis dans l'intérêt de la Cause. » C'est ainsi qu'on en arrive à parler au lieu de penser. Le ligueur s'endort à la douce lumière de l'évidence ; il compte trop sur l'évidence ; l'approbation de ceux qui l'entourent lui fait croire qu'un Monde nouveau est né. La Ligue ne mord plus autour d'elle ; elle s'admire elle-même, et s'agite à l'intérieur d'elle-même. Elle nourrit ses rêves en regardant son nombril, comme le fakir Hindou.
Le R. P. Philéas dit au jeune vicomte Christian de Haute-Barbe : « Mon cher fîls, il faut que vous alliez à cette séance de l'Académie
Française. Ne dites pas non ; vous irez. J'entends ce que vous allez prétendre, que ces discours corrects, froids et hypocrites vous ennuient. Vous préférez les petites revues mauves, et les conférences de la Bonbonnière. Mais, s'il s'agissait de plaisir, croyez-vous que j'irais entendre leurs plates déclamations, et leurs traits qui s'annoncent de loin, comme des trains express ? >>
" Non, il ne s'agit point de prendre du plaisir ; il s'agit de remplir un devoir social. N'allez-vous pas bien à la messe ? N avez-vous pas bien compris que la Foi, la Noblesse et la Richesse forment, par la nature des choses, une espèce de Sainte Alliance ? Il faut donc que je vous dévoile les derniers secrets ? Du moins, vous êtes digne de les entendre. '>
« Faire reposer l'oisiveté et la puissance d'un petit nombre de riches sur une phalange de petits bourgeois résignés, et enfin sur une horde d'artisans misérables, c'est un problème de mécanique sociale qu'aucun Archim.ède n'aurait entrepris de résoudre. Heureusement, le problème s'est trouvé résolu bien avant notre naissance. Nous avons à conserver, non à construire. Il s'agit donc de voir d'où peut venir le danger. Il ne vient que des écrivains. La science et la réflexion sont utiles à l'ordre social, tant qu'elles se bornent à éclairer les gouvernants. Mais il peut arriver qu'un fils d'ouvrier, comme ce vaurien de Jean-Jacques, ait dérobé le feu des autels, et livre à la foule le secret des Dieux. C'est pourquoi il nous fallait des valets de science, et des valets de lettres, qui eussent assez de prestige pour détourner l'ambition des jeunes. ÎS^ous les avons. Tout ce qui sait penser et écrire voit dans ses rêves la somptueuse livrée à palmes vertes. Aussi les voyez-vous, à peine sortis des fumées de la première jeunesse, ajuster leur mathématique, leur physique, leur politique et leur esthétique à la prudence académicienne, que les niais appellent le bon goût. Ne soyons pas niais, j'y consens ; mais donnons la comédie aux mais. Allons applaudir l'emphase creuse, les généralités soufflées, les jeux de mots, les bcrquinades et l'histoire maquillée. Ces rites sont comme tous les rites ; les demi-savants comprennent qu'ils sont utiles. Mais essayez d y voir encore autre chose ; quand on va jusqu'aux racines de l'utile, on trouve au fond la plus noble conquête que les hom.mes supérieurs aient jamais faite, la Vérité enchaînée et tournant la meule. Allez, mon cher vicomte, vos privilèges valent bien une messe. >)
Monsieur Lesimple, ingénieur des mines, me dit : « Ces coups de grisou pourraient être annoncés d'avance. J'ai remarqué, et je ne suis pas le seul, que les catastrophes minières se produisent le plus souvent en même temps que d'autres faits, baisse barométrique, et tremblement notable de la terre. Quand cette coincidence serait incompréhensible, il serait sage d'y faire attention tout de même ; un paysan arrive à prévoir assez bien le temps qu'il fera sur de simples signes, sans apercevoir par quel mécanism.e ces signes sont liés à la pluie ou à la gelée. Mais la relation dont je vous parle n'est certainement pas fortuite ; un enfant le comprendrait. "
« Il n'est pas, lui dis-je, bien difficile de comprendre que les oscillations du sol, les glissements, les tassements, peuvent ouvrir de nouvelles fissures, par où de nouvelles provisions de grisou sont introduites dans la mine. »
« Je croirais même assez, dit monsieur Lesimple, que ces mouvements de terrain, par les pressions, par la chaleur due au frottement, peuvent bien activer la production même du grisou. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que tout mouvement anormal de l'écorce terrestre doit être considéré comme un avertissement ; c'est alors qu'il faut surveiller plus que jamais l'allure des lampes, le gnsoumètre et les ventilateurs. Du reste cette surveillance est assez bien faite pour qu'une lente invasion de grisou puisse être repoussée comme il faut. Mais si une baisse rapide du baromètre se produit par malheur à ce moment-là, notre prudence est mise en déroute. Voici pourquoi. »
« Laissez-moi, lui dis-je, deviner ce qui va se passer. Quand le baromètre baisse à l'orifice du puits, cela veut dire que l'air au-dessus de nos têtes pèse moins. Tout se passe donc comme s'il y avait, dans le puits de mine, un piston que l'on tirerait vers le haut. Il se produit alors inévitablement, dans le puits et dans les galeries, un appel d'air depuis le fond vers la surface, d'autant plus rapide que la baisse barométrique est plus soudaine et plus marquée. C'est alors que le grisou, qu'il vienne par de mauvaises fissures ôli qu'il soit en réservé dans des galeries abandonnées, arrive en tempête là où on ne l'attend point. «
« C'est tout à fait cela, dit Monsieur Lesimple. Et comme justement les mouvements de la terre et les pressions dans l'air sont observés avec beaucoup de précision sur tous les points de la terre, il devient assez facile de prévoir quelques heures à l'avance la rencontre des deux causes, et de suspendre le travail. C'est ce que je faisais dans la mine dont j'avais la direction. »
« Vous ne l'avez donc plus ? » lui dis-je.
« Non, Monsieur. On m'a mis à la porte ; et je n'ai jamais su pourquoi. »
Je revols une toute petite ville, au fond de la Bretagne ; des pavés pointus ; une hôtellerie à vitraux ; une halle en charpente, où l'on danse. On croit que le temps s'est arrêté, ou que quelque vieux siècle a tourné sur lui-même. Autour de la ville, des collines dures, couvertes de lande ; des vallons coupés de haies et de talus ; des sources courantes partout. C'était un dimanche. Les filles allaient en bande sur la route et chantaient. Dans les sentiers, a mi-côte, on voyait ici et là quelque garçon tout noir, avec une baguette dans la main, qui regardait les sources, les champs et la lande.
Je perçus ce contraste comme une chose d'importance. Pourquoi les femmes en société et l'homme seul ? Quoique cela répondît à un sentiment secret, je n en pus trouver de causes satisfaisantes. J'ai pourtant depuis rencontré des femmes en troupeau et des hommes seuls ,* et il y a plus d'une manière d'être seul. L'homme est donc plus inquiet ou plus triste ? Mais c'est trop supposer ; chacun fuit la tristesse. Ces Bretons étaient jeunes et avaient des yeux gais. Peut-être, par leur nature d'homme, étaient-ils plus portés à regarder et moins à parler.
L'homme me semble plus individu que la femme. La femme est un moment de l'espèce, très exactement, puisqu'elle porte les œufs. L enfant est une partie de la femme, qui se détache et survit ; il y a une durée sans fin en elle. L'homme est plus momentané ; certaines espèces chassent ou tuent le mâle. D'où peut-être on peut conclure que l'homme a moins de contentement avec lui-même et qu'il lui faut quelque contemplation ou quelque projet hors de lui. Je le vois poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne
s'amuse point à sentir ; penser est son lot. Ou bien ce n'est plus qu'un triste Argan dans son fauteuil.
Parlez -lui des choses, le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or. qu'est-ce que parler, le plus souvent ? C'est ressasser. C'est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. C'est une revue et une définition des gens. Ils me nomment, ils me séparent ; ils me font exister pour moi. Les choses ne me séparent point et ne me nomment point. Si étrange que cela paraisse, plus on est seul, moins on pense à soi, surtout si l'imagination est forte et fait le tour des objets. L'isolement en face des choses, c'est comme un voyage, en haut, en bas. Celui pour qui la pensée de soi est un peu lourde fuira cette espèce d'amitié qui lui parle de luimême. Il cherchera quelque conversation Pythagorique, sur les vastes choses, ou bien les choses mêmes assez grandes pour qu'il s'y oublie. Dans le fait on a toujours vu les gens qui ne se plaisent pas trop en euxmêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion, le jeu, l'invention, ce sont encore des monastères. Penser c'est s'oublier. Newton oubliait de déjeuner. S'en aller est plutôt un bonheur masculin ; qui parle se répète, et penser c'est toujours comme un voyage d'un petit moment. C'est la fuite du grand Tolstoï qui me faisait penser à toutes ces choses.
Une falaise calcaire, habillée de lilas, d'aubépines, de rosiers muscats, d'hysopes, de marjolaine. Des cavernes qui servent de granges et d'étables ; des maisons et une route suspendues au niveau des sources ; une église au sommet ; de rudes gens, et qui vivent longtemps ; de belles filles et de bonnes vieilles ; du bon sens, et une égalité patriarcale. C'est un paradis.
Je fus frappé, après quelque temps, de voir que les filles y étaient poltronnes. Non point les fillettes, mais les filles au-dessus de seize ans. Et de quoi avoir peur ? Il ne passe pas un visage inconnu en quatre ans, dans ce pays écarté ; l'on n'y voit ni vols ni crimes. Il s agit donc de loups-garous, de revenants, ou de quelque chose comme cela ? Non plus. Ils n'ont point tant d'imagination ; et, comme disait
une vieille femme chargée de bois : « Les vivants sont à çraindfe, non les morts. » Après cela, quelque fille essoufflée vous contera peut-être des histoires de fantômes ou d'ombres. Méfiez-vous. Elle ment. Elle a peur des hommes et voilà tout.
Elle ne le dira pas. Elle ne le dira jamais. Pourquoi 7 A cause des querelles que cela ferait. Sans compter qu'on regarde toujours un peu de travers une fille qui est guettée par les hommes. Une mère de famille jalouse ne serait pas longtemps avant de dire que si l'on n'était pas si coquette le jour on n'aurait point si grand peur la nuit. Il faut dire aussi que la nuit est bonne pour les amoureux qui s'accordent ; et j'ai observé là ce que j'avais observé ailleurs, c'est qu'une fille, si elle veut voir l'amoureux de son choix, doit avoir au moins des égards pour ceux qu'elle n'a pas choisis.
En somme elles ne disent rien ; elles n'avouent pas qu'elles ont peur. Et les gens sérieux disent : « Comment auraient-elles peur, habituées comme elles sont à se trouver le soir sur les chemins ? » Le fait est qu'il le faut bien, et dans ces nuits de campagne dont le citadin n'a même pas l'idée, lorsque, passant entre deux bosquets et sous des nuages, la route est aussi noire que le buisson. Offrez-leur une escorte, elles acceptent toujours ; souvent une ombre d'homme en embuscade donne à penser ; on fimit par tout devmer.
Ainsi après quinze ou seize ans de vie mgénue, les filles tombent dans un dur esclavage ; elles rusent contre des amoureux qu'elles n'aiment point, et qui sont plus forts qu'elles. Nul n'en dit rien. Cette guerre est muette ; les travaux, l'air vif, le mariage, les enfants, qui ont bientôt fané la fraîche jeunesse, apportent la paix. Mais quelle barbarie au fond des cœurs, et comme une femme doit rire amèrement, au dedans d'elle-même, quand elle nous entend discourir sur la liberté. Il est trop facilement admis que celui qui désire une femme a sur elle une espèce de droit. La femme se venge quand elle peut. Je crois que le suffrage accordé aux femmes est la seule déclaration de principe qui puisse quelque chose contre cette guerre nocturne et cette terreur muette.
On Ut souvent dans les journaux que des amoureux ont décidé de mourir ensemble plutôt que de supporter une séparation. Or, si Ton est capable de sacrifier froidement sa propre vie, et, bien plus, la vie de celle qu'on aime, que ne sacrifierait-oa pas ? C'est là une étrange folie. L'éducation, les autres affections, la tyrannie de l'opinion n'y peuvent pas beaucoup.
On se tromperait tout à fait, je crois, si l'on voulait voir dans les passions de l'amour l'effet d'un désir de chair très vif. Cela c'est un autre danger, ou, si vous voulez, une autre maladie, qui produit des effets tout autres. On se trouve alors bien plus l'esclave de ses propres besoins que l'esclave de telle autre personne. C'est par des désirs de ce genre, qui ne choisissent guère, et qui n'ont rien que d'animal en somme, que s'explique la prospérité des entreprises de prostitution en tous pays. Il semble même que ce genre de fièvre va par accès, et ne change guère les travaux, les projets, les affections d'un chef de famille. C'est pourquoi tous ces magasins discrets, où l'on loue des femmes comme instruments de plaisir, sont, dans le fait, tolérés. Bien loin de nourrir les passions de l'amour, tout au contraire cet étrange commerce contribue sans doute à dimmuer le prestige de l'amour, par l'avilissement, par rindifférence, par la stupidité où il jette la femme.
