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Au régiment il est de tradition que toute rixe se termine par un duel réglé, à l'épée. Cet usage a cela de bon qu'il fait réfléchir ceux qui donneraient facilement un coup de poing. Quand un homme^ se laisse entraîner à faire un acte de guerre, il n'est pas mauvais qu'on l'oblige à faire encore la guerre le lendemain, mais volontairement cette fois, avec une vue claire des risques. Il est bon que celui qui a employé la force se rende bien compte de ce que c'est que la force. Quand il a croisé l'épée avec un autre, quand il a vu que sa prudence et son adresse seules le protégeaient contre la pointe de l'adversaire, j'imagine qu'il apprécie mieux les avantages de la paix.
C'est à ce point de vue qu'il faut considérer le duel ; on y verra autre chose qu'un rite et qu'un souvenir des temps barbares. J ose même dire que le duel ne me semble point barbare du tout. Le duel est au contraire une espèce de leçon pour ceux qui ont le sang trop vif. Il vient un moment, dans les discussions, où l'animal se met de la partie. Il mordrait ; il déchirerait. Enchaînez-le, vous ne ferez que l'irriter encore davantage; de là une suite d'embuscades, de rixes, de vengeances. C'est alors que le code de l'honneur intervient, et fort habilement.
*< Quoi ? dit le juge d'honneur, vous voulez prouver que vous êtes un homme, que vous ne craignez pas la douleur, et qu on ne vous insultera jamais sans risques ? Eh bien laissez-moi faire. Je vais vous préparer un combat bien plus redoutable. » Ce n'est pas un coup de poing que vous lui donnerez, c'est une balle que vous lui logerez dans le ventre. La colère se rassasie de ces effrayantes images, et voilà
la rixe interrompue. Que des mandataires impartiaux aient alors autant de temps qu il en faudra pour examiner l'afïaire, expliquer une méprise, interpréter une parole mal comprise ou un geste ambigu, c'est déjà une conquête assez remarquable sur la barbarie instinctive.
Mais, pendant que les témoins délibèrent, les adversaires ne peuvent manquer de faire, eux aussi, d'utiles réflexions. On ne pense guère à un danger pressant ; on est assez occupé à l'action. Si vous les aviez armés et alignés en deux minutes, au moment même où ils serraient les poings, c'étaient toujours deux barbares. Mais s'il s'écoule vingtquatre heures entre la pensée et l'action, il n'est pas possible qu'ils ne pèsent pas mieux l'injure et la vengeance. Nécessairement ils imaginent d'avance l'effet d'un coup de pistolet ou d'un coup d'épée ; rarement ils jugeront que l'adversaire mérite la mort ; rarement ils désireront lui faire tout le mal possible. Dans tous les cas, ils sauront ce qu'ils veulent, et, neuf fois sur dix, ils ne voudront alors que se bien tenir, et non pas tuer l'autre. Au lieu que dans la rixe, ils ne savaient pas bien ce qu'ils voulaient ni même ce qu'ils faisaient.
Reste le cas où un des adversaires veut réellement tuer l'autre. Dans ce cas-là encore, le duel est moins dangereux que la rixe. Si quelqu'un a juré de m 'envoyer dans l'autre monde, le mieux que je puisse espérer, c'est qu'il tente cette opération à jour dit, et devant témoins, en risquant lui-mêm.e sa vie. C'est pourquoi ces échanges de balles ne me paraissent pas ridicules.
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Ce combat entre le Nègre et le Blanc, vu de loin, m'a paru assez beau. Dire que ce sont des brutes, c'est aller beaucoup trop vite. D abord vous savez qu'il y a des règles très strictes dans les combats de ce genre, et, donc, une honnêteté méritoire, puisqu'il faut la pratiquer dans la chaleur du combat, et pendant que l'adversaire vous écrase le nez ou vous décolle la peau du front. Suivre cette discipline, c est prouver que l'on a une grande puissance sur soi, c'est-à-dire une haute et rare vertu.
J aime aussi que la haine ne résulte pas de ces formidables coups de poing. Non pas m.ême chez le vaincu. On rapporle de lui des
propos assez nobles : « C'est l'orgueil, dit-il, qui m'a perdu. J'ai trop écouté mes amis. '■ Voilà donc un homme qui remonte de ses malheurs jusqu'à ses passions ; exemple rare, bon à considérer, difficile à suivre.
Leur entraînement enfin, et ces coups qu'ils s'exercent à recevoir en vrais stoïciens, enferment aussi plus d'une bonne leçon. Cet effort prodigieux, si longtem.ps suivi, est noblemient humain ; il s'exerce contre l'animal. Aucun animal ne s'en montre capable. Le plus fort des animaux fuit la douleur et recherche le plaisir ; ou bien alors c'est qu'il est fou de colère, jusqu'à ne plus sentir que son action. Tandis, que nos pugilistes s'exercent froidement contre la douleur, en vue d'affranchir leur volonté. S'ils se font frapper à la pointe du menton ou au creux de l'estomac, c'est parce qu'ils ne veulent point que la douleur les arrête. Un g>'mnaste est moins complet, peut-être, dans sa vertu ; car il s'exerce méthodiquement, afin de fortifier ses muscles, et d'en régler l'action ; et cela est commun au gymnaste et au pugiliste. De même ils s'exercent l'un et l'autre contre la crainte. Mais, ce qui est le propre du pugiliste, c'est qu'il s'exerce contre la douleur directement, et par la douleur.
Un Grec des temps héroïques n'aurait pas hésité ; il aurait rendu des honneurs divins au pugiliste. Pindare aurait célébré le vainqueur, et sans doute aussi le vaincu. Les sages de ce temps-là n'étaient pas à genoux, comme nous sommes, devant la règle toute nue ; ils n'admiraient que la force réglée ; c'est cela même qu'ils appelaient vertu, et non pas la faiblesse, ou la peur, ou la paresse. Ils couronnaient l'athlète, non pas parce que l'athlète était né vigoureux et lourd, mais parce que la volonté de l'athlète avait façonne et discipline ces masses de chair selon les règles du combat. C'était donc la volonté qu'ils couronnaient, non la force.
Par là, ils étaient plus près de la paix que nous, et plus sûrs de la paix que nous. Car je soupçonne que nous avons peur de la guerre, ce qui fait que nous ne la faisons que par rage et folie, les yeux fermés, tuant nos frères avec horreur, et versant ensuite des larmes inutiles. Au heu que si nous étions vraiment entraînés et prêts pour une violence m.esurée, contre des fous ou des méchants, la guerre irait avec m.éthode, sans vains regrets, et serait bientôt finie. C'est ainsi que j'entends la maxime connue : Si tu veux la paix, prépare la guerre.
Le vieux marquis s*appuya sur sa canne à pomme d'or, et regarda d'un œil encore vif la grande prairie brossée et peignée, les fausses haies, la fausse rivière, le faux talus, les barrières blanches, les signaux, les drapeaux, et les jockeys bleus jaunes et rouges qui bondissaient. La foule se portait ici ou là, en criant. Plus près on voyait passer les plus belles robes, les plus belles dentelles, les plus belles femmes. Le doux ciel gris avivait les verdures ; la terre avait sa bonne odeur de pluie. L'air était bon à respirer et la vie facile. Le vieux marquis se parla ainsi a lui-même.
« Quel bon peuple nous avons là, et quels fous ont bien pu lui mettre dans la tête qu'il adore la justice. Il adore le plaisir, la richesse, le luxe ; il paierait sa place pour les voir passer. On dit qu'ils n'aiment pas les riches. Bah ! Ils aiment tant la richesse qu'ils acclament du même coup les riches. On aime ou on hait par entraînement, non par raisonnement. Le tout est de savoir brasser tous ces désirs-là, et d'y mêler un grain d'espérance. Des cortèges et des jeux. >
« Le juste salaire, cela est plat et triste. L'injuste gain, l'héritage, le gros lot, voilà qui met les têtes à l'envers. Ils sentent bien que l'égalité les enfermerait dans une vie médiocre, et que, s'il n'y avait point de pauvres, il n'y aurait point de riches. Ainsi une folle espérance les console de leur misère. Mieux ils voient les caprices et les inégalités de la fortune, plus ils ont de raisons de désirer et d'espérer. »
'-< Mon grand-père me l'avait bien dit, la Frivolité est une méthode de gouvernement. Le sérieux, l'ennui, la justice sont des forçats rivés à la même chaîne. Les hypocrites ont tout perdu. Il ne faut point être riche en catimini. Donnons-leur la loterie, avec fanfares et falbalas. J'aime cette salle de loterie ; cela ne sent point la boutique du changeur. Ils volent ce que l'on peut faire de l'argent quand on en a. Beautés et parures sont en vitrines, et les chevaux portent la fortune. Voilà qui fouette le sang ; voilà qui chasse les idées. «
(^ Eh diable ! Ils sont vifs. Ne vont-ils pas écharper un jockey ? Ne vont-ils pas brûler une tribune ou deux ? Jarnicoton, c'est ainsi
qu'il faut penser. J'aime ce beau ralsonnement-là. Un jet de pompe l'aura bientôt noyé. Sonnons seulement l'autre partie. Que la fête continue. Jetons des fleurs. C'est ainsi que l'histoire allait, tant que nos froids raisonneurs étaient au cachot. Des guerres, des émeutes, des pendaisons, des triomphes. Dès qu'on avait chassé un roi, il en fallait un autre. Bon ! Les voilà qui portent le gagnant sur leurs épaules maintenant. On se sent à l'aise, ici. Toute la monarchie y est. Il n'y manque, hélas, que le roi. »
Le vieux marquis dirigea sur la tribune officielle un regard assez ironique. Les ministres y paradaient, et souriaient aux actrices, heureux d'oublier, pendant ces heures trop courtes, qu'ils avaient promis la justice au peuple.
Ce juillet ressemble à un juin par le feuillage et par l'herbe. Une des beautés de juin, c'est que les bois n'ont pas de dessous ; ils se posent sur les champs ; l'herbe continue le feuillage. Mais quand juillet est un peu chaud, l'herbe mûrit et bientôt se dessèche ; la bordure des bois et des haies est marquée alors par une ligne d'ombre ; ce sont les premières rides du paysage. Cette année-ci, par l'effet des pluies et des nuages, les herbes ont encore leur jeunesse, et les céréales jaunissent dans la verdure. Imaginez une étroite vallée, des pentes boisées, les cultures un peu plus bas, les prés et la rivière, au déclin du jour, une ornière brillante de soleil, toutes les couleurs avivées par la pluie. Un petit train de campagne me promenait d'un tableau à l'autre, sous des nuages changeants. Les peuples du Midi ont célébré la lumière, mais ils ont ignoré la couleur.
Comme j'allais suivre ces vaines pensées, bien dignes d'un citoyen des villes, je remarquai dans les cultures de grandes foulées, tout à fait irrégulières, mais bien limitées, comme si des hommes descendus du ciel avaient campé dans les seigles, dans les blés et dans les avoines, ou comme si quelque géant avait marché au hasard dans les cultures. C'étaient bien les pas du vent. Ces vallées sinueuses et assez resserrées sont comme des fleuves de vent, ou plutôt des ruisseaux de vent, avec des tourbillons et des remous, et, par endroits, des espèces de
lacs plus tranquilles. Nous ne voyons point le vent ; nous le sentons très mal ; nous croyons qu'il s'élève et s'apaise d'instant en instant, alors que sans doute nous passons d'un cyclone à l'autre. Je ne puis expliquer autrement ces foulées dispersées comme des pas ; il faudrait une quantité de baromètres de place en place, et très sensibles, pour observer ces pressions variables ; mais les blés en gardaient la trace.
En considérant plus attentivement la chose, je remarquai que les champs de céréales étaient toujours foulés et comim.e écrasés dans leur milieu, jamais sur les bords ; et même souvent la récolte piétinée et gâchée dans la terre était séparée d'un pré ou d'un chemin par une haie d'épis bien droits. Beau problème pour un physicien. Et voici comment je m'expliquai la chose. Il faut toujours penser que le vent, surtout chargé de pluie, presse surtout de haut en bas, comme l'eau presse sur le fond du ruisseau. Or, les épis du milieu qui sont tenus par leurs voisins, ne peuvent éviter le choc ; les tiges sont cassées, et les coups de vent agissent commxC le pilon dans un mortier. Au contraire, vers la bordure, les épis, libres d'un côté, se penchent d'un mouvement souple, et se relèvent à chaque fois. Vaines pensées encore. Il est plus sage de réfléchir sur la guerre, dont la menace s'ajoute à tous ces maux. Car ici les cyclones et tourbillons dépendent de nous.
Le cocher Georges, tant qu'il fut cocher, fut un très honnête cocher. Sa grande affaire était de suivre la ligne droite et d'arriver le plus vite possible. Tout le reste, piétons, voitures, sergents de ville, était au second plan ; non qu'il fût capable de foncer sur 1 obstacle ; non pas ; il était très bon. Même, quand il faisait des discours au restaurant, il reconnaissait bien qu'il faut de l'ordre, et que le bâton blanc des agents est utile à quelque chose. Mais, dans le feu de l'action, sa pensée se resserrait autour de son fouet ; il ne pensait plus qu'à l'heure et à la course ; il ne voyait plus que son droit. Les piétons s'arrêtaient sur la chaussée pour lire le cours de la bourse ; les livreurs rangeaient leurs voitures de façon qu'il fallait les accrocher ; l'agent, avec son
bâton, y mettait de la malice. C'est ainsi que Ton juge de la cité et des puissances, quand on les voit du haut d'un siège.
Le cocher Georges devint agent aux voitures. Il fut bon agent comme il avait été bon cocher. Sa grande affaire était de nettoyer les carrefours. Le reste, piétons, chevaux, cochers, ce n'était qu'une pâte qu'il maniait. Non qu'il oubliât les droits des autres ; non pas, car il était très juste. Même, quand il reprenait l'habit civil pour jouir de sa demi-journée, il expliquait au douanier, son camarade, que les voyageurs sont quelquefois excusables quand ils élèvent la voix, et qu'il est dur, pour un cocher dont le cheval dépasse l'alignem-ent, de payer vin^t-cinq francs d'amende. Mais, dans le feu de l'action, sa pensée se resserrait autour de son bâton blanc. Un désordre lui semblait la pire chose au monde, et il ressentait une espèce de colère religieuse quand deux attelages s'entrelaçaient. Aussi plus d'un cocher lui montrait le poing en disant : « Malheur de Dieu. Dire que cet homme-là a été cocher ; et voilà comment il traite les cochers ! )>
La fonction fait l'opinion. Celui-là seul qui ne fait rien est capable de voir toutes les idées sur le même plan, et sans perspective. Clemenceau citoyen, Clemenceau journaliste, ne pense qu'aux droits du citoyen et du journaliste ; le gouvernement, pour lui, c'est un mal nécessaire ; il le supporte à peine ; il ne l'airne point. Le même homme est porté au pouvoir, et chargé de faire régner l'ordre ; alors il pense à l'ordre avant tout ; ses idées sont toujours les mêmes, mais la perspective a changé. Il dirait, comme Goethe : « J'aime mieux une injustice qu'un désordre. » Aussi voyez comment l'agent aux voitures est traité par son ancien camarade, qui est toujours cocher. Mais ces invectives n'atteignent pas l'homme. Ce sont deux fonctions qui s'injurient.
Je ne sais quel Sage de la Grèce m'est apparu en songe et m'a dit : '( Tu ne vas pas au fond de ta pensée. Tu dis qu'il n'est pas bien difficile de faire des lois justes, mais qu'il est difficile d'obtenir que les hommes ne manquent pas aux lois. Ce sont des pensées dans le brouillard, qui naissent dans vos pays pluvieux. Mais tu n'aurais point dû oublier nos leçons. Toutes les lois sont justes. Si, au lieu de
considérer cette pensée bien en face, tu tournes le dos et tu vas chercher des exemples, je te ferai voir sans peine que les injustices assez visibles autour de toi résultent de ce que le législateur n'a pas tout prévu, ou bien a voulu respecter la liberté des citoyens. Mais ne perds pas notre temps à des discussions de ce genre. Considère seulement l'Idée de la loi, tu verras que toute loi est juste, et qu'il n'en peut être autrement. »
'( Une loi, dit-il, fonde une société ; une loi est un contrat, qui met en forme un échange de services ou d'obligations. On n'échange au monde que des valeurs égales ou des services égaux ; tout ce qui manque à cette règle est guerre, pillage, vol et injustice. La loi, au contraire, nous fait égaux ; voilà son essence. Elle est juste, ou bien elle n'est pas loi. Réfléchis à ceci que, ce qui est injuste, c'est d'imposer quelque devoir aux autres alors que soi-même on s'en dispense. Mais aussi cette politique, qui est tyrannique, ne se mettra jamais en forme de loi. La loi ne considère ni Paul ni Jacques ; elle énonce quelque obligation ou interdiction en commun pour tous les citoyens ; et c'est cela qui est juste. Il serait pénible pour toi de monter la garde quatre heures tous les jours à quelque coin de rue ; mais si tous les autres citoyens étaient obligés de la même manière, il n'y aurait point là d'injustice. Dans le fait, il peut y avoir tel cyclone, tel incendie, telle inondation, telle peste, telle guerre qui rende un tel service tout à fait nécessaire ; et nul ne peut marquer de limites aux devoirs du citoyen. Mais la justice ne dépend point de ces circonstances ; le salut public ne la fait point fléchir un seul moment ; au contraire il la redresse et l'expose à tous les yeux. Imagine les devoirs les plus pénibles ; s'ils sont les mêmes pour tous, comme le veut la forme même de la loi, tu n'y apercevras pas la plus petite trace d'injustice. Aussi tu chercherais en vain dans le monde des hommes une loi qui ne soit pas parfaitement juste. J'ai moi-même donné des lois à ma ville natale ; et ces lois étaient justes absolument, comme sont toutes les lois. Mais tu as lu qu'aussitôt après je partis pour des voyages sans fin, leur laissant la tâche la plus difficile, qui est d'obtenir que les lois ne soient point violées. Par cette précaution, j'ai gardé une gloire sans tache, et personne n'a outragé mes statues. »
LES PROPOS D^^LAÎN
^' Là démocratie n'est pas le règne du n.ombre, c'est le règne du droit. )' Cette formule que j'ai rencontrée ces jours, est bonne à méditer dans ce moment de notre histoire. Car les Proport-ionnalistes me paraissent "avoir une tout autre conception de la République. Selon ce qu'ils disent, il suffit que le pouvoir soit remis aux plus forts ; la justice n'en dem.andc pas plus.