Et, par ces jeux d'opposition, on arrive à bien saisir ce qui fait la puissance de l'amour. Vouloir être aimé, c'est vouloir régner ; et l'on ne règne ni par la force, lù par l'argent, ni par le plaisir qu'on donne, car ce sont de petites gloires ; la vraie gloire est à persuader ; mais c'est encore trop peu dire ; on veut être adoré en esprit et comme esprit. C'est dire qu'une femme facile, sans réserve, sans pudeur d'esprit, qui veut plaire, qui s'applique à plaire, ne sera jamais aimée passionnément. Une femme qui se cache moralement, qui se garde, qui se réserve, qui a sa vie intérieure, qui rêve en dedans, qui veut en dedans, qui est à cent lieues, qui regarde sans voir, qui fait l automate, qu'on ne peut deviner, qui ne veut pas être devinée, qui reste à sa place, qui se suffit, c'est une femme de ce genre, et qui est sincé-
rement ainsi, c'est une telle femme qui est redoutable pour un cœur ambitieux.
Surtout dès que l'ambitieux a surpris quelque trouble, quelque signe vite réprimé, quelque lutte au dedans, dont il est peut-être la cause. Peut-être. C'est sur un peut-être que l'amour vit, je dis l'amourpassion ; la certitude le transforme en un bonheur parfait, sans orages, ou bien alors le tue. L'amoureux est un ambitieux ; il cherche des ennemis dignes de sa puissance, et de belles victoires ; ou même, sans chercher de victoires, il s'intéresse aux avantages qu'il prend sans les avoir cherchés. Mais s'il vient à en douter, il en veut de nouvelles marques ; il s'anime au jeu ; il guette un regard, un mouvement ; voilà comment les obstacles, la résistance, les séparations de chaque jour, exaspèrent l'amour jusqu'à la folie. Mais l'attrait physique n'y imiporte pas autant qu'on croirait, et la débauche y est plutôt contraire.
Les sermons sur le mariage sont à la mode. Si j'avais à en faire un, je le ferais sur l'amour et sur l'amitié. Tous sont d'accord pour dire que l'amour ne dure pas plus d'une lune. Il y a peut-être quelques exceptions, mais ce n'est pas la peine d'en parler. Dans presque tous les cas, si l'on veut qu'un mariage soit comme un asile pour les époux, il faut que l'amitié remplace peu à peu l'amour. ^
Or je vois là une difficulté qui n'est pas petite. L'amitié suppose la confiance et la franchise, deux sœurs. On aime son ami pour les qualités qu'on lui trouve, oui sans doute, mais aussi pour les défauts qu'il laisse voir. De là vient la puissance merveilleuse de l'amitié ; on peut s'y abandonner. On confie souvent à un ami des choses dont on n'oserait pas s'entretenir avec soi-même. Je sens que mon ami est moins sévère pour moi que moi, parce qu'il me connaît mieux que moi ; il est le témoin impartial de ce que j'ai appris de moi-même. La confession des catholiques est un effort pour instituer ces consolations d'amitié sans l'amitié. Une amitié pleine, voilà le vrai paradis. La conversation ne cesse jamais ; l'ennui ne vient jamais ; les tristesses mêmes sont des espèces de joies. Tel est le port, après les tempêtes de l'amour.
LES PROPOS D*ÂLAIN
La difficulté vient de ce que l'amour ne va pas sans flatteries et sans mensonges. D'abord on veut plaire ; on règle ses discours sur le sourire de l'autre, comme un orateur navigue selon les bravos et les sifflets. Bien plus, on veut aimer, on est heureux d'aimer ; il y a des choses qu'on ne veut point voir, et qu'on ne voit point. L'amour, comme disent les poètes, a les yeux bandés.
Mais, encore mieux, le désir produit une espèce de délire de tout le corps, qui fait que les plus petites choses nourrissent un plaisir infini ; d'où il vient que nous trouvons sincèrement tout beau, et que nous le disons avec des m.ots brillants et triomphants, comme le paon qui fait la roue. Toutes les lettres d'amour sont belles. Flatterie engendre joie, joie engendre flatterie ; cela est sans nn.
Si l'on veut arriver à l'amitié, il faudra pourtant bien passer de la poésie à la prose ; il faudra retirer quelque chose de ces éloges ; il faudra parler franchement et éclairer d'un jour cru le visage et l'âme. Cela n'ira point sans regrets et sans douleurs : « Autrefois, tu n'aurais pas dit cela. » Presque toujours l'orateur revient à ses anciens discours ; il est condamné à répéter son catéchisme. C'est comme les petits mots d'amour ; on peut en découvrir de nouveaux, mais il ne faut pas négliger les anciens ; ainsi s'allonge la liste des politesses. Echapper à cette tyrannie des rites, penser ce qu'on dit, dire ce qu'on pense, c est tout l'art du pilote dans le mariage. Voilà le cap des tempêtes, qu'il faut doubler.
Romain Rolland, dans son beau livre, fait entendre qu'un bon ménage est rare, et par des causes naturelles. En suivant les mêmes chemins, en considérant ses personnages, et surtout les personnages vivants qui se sont trouvés dans mon chemin, j'aperçois des traits distinctifs qui rendent souvent les deux sexes ennemis l'un de l'autre, sans qu'ils sachent toujours bien pourquoi. L'un est affectif, l'autre actif ; cela a été dit souvent et rarement expliqué.
Affectif n'est pas la même chose qu'affectueux. Ce qu'il faut entendre sous le mot, c'est une liaison plus étroite des pensées avec les sources de la vie. Cette liaison s'observe chez tous les malades, quel que soit
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le sexe ; mais elle est normalement plus étroite chez la femme, paï la
prédominance naturelle des fonctions de grossesse et d'allaitement, et de tout ce qui s'y rattache. D'où des changements d'humeur dont les causes sont naturelles, mais dont les effets donnent souvent l'apparence de la fantaisie, de l'incohérence, de l'obstination. Sans aucune hypocrisie ; car il faut une profonde sagesse, et fort rare dans le fait, pour expliquer un mouvement d'humeur par ses véritables causes, attendu que la vraie cause change aussi les motifs. Si une fatigue à peine sentie m'enlève le goût de la promenade, elle me fait trouver aussi des raisons de rester chez moi. On entend souvent sous le nom de pudeur une dissimulation des vraies causes ; je crois que c'est plutôt une ignorance des vraies causes, et comme une transposition naturelle et presque inévitable des choses du corps en langage d'âme. L'homme amoureux est comme stupide devant ces textes.
L'autre sexe est incompréhensible dans l'inaction. Il tourne dans une chambre comme une mouche dans une bouteille. Sa fonction propre c'est de chasser, de construire, d'inventer, d'essayer. Hors de ces chemins il s'ennuie, mais toujours sans s'en apercevoir. De là un mouvement perpétuel pour de petites occasions ; sa bonne volonté, en le dissimulant, l'aggrave. 11 lui faut un aliment politique ou industriel. Et il est commun que les femmes prennent aussi pour hypocrisie ce qui est un effet de nature. On peut voir des crises de ce genre analysées avec profondeur dans les ' Mémoires de deux jeunes mariés », ce Balzac, et surtout dans 1' " Anna Karénine >\ de Tolstoï.
Le remède à ces maux me paraît être dans la Vie Publique, qui agit de deux manières. D'abord les relations de famille et d'amis, qui établissent dans le ménage des relations de politesse, absolument nécessaires pour dissimuler tous ces caprices du sentiment qui n ont toujours que trop d'occasions de s'exprimer. Et puis la vie publique occupe l'homme, et le détourne de cette oisiveté de complaisance, dans laquelle il n'est jamais naturel, quelque bon vouloir qu'il y mette. C'est pourquoi il y a toujours à craindre pour un ménage trop isolé et qui se nourrit d'amour seulement. Ce sont des barques trop légères, trop mobiles au flot, sans lest. Et la sagesse par réflexion n'y peut pas grand'chose. C'est l'Institution qui sauve le Sentiment.
Voici une constatation qui a souvent attristé les sociologues, c'est que l'accroissement rapide de la population suppose un certain état de barbarie. Et cela se comprend très bien. L'homme barbare cède à l'instinct, tout simplement. Il ne pense pas aux souffrances de la femme, ni à l'avenir des enfants ; il ne voit pas si loin. Il ne voit pas même loin dans sa propre vie. Les lois incertaines, les guerres, les grandes épidémies, les migrations, tout borne ses projets. On ne peut être prévoyant à soi tout seul. Bref, quand l'homme mène une vie presque animale, on ne voit pas comment la natalité serait limitée autrement que par des conditions physiques et biologiques. Et ce sera une lapinière humaine ; de là les invasions de Barbares, sous une forme ou sous une autre, et peut-être sans fin.
Le demi-barbare fera des enfants par réflexion. Il s'aime en ses enfants plus qu'en lui-même ; et c'est pour eux qu'il fait l'avenir, non pour lui. Nous en avons tous connu de ces hommes robustes, un peu épais et incultes, qui prennent toute la peine pour eux. et préparent de la joie, du luxe, une vie ornée et facile pour leurs enfants. Mais il me semble que déjà la prévision doit les conduire à la prudence, s'ils ne sont très pauvres.
Quant à l'homme qui pense à sa perfection personnelle, à sa propre culture, à sa propre liberté, il n'aura guère d'enfants. Et peut-être est-ce très bien ainsi. Car, ayant trop exercé la partie intelligente d'eux-mêmes, et s'étant donné, si l'on peut dire, une hypertrophie du cerveau, peut-être risquent-ils de mettre au jour tantôt des monstres, et tantôt des crétins. Il s'établit alors une division du travail assez naturelle. Les uns font des découvertes ; les autres font des enfants qui comprendront les découvertes. Ainsi va le Progrès, la foule suivant les conquérants, et assurant les victoires.
Ces réfiexions doivent nous donner une juste idée de la perfection humaine. Il faut modérer parfois l'intelligence aussi, et ne pas rougir d'être un bon animal, avant toute chose. J'aime mieux une petite lueur de bon sens, portée par de bons muscles, qu'une grosse tête sur un petit corps. Sans les muscles, l'idée n'irait pas loin ; une pensée
chargée de matière, une pensée aux larges pieds, voilà ce qui mène le monde. Nos professeurs n'ont pas assez médité là-dessus ; car je VOIS qu'ils nous font une élite, et méprisent la masse. Double erreur. L'élite n'a pas besoin d'eux; mais c'est ce gros garçon joufflu, un peu endormi, un peu paysan, qui a besoin d'eux. Mais ils nous font des têtes sans corps, avec des ailes d'ange, comme dans les tableaux d'église. Des poings qui pensent, voilà ce qu'il nous faut aussi.
Je reviens à ce terrible « Poil de Carotte » de Jules Renard. Ce livre est sans indulgence, et il est bon de dire là-dessus que le mauvais côté des choses n'est pas difficile à apercevoir ; communément ce sont les passions qui se montrent et c'est l'amitié qui se cache. Et c'est d'autant plus inévitable que l'intimité est plus grande. Un homme qui ne comprend pas cela est nécessairement malheureux.
Dans la famille, et surtout si les cœurs sont tout à fait dévoués, personne ne se gêne, personne ne prend un masque. Ainsi une mère, aux yeux de son enfant, ne pensera jamais à lui prouver qu'elle est une bonne mère ; ou alors c'est que l'enfant est méchant jusqu'à la férocité. Un bon enfant doit donc s'attendre à être traité quelquefois sans façon ; c'est là proprement sa récompense. La politesse est pour les indifférents, et l'humeur, bonne ou mauvaise, est pour ceux que l'on aime bien.
Un des effets de l'amour partagé, c'est que la mauvaise humeur y est échangée naïvement. Le sage y verra des preuves de confiance et d'abandon. Les romanciers ont souvent noté que la première marque de l'infidélité de la femme, c'est un retour de politesse et d'attention à l'égard de son mari ; mais on a tort d'y voir un calcul. C'est que l'abandon n'y est plus. '^ Et s'il me plaît à moi d'être battue '\ ce mot de théâtre grossit jusqu'au ridicule une vérité du cœur. Battre, injurier, récriminer, c'est toujours le premier mouvement. Par cet excès de confiance, la famille peut périr, j'entends par là devenir un milieu détestable, où les voix prennent d'elles-mêmes l'accent de la plus vive colère. Et cela se com.prend bien ; dans cette intimité de tous les jours, la colère de l'un nourrit la colère de l'autre, et les moindres passions
sV multiplient. Il est donc trop facile de décrire toutes ces humeurs acres. Si seulement on les expliquait, le remède se trouverait à côté du mal.
Tout naïvement chacun dit d'un être grognon ou hargneux qu'il connaît bien : "• C'est son caractère. » Mais je ne crois pas trop aux caractères. Car, selon l'expérience, ce qui est régulièrement comprimé perd de son importance au point d'être négligeable. En présence du roi la mauvaise humeur d'un courtisan n'est pas dissimulée, elle est abolie par le vif désir de plaire ; un mouvement exclut l'autre. Si vous tendez amicalement la main, cela exclut le coup de poing ; il en est ainsi des sentiments, qui tirent toute leur vivacité des gestes commencés et retenus. Une femme qui a du monde, et qui interrompt sa colère pour recevoir une visite imprévue, cela ne me fait point dire : « Quelle hypocrisie ! « mais : « Quel remède parfait contre la colère ! »
L'ordre familial c'est comme l'ordre du droit ; il ne se fait point tout seul ; il se fait et se conserve par volonté. Celui qui a bien compris tout le danger du premier mouvement règle alors ses gestes, et conserve ainsi les sentiments auxquels il tient. C'est pourquoi le mariage doit être indissoluble au regard de la volonté. Par là on s'engage soimême à le conserver bon, en calmant les tempêtes. Telle est l'utiKté des serments.
On se tire quelquefois d'affaire, au sujet des danses impudiques et choses du même genre, en disant que tout ce qui est naturel est bon, et que les effets malsains de la nudité viennent d'une mauvaise morale ecclésiastique, qui a voulu comprimer et mutiler la nature. Je veux bien avouer qu'il y a une pudeur trouble, qui donne plus de prix au péché. Mais, quand on sera délivré des idées confuses, il restera encore un problème, que l'on peut poser en termes très clairs.
Il est hors de doute que le désir sexuel est le plus puissant peutêtre, très puissant certainement, contre la raison. C'est par là que Samson ou Hercule, dans tous les temps, perd la direction de luimême, et devient complice d'injustices. Peu de ministres sont capables de résister aux prières d'une belle femme. Et l'amour-passion est, comme on sait, une étrange folie qui explique la plupart des injustices,
et peut-être les explique toutes. Pourquoi tout ce luxe, sinon pour une femme longtemps désirée et poursuivie ? Le luxe est sans fin et sans mesure dès qu'il s'agit non plus d'en jouir, mais de l'ofïrir à une divinité de l'Opéra comme une espèce de sacrifice. De là des désordres dans la production des biens ; de là une humiliation de l'homme supérieur, humiliation pire que tous les désordres, car il renonce alors à lui-même, et exile ses plus nobles volontés. Par ce côté, la chasteté, j'entends la puissance de la raison sur les désirs, est liée étroitement à la justice.
Encore autrement, et peut-être plus étroitement. L'abus des plaisirs de la chair multiplie les désirs, et produit enfin, com.me l'ivresse, une sorte de paresse et de somnolence. Aux yeux du médecin le souteneur n'est autre chose qu'un homme qui abuse des plaisirs de l'amour, ce qui le jette dans une paresse invincible. Le mêm.e effet se remiarque chez ceux qui pensent trop au corps de la femme ; seulemicnt, s'ils sont magistrats, ministres ou législateurs, ils ne sont pas condamnés pour cela à vivre de ressources inavouables ; ils font tout de même leur métier ; ils délibèrent, ils discutent, ils signent ; mais sans courage ; ils touclient à tout et ne saisissent rien ; leur intelligence a encore de l'adresse, de la grâce, une vivacité par éclairs ; mais elle est sans force ; c'est un hébétement correct. Nous les choisissons bien. Mais, par les gens qu'ils voient, par les récréations qu'ils se donnent, par ce mélange d'art et de débauche qui prétend les éveiller, les affiner, les cultiver, ils deviennent gâteux à l'intérieur. De là tant de travaux stériles, tant de projets, tant de programmes, et cette sagesse sans ressort qui renvoie tout au lendemain. Les civilisations brillantes risquent de périr par la volupté. Que la musique, les danses, la peinture, la sculpture, la poésie embellissent la chose, cela n'atténue pas le mal ; le poison n'en est que plus doux à prendre.
C'est pourquoi nous ne devons pas nous fier l:rop ingénuement à la Nature. Tout est naturel. Si vous avez trop bu, il est naturel que vous marchiez de travers. Si vous vivez en chien, il est naturel que vous pensiez en chien. Comme on fait la Science, par volonté et discipline, ainsi il faut faire les bonnes mœurs, par volonté et discipline ; et montrer le péril aux jeunes, qui tirent de toutes leurs forces sur l'injusrtice avant d'en avoir déterré toutes les racines.
L'homme et la femme buvaient l'absinthe, et parlaient au garçon avec autorité, comm.e font les gens qui ont de l'or dans leurs poches. L'homm.e avait de terribles yeux verts, de fortes épaules, des pomgs assez blancs, mais qui semblaient durs comme des cailloux. La femme avait trop de plumes au chapeau, trop de bagues aux doigts, trop de crayon noir à ses yeux ridés. Evidemment ils avaient pour métier d'acheter et de vendre de jolies filles.
Et, tout en cherchant à deviner d'après leurs gestes, leurs nrcs et leurs chuchotements, ce qu'ils avaient fait et ce qu'ils feraient, ]e me disais : bien des choses ont changé dans le monde ; il h'y a plus chez nous d'esclaves ni de tyrans, ni de diligences, ili de maîtifcs de poste ; les maladies elles-mêmes ont changé ; nous n'avons plus la lèpre, et nous avons la syphilis ; quelque jour la syphilis elle-même sera vaincue. Nous avons démoli la Bastille et supprimé la torture ; la France se moque du pape ; M. Clemenceau est ministre ; les femmes réclament le droit de vote. Tout change, les mœurs, les lois et les dieux. Mais les marchands de femmes n'ont point changé.
Aujourd'hui comme au temps de Plaute, ils achètent et vendent des filles, des jeunes et des vieilles, de tous pays, et pour tous les goûts ; ils les conduisent d'une ville à l'autre, les parent et les exposent dans des magasins où chacun peut entrer. Et, comme cela est contraire aux lois, on a fait une loi spéciale pour eux. Pour eux point de grèves, point de morte-saison. Le régime peut changer et les mœurs aussi, et la religion aussi, ils ont toujours autant de belles femmes qu'il leur en faut, et des acheteurs pour toutes, des acheteurs riches, puissants, eslimés.
Pourtant, si vous interrogez les hommes, ils Vdus diront tous qu'ils mcpriseht les caresses tarifées, qu'un libre sentiment petit seul donner du prix à ces choses, et que la débauche, de même qufe les photographies galantes, n'attire que les collégiens ; mais il est sûr que la plupart, lorsqu'ils parlent ainsi, mentent. On dit souvent que les femmes rfeïves, si elles surprenaient une conversation entre hommes, au fumoir, changeraient d'opinion sur bien des choses. Mais elles peuvent s'ins-
truire tout aussi bien sans écouter aux portes. Qu'elles réfléchissent seulement à ceci, qu'il y a des marchands de femmes, et que leur commerce est le plus prospère de tous les commerces. Cela suppose non seulement des spectateurs indulgents, mais encore des acheteurs, et en grand nombre.
Le jeu d'échecs n'a point changé, les maisons publiques non plus, ce qui fait bien voir que le progrès ne mord pas sur tout. Nous faisons rouler des trains électriques et nous raffinons sur l'égoïsme et l'altruisme. Cependant il y a dans toutes les villes quelque rue des Remparts où l'on trouve une maison close, et, dans cette maison, un peuple barbare, aussi loin de nous que peuvent l'être les Polynésiens, je veux dire loin de nos discours et de nos traités de morale, plus près de nous sans doute que nous ne voulons le croire.
Là vivent des esclaves qui font un métier de bêtes. Là on vous sert, pour de l'argent, des femmes parées, comme ailleurs on vous servirait des côtelettes. Vous supposez, âmes naïves, que ces esclaves et ces marchands d'esclaves sont comme des prisonniers dans un souterrain, pensant toujours à la hberté, à l'amour, à la famille, à l'honneur, comme des damnés penseraient au paradis. Point du tout. Ils ont une espèce de vie humaine ; ils ont de bons moments, des rires, des larmes, des querelles, des réconciliations. Le maître gouverne par la force, et la maîtresse gouverne par la persuasion. Il y a chez eux des sages et des fous ; il y a des maximes raisonnables ; il y a des règles de l'honneur ; il y a des offenses ; il y a des insultes ; il y a des passions nobles et des passions viles. L'une est méprisée pour son avarice ; l'autre est connue pour envieuse et menteuse ; une autre a trop de cœur, et mourra d'amour après avoir versé de vraies larmes.
Mais, là comme ailleurs, les occupations quotidiennes endorment les passions ; le temps des loisirs se passe en bavardages ; la vie est réglée comme dans un couvent ; on craint le Prieur, mais au fond on l'aime un peu, et l'on célèbre sa fête en levant les verres, autour d'un gâteau à la crème. Alors on oublie à la fois et le métier, qui est l'ordre, et les passions, qui sont le désordre, et l'on s'étourdit de discours qui ressemblent à tous les discours.
Un étranger qui entendrait cela crierait sans doute à ces pauvres marchandes de plaisir : « Songez donc au métier que vous faites, à ces brutes qui vous louent et vous vendent comme des outils ou des victuailles ; jugez tout cela ; brisez tout cela ; ensuite vous lèverez vos verres. « L'étranger ferait rire. Un étranger est toujours un peu ridicule, parce qu'il invoque des raisons contre la coutume. Nous ririons d'un homme qui tomberait de la lune, et voudrait peser notre politesse, notre justice, nos discours officiels, nos vertus, nos plaisirs et nos peines dans les balances de la Raison.
Le blé lève ; c'est le temps des corbeaux. On les voit de loin qui tirent de côté sur la tige verte, afin d'arracher le grain ; et ils mangent le tout. Il faudrait quelque mitrailleuse pour les arroser de plomb ; et encore apprendraient-ils bien vite à la reconnaître et à s'en garder, comme ils ont appris, d'après ce qu'on raconte, à distinguer un fusil d'un bâton. Je me rappelais, après cela, des observations de chasseurs d'où il résulte que les corbeaux comptent bien jusqu'à trois, mais non au delà ; et voici comment on l'a su. Deux chasseurs vont les tirer dans une île de la Loire ; l'un s'en va et l'autre reste ; les corbeaux ne reviennent pas ; le second s'en va, les corbeaux reviennent. S'il y a trois chasseurs, les corbeaux ne reviennent que lorsqu'ils ont vu les trois chasseurs s'en aller. Mais, au delà de trois, les corbeaux ne savent plus bien. Et toutes ces histoires sont peut-être arrangées, car les chasseurs sont poètes.
J'en étais là lorsque les corbeaux me donnèrent une autre leçon. Comme le vent s'était mis à souffler et à faire tournoyer les feuilles, les corbeaux s'enlevèrent dans la tempête, et semblèrent jouer avec les vagues de l'air, non sans maladresse, car le corbeau n'est pas un très bon voilier ; mais par cela même il est intéressant à observer. J'en vis un qui fut presque jeté par terre par quelque vent descendant ; tous se laissaient porter et enlever par le vent, sans remuer les ailes, et c'était un beau modèle de ce vol plané sans moteur dont on parle maintenant. Or j'ai bien remarqué que le corbeau se tient alors face au vent, et les ailes inclinées d'avant en arrière et largement étalées ;
mais en même temps il tient la masse de son corps âlissi abaissée que possible, et les pattes pendantes, comme s'il était cloué par les ailes. Et on comprend bien pourquoi ; s'il voulait nager à la hauteur de ses ailes, il serait bientôt retourné et précipité, comme sont les feuilles, et comme sont nos aviateurs trop souvent. Cela me faisait voir, une fois de plus, que, dans l'oiseau mécanique, le moteur et l'aviateur sont trop en l'air, au niveau même des ailes, ce qui fait que l'appareil ne se redresse point en tombant ; tandis que le corbeau se tient tout entier autant qu'il peut au-dessous de ses ailes, comme s'il était dans la nacelle d'un parachute. Par ce moyen, dès que l'ensemble s'incline et comm.ence à tomber, le corps, qui résiste moms contre l'air, tom.be plus vite que les ailes et remet le tout en équilibre. Il faudrait donc aux aviateurs un corps mobile comme celui du corbeau, de façon qu'ils puissent laisser pendre aussi leurs pattes et tout leur poids dans les moments difficiles ; et je ne vois pas que cela soit im.possible à réaliser, l'aviateur pouvant par m.écanismie se mouvoir d'avant en arrière et de haut en bas par rapport à son appareil, ou bien mouvoir une masse placée au-dessous de lui et jouant le rôle de lest. Ce qui m'étonne. c'est qu'ils n'essaient rien dans ce genre. Mais ils en sont à vendre ; et le Com.merce l'em.porte sur l'Industrie.
Ce qui distingue les socialistes de ce temps, c'est qu'ils sont historiens. « Après une société, une autre société ; après une machine, une autre machine ; après une justice, une autre justice. '» Aussi se moquentils des radicaux, qui croient à une justice de tous les temps, qu'il faut planter et arroser où l'on se trouve. Or ces historiens supérieurs m'écrasent aisément par leur science, mais ils ne me feront point compter sur un progrès qui ferait un pas après l'autre, par la force propre d'une société dans son milieu ; je vois un progrès qui se fait et se défait d'instant en instant ; qui se fait par l'individu pensant et qui se défait pât le citoyen bêlant. La barbarie nous suit comme notre ombre.
En chacun de nous, d'abord. C'est une erreur de croire qiiè l'on sait quelque chose ; on apprend, oui ; et, tant que l'on apprend, ôti
voit clair ; mais dès que Ton se repose, dès que Ton s'endort, on est théologien ; et comme les songes reviennent avec le sommeil, ainsi, avec ce sommeil d'esprit reviennent l'injustice, la guerre, la tyrannie ; non pas demam, mais tout de suite ; cela tombe comme une nuit en nous et autour de nous. S'imiter soi-même ou imiter les autres, c'est tout un ; l'on retombe au sauvage aussi aisément que l'on se couche.
C'est une erreur de croire qu'un brillant jeune homme, qui a aimé les idées, est pour cela tiré de barbarie. S'il est seulement sous-préfet, il a des maîtres et des flatteurs ; esclave et tyran désormais, s'il ne lutte contre lui-même ; un m.inistre, encore mieux ; mieux, entendez pire.
Il n'est pas vrai qu'après des peintres médiocres il en naît de meilleurs ; le grand peintre achève un progrès en lui, par son génie ; il n est pas vrai qu'après lui on dessinera bien ; il n est pas vrai qu'après Corot et Daubigny on peindra mieux. Il n est pas vrai qu'après Beethoven on fera mieux que lui, ni qu'il ait fait mieux que Mozart.