Pour moi je conçois la République tout à fait autrement. Il n'y a point de tyrannie légitmie ; et la force du nombre ne peut point créer le plus petit commencem.ent de droit. Le droit est dans l'égalité. Par exemple tous ont un droit égal à pratiquer telle religion qu'ils auront choisie ; le droit de l'un limite le droit de l'autre. Il serait contre le droit qu'une majorité, aussi écrasante qu'on voudra, et unanime, supposons-le, sur le problème religieux, voulût imposer son culte à une douzaine de dissidents.
Pour parler plus précisément encore, dans une Démocratie, non seulement aucun parti n'a le pouvoir, mais bien mieux, il n'y a plus de pouvoir à proprement parler. Il y a des magistrats qui ont pour charge de maintenir l'égalité, la paix, l'ordre ; mais ces magistrats ne doivent pas agir au nom d'un parti. Par exemple il est assez clair que les jugements des tribunaux devraient n'être changés en rien quand un progressiste prendrait le pouvoir à la place d'un radical très radical.
Mais, direz'vous, il y a les lois elles-mêmes, qui sont faites par le parti le plus fort ? C'est une erreur. Les lois sont faites d'un commun accord, et sans aucun esprit de parti. La loi sur les accidents du travail, la loi sur les retraites ouvrières, la loi sur les associations, sont des formules de bon sens, suggérées par des circonstances qui ne dépendent point de ce que tel parti ou tel autre est au pouvoir. Il y a des usines, il y a un prolétariat, il y a des grèves ; une monarchie en a autant à montrer, et formule là-dessus à peu près les mêmes lois que nous. Si nous faisons l'impôt sur le revenu, nous ne pourrons pas dire non plus que la République en aura le monopole. Les lois sur le « bien de
famille "^ ou sur les habitations à bon marché, traduisent ou traduiront aussi des nécessités, et des solutions de bon sens.
Aussi je crois que les querelles des Partis sont plus académiques que réelles. On peut le voir dans les discussions législatives. Chacun parle au nom de la raison commune, et non pas au nom d'un parti nombreux. De Mun et Jaurès s'entendent plus souvent qu'on ne croit. Bref, dans l'ordre législatif, je ne vois pas que la m^ajorité fasse sentir sa pression ; c'est plutôt l'unanimiité, qui exige des débats publics, un travail suivi et impartial, et la liberté pour toute opinion et pour toute critique. Le peuple veut des législateurs, et non des tyrans. Voilà pourquoi il est puéril de com.pter si exactement les voix ; cela laisse croire que le Parti le plus fort aura le droit d'être injuste. Système odieux.
Le Radicalisme n'est par lui-même ni socialiste, ni pacifiste, ni quoi que ce soit dans ce genre ; il ne prononce point sur les changements qui surviendront dans la propriété, dans le salaire, dans le droit national et international. Le radicalisme se développe dans un autre plan ; il considère seulement l'origine et la légitimité des puissances ; il va jusqu'aux racines comme son nom le dit ; il découvre sans ménagements ce que tous les théoriciens de politique ont pressenti ou deviné, ce qu'un Spinoza, ce qu'un Rousseau avait clairement vu, c'est que tout pouvoir vient du peuple, et que tout magistrat, s*il n*est usurpateur, représente le peuple, exerce ses pouvoirs par délégation, et doit des comptes. Cette idée, c'est la Révolution même ; elle définit les devoirs du citoyen com.me sujet en même temps que ses droits comme souverain ; ou, si vous voulez, elle règle les passions de chacun par le bon sens de tous pris comme arbitre. C'est donc un systèm.e complet de politique à proprement parler, fondé sur l'égalité radicale, contre toutes les inégalités, contre toutes les tyrannies, contre tous les esclavages. Aussi bien contre le ministre qui veut abuser de son éloquence ou de sa puissance persuasive, que contre le citoyen qui veut abuser en quelque sorte de sa propre faiblesse, et se donner volontairement un maître. Et je ne vois rien de çhirnérique dans cet effort continuel qui détruit à chaque instant un peu de monar-
chle renaissante. Ce qui se fait est possible ; or tous les jours nous modérons un ministre trop vif, nous dénonçons un acte arbitraire, Liouo critiquons une loi mal faite ou mal appliquée ; et ceux qui disent que ces efforts sont sans effet se moquent du monde ; s'il y a encore tant d'abus, que serait-ce si nous n'avions ni une presse libre, ni des interpellateurs, ni des comités de vigilance ?
Le radicalisme s'oppose ainsi au système aristocratique, qui s'appelle monarchie ou tyrannie selon qu'il est plus ou moms fortement organisé. Au lieu que le socialisme, par exem.ple, ne s'oppose point directement à la' tyrannie politique, car on peut concevoir un roi qui réaliserait le collectivisme, et sans manquer à sa définition. Les sujets auraient alors l'égalité économique, comme on voit par exemple dans une armée en campagne, où tous les aliments sont communs ; mais ils n'auraient point l'égalité politique. Il est du reste assez clair qu'un pareil système ramènerait bientôt l'inégalité des biens ; mais enfin un socialiste pur peut préférer une autorité forte et non^ contrôlée, si elle dépouille les riches, à notre Radicalisme strict, qui ne limite que les pouvoirs politiques. A quoi les socialistes disent : « Vous combattez dans les nuages, tant qu'il y aura des riches, les riches seront rois. » Il faut répondre par des faits et pouvoir dire : « Il y a des riches, mais ils ne sont pas rois. " Et je crois que tel est le vrai combat, et la seule tactique efficace ; destituer les riches de tout pouvoir politique, c'est découronner la richesse ; c'est la condamner à se détruire dans les bas plaisirs si elle ne veut se sauver elle-mêm.e par la justice.
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Notre élite ne vaut rien ; mais nous ne devons pas nous en étonner ; aucune élite ne vaut rien ; non par sa nature, car l'élite est naturellement ce qu'il y a de meilleur, mais par ses fonctions. L'élite, parce qu'elle est destinée à exercer le pouvoir, est destinée aussi à être corrompue par l'exercice du pouvoir. Je parle en gros ; il y a des exceptions.
Suivons par la pensée un fils de paysan, qui montre au génie pour le calcul, et qui obtient une bourse au lycée. Si, avec son aptitude aux sciences, il a une nature de brute passionnée, on le verra, vers
la seizième année, sauter le mur, ou rentrer après l'heure, enfin perdre son temps, se moquer de ses maîtres, tomber dans des tristesses sans fond, et boire pour se consoler ; vous le retrouverez dix ans après dans quelque bas emploi où on le laisse par chanté.
Mais je suppose qu'il ait une adolescence sans tempêtes, parce que toutes ses passions se tournent en ambition, ou que sa tête domine sa poitrine et son ventre ; voilà un jeune homme instruit de beaucoup de choses, capable d'apprendre très vite n'im.porte quoi, qui a des habitudes d'ordre et de travail suivi, et enfin, par la seule puissance des idées, une moralité supérieure. 1 els sont, assez souvent, ceux que l'on choisit, par des concours rationnellement institués, pour être dans l'avenir les auxiliaires du pouvoir, sous le nom de directeurs, inspecteurs, contrôleurs ; en réalité ils seront les vrais rois, puisque les ministres passent ; et ces futurs rois sont très bien choisis ; réellement nous désignons les meilleurs ; les meilleurs dirigeront les affaires publiques, et tout devrait bien marcher.
Seulement il faut comprendre que dans cette élite il va se faire une corruption inévitable et une sélection des plus corrompus. En voici quelques causes. D'abord un noble caractère, fier, vif, sans dissimulation, est arrêté tout de suite ; il n'a pas l'esprit administratif. Ensuite ceux qui franchissent la première porte, en se baissant un peu, ne se relèvent jamais tout à fait. On leur fait faire de riches mariages, qui les jettent dans une vie luxueuse et dans les em.barras d'argent ; on les fait participer aux affaires ; et en même temps ils apprennent les ruses par lesquelles on gouverne le parlement et les ministres. Celui qui veut garder quelque franchise ou quelque sentiment démocratique, ou quelque foi dans les Idées, trouve mille obstacles indéfinissables qui i'écartent et le retardent ; il y a une seconde porte, une troisième porte, où l'on ne laisse passer que les vieux renards qui ont bien compris ce que c'est que la diplomatie et l'esprit administratif ; il ne reste à ceux-là, de leur ancienne vertu, qu'une fidélité inébranlable aux traditions, à l'esprit de corps, à la solidarité bureaucratique. L'âge use enfin ce qui leur reste de générosité et d'invention. C'est alors qu'ils sont rois. Et non sans petites vertus ; mais leurs grandes vertus sont usées. Le peuple ne reconnaît plus ses fils. Voilà pourquoi l'effort démocratique est de stricte nécessité.
« Napoléon avait été sur le point de lui donner (à Talleyrand) l'ambassade de Varsovie ; mais des affaires d'agiotage, des saletés, disait-il, sur lesquelles M. de Talleyrand était incorrigible, le forcèrent à y renoncer."» '^ Talleyrand, disait Napoléon, est le plus vil des agioteurs... C'est un homme de talent, mais vénal dans tout. On ne pouvait rien faire avec lui qu'à force de présents. - < Talleyrand vendait tout ; Fouché moins ; son trafic n'était pas aussi relevé. > On trouve de ces formules en grand nombre, aussi bien dans le Mémorial de Las Cases que dans les souvenirs d'O'Meara. Ce sont des leçons de politique réelle. Dès ses commencements, comme premier Consul, Napoléon épluchait des comptes, et se défiait des voleurs. Ces choses sont aussi dans Stendhal ; il y revient brutalement ; et Stendhal a participé à la haute administration de l'Empire.
Ces choses ne sont pas dans les histoires ; ou bien à mots couverts, non comme il faudrait pour l'instruction des citoyens. On croit trop facilem.ent que les grands talents, en politique, vont avec la probité vulgaire ; on oublie que le principal moteur est ici l'ambition, et que l'intrigue et le mensonge sont parmi les moyens ordinaires. Il faut lire aussi ce que La Bruyère a osé écrire du Courtisan, pour comprendre quelles passions travaillent bientôt l'élite, si on la laisse un peu tranquille.
Il y a quelque chose de naturel et de bien touchant, c'est l'amour et la confiance dans un peuple. La jeunesse, surtout, se jette dans ces sentiments comme dans un bain parfumé. Surtout lorsque, le salut de la Patrie étant invoqué, une espèce d'ivresse héroïque lave toute l'âme de ses soupçons en même temps que de ses petitesses. Un généreux jeune homme me disait hier : <' Qu'est-ce que cette résistance et cette défiance continuelles ? Est-ce vivre ? La confiance, c'est comme l'air qu'on respire. '> Mauvais air, en réalité.
On invoque souvent le grand Napoléon. Et j'avoue qu'on trouverait difficilement dans l'histoire du monde un chef plus digne de la confiance du peuple. Mais il nous apprend lui-même qu'il dut toujours lutter contre les voleurs ; et nous voyons par ses aveux mêmes qu'il
en garda d'éminents, si Ton peut dire, à son service. Malgré tout le prestige de ses victoires, et la force populaire sur laquelle il s'appuyait, ce géant fut à peine capable de soutenir le combat contre les grands faiseurs d'affaires. Et l'on peut bien assurer que jamais les circonstances ne donneront une seconde fois à un homme tant de pouvoir avec tant de clairvoyance. Et lui-même fit de grandes fautes ; il en convient.
Il faut comprendre le jeu de ces forces, qui s'exercent toujours làhaut autour du pouvoir ; et que, à vouloir adoref, on risque trop. Servir, cela est beau. Servir en aveugle, ce n'est plus beau, car les forces de corruption agissent sans relâche, et l'on s'en fait le complice par le consentement d'esprit. L'intrigue pousse sans cesse vers le haut un bon nombre d'hommes sans probité ; c'est aussi nécessaire qu'une loi de physique ; ainsi, dès que l'on se laisse gouverner, on est mial gouverné. Il faut donc un effort perpétuel de discussion et de contrôle, joint à l'obéissance, sans quoi les Justes ne s'élèveront jamais. La justice exige que l'on se prive souvent de cette friandise, l'Admiration.
Il ne manque pas de gens qui ont été un peu étonnés de la fortune rapide du camarade Briand. A cela on peut répondre par la question : « Qui auriez-vous choisi ? ^' Le fait est que nous manquons d'hommes politiques.
Non pas d'hommes compétents, rompus aux affaires, et capables d'administrer sagement aux Travaux publics, au Commerce, et même aux Finances. Non. Nous manquons précisément d'Hommes Libres. Tous ces puissants administrateurs ne sont qu'adm.inistrateurs ; ils n'ont point figure de chefs. Ils dépendent de mille puissances, les uns des financiers, les autres, de la société polie, de leurs proches, de leurs amis, de ceux de leur femme. Ils sont pris dans des fils d'or. L'un est un avocat d'affaires ; l'autre est, de plus, académicien. Ils ne représentent qu'une caste. Leur volonté est la volonté d'une caste. Le peuplé veut Un Homme Libre.
Aux beaux temps du petit père Combes, quelque bavard me racontait ce qu'il avait vu à l'Elysée un jour de réception. Il y avait
des astres brillants, soleils de la politique, autour desquels tout gravitait. Le petit père était seul, comme un réprouvé. Je répondis làdessus : « Il est pourtant le maître. " Je dirais maintenant, après avoir un peu plus réfléchi là-dessus : ' C est pour cela qu'il est le maître. >
Oui. Il nous faut un hxomm.e qui ne soit point empêtré dans les fiîs d'or. Et nous serons de plus en plus exigeants là-dessus. Les jeunes devraient le comprendre, et se déner des salons. Mais point du tout. Ils papillonnent ; ils se livrent aux plaisirs de cour ; ils s'éloignent du peuple ; ils dépouillent leur rustique simplicité pour la reprendre seulement qiiand ils retournent au pays ; et cela ne tronipe personne. Ce sont de pauvres ambitieux qui poursuivent l'ombre de la puissance et laissent aller la vraie puissance.
Je voudrais pourtant le voir grandir, le vrai démocrate, celui qui vivrait avec dix mille francs, qui serait vêtu comme un commis, et qui prendrait l'omnibus. Qui promènerait son veston râpé des Postes au Commerce, de l'Instruction Publique aux Finances, portant sa probité sur lui. Je le vois donnant cinquante mille francs de son traitement ministériel aux pauvres, ignorant les autos, les actrices et les petits soupers ; redouté de ses collègues, célèbre et aimé partout. Plus tard président, vêtu comm.e vous et moi, et recevant les rois sans cérémonie. Voilà un programme qui devrait plaire à un vrai ambitieux. La richesse serait remise à son rang ; et ce serait déjà presque toute la justice.
Ce n'est déjà pas si facile, de trouver un député comme on en voudrait. Je sais que la graine d'ambitieux n'est pas rare, et qu'on ne manquera jamais de ces blancs-becs qui préparent leur carrière politique comme ils ont préparé leur baccalauréat. Mais jt pense à un homme éprouvé, qui s'est préparé à la politique en vivant humainement sa vie, c'est-à-dire achetant, vendant, se battant contre les choses, maniant les hommes, et pesant toutes les valeurs. Si un tel homme n'y perd point ses ailes, j'entends ses idées, c'est qu'elles étaient bien attachées ; et ceux qui l'ont vu à l'œuvre connaissent
assez ses opinions avant qu'il en ait dit un mot ; sa vie est comme un discours. C'est pourquoi on sait qu'il tiendra ce qu'il promet. Mais on attend de lui bien plus encore, un jugement toujours éveillé, toujours prêt pour résoudre au mieux tous les problèmes qu'on ne peut pas prévoir sur les affiches, et qui sont les vrais problèmes.
Mais qu'arrive-t-il lorsque l'on a trouvé un homme de cette trempe, et qu'on va lui ofïrir un mandat de député ? Vous ne pensez pas qu'il va sauter de joie, comme un enfant aux étrennes ? Non. Il va douter un peu de lui-même, peser les petites misères d'une campagne, la fatigue, les dépenses, ses propres affaires négligées. Et bref, il se fera prier. N'essayez point, alors, de tirer ses opinions à droite ou à gauche. Je l'entends qui dira : '( Non ! Non ! Point de formules. Je veux bien dire que je suis radical parce que c'est vrai en gros. Mais je vous dirai comment je l'entends, et vous me prendrez comme je suis. Je ne suis point un enfant, pour me soumettre au Coran de ce Mahomet-ci ou de ce Mahomet-là. > Ces discours-là sont compris chez nous, parce que le Normand n'a point la tête chaude, et ne change pas d'idée comme on change de casquette.
Que fait notre blanc-bec pendant ce temps-là ? Il prend ses grades, s exerce dans les parlottes, acquiert par mémoire un bagage de sociologie, gravite autour des grosses planètes de la politique, rend des services, rédige des rappKsrts, s'exerce à trouver de ces formules qui arrangent tout en brouillant tout. Il devient sous-diacre et diacre après avoir été enfant de chœur ; il sert la messe radicale ou radicalesocialiste ; bientôt il la dira. Bientôt vous le verrez arroser de conférences la circonscription qu'il a choisie, très étonné du reste, après dix ans d'efforts, de voir que son bavardage n'intéresse personne.
Alors il se frappe le front, m^audit la petite politique et les fameuses « mares bourbeuses . Il cherche le remède ; il l'a trouvé. Ce remède, vous le devinez bien, c'est le scrutin de liste et la Proportionnelle. Et c est fort bien vu, car le parti le patronnera et le poussera. Et, comme votre indépendant, dont je parlais, ne se prêtera pas trop aux exigences du parti, ni aux formules du parti, la place se trouvera nette pour notre politicien ; il faudra bien que vous fassiez bloc pour lui ; et vous enverrez à la Chambre un phonographe très bien monté, qui nasillera à son tour aux grandes séances. En vérité, si tous les charlatans de politique n'étaient pas pour la représentation proportionnelle, ce serait miracle.
Quand ils ont dit que la Proportionnelle est juste, ils croient avoir tout dit. Et j'y vois bien une espèce de justice au premier moment, c'est-à-dire quand on nomme les députés ; mais encore faudrait-il y regarder de près. Si l'électeur est moins libre et moms éclan"é dans son choix, est-ce juste ? Si les comités départementaux ont tout pouvoir pour imposer un candidat et surtout pour en élimmer un autre, est-ce juste ? Si un homme droit et sûr prête son appui, par nécessité, à des ambitieux aussi riches d'appétits que de talents, mais de pauvre caractère, est-ce juste ? Si un ferme et libre esprit ne peut être élu qu'en traitant avec un parti, est-ce juste ? Si les partis ainsi organisés ont presque tout pouvoir pour échapper à la pression des électeurs et tromper leurs espérances, est-ce juste ? Si l'élite, déjà si puissante, se trouve fortifiée encore par ce nouveau système électoral, est-ce juste ? Si l'influence des politiciens sur les vrais amis du peuple, déjà trop forte, s'exerce alors irrésistiblement, par les délibérations et les votes à l'intérieur du parti, est-ce juste ? Et enfin, si l'écrasement des minorités est injuste dans la circonscription, par quel miracle devientil juste au parlement ? Car il faut bien que l'on décide enfin, et que la majorité l'emporte. En somme, quand vous dites que la Proportionnelle c'est la justice, j'ouvre bien les yeux, car j'aime la justice, mais je ne comprends rien, je ne perçois rien de ce que vous annoncez.
En revanche, il y a quelque chose que je comprends très bien et que je perçois très bien, c'est que les opinions pour et contre la Proportionnelle correspondent à des opinions très bien définies concernant l'avenir de la République. Car les uns, qui sont l'élite, et que je reconnaîtrais presque au port de la tête, craignent par-dessus tout ce qu'ils appellent la démagogie et les intérêts de clocher. Ils veulent qu'en toute chose, armée, impôts, travaux publics, ce soient les compétences qui décident ; ils veulent que la grande politique, qu'ils appellent nationale, échappe tout à fait au contrôle des petites gens, pour qui vivre de leur travail et s'assurer contre les risques est la grande affaire. Enfin ils se défient de l'électeur. C'est contre l'électeur qu'ils ont inventé la Proportionnelle ; et l'invention est bonne.
Les autres savent trop, par trop d'expériences, ce que devient la volonté populaire lorsqu'elle se heurte à l'action continue des grands Ambassadeurs, des grands Banquiers et des grands Bureaucrates. Ils savent trop comment les députés cherchent souvent autour d'eux, dans ce milieu parlem.entaire qui a ses préjugés propres, un appui contre l'électeur, et de beaux prétextes pour oublier leurs prom.esses. Ils savent que les grands intrigants sont déjà assez forts, et disposent déjà trop des réputations et des influences, que l'air parisien est déjà assez mauvais et dangereux pour les provinciaux même les plus rustiques, et qu'enfin le scrutin d'arrondissement est la meilleure arme de la province contre l'élite parisienne^ Prise ainsi, la question est assez claire, il me sem.ble. Et c'est parce que ces raisons commencent à se dessiner dans le brouillard, que cet accord apparent de la plupart des députés recouvre en réalité des divisions profondes et une résistance form.idable.
Comm-e je pensais au Scrutin d'Arrondissement, il me revenait une histoire de mion pays normand, histoire déjà ancienne, puisqu'elle remonte au scandale du Panama ; on en peut parler maintenant comm.e d'une chose morte et enterrée. On sait que le Perche est un pays assez fermé, assez riche par le commerce des chevaux, hospitalier et généreux à l'ancienne mode, très raisonneur, ennemi du gouvernement et du préfet, et clérical par obstination pure. Ils avaient en ce tempslà un député bon garçon et bien de son pays par un genre d'esprit bonhomme qui m.ordait très bien. On l'adorait. C'est dire que tous ces dresseurs de chevaux n'avaient pas précisément d'opinion, mais se fiaient à leur député pour en avoir une. Et voilà bien, direz-vous, le scrutin d'arrondissement. En réalité l'habile homme prenait le fond de leur opinion, et eux la forme des siennes.
Or il fut d'abord bonapartiste, et ils furent bonapartistes. Ensuite il jugea bon de faire un petit mouvement à gauche et d'accepter la République, mais conservatrice naturellem^ent ; il ne perdit pas une voix. Là-dessus vous direz : " Il avait son hef électoral et son armée ; ses électeurs étaient des partisans, non des citoyens ; voilà par quel
détestable mécanisme un petit nombre d'intrigants font de la politique selon leur intérêt propre, et agissent sur les ministres. Ce n'était qu'un tyranneau d'arrondissement. » C'est l'apparence ; ce n'était pas cela tout à fait. Ils le laissaient ministre pour les paroles. Il disait Empire c'était bien ; il disait République, c'était bien ; mais c'était toujours le même air.
Ce fut alors la Terreur Panamique. Le député en question fut soupçonné et même accusé. Il se défendit bien ; il prouva, si je me rappelle bien, que son m.étier de journaliste (car il n'était pas riche) expliquait certains petits profits. Il fut acquitté. On a pardonné plus à d'autres ; mais cet arrondissem.ent ne pardonna rien. Il n'y eut ni reproches ni récriminations ; ce fut pis ; ce fut le silence et l'abandon. Et sans remède. On put connaître par là l'esprit de liberté et le jupernent inflexible de ces homm.es qui semblaient ne pas prendre la politique au sérieux. Quand on méprise les mots, il arrive que l'on voit clair aux choses. Sans doute eurent-ils le sentiment que la Haute Finance, sous n'importe quel drapeau, était le véritable Tyran à craindre pour l'avenir, et que, si l'on saluait une fois Monsieur l'Argent, l'opposition n'était plufe que gasconnade. Ici se montre, il me semble, le fond de l'esprit arrondissementier. Il a du cynisme ; il va droit au principal. Il se moque assez des combinaisons purement politiques, mais il est strict sur la probité. Ce n'est pas par hasard que les Grands Aventuriers le haïssent du fond de leur cœur et essaient de le mépriser. Ce jeu est clair ; la partie est engagée entre les Politiciens et le pays.
Les Membres de l'Association Amicale des Hauts Mollusques (Bureaucrates au-dessus de neuf mille francs), réunis en assemblée générale extraordinaire, considérant,
Premièrement que le flot montant de la démagogie vient battre maintenant la citadelle mêm.e de l'administration ;
Deuxièmement que les législateurs, oubliant leur noble mission, s'arrêtent de plus en plus à de petits intérêts et à de misérables critiques, de sorte que les hauts administrateurs seront bientôt interpellés aussi souvent que les ministres, et aussi instables qu'eux ;
Troisièmement que les députés se font juges en matière de ponts, de chaussées, de bureaux téléphoniques et autres matières techniques, ce qui affaiblit le respect dû aux compétences, et, par contagion, invite le public lui-même à juger de tout à l'étourdie et d'après ses intérêts immédiats ;
Quatrièmement que le contrôle des dépenses publiques se fait maintenant en dehors des administrations contrôlées et souvent même contre elles ; que les députés et même les ministères cherchent et trouvent dans des révélations sans tact et dans des exécutions sans égards une popularité malsaine ;
Cinquièmement que ces abus de contrôle ne sont pas accidentels, mais que de plus en plus, à mesure que le jeu normal des institutions est faussé par le développement des passions individualistes et anarchistes, le député se fait l'allié du citoyen et du contribuable contre l'Administration ;
Sixièmement que ces tendances subversives ne tiennent pas au caractère des députés, lesquels, par leur origine, par leur éducation, par leurs relations, par leur esprit corporatif, seraient plutôt disposés à collaborer amicalement avec la Haute Administration, au lieu de l'attaquer sans cesse dans son prestige et dans ses prérogatives ;
Septièmement que ce détestable esprit de dénigrement vient de la dépendance étroite où les députés se trouvent placés par rapport à leurs électeurs, comme aussi de l'importance démesurée que prennent, par les mêmes causes, les intérêts particuliers, locaux, momentanés, en face de l'mtérêt général.
Huitièmement qu'il est donc hautement nécessaire de ramener l'attention de l'électeur sur les principes généraux de la Politique, comme aussi de rappeler les législateurs à leur véritable fonction, qui est de faire des lois, et non pas de juger les actes et les hommes.
Neuvièmement que la Réforme Electorale ne peut manquer de modifier heureusement les mœurs politiques et l'équilibre des pouvoirs ;
Pour ces motifs, adressent à M. Charles Benoist leurs encouragements et leurs félicitations, et se séparent en criant d'une seule voix : <' Vive la Représentation Proportionnelle ! »
On est étonné lorsque l'on rencontre encore quelque locomotive à coupe-vent. Cette invention fit du bruit dans le temps, et les chroniqueurs en firent des articles, où les ingénieurs étaient loués comme il fallait. Cette armure coupante à l'avant de la machine frappait l'imxagination ; on fendait l'air. C'était une erreur énorme ; par où l'on peut voir que les ingénieurs sont quelquefois des hommes d'imagination, plutôt que des hommes d'entendement.
La question fut résolue, il n'y a pas longtemps, par des expériences précises ; la meilleure forme pour un mobile dans un fluide, air ou eau, est arrondie en avant, effilée en arrière. Et cet exemple est bon pour faire voir que la théorie peut échouer ridiculement sur un problème assez simple, car aucun mathématicien de Mécanique n'a su annoncer cette forme nouvelle. Tous suivaient l'imagination, d'après laquelle il faut une pointe ou un coupant pour diviser l'air. Concluons que les fortes têtes sont rares.
Il faut donc faire la théorie après l'invention. Et voici ce qu'on pourrait dire. Je fais mouvoir dans l'eau une masse indivisible mais plastique, en la poussant naturellement par son centre de gravité. Quelle forme va-t-elle prendre? Evidemment elle ne sera pas effilée à l'avant, mais plutôt arrondie ; elle s'effilera au contraire par l'arrière ; au reste cette expérience a justement été faite, et elle n'a rien d'incompréhensible ; l'entendement s'accorde avec l'imagination pour en prévoir le résultat. Partant de là je raisonne, et je dis qu'une masse solide ayant justement cette forme présentera à l'eau la résistance minimum, puisque c'est la forme que l'eau, par son effort, donne à une masse plastique. Et il me semble qu'en tout cela il n'y avait rien qui ne fût prévisible pour un homme qui aurait médité avec suite sur ces choses. Mais nos ingénieurs ont pris un coupe-vent pour fendre l'air, comme on prend une hache pour fendre du bois. Différence : le bois fendu reste fendu, mais le fluide retombe sur le couteau.
Un observateur eût prévu cette forme, arrondie à l'avant, que l'on juge paradoxale. Les poissons sont souvent arrondis en avant, toujours effilés par l'arrière. Les bateaux à forme traditionnelle, de même ;
mais les torpilleurs sont tranchants à l'avant, voilà la marque de rmgénieur, homme d'imagination. Les oiseaux ont souvent la tête rentrée ; l'avant des ailes est arrondi, l'arrière effilé ; la poitrine dessine une demi-sphère. D'après cela les odus pointus, si les résistances agissaient assez sur leur masse, devraient se retourner ; et j'ai lu que cela arrivait quelquefois, pour l'étonnem.ent des artilleurs, hommes d'imagination. Ces esprits naïfs auraient cru aussi que les aiguilles avalées, et qui se promènent par tout le corps, marchent la pointe en avant ; mais non ; dans ce milieu, fluide par ses réactions et contractions, elles vont le gros bout en avant ; c'est pourquoi elles ne nuisent point. 1 oujours par les mêmes lois, que les ingénieurs n'ont point devinées.
Un regimbent passe, avec clairons et tam.bcurs. Chacun est pris soudain par le cœur, sans l'intermédiaire d'aucune pensée ; cette chose qui marche, chose humaine et plus qu'humaine, convertit immédiatement le spectateur. Que sa pensée consente ou non, cela ne change pas grand'chose ; car le sang marche, les muscles suivent la musique ; l'organisme sent sa force, sans aucun doute, sans aucune peur ; une chaleur monte jusqu'aux yeux avec des larmes généreuses ; la lèvre tremble, les narines s'ouvrent largement ; c'est un bonheur soudain et sans comparaison. 0 froide Pvâison, que nous offres-tu en échange ?
Ces sentiments m.e sont connus ; je suppose qu'ils sont familiers à ia plupart des hommes ; ils sont bien forts dans les foules, sans quoi l'histoire serait inexplicable. Les raisonnements sont alors de bien petites choses, j'en conviens. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Un socialiste qui chante '< l'Internationale ' avec dix mille de ses coreligionnaires, éprouve un sentiment aussi vif. Les croisés sentirent quelque chose du même genre lorsqu'ils crièrent tous ensemble : ^' Jérusalem ! Jérusalem, '■'> Des sentiments ccm.me ceux-là ne sont donc pas propres à prouver une thèse plutôt que l'autre. Et il reste toujours à savoir si l'on doit suivre le sentiment le plus vif, et le prendre comm.e preuve. S'il en était ainsi, toute volupté serait bonne, car il n'y a pas d'émotion plus entraînante que l'attente de la volupté
prochaine. Je crois même qu'on y résiste bien diHicilement, comme on résiste bien difficilement à l'entraînement d'une foule. Et chacun conviendra qu'il faut prendre ses précautions contre les sentiments vifs, y penser d'avance, prévoir les circonstances qui les amèneront, en susciter d'autres si la raison l'ordonne, bref gouverner son cœur.
L'émotion est belle et bonne, lorsqu'elle nous porte à quelque action que la raison a d'avance approuvée ; on la laisse alors galoper, comme un noble cheval de bataille. Mais, dans la délibération, il faut que ces forces du cœur soient domptées. Il le faut. Les maux humains naissent des passions, et les passions sont sans doute des opinions que le sentiment entraîne, le cavalier n'étant plus maître, alors, de sa monture.
C'est pourquoi, lorsqu'on raisonne sur la paix et sur la guerre, sur le droit et sur la nécessité, ce n'est pas le moment de sonner la charge et de crier tous ensemble. Au combat, très bien ; au conseil, très mal. Mais nous sommes bien loin de toute sagesse ; et je connais beaucoup d'hommes qui recherchent cette volupté du sentiment, aux revues, aux manœuvres, aux assemblées ; et sans risque, qui plus est. Il y a un grain de corruption dans ces plaisirs de l'action séparés de l'action.
Le corps hurnain n'est pas toujours disposé selon la volonté, comme chacun sait bien. Même en dehors des maladies, en dehors aussi des fonctions ordinaires de la vie, il se produit souvent des gestes, des mouvements, des réactions, des contractures tout à fait nuisibles. Par exemple un homme qui veut se défendre à coups de revolver, et qui tremble, est dominé par cette mécanique naturelle ; celui qui est en colère, de même ; celui qui frappe du pied, croyant faire marcher les tramways plus vite, ou celui qui donne un coup de poing sur la table parce que le potage est trop chaud, tous ceux-là emploient très mal leur force ; celui qui est pris de vertige et tombe se tue en somme par mauvais gouvernement, un peu comme les fous se tuent. La peur est une réaction presque toujours nuisible. Les animaux, autant qu'on peut savoir, agissent par réactions de ce genre, presque^ toujours ; rhomme est remarquable par ceci qu'il se gouverne, qu'il s'arrête,
qu'il se retient lui-même. Et parmi les races humaines, c'est la race qui se contient et se retient le mieux, c'est celle-là qui règne sur les animaux et sur les hommes, par patience, industrie, sagesse, par force d'âme enfin.
Tout cela est assez connu. Ceux qui se laissent aller à l'Impulsion et à la convulsion n'en sont jamais bien fiers. Ces déformations sont méprisées immédiatement ; elles sont laides. Mais chacun aime les nobles statues, parce qu'elles représentent un bon gouvernement de soi.
Il faut juger de Léviathan d'après les mêmes principes. Car ce grand corps serait aisément animal et convulsionnaire. Panique, fureur de foule, fièvre guerrière, aveugle enthousiasme, délire religieux le font bien voir. Ce sont les passions du grand animal, dès qu'une mouche le pique. Et l'individu qui y participe se croit aisément porté par une force supérieure, et même divine. Ceux qui sont plus sensibles, et qui traduisent plus vivement ces convulsions du Léviathan, ont été longtemps adorés, sibylles, devins, prédicateurs, orateurs. En somme, les nations sont aisément barbares, et les civilisés se livrent trop ingénument à ces mouvements déréglés. Quand les gouvernants exigent de nous un patriotisme sans conditions, ils nous demandent de nous laisser conduire par ces mouvements religieux ; et cela se comprend, parce que cette adoration va naturellement droit aux chefs, et les enivre. Mais il se trouve un nombre croissant d'hommes sages et sobres, ou tout au moins qui s'efforcent d'être l'un et l'autre, et qui voudraient que leur patrie soit juste, raisonnable, humaine enfin ; c'est-à-dire qu'elle soit gouvernée, par l'effort de tous, comme chacun de nous essaie de se gouverner lui-même.
Il faudra que nous arrivions, mes amis, à ne plus tout pardonner aux Violents. On croit dire quelque chose en disant qu'ils sont sincères et qu'ils paient de leur personne ; c'est dire qu'ils sont violents tout simplement. Celui qui se met en colère paie toujours de sa personne ; le fou est encore celui qui paie le mieux ; rien ne l'arrête, et je dirai à sa louange qu'il ne tient pas plus de compte de sa propre
douleur que de celle d'autrui ; mais ce n'est pourtant pas une raison de l'estimer. On peut le plaindre, mais il faut l'enfermer.
J'ai connu un vieil officier qui vivait à la campagne, et qui avait fait noblement son métier ; blessé, prisonnier, s évadant, comme tant d'autres ; il n'aimait pas la guerre. Il n'aimait pas non plus les tyrans, et il n'avait rien du tyran. Doux avec les petits, cordial et simple avec tous, insolent quelquefois, mais seulement à l'égard des puissances. Indulgent à bien des choses, mais d'une sévère probité. Voilà le vrai héros ; voilà celui que j'acclamerais ; mais il repousse l'acclamation ; il a cette pudeur, qui est la grâce du courage ; mon admiration se dirige là, comme l'aiguille au pôle. Mais je hais l'acteur tragique. Et il ne m'entre pas dans l'esprit que le héros sincère ait le droit de faire une gloire au comédien. Laissons au théâtre les larmes de théâtre. 0 Régulus ! Le frivole Horace, dans le plus beau de ses poèmes, a bien saisi cette grandeur simple. On sait que Régulus, venu pour négocier à Rome l'échange des prisonniers, et sûr de périr dans les supplices s'il ne réussissait point, donna pourtant le conseil de refuser l'échange. « Il savait pourtant ce que le bourreau lui préparait ; néanmoins il écarta ses enfants et le peuple, et il s'en retourna comme un homme qui a jugé tout le jour au Forum, et qui pense à sa villa de Venafre ou de Tarente. »
Voilà le citoyen. Mais le soldat est tout autre. 11 y a un esprit soldat, qui se pardonne tout, qui se permet tout, pour qui les lois, la justice, les travaux de la paix, les vertus simples ne comptent plus, parce qu'il a méprisé la mort. C'est élever trop haut un sentiment que chacun doit finalement former, qu'il s'y prenne comme il pourra. Et le difficile et le beau, dans ce tournant, c'est de ne point jouer sa propre vie avec celle des autres comme un joueur jette les pièces d'or ; c'est de supporter l'ordre qui va péniblement, poussé par des héros inconnus ; c'est de permettre que les autres vivent, et qu'enfin les hommes consentent à piocher et à bêcher quand la colère est si belle. On a trop dit que la guerre est difficile, que la fureur est difficile. C'est la paix qui est difficile. Et nous mourrons tous.