Je ne vois que la science qui fasse un pas après l'autre ; ou, plus exactement, c'est l'industrie qui fait une machine après 1 autre ; mais, la vraie science c'est comme un art ; il faut que l'individu la fasse en lui, par ses forces propres, et la sauve en lui ; et il ne peut la laisser a d'autres en héritage ; que dis-je à d'autres ? Il ne peut en jouir lui-même comme d'un héritage ; sa pensée est toute dans les pousses du dernier printemps ; le tronc n'est qu'un support.
Nous pouvons faire la juslice, mais nous ne pouvons la garder comme un dieu de bois ; avant que les vers s'y soient mis, elle est morte. Il ne faut compter que les pousses de l'année. L'afîaire Drej'fus fut belle tant qu'on la fit, tant qu'on la tint à bout de bras ; dès qu'elle fut assise, elle était déjà couchée et cadavre. Le chef est tyran tout de suite ; le juge dort tout de suite ; le minis .re est réactionnaire tout de suite. D'un consentement aussitôt nous reculons. Le terrain est repris par les forces. Dès que la société tourne sans pensée, elle fabrique tout le mal possible. Les machines n'y lont rien ; nous serons injustes avec l'aéroplane, comme avec le bélier et la catapulle. Si les socialistes organisaient la cité, elle serait injuste aussitôt ; tout pourrirait sans le sel Radical, sans l'individu qui refus(î de bêler selon le ton et la mesure. L'individu qui pense, contre la société qui dort, voilà l'histoire éternelle ; et le printemps a toujours le même hiver à vaincre.
J'Imagine un petit nombre d'hommes, vivant en société dans une île. Je les vois travaillant, chacun selon ses aptitudes, et vivant tous du produit du travail de tous.
Le problème étant ainsi défini, on peut énoncer comme des espèces d'axiomes les propositions suivantes. Si l'un d'eux consomme sans produire, les autres auront naturellement moins de produits pour un même travail. Si l'un d'eux emploie son temps à des travaux inutiles, par exemple à fabriquer, en or et diamants, l'insigne de quelque Mérite insulaire, les autres auront moins à consommer, ou devront travailler davantage. En général, l'oisiveté et le luxe de quelques-uns rendront nécessairement le travail des autres plus pénible et moins rémunérateur.
Je tourne maintenant les yeux vers cette société où je vis, et je n'y retrouve plus mes axiomes. La m.onnaie, le crédit, les machines, l'armée, la police, les beaux-arts, tout cela m'empêche de voir la vraie richesse, et la pente qu'elle suit.
Aussi, quand je veux attaquer l'oisiveté et le luxe, le profond économiste m'explique, d'un air détaché, que, sans le luxe, beaucoup d'ouvriers seraient sans travail ; et que, si les oisifs s'avisaient de vouloir travailler, ils feraient baisser le prix du salaire, en apportant, pour une même demande, l'offre de leurs bras ,* qu'ainsi l'oisiveté et le luxe des uns enrichissent les autres.
L'injustice est fardée comme une vieille gueuse. Il faut la voir avant sa toilette.
Dans tous les romans d'apparence scientifique, je remarque toujours la même notion fausse des machines et de leur puissance. Wells,
dans sa « Guerre des Mondes >\ nous représente les Martiens comme n'étant plus que cerveau et mams, et agissant par machines, et toujours comme simples wattmen, soit d'un géant d'acier qui court et combat, soit d'une machine à voler, soit d'une machine-outil que l'on emploie à faire d'autres machines, comme si les machines nous dispensaient du travail musculaire. Or il est permis de faire des fictions, mais encore faut-il que quelque chose les annonce dans les faits. Or, dans les faits de l'industrie humaine, rien n'annonce l'homme dirigeant et les machmes travaillant. Notre industrie, au contraire, nous offre le spectacle d'un travail humain plus dur, plus précipité, plus épuisant que jamais ; et l'on voit bien pourquoi. Les machines ne se font pas seules ; le fer n'est pas à portée de la main, le charbon non plus, le pétrole non plus. 11 y a des machines plus puissantes qu'autrefois, oui ; mais les hommes travaillent aussi bien plus qu'autrefois. Comparez le forgeron de village à l'ouvrier d'usine.
J'avoue que l'homme a des esclaves d'acier prodigieusement puissants et dociles. Telle est cette locomotive, cette automobile, et surtout cette grande mouche bourdonnante qui l'enlève au-dessus des nuages. Mais il faut savoir qu'après soixante-dix heures de marche, un moteur d'aéroplane est usé ; oui usé, bon pour la ferraille. Or comptez le travail qui y est enfermé ; comptez bien, depuis le minerai de fer, et depuis le filon de houille ; comptez les puits, les treuils, les pompes, les wagonnets, les bennes ; comptez les hauts fourneaux et le marteaupilon ; comptez les puits à pétrole, le transport du pétrole, la distillation du pétrole ; essayez de vous représenter la foule des travailleurs qui ont poussé tous ensemble, jusqu'à réduire tant de puissance en un si petit volume. Et tout cela est perdu en soixante-dix heures. Ce grand oiseau qui passe les mers est porté par des milliers de bras. Je ne dis pas que ce n'est pas un noble jeu, et que ces ouvriers obscurs ne se sentent pas plus hommes quand ils acclament l'oiseau humain ; mais ils se sentent alors autant muscle qu'esprit, autant obstinés qu'ingénieux. Rien ne fait prévoir une machine qui remplacera le muscle ; et les merveilles mécaniques ne sont jusqu'ici que du travail musculaire accumulé. L'homme vole avec des bras d'hommes.
Le menuisier de campagne a une petite maison entourée d'un jardin. Là courent ses trois petits ; là sa femme va et vient, du puits à la cuisine, lavant le linge, donnant l'herbe aux lapins, préparant la soupe. Lui travaille en chantant, dans son atelier rempli de la bonne odeur des copeaux. S'il va travailler chez les autres, alors il s'en va d'un pas tranquille, humant l'air et observant la course des nuages ; et il ne rencontre pas de paysan sans parler un peu avec lui du soleil, du vent et de la pluie, de la prochaine moisson, ou des travaux à faire. Le dimanche il ne s'attarde pas au cabaret ; il soigne ses abeilles et cultive son jardin. Voilà un homme qui ne voit jamais un beau tableau, qui n'entend jamais de bonne musique m de conférences ; il ignore le téléphone et la lumière électrique ; il ne connaît d'autres machines que ses mains, ses outils et son tour. Pourtant il sait bien des choses, et s'instruit tous les jours, non par lecture ou ouï-dire, mais par vue directe ; non pour en parler, mais pour y penser. Voilà une vie d'homme à laquelle il ne manque pas grand'chose.
L'ouvrier d'usine se lève avant le jour, dans une chambre mal éclairée, mal aérée. Lui et sa femme avalent précipitamment un café assaisonné d'alcool, nettoient et habillent à la hâte les gosses qu'ils laisseront à la primaire et à la maternelle en passant. La femme emporte le petit qu'elle allaite jusqu'à l'usine, où est installée une étable pour enfants, qu'on appelle crèche.
L'homme et la femme travaillent dix heures chacun, dans un air chargé de poussière et de fumée, toujours courant, entraînés par les puissantes machines qui soufflent. Le soir venu, ils prendront à peine le temps de moucher les mioches et se jetteront sur le lit éreintés. Leur dimanche se passe dans une banlieue râpée, qui sent le pétrole et la poudrette. Après vingt ans de ce travail forcené, ils ne seront pas plus riches que le joyeux m»enuisier de campagne, ni en santé, ni en savoir, ni en argent ; tout au contraire. Voilà deux types d'existence qui peuvent servir à se représenter la cité idéale. Et, entre les deux, je n'hésite pas. La société parfaite ne m'apparaît pas comme une grande usine.
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L'industrie n'est pas une fin par elle-même ; elle n'est que moyen et déiense, soit contre la nature, soit contre le brigandage humain. Or, je VOIS que rmdustne est prise comme une hn, de la même manière que la richesse devient une fin pour l'avare. Je sais bien que l'avare, qui semble malheureux, est heureux pour lui-même et à sa manière ; mais il est tyran pour les jeunes. Il fait vieillir tout autour de lui ; sa mort délivre les autres.
La société civilisée va sans doute à une autre folie du même genre ; mais, comme la société ne meurt point, elle finira par peser terriblement sur tout le monde. Et, par la manie d'inventer et de construire, nous arriverons à une espèce de richesse misérable. Tous travailleront, et tous seront pauvres. Aussi pour la défense ; nous serons tous formidables, et tous accablés par des dangers nouveaux, et menacés par nos propres canons. On sent plus vivem.ent ces vérités d'avenir lorsque l'on se repose dans quelque village perdu où les chemins de fer n'arrivent point. Il y a ici un certain équilibre entre les travaux et les fruits. La terre est nettoyée, saine, fertile, hospitalière, et belle aussi. Quand on lit dans les journaux, et encore un jour après l'événement, ces catastrophes grandes et petites, on éprouve une sécurité admirable, et l'on dirait comme le poète : ^ Heureux laboureurs, trop heureux en vérité s'ils connaissaient leur bonheur. >^
De temps en temps on voit un gendarme ; ou bien on entend ronfler l'automobile du médecin ; ou bien, quand le vent est à la pluie, on entend siffler un petit chemin de fer, tout au fond de la vallée. Hier, au milieu des champs, une batteuse à vapeur troublait cette paix campagnarde. Ce sont des choses de ville, et des bruits de ville. On voudrait dire que cela rompt l'harmonie des travaux rustiques, des plateaux à la terre lourde, de la vallée cultivée comme un jardin, des bois à mi-côte, et des petites maisons bien tassées au niveau des sources. Mais ce n'est qu'une demi-vénté. Sans les gendarmes, il y aurait des passions et des crimes ; car il y a des hsines, des calomnies, de m.auvaises commères, et des homrnes qui guettent les filles. Sans le médecin, il y aurait des monceaux d'ordures, et d'horribles maladies.
Sans les échanges et les transports, sans les machines qui viennent de la ville, il y aurait, dans cette riante vallée, quelques champs maigres, et des fourrés mextricables ; sur le plateau, une forêt avec des loups ; des famines, des sorciers, des paniques, des guerres de village à village ; des nuits effrayantes ; des bandits partout, dont les plus audacieux seraient barons, comtes et rois. Une autre misère, une autre injustice. C'est la ville qui assainit la campagne. Il faut des usines, des cuirassés, et la corruption des villes, et le journal à un sou, pour que le paysan assis à sa porte nous fasse envie. Il suffit sans doute d'une bonne soupe et d'un cœur tranquille ; mais c'est plus compliqué sans doute qu'on ne croirait de conquérir ces biens si simples, et de les garder.
Quand j'étais enfant, on me faisait une peinture effrayante de l'ancien régime. Ce qui m'avait frappé, c'est que les serfs devaient, entre autres choses, battre l'eau des étangs pour faire taire les grenouilles pendant que les seigneurs dormaient. Quoi, tant de peine pour le plus grand nombre, et si peu de plaisir pour quelques-uns ! J'aurais voulu être seigneur, et vivre dans ce temps-là, pour dire aux pauvres serfs : « Allez vous coucher ; en pensant que vous dormez bien, je trouverai agréable le chant des grenouilles. « Si j'étais maintenant au nombre des riches, et si je vivais sans produire dans quelque somptueux hôtel, je me consolerais sans doute en pensant aux progrès accomplis depuis ce temps-là ; et il me suffirait que les serfs ne battent plus l'eau des étangs. Pourtant, si je regardais mieux, que de peines inutiles je pourrais compter autour de moi, pour mon service, et dont je ne tirerais pas même un tout petit plaisir !
Si j'étais riche, je voudrais sans doute avoir le téléphone chez moi, et quelques jours après j'aurais le plaisir d'entendre une sonnerie criarde, et d'entrer en conversation avec quelqu'un qui me demanderait, en nasillant, de lui faire apporter un tonneau de bière ou deux livres de veau. Il n'y aurait rien de changé dans le monde, à ce que je croirais, que cette sonnerie, ces cornets noirs, et ces fils verts accrochés au mur. Mais regardez mieux. Du minerai de cuivre aurait été extrait et transporté ; le cuivre aurait coulé dans des creusets ; des
fils auraient été étirés, recuits, transportés encore, enroulés, déroulés en lair ou sous la terre ; des murs auraient été percés ; un peu de zinc aurait été ramené à l'état de minerai dans la pile ; une téléphoniste aurait eu à compter avec un abonné de plus. Tout cela pour que je pusse maudire les importuns et les étourdis, et enfin décrocher mes récepteurs afin d'avoir la paix. 11 est vrai qu'en revanche ma bonne saurait très bien téléphoner pour avoir trois croissants ou une douzaine d'oranges. Tel serait le résultat de ces efïorts ingénieusement combinés et de cette attention toujours en éveil. Je consommerais un bon nombre d'heures de travail, et à peu près sans profit pour moi.
C'est ainsi que la coutum.e et l'imitation créent de faux besoins, dont la satisfaction ne procure même pas toujours de vrais plaisirs. On dira que c'est ainsi ; et que pour y changer la moindre chose il faudrait changer trop de choses, car tout se tient. C'est justement ainsi que raisonnait le seigneur, au temps des rois. Rien n'est changé, je le vois bien. Et les serfs battent toujours l'eau des étangs afin de faire taire les grenouilles.