Comme quelques-uns des bons amis avec qui je me trouvais glissaient à parler sévèrement des m.Œurs et des institutions, je leur dis : (' Il y a vingt-cinq ans à peine que j'observe ce monde des hommes autour de moi. Or, dans ce temxps si court, j'ai vu un changement admirable et continu, dans les mœurs et dans les lois, toujours vers la justice. Si l'on rappelait ce que la République a fait pour égaliser les droits et protéger ceux qui travaillent, vous seriez émerveillés. Les mœurs ont précédé ce progrès, mais ce progrès a son tour a changé les mœurs, et nous a tous rendus, à mesure que nous sommes plus justes, plus scrupuleux sur la justice. A vingt ans j'espérais moins. »
'< C'est bien parlé, dit un homme d'âge ; voilà comme il faut être ; et tant pis si ce n'est pas tout à fait vrai. La joie crée et pousse ; la tristesse ne fait rien. »
Et puis, dit un autre, la tristesse c'est trop facile ; le dénigrement, c'est trop facile. C'est la pente. Remontons la pente. '^
(• Mais enfin, dit l'homme d'âge, admettons que la justice établisse peu à peu son règne. Je crois que c'est vrai ; réellement en pensant a toutes ces lois d'assurance, de prévoyance, de protection, qui sont maintenant dans la coutume, je crois que c'est vrai. Mais la justice n'est pas tout. Je vois deux courants d'idées, l'un qui tend à assurer 4a justice, l'autre qui veut conserver la nation. Je vois le nationalism.e bien fort chez d'autres, trop faible chez nous. La démocratie ne seraitelle pas en train de se détruire elle-même, par un trop grand amour de la justice ? Et cela affaiblirait enfin la justice. En haut, en bas, comme disait Heraclite ; et tout va par r>'thme. «
« Je voudrais savoir, dit là-dessus un homme raisonnable, si l'amour de la justice et l'amour de la patrie sont réellem.ent en antagonisme. Car enfin, dans l'histoire de l'Europe, je vois que l'explosion du sentiment national en France s'est manifestée en même temps qu une explosion de justice en quelque sorte. Les deux sentiments pourraient bien être liés. Car pour quoi se bat-on le mieux, sinon pour la justice ? Et qui a fait ensuite l'unité nationale allemande, sinon une révolte contre la force Française, née de la justice et oublieuse de la justice ?
Aimer sans juger, c'est bientôt dit"; mais quand on aime en approuvant, cela n'en vaut que mieux. Et celui qui se bat pour la paix et le droit frappe de tout son cœur. Sans"; compter que la justice assure matériellement plus de force et plus de vraie richesse, et, moralement, maintient l'union, qui est la force des forces. Et ce n'est pas par hasard que les Romains, grands juristes, furent aussi de grands militaires. )>
Il y a longtemps que l'on compare les crises de la politique extérieure aux nuages et aux tempêtes ; on voulait dire par là que la Guerre et la Paix ne dépendent point des volontés humaines. Cette seule idée est plus à craindre que tous les canons. Ce n'est pas autre chose que l'adoration à toutes les passions, et principalement à la colère.
L'homme qui se laisse aller au désespoir, lorsqu'on essaie de le ramener à la vie par des discours toniques, ne manque pas de dire : <^ Cela est bon pour vous, parce que vous n'êtes pas dans le désespoir. » De même, si vous voulez intéresser l'amoureux à autre chose qu'au passage du facteur ou a l'heure des trains, ou bien si vous le détournez, par raisons, d'appuyer volontairement sur sa blessure, il vous dira aussi : « Vous pensez comme un homme qui n'est pas amoureux ; avant ce fatal amour, je pensais ainsi. ' Bref tous ces malades d'esprit refusent le remède, justement parce qu'ils sont malades. Or c'est bien la guerre qu'ils ont en eux-mêmes, contre eux-mêmes, sans qu'ils l'aient voulue. C'est pourquoi un politique bilieux, qui s'abandonne à ses passions, vous regardera en pitié si vous voulez raisonner sur la paix et la guerre.
Ce n'est pourtant que le Romantisme qui survit, il me semble. On veut qu'il y ait des présages et une destinée. Cette idée trouble se voit dans toutes les crises des passions ; le mot passion le dit bien, on se sent tiré et poussé par les forces. De même vous demandez à ce commerçant paisible si ses deux fils songent à faire la guerre, et il vous répond : " On ne fait pas la guerre parce qu'on veut la faire, mais il faut bien la vouloir quand on la fait. Quand le vent souffle, les arbres s'agitent. Voyez donc les oiseaux, les nuages et le baromètre. » Il me semble que j'entends un homme à qui je demanderais : " Vous
LES PROPOS D'ALAÎN
ne voulez pas tuer une femme pour cette seule raison qu'elle n'aura point de bonheur à vous voir '\ et qui répondrait : « Je vous le dirai quand je serai amoureux. '> Cette soumission aux passions est une très vieille chose, fille de la guerre, et mère de la guerre.
Il y a une autre idée, plus jeune, qui est fille d'Industrie, c est que l'homme peut changer par volonté le cours des fleuves et la marche de la peste. Dans le fait, depuis la première brouette, que de destins en déroute ! Que de Sibylles rusées ont répondu : « Il arrivera ce que tu voudras. • Mais en vain. La grande idée des Sages, que l'on peut lutter contre les passions, est encore méprisée. Nous en sommes à la prédestination et aux desseins de Dieu, même sans croire à Dieu. L'Histoire nourrit cette pensée de Caraïbe ; car, puisque cette guerre est inévitable à nos yeux parce qu'elle est dans le passé, nous voulons penser qu'elle était inévitable déjà quand elle était encore à venir. Ce sophisme a de la puissance. Je compte que les vraies sciences, les jeux, l'entraînement, l'hygiène et une morale virile conduiront les hommes à se garder de la peur et de la colère, et à dresser leur corps comme ils ont dressé les chiens et les chevaux. « Je crois en moi », voilà une belle prière, qui chassera la Guerre après avoir chassé les Dieux.
<' On ne juge point sa propre mère ; on ne juge point sa propre patrie. Un Français n'a jamais raison contre la France. » Phrases que j'ai lues et entendues partout après le discours de Jaurès. Formules creuses, régal des sots. Sous des propositions de ce genre il n'y a aucune idée que l'on puisse saisir. Que l'on aime sa patrie par mouvement instinctif, comme on aime une mère, et non par des raisons, je l'accorde bien volontiers. Et si je laisse courir les sentiments, j'aurai bientôt trouvé, pour l'Allemand querelleur et un peu matamore, quelque réponse digne de Léonidas, ou bien de Cambronne. Nous sommes quelques millions comme cela. Mais ce que je sais bien aussi, ce que je sens, ce que je vois comme je vois le jour, c'est que tous ceux qui voudraient tyranniser chez nous, tous ceux qui rêvent je ne sais quelle restauration et je ne sais quel Ordre Moral jouent de ce sentiment, qu'ils connaissent bien, comme d'un dernier atout. « Si ce
peuple suivait sa colère, on pourrait enfin le gouverner. ■> Et nous voyons déjà qu'un mouvement de fureur aveugle, auquel le président de la Chambre n'a pas résisté, s'est élevé contre le discours d'un homme libre. Ce Coup d'Etat sera compris, je l'espère ; et les citoyens verront, par cet exemple, qu'il ne faut point adorer les passions. Il faut régler les passions, il faut peser, il faut penser. Nous avons la garde de la Pensée Française et de la Liberté Française, fonctions honorées et respectées dans le monde.
Et quand on demande où est la Pensée Française, où elle s'exprime, à quoi on la reconnaît, je réponds qu'elle est partout, diffuse partout, dans les livres, dans les discours, dans toute action, dans tout travail, dans tout "geste autour de nous ; jusque dans les villes, jusque dans les champs ; dans l'air aussi et dans le ciel, car les choses que l'on voit forment aussi les pensées. Chacun de nous, auteur ou lecteur, orateur ou auditeur, architecte ou maçon, chacun de nous a la Pensée Française en garde. Pourquoi Barrés plutôt que Jaurès ? Parce que Barres le dit et le chante : « je suis Français ; je veux être Français ; sentir en Français ; parler en Français >\ Je n'écoute pas ces déclarations. Qu'il soit lui-même, qu'il pense selon sa terre, selon ses parents, selon sa culture, et ce sera un éclair de Pensée Française. Mais il n'y a pas ici de privilège. Jaurès aussi est un arbre de chez nous. Il y a des chênes et des roseaux, des plateaux et des vallées, des prés, des champs et des bois ; et tout cela c'est la Patrie.
Ce serait une Patrie sans tête, qu'une Patrie qui n'hésiterait jamais, qui ne délibérerait jamais, qui ne s'avertirait jamais elle-même. Ou bien allez-vous soutenir que seuls les intérêts de France sont Français, que seules les passions de France sont Françaises, et que les idées de France ne sont pas Françaises ? Notre plus belle parure au contraire ; et, pensez-y bien, nos plus fortes armes, car c'est la tête qui est militaire. La passion n'est que violence, et ce n'est pas la même chose. On conte qu'à Waterloo on vit un cavalier sans tête qui galopait encore contre l'ennemi ; mais il n'alla pas loin.
Il faut penser à la question d'Alsace-Lorraine, qui domine réellement toute notre politique. Et l'on n'y pense pas quand en veut ; le
problème reste souvent tout entier en paroles, ce qui nous pousse à répéter une fois de plus les formules usuelles.
Lorsque j'arrive à y penser réellement, le premier effet est une impression vive, un mouvement de fureur contre l'Empire, un mouvement aussi de défiance radicale à l'égard des généraux et diplomates quelconques. Je pense à cette guerre folle, à cette guerre injuste, passionnément voulue par les hauts pouvoirs, et principalement pour le prestige de la dynastie. Ensuite à cette funeste campagne où se montrèrent dans un jour cru tous les vices du despotisme militaire. Enfin à cette paix trop vite conclue, par le sacrifice de quelques-uns, et, comme il arrive toujours, sous la pression de ceux-là même qui avaient poussé à la guerre. J'insiste sur ces idées, peu agréables à former, parce qu'elles vont directement contre cet enthousiasme aveugle, contre cette adoration des pouvoirs, auxquels je vois que l'on nous pousse.
Mais l'idée morale qui se présente la première, il me semble, c'est celle-ci. Celui qui a attaqué injustement doit payer. Rude épreuve pour nous tous. Mais, sans approuver le régime impérial et cet imprudent sommeil des citoyens, nous acceptons pourtant l'héritage, les dettes d'argent comme les promesses. La paix a coûté cher de toute façon, mais enfin nous la voulions et nous l'avons eue.
L'idée qu'un traité arraché par la force est sans valeur n'est pas ici à sa place. Car où était l'agresseur ? Il ne suffit pas ici d'invoquer les projets et les ruses de Bismarck ; c'est le peuple allemand qu'il faut considérer. Et c'est notre attaque qui l'a soulevé, comme on le voit assez, notamment par la mollesse des Bavarois et des Badois au commencement. Dire que nous aurions toujours été attaqués de toute façon, et que l'unité allemande se serait faite contre nous de toute façon, c'est une de ces vues fatalistes, assez commune chez les guerriers et les politiques, mais qu'un homme de bon sens rejette violemment dès qu'il en comprend la portée. Si la volonté ne change pas l'avenir, qu'est-ce que cette vie ?
Mais ici une autre question se présente. Nous avons des devoirs envers les Alsaciens-Lorrains. Nous avons manqué à la fraternité d'armes. Acceptons l'humiliation pour nous, soit ; mais pouvons-nous accepter la servitude pour eux ? Evidemment non. Notre politique, en ce qui les concerne, doit tendre à leur garantir une vie complète, politiquement comparable à la nôtre, humainement acceptable ; mais sans penser à notre gloire à nous, à notre richesse à nous. Le devoir
est envers eux. Il est bon de considérer cela, et d'examiner si une politique constamment guerrière est le seul moyen, ou le m.eilleur, de payer maintenant cette autre dette. Mais remarquez bien qu'en tout cela nous sommes débiteurs, non créanciers.
Ceux qui reviennent d'Allemagne font entendre presque tous des propos guerriers. Presque jamais il n'arrive qu'un message de paix passe la frontière. Et que dira l'étudiant qui a fait son tour là-bas ? Il louera la Culture Française ; il l'opposera à la Culture Allemande, pédante, érudite, systématique, orgueilleuse, tyrannique. Je prends pour vrais ces développements un peu trop faciles. Mais faut-il se battre pour si peu ? Mais oui, pour si peu. Je me moque des gens qui vivent d'Esthétique. Ce sont les idées morales qui m'intéressent avant tout. Je veux savoir si les Allemands ont des lois contre la violence et contre le vol, contre l'alcoolisme et contre le choléra, pour la femme et pour l'enfant. Je sais qu'ils en ont. Je sais que le progrès social rencontre chez eux les mêmes obstacles que chez nous ; que la justice semble souvent se heurter à la Justice ; et que beaucoup, chez eux comme chez nous, pensent que c'est la force des classes ennemies qui en décidera. Toutefois, si l'on veut marquer ici les différences, peut-être faut-il dire que leurs socialistes sont plus raisonnables que les nôtres, plus soucieux de l'ordre, et de l'obéissance aux lois ; du moins c'est ce que l'on dit chez nous. Et je conclus, sans craindre de m.e tromper, que ces hommes-là peuvent faire société avec nous. Sur la culture et sur l'esthétique, on discutera ; mais j'avoue que ce qu'ils appellent la Culture Française est pour moi quelque chose d'indéterminé. Ceux qui se donnent maintenant comme chevaliers de l'Esthétique Française sont des gens à prétentions, qui ont peur de leur plume, et se montrent secs et ennuyeux par crainte du ridicule. Ma foi j'aimerais autant quelque Allem.and fort, lourd, naïf, comme le Jean-Christophe de Romain Rolland. Mais enfin cette diversité des natures me plaît, et doit être respectée. Que chacun écrive comme il pense, et comme il pourra ; voilà comment il faut se battre pour la Culture, et repousser les barbares ; et je n'aime
pas que la Critique Littéraire vienne chuchoter aussi pour la guerre. Après cela, que dit encore le voyageur ? Que les Allemands ne nous aiment point. C'est ici que l'homme raisonnable doit se méfier. Imaginons un Allemand qui vienne enquêter chez nous. Où donc pourrait-il entendre quelque propos impartial au sujet de son pays ? Partout, dans les conférences, dans les leçons, on exige une espèce d'injustice voulue. Il faut toujours que l'orateur en vienne a blâmer ce peuple qui nous a battus. Et je vois que les orateurs et écrivains nous font souvent bonne mesure, et montrent ici une complaisance qui n'est pas belle. Aussi l'Allemand s'en ira raconter qu'il y a une haine profonde et enracinée chez nous ; en quoi il se trompera, car la plupart des gens, chez nous, savent bien être justes ; mais en public on n'entend guère que des comédiens qui cherchent l'applaudissement. Je n'oublie pas les pouvoirs administratifs, qui sont contre toute espèce de pensée. Ainsi les deux peuples arrivent à se méconnaître, faute d'un peu de courage ; et, pensez-y bien, ces habitudes de dire, faciles, paresseuses, flatteuses, nous mènent a une guerre effrayante qui tuera les plus courageux et les plus justes des deux côtés, d'où résulteront encore d'autres déclamations et d'autres guerres. Que les pacifistes pensent bien à ceci : ce n'est pas la peur de la guerre qui empêchera la guerre, et c'est la peur de parler qui l'amènera.
« Hugo von Teufelsberg, lieutenant de réserve au 10^ uhlans, fabricant du champagne Gallia >, à Alain, citoyen de la République Française. Très honoré Monsieur, sur les rapports de la Force et du Droit, sujet de controverses entre vous et vos amis, m.on histoire peut jeter quelque lumière.
Comme nous étions dix enfants, et que, dans notre petite ville prussienne, il y avait déjà trois hommes pour une place, j'ai songé à votre beau pays, qui manque de bras. Je vins en Champagne, et je fus aussitôt employé. J'ai réussi ; me voici propriétaire d'une des plus grosses maisons de la ville ; et la miarque Gallia ' vaut quatre milhons. D'autres Allemands ont suivi le même chemin. Nous avons fait venir des ouvriers allem.ands, puisque la main-d'œuvre est trop
rare chez vous. Nous avons maintenant ici un quartier allemand, où nous sommes plus de six mille.
Cela prouve, me direz-vous peut-être, que l'on peut s'entendre sans se battre. Mais, très honoré Monsieur, vous savez bien que, dans cette ville, où nous payons de gros impôts, nous ne pouvons pas, nous Allemands, nommer nos Conseillers et nos magistrats municipaux. Nous n'avons aucune action sur les affaires publiques. Je paye pour les retraites ouvrières, et mes versements iront aux salariés français seulement. Un de pries amis, qui est métallurgiste, est exclu des adjudications de l'Etat, qui sont une ressource aux temps de crise. Bref nous avons tous les devoirs et nous sommes bien loin d'avoir tous les droits.
Je devrais, direz-vous encore, me faire naturaliser. Mais, dans l'état de paix armée où nous sommes, état de fait qu'il faut prendre d'abord comme il est, vous ne pouvez pas demander que des familles allemandes fassent des zouaves et des cuirassiers pour votre pays. Aussi nous usons de patience. Dans dix ou vingt ans nous serons, dans vos provinces frontières, plus nombreux que les Français. Et nous dirons aux excellents apôtres du droit : « Très honorés messieurs, la majorité des habitants de telle province demande l'annexion à l'Allemagne afin de pouvoir jouir de ses droits civiques. Et ce sera justice. ^^
Alors on en viendra aux coups de fusil. Car il y a des cas où le droit est des deux côtés ; la force seule est alors législatrice, et détermine le droit. Notre Bismarck a eu tort de dire que la Force prime le Droit ; il aurait dû dire que, dans les débats obscurs et sans autre issue, la Force crée le Droit. Certes il est beau de vouloir agir sous les seules lois de l'égalité, qui exclut la force entre les parties. Mais nous sommes de chair et d'os, et soumis aux forces, c'est une condition qu'il faut d'abord accepter. »
J'ai reçu cette lettre, non pas d'un Allemand, comme vous pensez bien, mais d'un ami qui croit comme moi que dans ces Propos toutes les thèses doivent être présentées. Tâche de maître d'école, qui enlève le droit de dogmatiser. << Métier d'avocat », dit le dogmatique. Oui, mais de bonne foi et sans profit.
Comme je disais récemment, dans une conversation, que les exercices militaires comme tirs, marches et manœuvres sont aussi bons pour l'esprit que pour le corps, et achèvent parfaitement bien l'éducation des jeunes gens, quelqu'un me dit : « Vous voyez bien qu'une troisième année à la caserne n'est pas tout à fait sans avantages. » Il croyait me prendre. Il ne voulait pas considérer que la vie de caserne est étrangère à la vie militaire réelle.
Tout ce qui est activité, dans la préparation de la guerre, est excellent. Le paysan y gagne, l'étudiant aussi. Le tir réel, par exemple, forme à la fois le jugement et la décision. Les exercices d'assouplissement disciplinent les muscles ; et l'esprit se retrouve en présence des choses et des problèmes essentiels, qui consistent toujours à se soumettre aux choses afin de les vaincre. Ajoutons que le mélange des citoyens, et l'égalité parfaite que réalise une vraie discipline, cultivent inévitablement l'esprit démocratique. Ainsi, selon une loi dont les applications sont innombrables, une dure nécessité doit finalement fortifier l'esprit de justice et discipliner les passions.
En revanche, tout ce qui est passivité, dans la préparation militaire, est mauvais. La vie de caserne, bien loin d'établir l'égalité, sépare violemment les classes, car l'officier est entraîné alors a une vie trop séparée, trop différente de celle des hommes, et les pouvoirs inférieurs ont alors trop de liberté. C'est l'action qui justifie la discipline et qui la limite ; mais l'ordre dans l'inaction laisse trop de place à l'arbitraire. Ainsi, aussitôt qu'une armée prend la position de l'attente et se trouve consignée à la disposition des chefs, l'esprit militaire se transforme et se décompose. L'esprit administratif corrompt tout. Les petites choses prennent l'importance des grandes ; les formalités régnent. Chacun se couvre et passe le balai au voisin. On fuit les corvées et on cherche les permissions. Le pouvoir le plus proche, le plus jeune, le moins raisonnable, est alors celui de qui tout dépend ; de là des flatteries et des petits moyens, des ruses d'écolier, une éducation à l'envers, puérile, non virile. Il n'y a peut-être pas de heu où l'on apprenne mieux qu'à la caserne la puissance de la ruse. Et c'est l'école
de la force ! Il n'y a point de lieu où le ^< chacun pour soi ' soit plus cyniquement pratiqué. Et c'est l'école de l'union et du sacrifice !
Voilà pourquoi, selon le véritable esprit militaire, il faut réduire le temps de caserne, et développer les manœuvres réelles. L'action commune est bonne, l'inaction en commun est détestable. Ce principe domine tout le problème militaire. Lisez maintenant les discours des dirigeants ; on dirait qu'ils l'ont oublié.
L'élan, l'entrain, la bonne humeur, l'enthousiasme, l'assaut final, tout ce que l'on admire aux manœuvres, tout cela est bien trompeur. En somme, c'est dangereux pour la paix sans répondre à la réalité de la guerre. Les écrivains militaires se laissent prendre au jeu. Ne lit-on pas que les marsouins ont défendu un village avec une ténacité extraordinaire ? Cela ne peut vouloir dire qu'une chose, c'est qu'ils ont fait un bruit terrible ; et ce n'est pas difficile, tant que l'on a des cartouches. Mais, dans la vraie guerre, le bruit n'est pas le tout. Je ne nie pas qu'il y ait un certain effet moral produit sur l'assaillant par le redoublement de la fusillade ; mais cet étonnement est juste de même qualité que l'entraînement bien connu qui porte à tirer devant soi sans voir. Un tir bien dirigé est efficace par lui-même, et sans le secours des sentiments. Ici ce n'est plus jeu, c'est force. Et la volonté bien armée se moque de l'enthousiasme.
Je relisais hier le carnet de notes de Séménof, officier à bord du " Souvarof « à la bataille navale de Tsoushima. De tels récits balaient la fantaisie. Les évolutions et les signaux, la stratégie et la tactique, tout ce qui plaît aux manœuvres navales, tout cela disparaît devant le fait brutal. Les Japonais visent bien et lancent des obus terribles. Après cela, il importe assez peu que les signaux soient bien compris, ou que les virages soient conformes à la théorie. L'escadre de Rojestvensky fit des fautes ; celle de Togo aussi ; mais les canons décidèrent. On a bien l'impression d'un travail purement industriel, qui commence par la coulée et le forage, se continue par chimie, réglage, pointage, et qui se termine par l'éclatement, l'écrasement, l'incendie, la stupeur de l'adversaire. Les forces morales du sentiment sont
comme éliminées. Quand les Martiens, dans la fiction de Wells, font marcher le rayon ardent et la fumée noire, ils sont bien au-dessus du courage ; et l'espèce humaine est alors bien au-dessous de la peur. La bataille de Tsoushima fait apparaître des rapports de ce genre. La guerre du Maroc aussi ; car c'est notre artillerie qui décide.
Il faut donc examiner froidement si l'abondance des munitions et la justesse du tir ne sont pas l'essentiel en toute bataille, et juger les milices à ce point de vue. Car qu'est-ce qu'un milicien ? C'est un homme qui va droit au but, et qui s'exerce à tuer. La guerre n est qu'un moyen pour lui ; il ne l'orne point parce qu'il ne l'aime point. Ce réalisme vaincra.
Nous avons une armée solide, et de bons professeurs de guerre. Mais, si j'avais à choisir, j'aimerais mieux qu'ils aient un peu moins de science et un peu plus de confiance. Autant que je les connais par des extraits et des citations, je les imagine un peu tristes, un peu accablés par la puissance de l'adversaire. Or je crois qu'il ne faut jamais se battre pour l'honneur avec l'idée qu'on sera vaincu ; il faut se battre pour la victoire. En prenant notre armée comme elle est, trop rongée par l'administration, trop séparée de la vraie vie et des vrais devoirs, je crois que nous serions vainqueurs.
En 1870 nous l'étions presque ; avec un peu d'audace et de mouvement nous l'étions deux fois le 6 août. Or il est connu que nos réserves n'étaient pas organisées, que notre artillerie était très inférieure a celle de l'ennemi, et enfin que la force morale nous m.anquait naturellement parce que nous étions le peuple tyran, contre des peuples las d'être esclaves.
Tout est retourné maintenant ; nous nous gouvernons nous-mêmes ; nous voulons agir avec les autres nations selon le droit ; nous en avons donné mille preuves. Nous avons une alliée qui tiendrait les mers, et qui assurerait le ravitaillement. Nous avons des réserves organisées, encadrées, armées ; toute la nation, après quinze jours de tâtonnement et d'attente, ferait la guerre. Nos armées sont pour le moins égales à celles de l'ennemi. Enfin le combat serait pour la justice, contre un
peuple tyran ; et contre un peuple qui n'aime pas plus la tyrannie et rinjustlce que nous ne les aimons ; contre un peuple qui, à ce que je crois, et pris dans sa masse, se défendrait héroïquement, mais attaquerait mollement. Il n'y aurait donc qu'à user par des feintes le premier élan des troupes jeunes et savamment préparées qui sont massées à la frontière ; ce serait un moment difficile et des échecs presque inévitables, mais dont un Fabius Temporiseur ferait autant de victoires. Après cela la masse de la nation tomberait sur l'envahisseur, de face, sur ses -flancs, sur ses derrières ; même sans alliés la partie serait belle ; avec des alliés actifs et pleins de ressources, elle est gagnée d'avance.
Certes je ne souhaite pas qu'on la joue, mais enfin cela ne dépend pas de nous. Je voudrais seulement que nous cessions de jouer le rôle de l'homme brave qui se sent à la merci d'un spadassin, et qui ne songe qu'à mourir proprement. Le spadassin compte là-dessus. Il crée fort habilement une espèce de terreur sans lâcheté aucune, mais qui use la résistance ; il ne nous touche pas autant qu il croit ; mais il agit sur notre élite, que je vois un peu trop pessimiste comme si elle avait charge de mourir, non de combattre et de vaincre. Or je crois qu'elle saurait mourir ; mais le peuple vivra et vaincra.
Comme je réfléchissais de nouveau au sujet du beau livre de Jaurès sur l'Armée Nouvelle, j'en vins à me dire que toutes nos idées, sans exception, sur la Patrie et la Guerre, doivent être refaites à neuf. Car voici la doctrine traditionnelle, du moins dans ses principaux articles.
La fonction de guerre est réservée aux plus vigoureux et aux plus courageux. Elle dispense de tous les autres travaux, et même de toutes les autres vertus. A celui qui offre d'avance sa vie pour le salut des autres, que peut-on demander de plus ? Aussi tout guerrier a droit au respect de tous.
Les guerriers commandent absolument, car le salut public est la suprême loi. Toute prétention des marchands, artisans, manœuvres, tous poltrons et faibles, et bons pour se cacher dans les caves pendant
le combat, toute prétention a soumettre les guerriers à une loi quelconque autre que la loi des guerriers, ou à un contrôle qui ne serait pas exercé par les guerriers, est proprement ridicule, et presque offensante.
La guerre est le plus beau des jeux ; les manœuvres préparatoires ne peuvent la remplacer. Dans les longues périodes de paix, il est inévitable que le guerrier se corrompe par la paresse, par l'ennui, par l'esprit d'intrigue, par des plaisirs excessifs ; c'est pourquoi la guerre est belle, saine, et désirable. C'est pourquoi il faut toujours que la défense se tourne en conquête ; c'est pourquoi la Patrie n'est jamais assez riche, ni assez puissante, ni assez redoutée. Si elle n'est querelleuse, envahissante, injuste, elle se corrompt déjà. D'où l'on voit que les règles de la morale commune, nécessaires à l'ordre intérieur pour les guerriers eux-mêmes, ne peuvent jamais être appliquées par les Nations ; et une Nation de Nations est un non-sens.
En ce sens, et dans tout ce qui touche à la politique extérieure, la Force prime le Droit, et la guerre est un des moyens d'acquérir ; c'est même le plus noble de tous, parce que chacun paye de son sang, sans compter ni mesurer. Ces règles viriles, que les marchands et artisans ne peuvent comprendre et ne doivent jamais appliquer, sont tempérées par le respect que l'ennemi courageux inspire naturellement à un adversaire digne de lui. De là le droit de la guerre, les secours aux blessés, les égards dus aux prisonniers, et enfin l'extrême politesse qui règle les rapports des guerriers entre eux, qu'ils soient amis ou ennemis.
La guerre est un jeu. Celui qui perd ne mérite aucun reproche. s'il s'est bien battu. Une paix prompte, dont les marchands et artisans feront les frais, est donc préférable à une de ces guerres obstinées et par de petits moyens ; car la fureur est moins belle que le courage ; et chacun sait que le désespoir donne une espèce de courage même aux plus vils animaux. Le vrai guerrier seul sait faire la paix au moment convenable ; mais aussi ce n'est jamais qu'un armistice, en vue de préparer des combats mieux ordonnés et plus beaux. On ne frappe pas un ennemi quand il est par terre.
Considérons attentivement ce système, suivons-le dans ses merveilleux développements, nous reconnaîtrons qu'il est d'un autre âge et que nous n'en devons rien conserver. La Démocratie a sa doctrine propre sur la Guerre ; malheureusement on ne la formule jam.ais ; on n'y pense poirit. De là une confusion d'idées incroyables, et des injures de bonne foi.
Au sujet de la Guerre, les Démocrates et surtout les Socialistes en sont restés trop longtemps a la négation. Ils ont nié le droit du plus fort ; ils ont nié les vertus de la guerre ; ils ont nié la tyrannie militaire ; en ce sens ils ont nié la Patrie ; les plus modérés tâtonnaient dans cette nuit des négations, les autres s'y jetaient furieusement.
Il faut affirmer. Le livre de Jaurès sur l'Armée Nouvelle est un premier essai de doctrine. Mais il est nécessaire que la doctrine soit méditée partout, enseignée partout. C'est le sens commun qui doit former la nouvelle doctrine de la guerre, comme il a autrefois formé l'autre, dans un temps où le métier des armes était réellement un métier.
Tout homme valide exerce, en plus de son métier propre, le métier des armes ; ainsi il n'y a plus d'armée, j'entends par là que le métier des armes ne donne plus à personne aucun privilège, aucune noblesse. Les Instructeurs sont des fonctionnaires au même titre que les postiers ou les ingénieurs des ponts. Cela ne veut point dire qu'ils ne puissent prétendre à la plus haute influence morale, au même titre que les instituteurs, qui sont des instructeurs aussi ; mais leur prestige dépend seulement de leur savoir.
La guerre n'est plus considérée comme une école de vertu. Assurément on comprend bien que pour un riche, parce que le travail des autres lui permet de vivre facilement, la guerre soit une espèce d'épreuve nécessaire, qui excite utilement l'énergie virile en même temps qu'elle justifie l'inégalité ; c'est par cette pensée que les meilleurs parmi les riches se destinent au métier des armes. Mais la noble mission de défendre le pays appartient maintenant à tous. Or, ceux qui travaillent de leurs mains ont occasion à chaque instant d'exercer l'énergie virile, de vivre pour les autres, de Servir enfin. Pour les travailleurs la paix n'est pas un repos déprimant, c'est encore une guerre et une conquête, mais contre les choses et sur les choses. La Guerre n'est ni belle ni désirable.
La Guerre, enfin, est défensi've absolument ; elle e^t toujours une réponse à un acte de violence délibéré. De ce principe dépendent
les formations nouvelles et la politique de l'avenir. On voit sans peine, notamment, que le système des alliances doit en être profondément modifié. Mais surtout les méthodes de guerre doivent être changées radicalement. Car la guerre n'est plus un jeu où l'on se résigne à perdre parce que l'on a aussi l'espoir de gagner. La guerre a pour fin la liberté de tous, mais le vainqueur doit se refuser tout autre avantage ; et, en revanche, la défaite n'est jamais acceptée ; la paix suppose essentiellement le retour à l'état initial. Par exemple la seule idée qu'on puisse livrer les uns pour sauver les autres apparaîtra comme propre à des temps Barbares, où les territoires producteurs, avec les artisans et commerçants, appartenaient à une dynastie militaire et pouvaient être cédés à une autre. Selon le système nouveau, la Patrie est une et indivisible.
Il est nécessaire que les citoyens saisissent les principaux éléments du problème militaire, car si nous le laissons aux techniciens, nous leur laissons tout ; un de ces matins ils nous feront entendre que le régime démocratique est incompatible avec la défense nationale ; en vérité ils le disent presque. Il faut donc examiner les systèmes de tous ces professeurs de guerre, nourris principalement de lectures, de polémiques et d'expériences artificielles. Et c'est a quoi le beau livre de Jaurès sur l'armée nouvelle doit servir ; c'est pourquoi j'y reviens.
Il y a dans ce livre une organisation des milices, qui est une vue sur l'avenir ; et l'adversaire voudrait faire porter là-dessus toute la discussion. Mais on oublie tous les chapitres où les méthodes actuelles de guerre sont critiquées, non pas en l'air, mais d'après les professeurs de guerre eux-mêmes. Il faut voir le détail. Mais enfin voici le problème qui se pose à nous tous.
L'Allemagne a des troupes de caserne bien plus nombreuses que les nôtres ; cette supériorité est un fait de population, qu'il faut accepter comme une donnée du problème. Cela étant, une grande victoire peut-elle être remportée par nous à la frontière, dans un premier choc ? Telle est la question qu'il faut d'abord poser. Et les professeurs
de guerre nV répondent aujourd'hui qu'en disant : '^ Des hommes, encore des hommes. ■> Mais enfin nous n'en aurons jamais assez pour pouvoir espérer de nous défendre par ce moyen. A quoi ils répondent enfin : « Il faut pourtant l'essayer, il faut tenter la chance ; car si nous résistons en reculant, avec l'intention de préparer une concentration de toutes nos forces à l'intérieur suivie d'une vigoureuse attaque, l'opinion publique s'affolera. Vous connaissez les Français ; enthousiastes au commencement, bientôt désespérés, etc. Quels tristes et faibles lieux communs ! Som.mes-nous des enfants qui jouent au soldat ? Sommes-nous un peuple mineur, à qui il faut des victoires tout de suite ?
Et puis, enfin, ces victoires des premiers jours sont-elles possibles ? Et si une défaite est probable avec un homme contre trois, pourquoi aller la chercher ? Que deviendrons-nous ensuite, quand le meilleur de nos troupes aura été sacrifié follement ? Dans ces conditions il est sage, il est viril d'examiner si une retraite voulue d'abord, ayant pour effet d'attirer l'ennem.i loin de son territoire, et même jusque sous les forts de Paris, n'aura pas pour efîet d'abord de rompre le premier élan des ennemis, ensuite de disperser leurs forces, enfin de permettre aux forces alliées de faire sentir leur action. Les forces étant alors égalisées, et l'ennemi prenant nécessairement une formation étalée et vulnérable, alors nous attaquons. Tactique qui était bien près de réussir même après nos désastres, et où nous pourrions employer cette fois nos forces intactes. Et si l'esprit public y résiste, il faut l'y préparer. D'autant que nous n'avons réellement pas le choix.
Lisons Corneille, c*est le moment. Et j'ai ouvert le Cid. Seulement, un livre, ce n'est que du noir sur du blanc si l'imagination ne travaille ; et l'imagination, une fois lâchée, prend quelquefois des chemins imprévus.