On est effrayé lorsque l'on réfléchit à ce que nou^ dépensons en chemins de fer de montagne et en hôtels à touristes, c'&st-à-dire seulement pour le plaisir. Chaque jour un poids énorme de gens et de bagages est élevé et redescendu ; et pour quel prix démesuré ! Je ne compte pas l'argent qu ils donnent pour cela ; car ce que l'un donne, l'autre le reçoit, et c'est ce qui fait croire que toutes ces dépenses de luxe sont profitables, tout compte fait. Je compte la force perdue, je dis la force humaine perdue, seule vraie richesse sans doute.
Comptez tous les travaux qui sont nécessaires pour que ce torrenl élève ce joli wagon de bois verni. Il faut barrer le torrent dans les hauts, le filtrer et le clarifier autant qu'on peut dans de grands bassins maçonnés, et puis le jeter dans d'énormes tuyaux de tôle qui amènent ce courant d'eau sur des turbines ; or les turbines, réglées par écluses et vannes, font tourner des dynamos ; les turbines s'usent vite par l'effort qu'elles supportent sur leurs palettes obliques ; on m'a dit que les petits cailloux que l'eau entraîne percent la tôle et la rendent
bientôt pareille à un crible ; mais que dire des dynamos ? Ce sont des merveilles de montage, qui enferment des milliers de journées, et qui, par une tension trop forte et un débit mal modéré, sont soudain ramenées à la ferraille. Après cela le courant circule sur des fils de cuivre de poteau en poteau, au milieu des sapins, par dessus les rocs et les abîmes. La voie ferrée perce la montagne, s'accroche a des murs de rocher, passe sur des ponts à vertige ; le voyageur admire des travaux cyclopéens. Il méprise les lacets de la vieille route, les tout petits villages, et les sentiers dans les bruyères ; ce sont des jouets.
Souvent, a la descente, lorsque l'ombre grimpe à son tour, on voit au tournant du sentier, près d'un tout petit champ, un homme chargé de pommes de terre ou de fourrage ; ce sont des pays où il faut porter la récolte à dos d'homme, et où l'on remonte la terre dans des paniers à chaque retour des saisons. Ce contraste entre le travail utile et le travail inutile est si frappant qu'il fait rire les sots. « Comment, en notre siècle, en sont-ils encore à porter sur leur dos, pendant une heure de descente, la nourriture de leur vache ? » Le fait est qu'il est miraculeux que ces hommes et ces femmes ne soient pas tous hôteliers ou hôtelières, chambrières ou porteurs de malles, mécaniciens ou marchandes de cartes postales, et que tous ne s'enrichissent pas à traîner les touristes, au heu de produire le pain, le fromage et la viande. Mais réfléchissons ; il est pourtant évident qu'en leur portant notre argent, nous ne leur portons aucune vraie richesse, et, bien mieux, que nous jetons des richesses au gouffre. Tous ces comptes efïrayants se feront ; ils se font dé]à. Et remarquez, don Juan, que Monsieur Dimanche ne rit plus.
Nous souffrirons tous, plus ou moins, de cette grève de mineurs Mais aussi nous participons tous à l'injustice qu'ils repoussent. Au premier moment, le débat paraît être entre l'actionnaire et le mineur. Or si l'on se représente l'actionnaire passant son hiver à Nice, son été en Norvège, l'automne à des chasses, le printemps à des fêtes mondaines, pendant que le mineur, à quelques centaines de mètres sous la terre, et quelquefois même scms la mer, produit péniblement
tous ces plaisirs de l'actionnaire, quand on pense à cela, quand on veut bien y penser, on sent un mouvement de révolte ; la justice parle un langage très clair. Mais il n'est pas inutile non plus que chacun réfléchisse à ses propres actions, à sa complaisance, à sa complicité de tous les jours.
Car nous sommes tous prodigues. Nous ne respectons pas les produits du travail ; nous oublions le travail. Un enseignement superficiel trompe ici tout le monde. On nous fait admirer le machinism.e, les communications, le mouvement prodigieux des hommes et des choses consommables d'une ville a l'autre, d'un pays à l'autre ; on ne fait point voir une conséquence inévitable de cette activité des échanges, c'est la multiplication du travail humain. Le dépeuplement des campagnes signifie que le travail devient de jour en jour plus pénible, plus pressant, moins libre qu'autrefois.
L'enfant connaît l'histoire d'un morceau de pain ; il y retrouve le travail du paysan ; il connaît l'histoire d'un morceau de charbon ; il y retrouve le coup de pic du mineur. Mais quoi ? se dit-il. Il faut du pain et du charbon. Et c'est vrai. Mais ce qu'il faudrait raconter clairement c'est l'histoire de ces trains express, de ces tramways électriques, de ces téléphones, de tout ce mouvement de luxe, si l'on peut dire, qui semble adoucir les frottements de la vie, mais qui redouble le travail de l'usine et le travail du mineur. On peut dire que nos moindres actions sont un gaspillage de charbon. Je prends le tramway ; c'est le charbon qui m.e traîne ; c'est le mineur qui me traîne. Si j'allais à pied, rigoureusement le mineur travaillerait moins. Je prends un train entre dix ; j'occupe à moi seul un compartiment de douze places ; je choisis mon heure ; je ne veux pas attendre. Si je consentais à prendre un train unique, dans lequel je n'aurais qu'une place, qui roulerait moins vite, qui s'arrêterait un peu plus souvent, le mineur aurait moins de peine. Je téléphone pour dire bonjour ou bonsoir, ou pour éviter d'écrire trois lignes ; c'est toujours le mineur qui paie ; car tout ce qui est métal suppose une dépense de charbon. Je ne jetterais pas du pain ; mais je jette du charbon au vent. Et pourtant qu est-ce que le travail du laboureur, du semeur, du moissonneur, comparé au travail du mineur ? Si donc cette grève nous force à travailler un peu de nos jambes ou de notre patience, ce n'est que justice. Nous ne sommes pas arbitres, nous sommes complices.
Comme j'allais mettre encore un morceau de sucre dans mon café, l'ombre du père Grandet arrêta ma mam, et me dit : <■' Laisse donc, il sera peut-être trop sucré. >
« Oui, lui dis-je, mais il est certainement un peu trop amer. «
Il reprit : « Qu'est-ce qu'un peu d'amertume sur ta langue ? Quand pèseras-tu tes plaisirs, et les pemes qu'ils coûtent ?
« Père Grandet, lui dis-je, les choses ont changé depuis vous, et le sucre n'est pas cher. »
« Ne compte pas en argent. Compte en douleurs. Il y a des pauvres Flamands, qu'on appelle les camberlots, qui viennent en bande, à l'automne, pour arracher de la betterave. Qu'il y ait de la rosée ou qu'il pleuve, ils sont mouillés jusqu'à mi-corps com.miC s'ils travaillaient dans l'eau. On les loge dans des masures, où ils couchent sur la paille. Va maintenant jusqu'à la sucrerie et jusqu'à la raffinerie, tu verras d'autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d'air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets. N'oublie pas les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets. Joli travail, penses-tu, pour des rnains blanches ? Ce joli travail leur dévore les ongles et le bout des doigts jusqu'à l'os. Vas-tu dire maintenant que le sucre n'est pas cher ? Cela veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat. Belle excuse ! >^
îl rêvait. Ces terribles yeux sans pitié éclairaient le monde. « Voistu, me dit-il encore, au temps où je comptais mes pièces d'or et où je tenais le sucre sous clef, je me sentais au-dessus du mépris, mais je ne savais pas pourquoi. Maintenant je fais les comptes des autres, et je sais pourquoi je ne rougissais pas d'être avare. Je me servais moi-même ; j'étais heureux lorsque je remplaçais à coups de marteau quelque planche pourrie. Avec un peu d'or, j'aurais eu cent menuisiers à mes ordres ; mais je n'ai point voulu d'esclaves. Tout cet or représentait un droit que j'avais sur le travail d'autrui ; ce droit, je ne l'exerçais pas. Ainsi, toutes les fois que j'enfermais dans m.on
cofïre un rouleau d'or, je délivrais un esclave. J'avoue que je n'en savais rien ; j'aimais la couleur de l'or ; et il faut sans doute que la vertu prenne un air de vice pour être aimée. Mais toi, puisque tu veux penser quelquefois au bonheur des autres, imagine qu'une pièce d'or représente une puissance royale pour toi et la servitude pour les autres ; tu comprendras pourquoi l'or est beau à garder. )> Il disparut* je bus mon café sans sucre, et je le trouvai bon.
J'ai assez loué l'Avare, en montrant qu'il ne consomme guère ; et j'ai assez expliqué pourquoi l'opinion académique, toujours favorable aux dépenses de luxe, méprise l'Avare et loue le Prodigue. Mais l'Avare n'est pourtant point l'Econome. Et ils diffèrent en ceci que l'Avare est tyran. L'Avare est Economiquement bienfaisant, mais Politiquem.ent redoutable. Bienfaisant en ce sens qu'il ne demande jamais, alors qu'il le pourrait, des travaux de luxe pour son propre plaisir, ce qui revient à dire que, pouvant appauvrir tout le monde il ne le fait pas. Redoutable parce que son or est un instrument pour dominer.
Dominer comme propriétaire, comme prêteur, comme actionnaire, comme patron, comme directeur d'entreprises. Voyez Grandet et Rigou dans Balzac, et surtout son Gobseck. Le plaisir propre de l'avare, c'est de jouir de la servitude humaine, c'est de voir toutes les passions à ses genoux ; et non pas en dissipant son trésor, mais en l'augmentant au contraire. Car son esclave l'enrichit. Ce trait n'est pas assez marqué dans l'Harpagon de Molière. Je voudrais le voir au milieu de sa cour et tenant ses audiences ; jugeant sans appel ; décrétant qu'il va aider celui-ci, ruiner celui-là ; se laissant fléchir, non pas par quelque aventurier qui veut le voler et qui le paye en flatteries cyniques, mais par quelque père de famille, par quelque fermier, par quelque inventeur qui le paiera au centuple, et qui, sincèrement, le vénère et lui rend grâces. L'Avare m'apparaît alors comme le plus profond des Ambitieux. Quel triomphe, d'entrer au Conseil d'administration, d'ôter de vieux gants, de montrer des mains poilues, et de régner là. C'est la redingote grise parmi les broderies
LES PROPOS D'ALAIN L* Avare de nos jours passe toute mesure ; il est seul, avec quelques compères, à savoir ce qu'il peut. L'or est bien une puissance toujours, pour vous et pour moi ; mais nous nous en servons mal. Nous l'échangeons contre un esclave d'un moment. L'Avare s'enrichit tout en dominant. Si quelqu'un l'a méprisé, il trouve l'occasion de se venger et en même temps de s'enrichir. Inversement, s'il récompense un de ses fidèles, il y gagne encore.
11 n'y a donc point tant de différence entre le Prodigue et l'Avare, si l'on considère les fins. Tous deux veulent dominer ; mais le prodigue s'y prend mal ; il se ruine en flatteurs. L'avare a son troupeau de flatteurs comme le paysan a son troupeau de m.outons. Le prodigue use ses forces en les exerçant ; l'avare multiplie sa puissance par l'action. Il faut dire enfin, pour faire des comptes justes, que l'avare favorise aussi bien les travaux de luxe, pourvu qu'il y gagne gros ; et que, comme prêteur, il est complice des folles dépenses. Mais, ce qui est surtout redoutable, c'est son pouvoir politique, j'entends contre l'égalité, contre les droits et même contre les opinions ; car toute page imprimée est sous le contrôle d'un avare. Et c'est une raison pour frapper d'impôt les plus gros revenus, quel qu'en soit l'emploi ; on s'oppose ainsi aux dépenses folles et à la tyrannie en même temps.
Le luxe est nuisible de deux manières. D'abord parce qu'il dévore des journées de travail ; au lieu de construire un grand palais qui sera habité peut-être un mois par an, les maçons feraient aussi bien cent maisons agréables, pour cent ménages ; et ainsi le salaire des maçons ne coûterait rien à personne ; ce ne serait qu'un échange entre les maçons d'un côté et de l'autre les cordonniers, les ébénistes, les jardiniers, enfin tous ceux qui ont besoin de maisons tout autant que les maçons ont besoin de légumes, d'armoires, de chaussures. Supposez qu'un riche brûle cent maisons pour se faire un parc ; il y aurait bien cent maisons de moins dans le monde ; or s'il emploie à construire son palais le travail qui produirait cent maisons, le résultat est absolument le même. On n'expliquera jamais assez ces rapports si profondément cachés.
Le luxe est nuisible encore autrement en ce qu'il aggrave l'inégalité et crée des classes trop différentes. D'où une méprise trop commune sur le rôle du capital. Si le capital n'était qu'une réserve destinée à permettre de grandes entreprises et un travail centralisé, le capital ne cesserait pas d'être à tous, et le riche ne serait que le gérant du patrimoine commun. Un milliardaire, s'il vit simplement, finira par rendre ce qu'il a gagné, et même le rend à chaque instant. Au reste son travail propre, qui est d'organiser, de surveiller, de coordonner, est un travail nécessaire, et l'ouvrier le sent bien. Mais le luxe crée une autre espèce d'hommes, vaniteuse, ignorante, étrangère, odieuse. Et ces passions inévitables excitent les masses contre toute richesse, d'où un effort qui porte à faux.