La mienne fut d'abord très docile ; elle me représenta des chapeaux à plumes, de somptueux manteaux, et l'intérieur d'un palais. Cela n'allait pas tout seul, parce que je n'ai jamais vécu dans les palais ni
près dc3 rois ; et je rclonibais toujours dans les décors du Théâtre- Français, qui sont en carton, et ne le cachent pas.
Il m 'arrivait aussi de donner à mes personnages l'allure et le ton de deux solliciteurs de notre temps qui se querelleraient dans les couloirs d'un ministère. Mais bien vite je redevenais Espagnol. Ainsi je maintenais ma bête à noble allure, sur les traces du royal cortège.
Mais je l'ai mal dressée ; et lorsque Rodrigue, racontant sa victoire, parla de l'obscure clarté des étoiles, mon imagination, comme une monture qui sent l'eau, bondit sur le champ de bataille.
Là gisait l'archer Pedro, qui était autrefois m.uletier, et fut enrôlé par les gens du roi un jour qu'il avait trop bu. Il prit goût au métier. Il était assez querelleur, et la colère l'entraînait plus que la peur ne le retenait ; aussi passait-il pour brave.
Quand les Mores attaquèrent la ville, il venait d'entrer à pas de loup dans la chambre de Manueîa, une servante d'auberge à qui il s'était promi3, et qui en échange s'était donnée de bon cœur. Au premier signal d'alarme, il avait couru, sans savoir pourquoi, en bon soldat qu'il était.
Et maintenant il était couché sur le dos, avec un fer de lance dans la poitrine. Il pensait aux sentiers de montagne, à une auberge tapissée de vignes, à une source fraîche, à Manuela, à une rose qu'il avait cueillie, à une chanson. Mais, à mesure que les étoiles pâlissaient, toutes ces images s'éloignaient de lui. Il mourut au lever du soleil. Ainsi finit la tragédie.
Je revoyais en rêve ces Martiens que Wells a imaginés, et qui n'avaient pas plus d'égards pour les hommes que les hommes n'en ont pour les fourmis. Ceux qui reviennent d'Allemagne ont vu des scènes de ce genre. Et l'armée des fusilleurs, maintenant concentrée, va presser de toutes parts sur nos frontières, sans autre fin que d'inspirer à tous, s'ils peuvent, une morne terreur. Je disais que pour vaincre il faut tuer tout homme valide ; cette vaste opération est commencée.
Il importe que tout être pour qui la réflexion est maintenant douleur
considère sous cet aspect cette guerre sauvage, la seule que notre siècle pouvait connaître, et sans cloute la dernière par le souvenir qu'elle laissera, de catastrophe à face humaine, mais de folie et fureur animale en réalité. Comme si quelque fléau martien était tombé sur nous, ou quelque peste, ou quelque rage humaine. Après tout les passions au paroxysme n'ont jaiîiais cessé de tuer, ici ou là ; mais c'était bientôt isolé, cerné, dom/lné. Rappelez-vous les bandits en automobile et le massacre de Chantilly. Une pareille fureur s'est étendue à une caste, et, par imitation, par menace, par mensonge à tout un puissant peuple. C'est ainsi. Il faut, sans récriminer, guérir ce mal, à tous risques, par tous moyens. Je plains même ceux qui ne sont pas à pied d'œuvre et qui n'ont pas le fusil en mam.
Il faut prévoir de durs moments ; il faut prévoir un fléchissement de la raison armée, toujours m.oins frénétique que la folie méchante. Que les hommes mûrs, qui enragent d'avoir cinq ou six ans de trop, se consolent en mesurant le mal, et la nécessité où nous sommes tous, et le devoir difficile de châtier et d'exterminer. Nos forces jeunes s'usent maintenant. Il faut que, par réflexion, toutes les autres forces se ramassent et se recensent. Car il ne s'agit plus d'une querelle entre peuples, au milieu de laquelle on peut toujours espérer la paix. Non ; il y a une mauvaise force qu'il faut détruire. Elle avancera et nous l'userons, par une action suivie, obstinée, infatigable, en nous répétant toujours : « Nous n'avions pas le choix. S'enfuit-on devant la peste ? Fait-on la paix avec le choléra ? Non. Mais chacun s'applique contre, avec une espèce de sagesse infatigable. »
Considérez les enfants, plus libres, plus vivants, plus bruyants ces temps-ci. Ils connaîtront la paix. Certainement, si nous ne nous détournons pas de cette tâche, si chacun use le monstre selon ses forces, bien certainement tous ces enfants connaîtront la paix véritable, et auront le droit de l'aimer. Bien certainement, après cette exécution, l'exécration publique poursuivra, punira ou guérira par tous moyens les premiers symptômes de la folie sanguinaire. Personne n'osera plus former le rêve de la guerre ; les hommes justes, aidés des femmes, s'y prendront plus tôt. Oui c'est bien la guerre qu'il s'agit de tuer, et coûte que coûte. Tel est le discours par lequel j'ai combattu, le mieux que j'ai pu, des sentiments en tumulte, qui récriminaient, et qui ne menaient à rien.
Un grand ami à moi me disait hier : « Nous avons à maîtriser un fou. « En quoi il ne désignait pas tant l'empereur allemand lui-même que ce corps féodal à mille têtes, têtes de princes, têtes d'officiers, têtes de professeurs, tendus et convTilsés depuis quarante ans vers cette formidable aventure. L'expression est bonne ; elle exprim.e entièrement notre devoir.
En suivant cette idée, je venais à penser que nous n'avons plus de croyances, et que pourtant il ne nous manque rien. Voilà ce que nos hommes de la droite, nos amis et nos frères maintenant, ne pouvaient pas comprendre avant le fait. Car ils croyaient sincèrement qu'un homme sans croyances, j'entends par là toute certitude de tradition et indiscutable, manquait de la force guerrière. Et pour attaquer, comme les Allemands attaquent, c'est vrai. Mais pour défendre l'ordre du droit il n'est pas besoin de croyances. Certes les partis les plus avancés en formaient encore, dans leurs discours tout au moins. Mais j'ose dire que toute mystique, pour le commun, en ce temps-ci, est maintenant balayée. Nous sommes tenus par des pensées bien plus claires et bien plus proches, qui n'ont pas besoin d'être prouvées par d'autres, qui n'ont même pas besoin d'être passionnément affirmées. Maîtriser un fou, c'est une tâche qui va de soi, comme d'éteindre un incendie, ou d'endiguer une inondation. Chacun s'y met aussitôt, et pense à ce qu'il fait, sans beaucoup regarder au-delà.
Un historien m'a remué par cette simple parole : « Nous aurons les traités de 1915. ■■> Et certes, on peut concevoir une belle Europe après cela, où le droit et la civilisation seront gendarmes après avoir été soldats. On peut concevoir un pas de géant vers la justice. Mais cela reste dans les nuages autant que le Dieu des armées. Le fait est bien plus pressant ; c'est un fait prodigieux de police ; c'est une guerre à la guerre strictement, menée par les gouvernements les plus pacifiques peut-être, notamment par ces radicaux anglais et ces radicaux français, qui n'ont jamais cessé, qui ne cesseront jamais de considérer la guerre comme un terrible moyen dont on n'use que contraint et forcé. Mais en use-t-on moins vigoureusement pour cela ? C'est comme si l'on
disait que l'agent si conciliant et si poli sera sans vigueur si on veut lui tirer la moustache. Pour moi, c'est toujours de l'homme le plus calme que j'attends le coup le plus dur ; et je n'ai pomt connu de tireurs de fleuret plus rapides que ces grands flegmatiques si équilibrés dans leur garde. Car le propre de la colère, si elle précède l'action, c'est de la troubler. Et de se dire pendant quarante ans « Raison ! Raison ! » cela n'enlève pas une goutte de sang aux veines. On le voit déjà assez.
Le jugement en nous est comme la cime de l'arbre, que le moindre vent déplace. Et une erreur énorme, et de grandes conséquences, est de croire que nous avons besoin, pour charger ou tenir bon, quel que soit le poste, d'éveiller l'orgueil ou la fureur. Que le Polytechnicien qui mène cette guerre de toutes façons, par le plan, par le fort, par l'artillerie, nous soit toujours présent à l'esprit, tout à fait semblable à l'ingénieur dans une mine en feu. L'idée du nécessaire et de l'utile occupe entièrement cette tête bien faite, et le reste du corps n'est que pour porter cette tête où il faut qu'elle soit. Il serait ridicule de penser qu'on ne peut frapper dur sans haïr. Et, pour ceux qui restent loin de l'action, c'est encore une consolation médiocre que de se livrer à une colère présentement sans objet. L'espoir d'une belle paix pour les enfants vaut mieux. Physiquement considérée, toute passion triste, haine, colère, désespoir, use et affaiblit, par convulsion. Que chacun cherche en lui-même, si difficile que ce soit, les sources communes de la joie et de la santé ; c'est le devoir strict.
Par les mêmes raisons, il n'est pas bon que chacun laisse s organiser en lui une espèce de tyrannie passionnée ; car l'état ressemble toujours aux citoyens. L'idée de conquérir, de reprendre, de dominer sera toujours assez forte. Et, pour ceux qui l'ont toujours eue, qu'ils la gardent donc, c'est une force comme une autre, et toute force sera utilisée. Mais, pour ceux qui ne peuvent accepter cette guerre que comme moyen contre la guerre, qu'ils ne perdent pas un instant cette vue droite ; qu'ils ne donnent pas le pouvoir un seul instant en euxmêmes à quelque passion qui prendrait figure de revanche et de
justice ; notre justice armée doit dominer ces rapports oscillants, qui transportent du vainqueur au vaincu la haine, et du vaincu au vainqueur l'orgueil tyran. Car, par ces idées dont le parcours est connu, aucun problème n'avance ; chacun des termes pose l'autre ; on n'en peut sortir que par le haut, en dominant l'un et l'autre. Que chaque combattant s'élève donc à la fonction de juge, car la République est maintenant confiée à chacun. Plus que jamais, toutes les finesses étant pour longtemps déjouées, l'Etat ressemblera aux citoyens. Si chaque peuple a son esprit et sa noblesse, que la Russie parle aux races, que l'Angleterre pense à sa puissance, et que nous autres nous pensions à l'Humanité, à la Justice, au Droit ; ce sont proprement nos dieux du foyer ; et les héros Belges sont Français par là. Ainsi notre patrie s'étendra par nos armes plus loin que par les traites. Cet esprit libérateur a déjà paru dans nos proclamations ; il y restera intact et pur si chacun le conserve en soi-même en rectifiant toujours les jugements de passion selon le mètre invariable. Et voilà une occupation pour les heures du matin, trop chargées souvent de mauvais rêves.
Chacun est guerrier ; oui, même la plus faible femme. Non tant par les actions que par l'inébranlable volonté. L'ennemi se hâte ; il voudrait faire entendre son canon jusqu'à la capitale après avoir meurtri les provinces du Nord ; cela pour terminer la guerre, non point certes par l'extermination des hommes de chez nous, mais par l'ascendant pris, la terreur imiprimée.
Or, la terreur est comme un élément en molécules ; chacun contribue, s il s'abandonne, à la répandre, à l'entretenir. Le plus faible a ce privilège, si l'on ose dire, de détenir dans son cœur et dans son ventre un peu de la terreur commune. Absolument comme dans un choléra ou une peste chacun est comptable de la santé commune. Et 1 on se préserve de choléra et de peste par des précautions matérielles. Chose étrange, les hommes ont appris plus lentement encore leur pouvoir sur leurs passions, que leur pouvoir sur leurs maladies. Et ce n'est pas une idée assez répandue que celle-ci, c'est que, par le geste, par l'attitude, par l'affirmation, par une bonne conduite des
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arguments, par une lutte contre les mauvais jeux d'imagination, on triomphe des sentiments violents plus aisément qu'on ne croit. Mais il n'y a rien de plus dangereux que si l'on se laisse aller aux émotions, sans rectifier, sans gouverner.
Une des idées les plus anciennes parmi les hommes, c'est que les émotions nous viennent d'une source mystérieuse. Idée assez explicable puisque mes émotions commencent par m'envahir tout entier, avant que j'en connaisse les causes. Pourquoi résolu à un m.onient, hésitant à l'autre ? Cette force qui se joue en moi, c'est moi et ce n'est pas moi. Le mal vient de moi et je n'y peux rien. Ce mal d'esprit est ce qui a fait croire à la magie. Et chacun, pour se délivrer de la tristesse ou du désespoir, commence par implorer quelque chose, et souvent son semblable, par cette expérience que l'humeur d'autrui fait beaucoup sur la nôtre. Et cela du moins n'est point faux, si l'on cherche un vrai ami plutôt qu'une sibylle. Mais ce que ton ami peut sur toi, tu le peux sur toi-même ; et ce que ton ami fait pour toi, tu peux le faire pour lui. Veillons donc sur notre jugement d'abord, et que personne ne cherche sa force hors de lui.
L'espérance n'est point hors de nous, dans ce qui arrive. Car, si cela était, on manquerait donc d'espérance dans le moment qu'il en faudrait ? Jeu de dupe, si l'on croit cela. L'espérance est de volonté, portée par volonté, à bras tendus. Que chacun de ceux qui attendent rassemble donc toutes ses forces comme une armée. Ne regardez point si les gouvernants tiennent bon, mais soutenez-les et portez-les. Leur force est de nous tous.
CXXXVIII
Le style des nouvelles officielles n'est pas encore ce que je voudrais ; non assez dépouillé ; non assez nu. Trop de précautions, trop de souci d'expliquer et d'arranger. Non qu'ils veuillent trom.per ; heureusement nous n'en sommes plus là. Mais ceux qui écrivent ces choses s'appliquent à se tromper eux-mêmes, comme cet homme d'importance qui, à l'heure où les Allemands occupaient la Belgique comme par une inondation d'hommes, écrivait qu'ils n avaient encore connu que des échecs.
Pareillement, dans les communiqués officiels, il faut toujours que les positions occupées par nous soient de première importance, et inversement que celles que nous devons abandonner soient tout à fait inutilisables. Cette rhétorique est déplacée. Les faits sont ce qu'ils sont. Une espéraMce qui se nourrit de faux jugements est puérile. L'espérance virile ne cédera pas pour un échec, ni pour dix, ni jamais ; car les faits contraires, ceux qui sont, ceux qui appartiennent au passé, dépendent du sort des armes ; mais le propre de la volonté est d'être au-dessus du sort. Rien ne l'abat. Cette vertu est ce que l'on attend du simple troupier, au milieu d'épreuves, de coups violents et répétés par lesquels l'ennemi essaie justement de broyer la volonté de chacun, car c'est en cela que consisterait la victoire. Et puisque le moindre troupier doit égaler Léonidas, et espérer contre les obus et les balles jusqu'à son dernier souffle, j'ai bien le droit d'attendre la même vertu dans les discours publics.
Car on cramdrait tout d'un troupier qui croirait que l'Allemand va tourner le dos ; ce genre d'illusion est bientôt dissipé. Il ne faut point accrocher son courage à de creuses imaginations ; au contraire, par une vue nette des difficultés et des dangers, se retrancher dans le fort de la volonté même. Remonter à la source de la victoire, qui est la volonté stoïque. L'esprit qui veut réparer un échec par des raisonnem.ents d'avocat est un esprit en déroute.
Mais peut-être faut-il pardonner beaucoup à celui qui n'est pas dans l'action même. Position douloureuse, et presque insupportable. L'espérance n'est plus alors fixée sur le canon d'un fusil, ou sur dix kilomètres à franchir au delà des forces. L'espérance va trop vite, forme des chimères, et les défend et les répare dans un combat imaginaire, où l'on rassemble des arguments au lieu de troupes. Gare à l'imagination renversée dont parle Stendhal. 11 faut pourtant réprimer ces oscillations du jugement ; il faut former la notion réelle de l'attaque, des ressources, des épreuves inévitables, et de la victoire finale, toujours sous l'idée que l'avenir est une chose que l'on fait, non une chose qui vient et qui s'annonce.
Le courage dépend de rentraînement aussi, et des circonstances. Il n'y a point d'hommes lâches à parler absolument ; et, dans toutes les guerres, il est arrivé que de bonnes troupes ont lâché pied. Kipling a étudié, dans une de ses nouvelles, la formation morale d'un corps d'infanterie qui rencontre les grands couteaux des Afghans ; leur premier mouvement est de se retirer en désordre ; mais ils s'arrêtent, ils méditent, ils reviennent, ils sont terribles. Et comment insulter un homme qui se trouve pris dans une panique, et emporté comme une paille au vent ? Les chefs punissent ; cela suffit.
Je vois bien à quel moment le courage peut céder, c'est quand l'action elle-même se trouve arrêtée. C'est alors que les passions galopent dans le corps. Aussi le point d'appui de toute force morale, c'est une action bien déterminée et évidemment utile. Et pour moi je crois qu'on devra répandre et rendre populaire cette idée de la défensive obstinée, ingénieuse, toujours attentive a nuire à l'adversaire. Le fond du courage est peut-être toujours dans la confiance que l'on donne aux petites causes accumulées. Ainsi on voit deux ouvriers attaquer un rail d'acier avec leur scie ; vous admirez leur patience, mais, quand vous revenez le lendem.ain, le rail est déjà en place. Ces gens-là savent ce que c'est que scier du fer. Il faut que le soldat apprenne ce que c'est qu'user une armée. Moins essayer de l'enfoncer et de la disperser que de la limer sur son front, chacun travaillant devant soi, avec l'idée que chaque coup qui porte est un gain assuré, qu'aucun retour de fortune ne peut annuler.
Il faut raisonner. Avec les formations en profondeur, qui derrière une troupe en font voir une autre et encore une autre, il ne faut point compter qu'on enfoncera, qu'on coupera, qu'on enveloppera. C'est se jeter dans un bois en donnant ici et là des coups de hache. Mais les bûcherons font tout à fait autrement, copeau après copeau, arbre après arbre.
Pour moi j'aperçois comme inévitable une opération continue d'artillerie, toujours soutenue par l'infanterie en avant, et plaçant méthodiquement ses terribles obus. Industrie contre fureur. J'en
raisonne en l'air ; mais, selon le probable, je serai bientôt vis ou écrou dans cette grande machine à tuer ; alors je penserai moins loin, et mieux. Et il est à prévoir que le devoir militaire interrompra ces Propos, déjà resserrés, bornés par l'action, nettoyés de toute fantaisie ; car la nécessité nous entoure, et limite notre liberté de toutes les façons, en même temps qu'elle exige aussi que cette liberté touche à tout coup ; la pensée, c'est la fronde de David maintenant.
Le plateau, lourde terre à blé et à betteraves, se terminait brusquement par une falaise régulièrement dentelée, au pied de laquelle s'étendait une large vallée. Sur chaque dent de la falaise, à mi-côte, s'alignaient les maisons d'un village. A la pointe, une église. Le poète me dit :
" Admirez comme chacun de ces villages allonge coquettement son unique rue bordée de maisons, comme s'ils suivaient tous un même plan harmionieux fait pour charmer nos regards ; et au bout, bien en vue, bien en l'air, s'élève l'église, là où elle doit être ; comme tout cela est plein de sens ! »
Je lui dis : ^ Poète, vous n'êtes qu'un poète ; vous cherchez l'idée là où elle n'est point, toujours du côté des lins ; cherchez-la donc du côté des causes.
« Ces villages ne se sont point construits par libre choix ; ils sont tous du côté du soleil ; et, si vous aviez regardé les choses de près, vous auriez vu, à mi-côte, une chaîne de sources ; c'est à cette hauteurlà qu'on devait bâtir et qu'on a bâti ; celui qui s'installerait au-dessous n'aurait qu'une eau souillée et malsaine ; celui qui s'installerait audessus n'aurait point d'eau du tout.
•' Et quant à l'église, elle est où doit être le bâtiment qui n'est ni ferme m grange ; car les fermes et les granges doivent naturellement se rapprocher autant qu'elles peuvent des grands champs de blé ; il n'y avait donc qu'une place pour l'église, à l'extrême pointe de la falaise ; et vous voyez qu'elle y est.
<^ Vous haussez les épaules, et vous dites que ce sont là des hypothèses. J'en conviens ; je suis poète, moi aussi. ^>
LES PROPOS D'ALAÎN
On dit souvent que les chemins de fer et les usines gâtent un beau site. Un sage expliquait cela très simplement. « Nous trouvons beau, disait-il, ce à quoi nous sommes habitués, les vieilles assiettes, les vieux meubles, les vieilles maisons. Nous préférons bien, par réflexion, ce qui est nouveau et utile, par exemple une bicyclette, une machine à coudre, une locomotive ; m.ais cela ne nous prend pas aux entrailles ; le cœur n'y est pas. Notre instinct retarde d'un siècle ou deux. Nous aimons de vieilles ruines ; nous n'aimons pas une maison neuve, quand elle serait la plus utile des m.aisons. Nous aimons le Christ d'Amiens ; nous n'aimons pas une planche d'anatomie. Notre attachement aux formes anciennes se fait voir dans nos actions ; les coupés de luxe furent copiés sur les chaises à porteurs ; les automobiles furent copiées sur les voitures à chevaux. Nous sommes toujours assez conservateurs ; et, d'instinct, nous le sommes tout à fait. Les chemins de fer seront beaux quand les hommes voyageront en aéroplane. »
C'est ingénieux ; mais cela n'explique pas bien toutes les opinions sur le beau. Il y a des spectacles naturels que nous aimons à première vue, comme la mer et les montagnes. Un de mes amis, qui n'est pas snob du tout, a été transporté d'admiration a la vue des Pyramides d'Egypte. Ces faits marcheraient encore avec la théorie, si on la poussait un peu. Mais il faut bien aussi que j'apporte mon témoignage.
Les œuvres des hommes, quand je les rencontre dans la nature, me plaisent toujours, et d'instinct. Une profonde tranchée au milieu des bois, quatre rails d'acier, la bouche d'un tunnel, ce sont des beautés qui me saisissent. Un train qui roule au bord d'un lac, entre dans la montagne et en sort un peu plus loin avec un bruit de tonnerre, cela me remue tout autant que les beautés naturelles. Je ne nie pas que la réflexion y soit pour quelque chose. Sans doute beaucoup de gens n'éprouvent pas ce que j'éprouve parce qu'ils ne relient pas un tram, un tunnel, une usine, à l'ordre universel. Pour moi je vois les hommes comme des forces naturelles, aussi naturelles, aussi nécessaires dans leur action que le feu intérieur, les volcans et l'orage.
Les routes sont belles. Lhie vieille route qui monte et descend en
suivant les sentiers a du charme par ses détours ; mais une route tracée au niveau d'eau par des géomètres et largement coupée a de la grandeur ; elle ouvre une vue sur le pays, qui convient mieux à des yeux d'homme, sans doute parce qu'elle convient mieux à leurs jambes ; il me semble que je vais marcher jusqu'à l'horizon.
Je crois assez que c'est l'univers tout entier qui est beau, et la liaison de toutes choses ; les petits morceaux ne disent rien ; ils n*ont point de sens. Mais tout a un sens, car tout tient à tout. On aime la mer et la montagne, parce que le jeu des forces y est visible ; c'est notre alphabet. Après avoir épelé, il faut lire, et apprendre à saisir d'un regard la liaison de toute chose a toutes les choses ; en quoi on peut devancer la coutume. Si on savait parfaitement lire dans le Grand Livre, tout serait beau.
Au sujet de ce tableau de Poussin, qui fut lacéré à coups de couteau, l'Ingénieur me dit : ^'- Je puis vous l'avouer à vous, toutes ces œuvres d'art n'ont jamais produit aucun effet sur moi. Non que le sentiment du beau me soit inconnu ; tout au contraire, je suis capable de l'éprouver très vivement ; et, en revanche, le spectacle de quelque objet que je juge laid m'attriste. Seulement les choses que je trouve belles ou laides ne sont pas dans les musées ; ce sont des choses d'aujourd'hui, et qui sont utiles ou nuisibles. Par exemple cette locomotive à quatre cylindres, avec son petit tuyau et son avant allongé sur les rails, je la trouve belle. Je n'entends pas seulement par là qu'elle est puissante et bien réglée, j'entends que la vue de cette locomotive produit en moi un sentiment agréable, immédiatement et sans réflexion. Cela tient sans doute à ceci, que les dimensions et la forme de cette machine et la position de ses rouages sont pour moi des signes que l'habitude me permet de comprendre sans effort. Quand vous lisez, vous ne faites pas attention aux lettres ni aux syllabes, ni même aux mots ; il vous semble que vous saisissez directement l'idée même ; eh bien, je crois que je lis les mécaniques de la m.ême manière. De même une maison doit, à première vue, être saisie et comme devinée dans un seul regard, quand c'est un architecte qui regarde.
<• Qu'est-ce qu'un beau cheval, sinon un cheval dont on peut deviner
la force et l'ardeur ? Qu'est-ce qu'une belle femme, sinon une femme dont on est capable de dire, sans réflexion, mais non pas sans bonnes raisons, qu'elle se porte bien et qu'elle est capable d'avoir de beaux enfants ? Le dirigeable « Patrie », que j'ai observé ces jours, ne me paraît pas beau. Savez-vous ce que j'en conclus ? C'est qu'il doit y avoir encore quelque chose là-dedans qui n'est pas bien placé ; c'est que les forces s'y exercent mal ou s'y contrarient ; je le sens avant de pouvoir l'expliquer, parce que je suis familier avec les mécaniques. Telle est mon esthétique, fondée, comme vous voyez, sur l'utile et la science de l'utile ,* mais elle est méprisée par les hommes de goût et par les femmes les plus cultivées. »
Je lui dis : « Consolez-vous ; les hommes de goût et les femmes cultivées sont de pauvres moutons et de pauvres brebis qui suivent leur sentier ; leurs idées et leurs sentiments viennent d'imitation. Pourquoi font-ils des tableaux et admirent-ils des tableaux ? Parce qu'il y a eu un temps où le dessin était quelque chose de très utile, et comme une écriture naturelle. Mais eux s'attachent aux vieux dessins et aux vieilles peintures, sans savoir pourquoi, comme l'enfant qui joue au soldat. Ils ignorent le sens de tout cela. Ils ne savent pas lire, mais ils s'amusent tout de même à assembler des lettres, et sans rire, comme des singes qui joueraient aux cartes. »
Le jeune prince, qui s'ennuyait assez ce jour-là, s'arrêta au tournant de l'allée. Dans une ombre bleue, une vive fleur de capucine était suspendue. La fraîche tige enroulée, la feuille large, la terre brune, l'air chargé d'une vapeur chaude firent avec la fleur une harmonie précieuse. Ce ne fut qu'un moment ; mais le prince disait encore, à son coucher : « Vis-je jamais quelque chose de plus beau que cette capucine ? »
Polonius l'entendit, et fit son métier d'amuseur. Le lendemain il y avait, sur toutes les pelouses, un massif de capucines. Les femmes en mirent dans leurs cheveux. Il y eut des mouchoirs et des coussins brodés de capucines. Il y eut le surlendemain, au théâtre de la cour, un ballet des capucines dont on parle encore. La reine
organisa en trois jours le régiment Royal-Capucine, dont le prince fut colonel. Le cuisinier mit des capucines dans la salade. Le prmcc a maintenant les cheveux gris ; il est roi ; et c'est un très bon roi; car, depuis l'aventure des capucines, il n'a plus jamais exprimé une opinion.
Je pensais à cet Hamlet résigné comme je voyais, l'hiver dernier, deux riches qui sortaient d'un concert de musique ancienne, et qui se hâtaient d'aller dîner, afin d'entendre « Le Crépuscule des Dieux )>. Moi, qui bâillais comme un chien d'antichambre, pour avoir entendu pendant ces deux heures je ne sais quels clavecinistes, et contrapontistes, je ne sais quels canons et quelles fugues, et tant de Didons, et tant d'Armides, je riais de bon cœur à voir ces pauvres riches affairés à leur plaisir comme des fourmis. Mais eux ne riaient point. Ils étaient sous l'œil d'une centaine de Polonius, impitoyables marchands de plaisirs. « N'avez-vous pas dit hier que vous adoriez le clavecin ? J'aurai trois clavecins ensemble. Allons, payez ! N'avez-vous pas dit que Bach était le dieu de la musique ? J'ai préparé des concerts où l'on ne jouera que du Bach. Que dis-je ? Les œuvres les moins connues de Bach. Allons, payez ! L'année prochaine, nous y joindrons les œuvres, encore inédites, du père de Bach, du fils de Bach, de la belle-sœur de Bach. Et ce sera encore plus cher. Allons, payez ! » Et Polonius ne rit pas, parce qu'il s'agit très réellement de son dîner et de son loyer.
Divine musique, miracle parmi les bruits, tu n'en viendras pas moins à ton heure, chanson sur les flots, berceuse au soir, quand le petit a peur des loups, ronde aux feux de Saint- Jean, rencontre de la voix et de l'écho, jeux d'un artiste ignoré qui chante pour lui, harmonie entre l'heure, les sons et toi-même, qu'on ne peut ni chercher ni attendre, et qui traverse ta pensée comme l'ombre d'un oiseau sur le sable. Mais tais-toi, Hamlet. Sans être prince, tu as bien cent sous dans ta poche, et Polonius s'entend aussi à dresser les oiseaux.
Parmi tant de gens qui essaient de bien parler, de bien écrire, de bien rimer, de bien sculpter, de bien peindre, nous ne trouvons guère d'artistes véritables ; et ce qui les gâte, c'est qu'ils visent au beau ;
par cette belle méthode Ils le manquent toujours. Par exemple, un homme qui veut faire une belle phrase, dès qu'il en est content elle est laide, par cette prétention que j'y vois. Mais si l'orateur pense à gagner son procès, ou si l'écrivain pense à bien décrire, ou à raconter une action rare, ou à viser les puissances au point sensible, c'est alors qu'il arrivera peut-être à écrire bien, et d'un seul jet, sans retouche, par un bonheur de la plume.
Mais les poètes, alors ? Comment voulez-vous qu'ils écrivent en vers sans chercher le beau ? Aussi ne le trouvent-ils plus. Le temps en est passé. Pour trouver la vraie beauté d'un poème, il faut vivre dans un temps où la narration étudiée se fait toujours en vers, soit pour aider la mémoire, soit que tout récit solennel soit toujours un peu chanté. On fait alors des vers comme on suit maintenant le dictionnaire et la grammaire, ou comme un ouvrier sculpte des armonics dans la pierre ; ce n'est qu'un travail ; l'on pense à la chose qu'il faut décrire et aux moyens qui sont imposés ; c'est alors que le beau peut naître, par un bonheur, tout d'un coup.
De même dans la peinture, il faut que le peintre soit d'abord un ouvrier qui a quelque chose à faire, sur un certain panneau imposé, par exemple une scène historique à représenter fidèlement, avec des portraits bien ressemblants. Alors il peut rencontrer le beau et le sublime par un bonheur du pinceau. Ceux qui ont bâti les cathédrales ne pensaient pas à faire de belles cathédrales ; non, mais grandes, hautes, solides. L'ogive a été trouvée ainsi. Mais dans la suite, dès qu'on a voulu la changer et l'orner, ahn qu'elle fut belle, on l'a gâtée. Bach écrivait des chœurs pour l'église, afin de donner à chanter à ses élèves ; ou bien il improvisait sur l'orgue, pour remplir le temps ; et il suivait les règles du métier, comme fugues, imitations ; le beau naissait soudainement de ce travail, par un bonheur des mains. Nos sublimes chansons populaires sont nées sans doute à des fêtes où il fallait des récits chantonnés ou des rondes, conformément à des rites ; on chantait comme on faisait une table ou un buffet. La naïveté, qui trouve le beau sans le chercher, n'est rien autre chose que cette attention au métier et cette joie de faire comme il faut. Ce qu'exprime très bien la parenté visible des mots artiste et artisan. Tacite était un artisan d'histoire, attentif à raconter, à louer, à blâmer. Shakespeare et Molière étaient des charpentiers et menuisiers de théâtre ; c'est le métier qui les a portés si haut, par un bonheujr de la hache et du ciseau. Les autres dansent devant le miroir.
Hier, je partais en guerre contre les beaux-arts, car il y a des dogmes aussi là-dedans, et le démon de la critique ne respecte rien. ' S'il faut, disais-je, une longue éducation pour arriver à comprendre les Vierges italiennes ou la Joconde, ou les Impressionnistes, ou n'importe quoi de raffiné en peinture ou en musique, comment saurai-je si je ne suis pas dupe de l'habitude } Car l'habitude peut tout, et le collectionneur de timbres ne voit rien de plus admirable au monde qu'un timbre rare. C'est pourquoi, si l'on s'applique comme un écolier docile à bien aimer tout ce qui est de mode, parbleu on y arrivera, c'est clair ; mais on sera mystifié neuf fois sur dix, par quelque tachiste qui arrivera à vous faire un chemin vert et des arbres rouges, ou par quelque pétrisseur de clavier, qui aura trouvé une façon rare de vous déchirer les oreilles. C'est pourquoi je me mets en défense, et je ne veux admirer que ce qui sait se faire admirer du premier coup, sans préparation ni éducation ; et si tout le monde faisait comme moi, voilà une rude et précieuse éducation pour les artistes. Ils seraient tout à fait grands, ou alors ils feraient des souliers ; travail utile. »
J'étais lancé. Une vieille dame, d'esprit fort cultivé, et délivrée de tout préjugé, à ce que je croyais, m'interrompit : ^ Il ne faut point, dit-elle, chicaner avec les belles choses, qui rendent la vie supportable. Et quand nous serions dupes quelquefois, le mal ne serait pas si grand, puisque nous aurions trouvé un peu plus de bonheur. La Bruyère a dit que le plaisir de la critique nous enlève celui d'être vivement touchés de très belles choses. Et enfin, dit-elle avec force, laissezmoi quelques illusions. >>
On parla d'autre chose. Mais je me disais en m*en allant : il y a donc de la religion partout, et des dogmes partout, et des croyances qui veulent être respectées. La critique n'est pas aimée ; elle déplaît toujours à quelqu'un. Peut-être faut-il se borner aux niaiseries et aux lieux-communs dans la conversation, et ne réfléchir que la plume à la main, lorsque l'on parle à des gens qu'on ne verra jamais, sans quoi on viendrait à saluer tous les dieux, toutes les puissances, toutes les coutumes. Je plains les hommes qui ont à défendre dans les salons
ce qu'ils ont écrit la veille. 0 heureuse obscurité ; doux refuge. Ayant ainsi monologué, j'allais me mettre à mon Propos quotidien lorsque je trouve deux lettres, en réponse à ce que j'avais écrit sur la musique, deux lettres sans indulgence, et l'une d'elles fort vive toujours sur le même thème : ne touchez pas à nos dieux. Hélas ! Hélas ! Où me cacher, et à quels roseaux vais-je confier le secret de Midas ?
Je lisais, ces jours-ci, les « promenades dans Rome » de Stendhal. Il me décrit des monuments et des statues que je n'ai point vus, et que sans doute je ne verrai jamais. Mais cet homme est si intelligent que je trouve tout de même à réfléchir parmi ces ruines. Il admire la magnificence des Papes, et fait cette remarque qu'avec deux Chambres et une Cour des Comptes, toute cette floraison de pierres taillées et sculptées aurait été impossible. Au reste, dit Stendhal, la liberté vaut bien toutes les basiliques du monde.
En suivant cette idée, je vins à penser que la décadence des beauxarts était liée au progrès de la démocratie d'une autre manière encore. Qu'est-ce que l'art ? C'est un prétexte pour penser sans penser. On se donne très facilement le goût des arts ; et Stendhal raconte bien que lui et ses compagnons finirent par prendre un goût passionné pour les vieilles églises. Moi-même m 'étant trouvé, il y a déjà assez longtemps, précepteur dans une famille tout à fait royaliste et catholique, j'étudiai le style gothique dans un manuel, et fus bientôt en état de parler convenablement là-dessus ; cela vint à propos, car les sujets de conversation manquaient. Qu'on se donne donc le goût des beaux-arts, et aussi le goût de l'histoire qui y tient de près, lorsque l'on se trouve, comme j'étais alors, dans la nécessité de ne point dire ce qu'on pense des choses mêmes, je le comprends.
Supposons un tyran qui censure les écrits et les conversations ; supposons seulement une société qui veut penser que tout est pour le mieux, et que l'inégalité sociale est sans remède. On s'enivrera alors de musique, de théâtre, de tableaux, de statues ; on discutera là-dessus ; il y aura des partis, une droite et une gauche ; le tout sans danger, car il s'agit d'un univers de carton, de toile et de pierres tail-
lées, qui masque l'autre. Et voilà de quoi user la rage de penser, si elle vous travaille.