Un impôt sur le revenu porte à faux. Pensons bien à cela. L'épargne d'un seul enrichit tout le monde ; les entreprises d'un seul, si elles développent la production des choses utiles, enrichissent tout le monde. C'est la folle dépense qui nous ruine. L'impôt devrait donc viser toujours la folle dépense, et l'effort démocratique ne devrait pas ici se laisser détourner un seul instant. Impôt sur le cube d'air par tête d'habitant ; impôt sur l'ornement, sur la parure, sur les voitures de luxe, sur les domestiques ; impôt sur les places de luxe dans les trains, sur la vitesse ; impôt sur les primeurs ; impôt sur les parcs et jardins, d'après leur superficie par tête d'habitant. Au lieu que si un homme riche défriche des terres, assèche des marais, perfectionne les procédés de culture, ses revenus sont utiles à tous, ses dépenses nous enrichissent tous ; tout impôt sur ces revenus est réellement sur le bien des pauvres. Vous demandez une lourde contribution à un grand fabricant de chaussures ; c'est un impôt sur la chaussure. Vous êtes moins sévère pour un petit fabricant de parures. Résultat, j'ai un chapeau à plumes et des chaussures percées.
LXXXVIII
La grande propriété dévore la petite. Cette affirmation se retrouve dans la plupart des discours socialistes. Ils nous font voir tous les petits propriétaires et tous les petits patrons, expropriés par les puis-
sants capitalistes, et venant grossir l'armée des prolétaires. Dans la réalité, les choses se passent tout à fait autrement.
Un paysaH me disait il n'y a pas longtemps : « à la campagne, qui s agrandit se ruine )>. Et il m'expliquait très bien pourquoi. Le salarié, à la campagne, ne loge pas volontiers chez son maître ; presque toujours il se marie et acquiert d'une façon ou d'une autre un bout de jardin et une bande de terrain, non loin d'une maisonnette. S'il ne prend point racine dans la terre, alors vous le verrez partir pour la ville ou chercher une place d'employé au chemin de fer départemental. En somme les salariés, à la campagne, ont presque tous un peu de terrain à eux ; ils louent le temps qu'ils ont de reste ; les terres sont bien cultivées, parce que tous savent leur métier et aiment la terre.
Suivons maintenant l'ambitieux propriétaire qui voudrait devenir marquis de Carabas. Il s'arrondit, en achetant lopin par lopin ; et cela lui coûte gros, parce que les lopins de terre sont toujours convoités et rarement offerts. Cela est connu, le prix de l'hectare augmente à mesure que les lots sont plus petits. Donc il achète très cher ; il achève de s'arrondir à prix d'or, car les rusés paysans profitent de la situation et lui jouent le meunier Sans-Souci.
Il achète très cher, et son terrain perd de sa valeur à mesure que les frontières s'étendent. Les salariés ne se fixant que sur une parcelle de terre, le désert se fait. Ils sont tous en bordure et la bordure n'augmente pas aussi vite que la surface. Donc la main-d'œuvre se fait rare ; son prix augmente ; le revenu diminue. Le gros propriétaire considère bientôt les champs, les bois et les prés comme des choses de luxe ; il cherche d'autres revenus. Il veut vendre et il vend très mal, parce qu'il ne trouve d'acheteurs qu'en bordure, et pour de petits lots ; le centre, personne n'en veut, si ce n'est à vil prix. Voilà comment, contrairement aux prédictions de Karl Marx, c'est le gros propriétaire qui est saigné aux veines, encerclé, affaibli et finalement exproprié avec perte. Le capital, ici, ne tient pas dans un coffre-fort ; il s'étale au soleil ; et, en s'étalant, par la force des choses il s'émiette. La terre est plus juste que l'or.
Quand on dit qu'une industrie est libre, on croit avoir dit quelque chose. Or voici deux anecdotes assez connues sur l'industrie des Chemins de fer, qui font voir la nécessité d'un arbitre ayant charge de dire à quel moment l'esprit industriel est décidément inhumain.
Une Compagnie avait mis un train en miettes et des voyageurs en morceaux. D'où un examen des voies, des signaux, des wagons, et un tableau de réformes à faire, assez coûteuses naturellement. A quoi un technicien de la voie ferrée répondait ceci : « Nous savons ce que ces réformes nous coûteraient. Nous savons aussi ce que les accidents nous coûtent en moyenne par an, aussi bien en réparations des choses qu'en indemnités aux blessés et aux familles des morts ; or les dépenses de la seconde espèce sont très inférieures aux autres. » Voilà donc un froid assassin, qui se promet de tuer, et qui se fait une réserve pour le prix du sang.
Il y a des passages à niveau. On en a fait un sur la ligne de Lyon, entre Paris et Villeneuve, qui traverse six voies ferrées, toutes à grande circulation. Deux gardiens, jour et nuit, y risquent leur vie. La route qui traverse est, à certaines heures, comme un torrent d'automobilistes, de cyclistes, de maraîchers. Les trains passent à toute vitesse ; j'en ai compté jusqu'à quatre en vue en^^même temps. Voilà donc une véritable machine à tuer, un hachoir à chair humaine. Et il est tout neuf. Le contrôle a approuvé ces plans-là, et contresigné d'avance des accidents inévitables.
Ici encore tout se réduit à un calcul. Comme on se dit : ici il faut faire un tunnel parce que le tunnel coûte moins que la tranchée, ainsi l'on se dit : ici il vaut mieux écraser les gens, car les accidents prévus par statistique coûteront moins cher qu'un pont dessus ou dessous. Le prix du sang est compté comme le prix des pierres.
Or nous sommes tous d'accord, réactionnaires ou radicaux, pour penser que la vie humaine ne peut pas entrer dans un projet à la manière du fer, du bois et de la pierre. Par exemple nul ne supportera qu'un automobiliste puisse, lorsqu'il a tué un homme, se dire : « 1 assurance paiera ». Avoir supprimé l'esclavage, c'est justement avoir
distingué entre l'homme et l'outil. Il faut établir et fortifier le respect de la vie humaine. Voilà qui définit un droit strict de la Nation sur les Compagnies. Il ne faut pas qu'il y ait un prix de revient du meurtre. Donc la Compagnie n'est pas libre de choisir entre ces deux solutions : payer pour ne pas tuer, et payer pour avoir tué. Suivez mes deux anecdotes, sans autre guide que le bon sens ; elles vous mèneront loin.
Le socialisme n'est pas seulement une belle construction en utopie. Il s'infiltre dans les faits ; et il semble bien que les discours des socialistes n'y soient pour rien, et que même leur action politique s'y oppose ; mais la nature des choses travaille pour eux, et bien mieux qu'eux, sans qu'ils s'en doutent.
L'idée capitale du socialisme, c'est sans doute qu'il n'y a point de liberté contre le salut commun. Un ouvrier n'a point le droit, parce qu'il travaille très vite et n'a que peu de besoins, de traiter individueilem.ent avec l'employeur, et de condamner amsi ses frères à une vie misérable. Ce raisonnement est bien plus fort contre l'employeur, s'il prétend être heureux par le malheur des ouvriers ; il ne peut l'essayer un moment que par l'incroyable aveuglement des pauvres, qui le nourrissent et le protègent à tout instant ; et ce que la grève générale veut montrer, c'est que le plus puissant et le plus riche des employeurs ne se conserverait pas un moment, si tous ceux qui produisent refusaient de faire société avec lui. Ces rapports sont maintenant assez connus pour qu'on en raisonne, et que l'on fasse des lois à ce sujet, sans qu'il soit nécessaire d'aller jusqu'à la dangereuse expérience qui romprait la société pour un moment.
Or, ce qu'il y a de remarquable, dans ce conflit d'idées où nous sommes jetés, c'est que tous les ennemis du socialisme proposent des thèses socialistes, disant que toute liberté n'est pas bonne, et que c'est la société tout entière qui doit déterminer les droits et les devoirs des individus ou des groupes. Au contraire ce sont les syndicalistes, et les socialistes entraînés à leur suite, qui revendiquent une liberté de guerre et un droit sans limites de la partie contre le tout. L'ivresse individualiste a passé d'un camp dans l'autre.
Il n'y a pas longtemps, on entendait la chanson de l'employeur, disant qu'il était maître chez lui, et qu'il fermerait son usine s'il le jugeait bon, et qu'il repousserait tout arbitre et tout arbitrage, attendu que « charbonnier est maître chez lui ». Cela ne l'empêchait pas, l'instant d'après, de se mettre sous la protection des gendarmes, invoquant ainsi la société pour sa défense privée, mais refusant à la société tout droit sur ses affaires privées. Contradiction ridicule ; si vous voulez être absolument libre, alors défendez-vous par vos propres moyens.
Les cheminots, j'entends les plus avancés, nous tiennent mamtenant le même langage. Ils disent : nous travaillerons si nous voulons. Les voilà donc qui effacent leur devoir ; mais comment peuvent-ils ensuite invoquer leur droit ? Un droit suppose l'état social, c'esl-à-dire quelque autre droit corrélatif que l'on respecte. Qui ne respecte nen n a aucun droit. Et dire qu'il faut chercher un équilibre entre ces droits, en ayant égard à l'ensemble, c'est formuler le plus pur Socialisme. En sorte que présentement les réactionnaires sont socialistes sans s en douter, et les socialistes sont anarchistes ; ce qui n'empêche pas que les uns et les autres se contredisent, les patrons en voulant conserver pour eux cette liberté absolue qu'ils refusent, avec raison, aux ouvriers ; et les ouvriers aussi, lorsque, rejetant tout pacte social, et déclarant la guerre, ils s'étonnent de n'être pas traités selon le droit de la paix. Comment l'Arbitre jugera-t-il, s'il ne débrouille pas toutes ces notionslà?
Fenêtres fermées, et loin de ce monde imparfait, nous discutions, le socialiste et moi, sur la cité idéale. Nous faisions le compte de ce que pourraient gagner en heures de repos ceux qui mamtenant travaillent toute la journée.
D'abord nous ferions travailler tout le monde ; et, par travail, nous entendons travail manuel à heures fixes, car les autres travaux ne sont pas de vrais travaux. On peut bien compter qu à ce régime les travailleurs gagneront une heure sur dix.
Autre chose. Pendant que les oisifs travailleront, ils cesseront de consommer de précieuses heures du travail d'autrui en divertisse-
ments inutiles, comme courses en automobiles, voyages en train rapide, croisières en bateau, chasses, courses au clocher et autres ruineuses fariboles.
Naturellement nous supprimons presque tout le luxe, et d'abord, ce qui ne sert qu'à humilier le voisin, comme plumes, dentelles, diamants, bijoux. Que de journées de travail dévorées par la parure, et dont le travailleur ne profite point !
Les ci-devant riches ayant moins de temps à perdre et n'ayant plus d'argent à jeter, nous gagnons pas mal de journées aussi sur les couleurs, les toiles à tableaux, les plumes, l'encre et l'imprimerie. Peu de gens peindront, dessineront, et écriront, lorsqu'il ne s'agira plus de gagner de l'argent. D'ailleurs le génie produira, c'est inévitable, comme les oiseaux chantent.
« Oui, mais, dit le socialiste, n'oublions pas toute cette industrie des armes, tous ces travaux stériles qui n'ont pour objet que de tuer. Nous gagnons bien, par ce moyen, encore une heure de travail sur dix.»
Ne comptons point là-dessus, lui répondis-je. Notre République collectiviste sera d'abord assez petite, et elle ne manquera pas d'ennemis. La Justice ne manque jamais d'ennemis. Plus d'un ci-devant riche émigrera, comme firent autrefois les nobles ; et il se fera bien une Sainte-Alliance contre notre Coopérative. N'en doutez point, il faudra se battre, ou tout au moins montrer les dents ; et nos dents ce seront canons, forteresses, baïonnettes, vaisseaux de guerre. Au reste, chacun de nous combattant pour l'égalité, nous les battrons, et nous les convertirons. Mais ne désarmons pas la Justice.
L'ouvrier parla : « Je viens encore d'entendre, dit-il, des discours sur la grève générale et le chambardement. Ces discours me semblent stupides, et je veux vous dire pourquoi. » Ici il y eut un peu de tapage, et quelques injures ; mais il n'y prit point garde.
« Vous me connaissez, dit-il ; vous savez bien que je ne suis point jaune du tout, ni catholique, ni silloniste ; je vous dis cela, non pas pour faire entendre que je méprise tous ceux-là, mais simplement parce que je ne pense pas comme eux. Lors de la dernière grève de
la Précision, car c'est mon métier, je fus parmi les meneurs. J'avoue même que je me mis plus d'une fois en colère, tantôt contre les trembleurs, tantôt contre les gendarmes ; et je couchai deux fois au poste. C'est pour vous dire que je compte sur la grève, et même un peu sur l'intimidation, pour retirer au patron autant que je pourrai de ses profits. »
« Du reste, camarades, je crois que nous nous battons encore comme des enfants rageurs. Il faudrait du calme ; et pour cela, il faudrait des réserves d'argent. Voilà notre vrai plan de campagne. Verser au syndicat, verser à la Coopérative, pouvoir aider les autres corporations afin qu'elles nous aident à leur tour. En un mot, préparer de longue main la soupe de grève, voilà à quoi nous devrions penser du matin au soir, en poussant l'outil. Par ces moyens, nous obtiendrons tous les changements utiles qu'on peut espérer dans la répartition des biens. Car les profits du capitaliste oisif diminueront de plus en plus, et il se mettra à produire, ce qui nous soulagera d'autant. Bien plus, le patron et le rentier réduiront peu à peu leurs dépenses de luxe, et ainsi disparaîtront tous ces travaux inutiles qui ont l'air de nourrir le travailleur et qui en réalité l'affament. Voilà mon programme ; et vous voyez que je ne suis pas tendre pour les bourgeois. »
«Mais quand vous parlez de saisir le pouvoir et de socialiser les biens, je dis : halte-là ; voilà les sottises qui commencent. Le pouvoir ? Qu'est-ce que nous en ferions ? Ce que les autres en font, probablement ; nous aurions une Chambre, un Président, des gendarmes et des juges, sous d'autres noms ; car comment voulez-vous faire ? Et les biens ? Qu'en ferions-nous ? Il nous faudrait bien des directeurs, des ingénieurs, des inventeurs, qu'il faudrait payer et surveiller. Les noms n'ont guère d'importance. Le principal, c'est que le partage des profits soit fait équitablement. Le jour où le patron directeur ne gagnera pas plus qu'un directeur que nous paierions, le problème sera résolu, sans que les propriétaires cessent d'être propriétaires. »
Nier le droit de grève, c'est aller un peu vite. Les arbitres, qui sont les citoyens, voudraient bien se faire des notions ; et il leur paraît
LES PROPOS D^ALÂIN
évident que chacun est maître de ses bras comme de sa maison, avec cette dinérence qu'on peut contester le droit de quelqu'un sur une maison, mais non son droit sur ses propres bras. Bien plus un homme peut aliéner sa maison, mais non pas ses bras. Il n'a pas le droit de se vendre lui-même ; cette vente serait nulle. Cela fait voir que le droit de ne pas travailler pour tel patron ou pour tel salaire, ou à tel métier trop pénible, est un des droits les plus clairs. L'esclavage est aboli, et cela est de commun consentement ; même si le maître est très puissant et si le serviteur est très faible, cela ne fera toujours qu'un esclavage de fait ; jamais les arbitres ne reconnaîtront cette dépendance comme un régime de droit. Tout contrat de travail est rompu par le refus d'une des parties ; et ce principe suffit dans les cas ordinaires. Mais l'Etat demande plus ; il veut qu'un citoyen puisse être contraint de collaborer à un service public. L'Etat méprise donc le droit ?
La difficulté vient de ce que l'on pose des droits sans limites ; et je ne sais pourquoi l'on se fait ces idoles. Des droits sans limites ne sont même pas concevables. Le droit est de consentement ; le droit suppose un contrat et ce contrat implique que chacun en même temps donne et reçoit. Tout droit suppose coopération. Refuser toute coopération, c'est refuser et rejeter tout droit quelconque en même temps que tout devoir. Il est donc inévitable que celui qui prétend user du droit de grève accepte encore des obligations.
Il n'y a point d'exemple d'un droit sans limites. J'ai le droit de circuler ; mais si la rue est barrée par ordre, mon droit se trouve limité. Je roule en auto ; l'agent aux voitures lève son bâton ; même remarque. Bien mieux ; on exige que je porte des seaux d'eau à l'incendie ; voilà du travail forcé. Va-t-on dire pour cela que les droits sont suspendus ? Non pas. Et la preuve, c'est que, si l'on me fait porter des seaux, et si l'on n'impose point la même obligation à un voisin aussi vigoureux que moi, je dirai que cela n'est pas juste. Et, pour tout dire, ce qui fait le droit, ce ne sont pas tels droits sans limites, car ce sont des abstractions inconcevables ; ce qui fait le droit, c'est l'égalité des droits, quels qu'ils soient. C'est pourquoi je ne comprends pas comment le droit de grève serait absolu, sans conditions, sans limites, alors que le droit de circuler, le droit de posséder, le droit de vivre même, ont des conditions et des limites. En somme, il y a un droit de réquisition qui peut être exercé par l'Etat dans un péril public. Chacun doit alors donner ses outils et ses talents ; ou bien alors c'est la guerre. Mais il faut réfléchir d'avance à ces choses,
afin que^ les mêmes hommes, au moment même où ils refusent de faire société avec nous, ne viennent pas nous étourdir de leurs droits.
Plus j'y songe, et plus j'admire ce juge nommé Bridoye, dont parle Rabelais, qui terminait les procès par un coup de dés, quand les sacs de procédure étaient assez gros.
Il consultait les dés, et c'était très raisonnable. On ne plaiderait jamais si le droit de chacun apparaissait toujours clairement. Dès qu'une solution équitable est possible, vous pouvez être assuré que les parties la trouveront tout aussi bien que le juge. Ainsi on ne porte devant le juge que des problèmes insolubles. Les textes disent alors oui et non, et les deux avocats apportent des arguments sans réplique. <( Vais-je m'user l'entendement à choisir ? se dit Bridoye. Non point. Je tire aux dés. Pierre a raison et Jacques a tort ; voilà une affaire réglée. »
« Mais, dit l'Ingénu, pourquoi dire : Pierre a raison et Jacques a tort ? Soyez franc ; dites : j'ai tiré ma sentence aux dés. >>
« Non, dit Bridoye. Car ils viennent ici chercher la justice, et non un coup de dés. La sentence ne vaut rien pour moi ; mais il faut qu'elle soit juste pour eux, afin qu'ils aient confiance en moi, et qu'ils me prient de terminer leurs différends. Or, pour qu'ils aient cette opinion, il suffit que je cache rnes dés ; car celui qui gagne estime que je suis juste ; ainsi j'ai la moitié des plaideurs pour moi, et, remarquez-le, la plus riche moitié des plaideurs, puisque c'est celle qui gagne. Les autres sont de pauvres hères. »
'( Fort bien, dit l'Ingénu. Mais pourquoi attendre si longtemps, jusqu'à ce que les sacs soient bourrés de papiers inutiles ? *
« Les papiers, dit Bridoye, sont inutiles, mais le temps et la dépense sont fort utiles. Cela donne à penser à tous ceux qui veulent plaider avant d'avoir bien pesé leur droit. Si un procès gagné ne coûtait pas plus cher qu'un arrangement à l'amiable, tous voudraient plaider, et toutes les affaires seraient en suspens. Ma lenteur est donc fort expéditive ; et le temps perdu est, cette fois, du temps gagné. »
Voilà ce que Bridoye pourrait dire. Mais il se garde bien de le dire ;
LES PROPOS D'ALAIN cela irait contre son système. Non. Il dort aux plaidoiries, se réveille quand il n'entend plus rien, se frotte les yeux et lance les dés. Voilà l'os à moelle ; le suce qui pourra. Il ne manque pas de railleurs qui voltigent à la surface, comme de gracieuses libellules. La lourde raillerie de Rabelais va au fond, comme une pierre.
J*ai connu un policier admirable, qui avait pour règle de ne jamais emprisonner personne. Il disait que la bonne police consiste à empêcher les crimes, et non pas à découvrir et à punir les coupables. Il faut savoir que sa tâche de policier était parfaitement définie. Il était, il y a bien quinze ans, le chef de la brigade qui gardait le Président. Je le connus parce que, dans ce temps-là, je m'amusais quelquefois à reconnaître les policiers dans la foule, en appliquant cette règle : quand un cortège passe, il n'y a que les policiers qui regardent la foule. Comme je regardais la foule, moi aussi, l'œil du grand policier se posa sur moi ; cela me fit rire, et nous eûmes occasion de parler du métier qu'il faisait.
« J'ai là autour, dit-il, des gaillards qui connaissent les finesses du métier. Nous n'allons point dans les garnis ; nous ne suivons pas les gens ; nous ne faisons point de questions. Nous sommes autour du cortège, comme un filet invisible. Si quelque individu nous paraît suspect, nous avons pour tactique de l'écarter sans qu'il s'en doute, par un mouvement de foule, une bousculade, une discussion, u ne chute. Supposons qu'il ait quelque mauvais dessein ; il s'en va, en maudissant ces stupides bourgeois qui se serrent comme des moutons. Il accuse le hasard d'abord ; après plusieurs tentatives, il croira, à quelque destinée contraire, car les hommes d'action sont fatalistes. Bref, j'ai opposé une force à une force ; la méthode est bonne pour le présent ; je me demande si elle n'est pas la meilleure aussi par les fruits qu'elle porte ; car peu d'hommes sont capables de suivre un projet quand les circonstances leur sont contraires. '>
Plus j'y réfléchis, plus cette vue me paraît pénétrante. Un sermon ne vaut pas un obstacle. Un sermon irrite ; un obstacle, surtout si l'on n'y voit pas une volonté particulière, n'irrite point, et change
le cours des pensées. Voici un cambrioleur qui est encore à moitié ouvrier. Il vole, il frappe, il est pris ; il nourrit des pensées de guerre ; il recommence ; nous en viendrons à le tuer pour avoir la paix, et cela ne rendra pas la vie à ses victimes. Supposons que le même homme, pendant qu'il observe les lieux, trouve à toute heure à quelque tournant de rue deux agents qui font tranquillement leur ronde, assurément il s'en ira voir ailleurs ; s'il trouve encore deux agents, il en viendra à se dire : « le métier n'est pas bon, ou alors, je ne sais pas bien m'y prendre. » Il reviendra au travail, car il faut manger ; et il reviendra à la probité, car ce sont nos actes qui nous façonnent, et nos maximes résultent de nos habitudes.
Voilà pourquoi une police préventive vaut mieux à tous les points de vue qu'une police répressive. Du reste, je ne crois pas qu'elle coûterait beaucoup plus cher que l'autre. Combien aurait-on de patrouilles pour le prix que coûte une exécution capitale ? Mais nous ne nous passionnons que pour les drames bien noirs. Comme je disais, c'est le bon sens qui nous manque.
Pourquoi vouloir qu'une punition soit juste ? Et qu'est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ? Il faudrait donc que celui que l'on punit eût agi librement, j'entends pour des raisons clairement conçues et froidement pesées ? Mais justement un homme qui agit ainsi est un Sage. Amsi vous ne puniriez que l'erreur d'un Sage ?
Disons donc qu'il y a des punitions utiles et des punitions inutiles. Qu'est-ce que punir ? C'est verser un peu de douleur dans le plaisir, afin de rendre le plaisir moins puissant sur l'homme faible.
Voilà un enfant qui se ronge les ongles ; c'est son plaisir préféré ; je lui frotte les doigts avec la queue d'un artichaut ; je mêle ainsi à son plaisir une amertume insupportable ; eh bien cette précaution est réellement une punition. Et si j'use d'un tel moyen, c'est justement parce que cet enfant est sans force contre le plaisir prochain, parce qu'il ne sait pas imaginer avec force un plaisir lointain, inconciliable
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avec le plaisir prochain, ou Une doiileiir lointaine qui résultera d'iin plaisir prochain.
Un jeune homme est naturellement porté à la guerre ; les travaux pacifiques lui donnent la nausée ; il ne trouve du plaisir qu'à développer sa puissance et à la mettre à l'épreuve. Aussi, pour le motif le plus léger, et presque sans motif, le voilà qui joue du poing et du couteau ; le voilà racontant ses exploits et montrant avec orgueil ses blessures ; il faut que je trouve une queue d'artichaut bien amère, qui empoisonne ses plaisirs. Eh bien, à la première violence, je lui ferai sentir sa faiblesse ; je l'enferm.erai ; je le forcerai à fabriquer des chaussons ou des brosses ; s'il le faut, je lui donnerai des coups qu'il ne pourra pas rendre. Si je suis vigilant, de façon que tout acte de violence entraîne toujours ces effets-là, je lui gâte son plaisir, et c'est justement ce qu'il fallait faire.
Mon chien s'avance vers le rôti ; cela est naturel ; il y a une attraction exercée par le rôti sur le chien. Si je savais parler aux chiens, je lui expliquerais ce que c'est qu'un chien dans une maison, qu'il n'est point le maître, et qu'il ne peut faire lui-même sa part, du moment qu'il accepte la position de chien. Mais c'est en vain que je lui exphquerais ces choses ; le plaisir est plus fort en lui que la pensée, parce qu'il n'a qu'une pensée très confuse. Alors je lui dorine un bon coup de fouet. Dans la suite, quand il sentira de loin le rôti il pensera aussi au coup de fouet, aussi il sera porté à la fois à avancer et à reculer, ce qui fait qu'il restera tranquille et sera un bon chien.
Et je suis forcé de lui donner cette sagesse-là, par ces moyens-là, justement parce que c'est une espèce de fou, qui ne voit que le plaisir prochain et la douleur prochaine.
Ce matin, mon journal, après m'avoir appris qu'un assassin allait être mis à mort publiquement par le bourreau, racontait trois ou quatre morts volontaires, par le charbon, le revolver, la noyade. Ce rapprochement, dû au hasard, m'a paru plein de sens. La vie n'est donc pas le plus grand des biens ? Elle peut donc être un grand mal, puisque quelques-uns s'en délivrent ? Je voudrais suivre jusqu'aux
enfers toutes ces ombres farouches. Car c'est vrai qu'elles nous quittent, ombres parmi les ombres ; seulement les poètes les font mourir trop tôt ; la mort est au fond du gouffre.
Voilà un amoureux qui se retourne sur son lit, hésitant seulement entre la mort pour lui, la mort pour l'autre, et la mort pour les deux. Le voilà déjà hors de la vie, déjà sur la route des ombres. En vain l'amitié lui parle ; les paroles n'arrivent plus jusqu'à lui ; il est déjà hors du monde, parce qu'il veut que l'impossible soit ; c'est là le seuil du désespoir. Il y a au fond des vivants un puissant amour de ce qui est, choses et gens. C'est ce qui fait que l'on aime une montagne, un torrent, la mer. Il n'est point de passion qui tienne contre cet amour de toutes choses ; mais sans cet amour de toute chose, n'importe quoi vous tuera, même une réprimande, ou la plus petite blessure de vanité. Ce n'est pas parce que les passions sont fortes qu'on se détourne des choses ; c'est quand on se détourne des choses que toute passion est forte. Ces amoureux qui disent adieu à tout, et se tuent parce qu'on ne veut pas les marier, vous n'expliquerez jamais bien leur sombre ennui par ces causes-là. Non. Ils étaient déjà des ombres sur la route des ombres.
En quoi ils ne diffèrent pas beaucoup d'un criminel à ce qu'il me semble, je dis d'un criminel d'habitude. On dit bien qu'un méchant ne peut pas être heureux ; mais communément on l'entend mal, comme s'il était malheureux parce qu'il a tué. Je croirais plutôt que c'est le contraire, et qu'ils tuent parce qu'ils sont malheureux. La méchanceté est tristesse sans fond avant d'être méchanceté. Cette espèce d'homme, elle non plus, n'a pas accepté la vie, ni le monde, ni les hommes, ni les couleurs, ni les sons. Cette espèce d'homme se bat absolument contre ce qui est. Pourquoi ? Quel est ce virus qui empoisonne toute joie ? Je ne sais. Mais je les vois ainsi, se jetant eux-mêmes hors de la vie. La vie, en somm.e, m'apparaît comme un bien commun, plus qu'on ne croit. Toute vie aime la vie et repousse la mort. Toute mort humaine nous atteint au cœur. Et l'assassin se tue lui-même en un sens ; il s'efforce à mourir.
C'est ainsi que je descendais, autant qu'il est permis, sur la route des ombres, poursuivant des ombres de pensées. Car tout est ombre en ce pays-là. Toujours est-il qu'il m'a semblé, à un moment, que le bourreau n'allait tuer qu'une ombre.
J'ai été saisi, une fois, par un dessin de Goya, qui s*est très nettement imprimé dans ma mémoire. On voit une femme ligottée, sur un âne, avec un grand bonnet de papier sur la tête. Autour, des moines, des porte-croix, et une foule de gens. Au-dessous l'auteur a écrit : <^ Il n'y a plus d'espoir '. La figure de cette femme, que Goya a sans doute observée dans l'événement même, exprime un sentiment pour lequel les mots nous manquent. Dire stupeur, écrasement, c'est trop peu dire ; c'est la mort vivante. Ainsi doivent-ils apparaître à la porte de la prison, ces hommes à qui on va couper la tête.
On se fatigue, quelquefois, à vouloir se mettre à leur place ; mais ce n'est que littérature ; il nous manque de nous sentir poussés par les épaules, et d'être enfin traités non plus comme des hommes, mais comme des objets. C'est alors que ce drame n'a plus nen d'humain.
Tant qu'un homme se sent homme parmi des hommes, il peut avoir une opinion sur son état. Pensez à Crainquebille ; il est assez content en somme de voir qu'on s'occupe de lui ; on l'interroge, on écoute ce qu'il dit ; on prend la peine de lui répondre. Le procureur argumente contre lui. Il en est ainsi pour l'assassin, quand il est devant les juges ; il est homme et citoyen ; il a des droits et un défenseur. Après cela, il est condamné, mais il est traité en homme ; on lui fait des promesses et des menaces ; on épie son regard, on épie ses rêves. Un forçat est encore définissable à ses propres yeux, parce qu'il a des rapports d'homme à homme avec ses gardiens, même s'ils le frappent ; les coups sont pour l'effrayer et le dompter ; cela a un sens.
Même dans les minutes qui suivent le dernier réveil, il y a un temps pendant lequel le condamné jette encore un regard humain sur les choses. L'un l'exhorte à se bien tenir, l'autre lui donne à boire ; le bourreau et ses aides prennent mille soins ; ces détails sont encore de ceux que l'on peut percevoir, et que l'on pourrait raconter, si on survivait par hasard. Encore tout cela serait-il plus effrayant peutêtre en récit qu'en action, car chaque détail est nouveau et occupe.
LES PROPOS D'ALAIN Et l'homme sent toujours autour de lui un peu de respect pour l'homme, et, en lui-même, une toute petite liberté.
Mais un moment vient où la Force entre en scène, et règne seule ; j'imagine qu'une m.ain qui subitement pousse l'homme d'une manière nouvelle, comme on pousse une pierre, doit signifier tout d'un coup la mort, et en quelque sorte la donner. Le respect est parti ; ce n'est plus là un homme ; on le couche, on le tire par les oreilles ; on oublie tout à fait qu'il est vivant. Peut-il penser cela ? Non sans doute. C'est trop nouveau ; cela ne ressemble à rien. La Force tue sans doute la Pensée avant de tuer le corps.
Les chroniqueurs ont souvent occasion de faire remarquer que l'on est bien plus indulgent pour les crimes contres les personnes, que pour le vol, l'escroquerie et autres délits par lesquels on s'empare des choses. Et il faut espérer qu'on changera cette fausse évaluation des valeurs, puisque tout le monde convient qu'un trou à la peau est bien plus grave qu'un trou à la bourse. Mais il faudrait aussi comprendre pourquoi les personnes sont si mal protégées, quand leurs biens le sont si scrupuleusement.
Remarquons d'abord qu'entre personnes il n'y a ni échange ni contrat possible ; la personne ne se vend point ; il n'y a point de droit d'une personne sur une autre ; le droit est toujours sur une chose ; le droit à l'amour ou à l'amitié, cela fait rire ; le droit au respect fera bientôt rire ; la dépendance d'une personne à l'égard d'une autre devant toujours être libre, une personne comnic telle ne peut rien revendiquer d'une personne comme telle. On n'oblige pas à l estime par huissier. Ce principe, bien compris, fera sans doute les personnes inviolables ; mais c'est ce même principe qui explique que 1 on puisse tuer impunément. Les rapports entre personnes, justement parce qu'ils sont tous au-dessus du droit, sont encore du doniaine de la force ; justement pour cela. Comment n'être pas méprisé > Voilà sur quoi les juges sont muets, ne pouvant mesurer ni l'injure ni la réparation. De là cette justice libre et royale de chacun, et qu'on laisse passer.
Tous les crimes passionnels, pensez-y bien, sont pour se venger d'une oitense. Qu'est-ce qu'une offense ? Ce n'est pas le vol ou la destruction d'une chose appartenant à quelqu'un. C'est le refus d'estime, de respect ou d'affection ; d'un mot, le mépris. On le voit bien dans le duel, si aisém.ent toléré, justem.ent parce que tous les moyens de droit sont alors im:puissants. La guerre, dans le fond, n'a jamais d'autres causes. Un conflit d'intérêts, une revendication sur les choses, on peut toujours les porter à la cour de la Haye. Mais un peuple qui se croit méprisé ne pense plus qu'à un duel gigantesque. Chose digne de remarque, c'est quand le matériel, le pondérable, le mesurable n'est pas en cause, que les sanctions sont brutales ; disons mieux, non pas brutales, m.ais sans aucune mesure, comme l'offense elle-m.êm.e.
Les gendarm.es m la prison ne m^e rendront l'amour d'une femme, ni l'estime d'un homm^e, ni l'am-itié, ni cette valeur enfin que j'ai par le libre consentement d'autrui. Au temps où la mort d'un hom.me se payait de quelques écus, l'offense voulait du sang. Un hompie offensé par l'infidélité de sa iemjr.e, qu'y peut le juge ? Et c'est peutêtre parce qu'il n'y peut rien qu'on le trouve ensuite assez indulgent pour celui qui, dans une affaire où les lois ne le protègent point du tout, se met au-dessus des lois.
A quoi on veut objecter : « Mais alors battez-vous, risquez-vous, au lieu de tuer lâchem.ent '>\ Mais, devant les jurés, un crime passionnel ne se présente pas ainsi. L'accusé, com.munément, ne demande pas grâce ; encore bien moins revendiquerait-il son droit. '■ Vous pouvez m'arrêter, c'est moi qui l'ai tuée, Carmen, ma Carmen adorée ■', comme dit don José. Presque toujours l'avocat et les jurés sauvent l'assassin malgré l'assassin. En l'acquittant, on n'entend pas du tout proclamer que l'offensé a le droit de tuer ; bien plutôt on décide que le droit n'a rien du tout à dire, parce qu'il ne pouvait rien empêcher. Un tribunal ne pouvait pas sauver Ihonneur du mari. Qui méprise risque tout. Ainsi parle notre morale provisoire.
Quels froids et plats discours, à ces congrès de médecins ! Il faut donc dire adieu au médecin de campagne. Il s'en va, il disparaît
au tournant de la route, avec sa haute iailie un peu voûtée, son ample redingote, sa cravate flottante, son grand chapeau et ses longs cheveux blancs.
Considérez ce vaste crâne, ce grand visage fortement dessiné, ce front de poète, ces yeux d'observateur. Quels systèmes, quelles rêveries, quelles passions ! Ecoutez cette parole simple, qui ressemble au bruit d'un bâton frappant la terre. Vous vous direz : que fait cet homme dans ce village perdu ?
Cela est pourtant naturel. Un large et noble esprit s'exile lui-mêm.e et se retire du monde, d'abord par ses fautes, et ensuite par les progrès mêmes de sa raison. Pauvreté, gaieté, poésie, conversations ; flamme et fumée. De rares heures d'étude, mais bien employées ; autour du cadavre disséqué, des méditations infinies qui vont des hommes aux choses et du passé à l'avenir ; il méprise la science toute faite ; il retourne aux faits les plus simples ; il invente avec une peine incroyable une petite partie de ce qu'il aurait appris très vite en prenant docilement des notes. Estimé pourtant, et conquérant ses diplômes, grâce à ces intuitions que donne la méditation errante.
Là-dessous, un torrent de passions. Des succès qu'il doit à sa belle jeunesse, et qu'il croit devoir à ses idées. Serments, ivresses, trahisons, désespoirs. Il est au bord du suicide, lorsque sa raison, plus vieille que lui, le sauve, et le conduit dans ce village où vous l'avez rencontré. C'est là que cet homme, qui a pesé l'argent et la gloire, vit heureux depuis cinquante ans, observant d'un même regard les hommes, les chiens, les fourmis et les étoiles.
Et voici le médecin d'aujourd'hui, sur son auto de bonne marque. C'est un petit jeune homme qui a une bonne mémoire, et qui a ete reçu bachelier avec la mention " bien ». Il a placé son argent en études de médecine. Il méprise les théories, apprend les faits, se donne une tâche tous les jours, et se repose en faisant à ses maîtres d'utiles visites ; il leur renvoie commiC un miroir leurs leçons, le tour de leur cravate, et jusqu'à leurs traits desprit. Le premier a tous les concours, il se fait la main à l'hôpital, prend une assurance sur la vie, achète une clientèle, cherche une dot, l'épouse, voyage en Italie, voit les musées, revient, étend ses affaires, prend un aide, suit la mode, se montre au théâtre, feuillette le dernier livre, flatte les journahstes, attend la croix. Vous voyez bien, là, à droite, ce petit crâne, ce front obstiné, ces lèvres pincées, ce froid sourire, c'est lui ; il vient de prouver, par documents imprimés et datés, que la science française a quinze
jours d'avance sur la science allemande ; le Ministre, qui l'écoutait, a hoché la tête d'un air satisfait. La chose est faite, et notre adroit chirurgien a déjà, d'un coup de scalpel, préparé sa boutonnière.
Je connais un homme encore jeune, très savant, très estimé, et qui est maître de philosophie. Nous avons ri ensemble, ouvertement, et bien des fois, d'un certain nombre de faux dieux, et nous leur avons tiré la barbe. Je le croyais sans préjugés. Je voyais en lui un des citoyens de mon utopie. Hélas ! il vient d'être décoré.
Je sais bien que les coutumes sont lourdes à remuer et qu'il est plus difficile d'extirper un sentiment que de démolir un temple. Je sais aussi que l'inégalité est vieille dans le monde, et que l'égalité est un tout petit enfant qui ne sait encore que crier. J'avoue que le ruban rouge fait bien sur une jeune poitrine. Je sais aussi par quels raisonnements ingénieux on peut justifier tous les actes rituels, et notamment celui qui consiste à attacher un ruban rouge à sa boutonnière.
La Raison dit : personne ne croit plus que ce petit ruban ait une signification ; le temps vient où tout le monde sera décoré ; laisse mourir cette religion. Le cœur répond, sur un ton badin : c'est pour cela que je n'y vois point d'importance ; refuser cet insigne, c'est encore une manière de l'interpréter ; refuse-t-on une forme de cravate ou une coupe d'habit ? Le philosophe se laisse habiller par son tailleur et décorer par son ministre.
Mais la Raison hausse le ton : tu sais bien que l'inégalité est un mal, que la hiérarchie est un mal, que le pouvoir est un mal ; tu sais bien qu'on ne peut les justifier que parce qu'ils nous préservent d'un mal plus grand ; tout pouvoir, matériel ou moral, qui n'est pas de stricte nécessité, est mauvais ; tu le sais ; tu as connu tous les crimes que l'on commet au nom du respect ; tu te défies maintenant de l'uniforme et du panache ; or, ce ruban rouge est un petit uniforme et un petit panache.
Mais le cœur : ce qui est mauvais, c'est l'insigne mal placé ; au lieu de détruire, il faut perfectionner ; lorsqu'on veut sauver une religion,
il ne faut pas l'abandonner, mais au contraire lui apporter tout ce que l'on peut avoir de probité et de mérite, etc..
Tout le monde connaît ces raisonnements, tout le monde les a faits, et plus d'une fois ; et nous retombons dans l'ornière. Combien je préfère un acte tout simple, tout net, qui remet le passé à sa place, par un libre décret d'homme libre. Anatole France ne va plus à l'Académie ; il n'ira plus jamais à l'Académie. Curie a refusé la croix. Voilà des discours à la Léonidas.