Mais maintenant, au point où nous en sommes, il n'y a plus lieu, pour un homme raisonnable, d'observer Un peuple de statues. Il faut penser le vrai autant qu'on peut ; voir la Nature comme elle est, les maux humains comme ils sont, il faut maintenant que chacun soit de bonne foi avec lui-même, et médite sur l'art politique. Le temps du mensonge est passé. Voici des hommes, des femmes, des villes, des champs, des saisons. Voilà ce qu'il faut avidement regarder, et non pas des copies arrangées. La critique d'art et l'histoire sont des passe-temps monarchiques ; c'est la prière sans Dieu.
Il y a encore une erreur que je veux signaler, chez ceux qui nous offrent la Culture Démocratique. Ils semblent mépriser l'art d'écrire et ses ornements, et le réduire à la stricte logique et à la stricte gramm^aire, comme on peut voir dans un traité de géométrie. Car, disentils, le beau style est un luxe ; il suppose des oisifs pour s'y appliquer et des oisifs pour le goûter. Et, puisque les conditions s'égalisent en ce sens que les riches ne resteront riches qu'au prix d'un travail suivi, il faut prévoir une simplification du langage, et une éloquence dénudée ; des choses, des mesures, des comptes. Déjà l'on peut voir que les langues qui se forment sont bien plus régulières que les langues d'autrefois ; les nuances disparaissent ; l'individu n'a plus le droit d'inventer ; ce que l'on attend de lui, c'est une idée vraie dans une forme commune. Les belles-lettres, autant qu'on veut les conserver dans l'enseignement, ne peuvent donc pas viser, comme autrefois, à des plaisirs raffinés ; le temps d'ailleurs manquerait, par la place que les sciences ont occupée ; et puis ce peuple d'automobilistes et d'aviateurs n'est pas curieux de bouquets à Chloris, ni d'images rares, ni de maximes à secret. Ainsi la vieille rhétorique n'aura bientôt plus d'objet ; il faut qu'elle devienne science à son tour, science de livres, science de documents, science historique, si elle ne veut pas être méprisée.
Les développements de ce genre me paraissent tout à fait creux. Ils veulent séparer la pensée et l'art d'écrire, le fond et la forme ;
mais cela ne se peut point. Un traité de géométrie ne fait point penser, il ne touche point, il n'éveille point; au contraire il ennuie, parce qu'il ne dit que ce qu'il dit. On l'apprend afin de le savoir, et d'en faire de l'argent ; mais ce n'est pas apprendre. Apprendre vraiment c'est tâtonner dans ses propres idées ; or cela ne se fait point sans des secousses et des tremblements de toutes les idées à la fois, de tous les sentiments à la fois. Les ingénieurs s'entendent très bien entre eux pour l'action ; mais tout se passe au dehors ; ils ne pensent point. De là sans doute de belles et puissantes machines, mais des esprits niais et puérils, et une véritable barbarie au dedans, comme on le voit assez par leur politique, qui est une politique de brutes. L'un dit : " Il faut fusiller tous ces gens-là \ et l'autre : « Il faut brûler l'usine ^». La destinée de l'homme et l'avenir des sociétés ne sont plus réellement dans les pensées ; ce ne sont que des litanies de parti ; les hommes s'entendent sur des mots, en vue de l'action. C'est une politique machinale des deux côtés, sans jugement des deux côtés. Or la démocratie veut tout à fait autre chose, un peu de vraie culture pour tous, ce qui suppose des génies éveilleurs, des pensées qui touchent et soulèvent la nature brute, des idées qui remuent les cœurs, des fruits de nature, des poètes enfin, pour que notre Justice ait une valeur de religion.
Il n'y a pas longtemps, j'ai vu sur la place du Panthéon un terrible peintre, entouré de curieux. Je reconnus, dans son esquisse déjà avancée, les traits de l'école cubiste ; j'y reconnus aussi des toits et des cheminées, mais penchés et comme suspendus ; le ciel était de côté et en bas, comme un gouffre bleu où tout cela voulait dégringoler. Regardant alors les objets eux-ir.êmes, j'eus quelque chose de cette impression en penchant la tête.
Tous ces artistes cherchent la vérité ; mais ce beau mot arrive, par raffinement, à avoir plus d'un sens. Car il y a la vérité des objets, et la vérité de l'impression qui serait mieux dite sincérité ou naïveté. Je vois par ma fenêtre un horizon assez brouillé, mais je sais ce que je VOIS, c'est une vallée, c'est un plateau, ce sont des champs et des arbres. J'interprète ; je vois certaines choses plus loin, parce que je
les juge plus loin ; mais un aveugle-né récemment guéri n'y comprendrait rien ; ce serait pour lui comme du chinois, c'est-à-dire comme des caractères qu'il ne saurait pas lire ; car un arbre, pour lui, c'est quelque chose qui est dur et rugueux, qui sonne contre le pied, et qui chante au vent ; mais pour moi ce brouillard un peu plus foncé, et de forme arrondie, c'est encore un arbre. Enfin je sais lire dans les formes et dans les couleurs. Et si je peins comme on écrit, ce sera pour que d'autres lisent. Mais est-ce là la nature même ? Ne peut-on m 'accuser de la transformer en y mêlant mes opinions ? Cela est bon assurément pour la pratique, par exemple si je veux savoir à vue de pays combien de temps il me faudra pour arriver à ce village que je devine d'après de faibles signes. Mais si je suis contemplateur seulement, ne dois-je pas ouvrir les yeux sans penser, et recevoir cette pluie de couleurs presque sans forme, non comme signe d'autre chose, mais comme impression réelle pour moi en ce moment de ma vie ?
Le professeur Bergson s'est fait une réputation en voulant dire que la vraie vérité est plutôt dans cette impression non interprétée que dans la traduction que l'on a coutume d'en faire. Au premier réveil vous ne distinguez rien, sinon que vous êtes au monde et que les couleurs sont couleurs ; l'instant d'après, par l'idée que vous avez de votre chambre et de ce qui s'y trouve, vous avez remis chaque chose à sa place ; et l'astronome les y met encore mieux, puisqu'il voit que Vénus tourne autour du soleil en venant vers nous et de gauche à droite, tandis que le paysan la voit seulement briller. Mais là-dessus le subtil psychologue soutient que le paysan est plus près du vrai, puisque Vénus brillant à cette heure est la vérité pour lui, tandis que la planète Vénus faisant son tour en 227 jours, c'est la vérité com.m.une, qui instruit mais ne touche pas. Mon peintre était ^e cette école ; il me peignait la première impression qu'il avait eue en penchant la tête. Le plaisant c'est que, sous cette forme inattendue, c'est encore la religion qui revient. Si mes rêves sont vrais dans leur apparence, il y a des Dieux.
La liberté ne vaut rien pour un artiste. Encore les peintres de paysage trouvent leur règle et leur maître dans la nature ; toutefois dans l'interprétation comme on dit, je vois encore trop souvent de l'arbitraire. Mais dans la peinture et la sculpture plus libres, qui veulent représenter des groupes vivants et agissants, la liberté est maintenant sans bornes. De toutes façons. Songez qu'ils règlent tout à leur fantaisie, jusqu'aux dimensions de la toile. Je les vois perdus dans cette méditation sans objet. Leur rêve s'évapore. Il faudrait quelque prison pour leur génie, comme est la chaudière pour la vapeur. Je voudrais un tyran bien méchant qui leur donnât à orner un pan de m»ur, ou un tournant de voûte, ou bien qui fît apporter au sculpteur un bloc de marbre, avec l'ordre d'en faire le portrait de quelqu'un. Il est remarquable qu'en tous temps le portrait ait été l'occasion des plus puissantes œuvres peut-être ; c'est que le modèle est alors un tyran. Il me semble que plus la liberté est contrariée et plus elle s'affirme ; sa griffe marque mieux dans une matière résistante.
On dit assez que tout le prix d'une œuvre d'art est dans un tempérament qui se montre ; admettons cela. Mais le tempérament, comme on dit, ne se montre bien que s'il est contrarié d'abord. Un roi absolu n*aura jamais de caractère, mais son ministre en aura certainement. Aujourd'hui, un artiste est roi sur ses œuvres ; mais c'est trop de puissance pour un jeune homme qui ne sait rien. Il perd trop de temps à des essais sans conséquence. Si tout ce qu'il tente était incruste dans un mur, et livré au jugement d'un maître sans patience, il serait excellent tout de suite, ou bien il renoncerait. Mais il ressemble à l'écrivain qui travaille sans idées et sans faits. Tous impressionnistes, et ce n'est qu'un jeu inconsistant.
Pourquoi les statues officielles sont-elles si généralement laides ? Parce que le sculpteur n'a pas à compter avec le tyran, qui viendrait surveiller la chose. Il n'est même pas nécessaire que le tyran ait du goût ; il suffit qu'il soit tyran et qu'il blesse, et qu'on ne puisse se révolter. Car l'esprit bouillonnant se donnera enfin une sortie et une expression, concentrée, invisible au tyran, et peut-être à 1 artiste lui-même.
De même pour le musicien. Donnez à un maître de chapelie tels chanteurs, et tels instrumentistes, et qu'il soit forcé d'écrire pour eux. Par là il sera délivré de ses inventions arbitraires, qui se développent dans un champ trop vaste. D'après cela, il faudrait dire aussi que les pièces de théâtre doivent être écrites pour les acteurs, car c est déjà une raison de limiter le nombre des personnages, et peutêtre de respecter l'unité de l'œuvre, par égard pour l'acteur illustre, qui veut être toujours au premier plan. Shakespeare écrivait pour sa troupe, et Molière aussi. Je plains le dramaturge inconnu, dans sa mansarde, en face d'un papier blanc. Mais les artistes disent justement le contraire, en quoi ils ont raison aussi. Car je le veux enchaîné, mais je le veux lion.
On se moque des cubistes. On pourrait se moquer aussi bien des joueurs d'échecs, si l'on ne sait pas le jeu. Dès que l'art sort de naïveté, il devient un jeu com.me le bridge, le tric-trac ou les réussites. C'est dans la musique que je saisis cette transformation le plus claireiriCnt, parce que je porte en m^oi deux musiciens qui ne se ressemblent guère. Lorsque j'entends un morceau de musique militaire, j'éprouve un plaisir parfait qui s'accorde très bien avec les autres perceptions. Cet art s'est formé peu à peu, et plutôt, à ce que je crois, par imitation que par innovation. Certaines parties en sont comme parfaites ; ainsi l'usage des tambours, des clairons, de la grosse caisse, des cymbales. L'écriture même des morceaux a des règles, comme le sonnet. < Sambre et Meuse ' est un air pour défiler que tout le monde connaît ; m.ais produisez-le selon le rite, dans le cadre traditionnel, il est comme neuf. Rie qui voudra, je considère que nous avons là un exemple parfait de l'art musical. Le propre de l'œuvre d'art, il me semble, c'est qu'elle agisse sur tous, sans préparation, sans effort, et même sans attention.
Cela faiL rire les esthètes ; mais moi je ris d'eux. Ils prennent pour plaisir esthétique le goût des combinaisons, des comparaisons, des découvertes. Ils veulent de la réflexion dans les plaisirs, au lieu que, selon mon opinion, les plaisirs les plus précieux sont sentis presque sans qu'on
LES PROPOS'D'ALÂIN
le sache, sans qu'on les attende, et surtout sans qu'on les sollicite. Par exemple, connaissant de réputation un vitrail ancien, ils vont se planter juste en face, et regardent au travers, ce qui est aussi sot qu'un singe qui flaire aux deux bouts d'une lorgnette. La beauté d'un vitrail est dans l'ensemble ; on le goûte par le coin de l'œil, ou par le reflet sur d'autres choses. Celui qui est attentif à quelque méditation, pieuse ou sérieuse comme on voudra, c'est celui-là qui éprouve la beauté de la cathédrale autour de lui. Et, du dehors, c'est le passant qui la voit comm.e il faut, parce qu'il ne la regarde pas. De même la musique n'est pas faite pour être écoutée. De même encore si dans une salle à m.anger j'ai quelque beau tableau de m^er, avec cet éclat des nuages sur l'eau, je ne puis pas faire le compte du repos, de la sérénité, de la prospérité que j'en recevrai. Comme d'un bon fauteuil ou d'un bon lit.
Après cela, rien n'empêche un homme du métier de chercher, par exemple en musique, des combinaisons nouvelles ; et rien n'empêche que je les étudie, que je m'habitue à les reconnaître dans un mélange de sons. C'est justement ce qui m'est arrivé, pour certaines productions fort compliquées, et j'en ai tiré des plaisirs d'esprit, sans que peut-être il s'y trouve de la beauté à proprement parler. Presque toute la musique, aujourd hui, est une marquetterie de ce genre, qui ne plaît point sans initiation. Par analogie je conclus que les peintres peuvent bien aussi jouer avec les couleurs et avec les formes, et plaire à des initiés, sans aucun rapport avec l'art et la beauté véritables. On en nt communément, parce que cela ne ressemble à rien ; mais un bel ornement peut aussi ne ressembler à rien. Et la nuisiquc ne ressemble jamais à rien ; c'est ce qui fait que la mystification y est plus facile.
J'ai vu hier une collection de dessins d'enfants, pris dans les écoles primaires. Mélange de très bon et de très mauvais, qui vérifiait ce que je dis assez souvent des arts académiques. Ces dessins d'écoliers sont de trois espèces, dessins d'imitation, dessins libres, dessins d'ornement.
Les dessins libres ne valent rien ; ce sont dcc barbouillar^cG. L'enfant
doit représenter à sa manière, et d'après ses souvenirs, la place du marché, les métiers, les jeux, enfin des scènes qu'il connaît bien, en vue d'exprimer avec force un sentiment, par le groupement des choses qui y sont liées dans l'imagination. Et c'est proprement l'art académique qui, par sa nature, est trop libre et veut être limité par la tradition et la docilité. Ces enfants n'en savent pas si long ; ils se jettent dans la fantaisie, et ce n'est ni vrai ni beau ; c'est quelquefois émouvant si l'on veut ; cela révèle toujours une nature qui découvre alors naïvement ses jeux d'imagination. Psychologie en somme ; contemplation des idées telles qu'elles se présentent sans ordre ni mesure, tant qu'elles ne se règlent pas assez sur l'ordre extérieur. Je n'aime point trop ces rêves sans équilibre.
Les dessins d'imitation sont beaucoup plus intéressants. Pourquoi ? Parce qu'on leur propose alors un objet comme une fleur, un poisson, un coquillage, un épi, une branche couverte de chatons. Cette chose bien éclairée chasse les rêves, et la nature s'inscrit sur le papier, sans l'intermédiaire du goût appris et du métier ; non sans bavures ; toujours avec force. L'esprit s'y fait déjà mieux voir dans sa fonction naturelle, qui est d'abord de se soumettre aux choses réelles, en appuyant seulement sur l'empreinte. Toutes les séries de dessins ont ici la marque de la nature ; l'ordre des choses s'y affirme toujours ; ce sont comme plusieurs tirages d'une même idée réelle ; par exemple, un poisson de mer aux vives couleurs s'est imprimé une trentaine de fois sur le papier ; sur le nombre, on trouve deux ou trois chefsd'œuvre, qui égalent les Japonais.
Le dessin d'ornement triomphe. On peut dire que les œuvres décoratives de tous les temps sont égalées sans peine, alors, par ces marmots. Pourquoi ? Parce que le thème est cette fois imposé, comme six fleurs identiques sur le bord d'une assiette, ou bien un carrelage avec une croix et des dessins d'angle, ou une bande faite d'un même motif répété, ou un papier de tentures diviés en hexagones. Or cette uniformité et cette rigidité du thème font naître soudainement l'invention la plus libre, la plus variée, la plus magnifique. La nature de chacun s'exprime alors avec force selon cette formule commune. Par le choix des formes, étroitement limité, varié pourtant hors de toute attente, par les couleurs surtout, qui donnent fort souvent une profonde harmonie, une satisfaction pleine, enfin toute la richesse d'une inspiration disciplinée par l'ordre humain. Occasion de comprendre que les lois de l'art qui fait sont le soutien de l'art qui joue. Et cela me fait com-
prendre pourquoi l'académicien cherche toujours la règle, parce que son art de fantaisie et sa vie parasite ne la sentent pas assez ; au lieu que l'ouvrier toujours assez réglé par la nécessité des choses, cherche au contraire la liberté, au désespoir de l'académicien, qui mourra esclave parce qu'il est né libre.
Je me suis souvent demandé pourquoi une église neuve, de style gothique, et d'ailleurs copiée sur les plus beaux modèles, est souvent laide à regarder. Bien des raisons l'expliquent sans doute, par exemple la couleur des pierres et la netteté des lignes, sur lesquelles l'air et la pluie n'ont pas assez mordu. Surtout on les construit d'ordmaire sur de grandes places ; cela ne convient pas du tout au gothique.
Il ne faut point séparer la cathédrale de la ville ; une ville de vieux style, avec ses rues tortueuses et son entassement de petites maisons, voilà le cadre pour une cathédrale. Il faut que les tours sortent d'une forêt de toits et de cheminées. Allez à Bonsecours et donnez-vous le spectacle du vieux Rouen, vous verrez que les tours et les maisons forment une seule chose. Il y a des villes, comme Amiens et surtout Bourges, où la ville, vue dans son ensemble, contmue l'édifice par le bas et lui donne du pied. Réellement la cathédrale commence alors aux faubourgs et se termine au sommet des tours ; toute la ville s'achève en cathédrale. Un tel spectacle est beau, je pense, principalernent parce qu'il exprime une forme de vie en société et un tissu de relations humaines.
Cette structure serrée, si l'on y pénètre, donne de vives impressions que l'architecte n'a point cherchées. Si je suis quelque petite rue qui monte, me voilà pris dans la cité, le nez en l'air, cherchant le ciel et les nuages ; c'est alors qu'une flèche, une ogive, une rosace me saisit par sa hauteur et m'enferme dans l'humanité. Je dirais presque qu'une cathédrale doit se lire de haut en bas. Quand mon regard est amsi impérieusement ramené vers la terre, il doit rencontrer des maisons, des échoppes, des métiers, toute la ville. Ces toits, qui s'accotaient aux piliers gothiques, unissaient les pierres aériennes aux pavés de la rue, et cela était plein de sens.
Mais nos pédants d'archéologues y perdaient leurs définitions. Ils admirent une belle cathédrale, et ils admirent une vieille maison, mais non pas l'union des deux. S'ils le pouvaient, ils mettraient la cathédrale en vitrine dans une salle de musée, et la vieille maison dans une autre salle. Faute de mieux, ils nettoient la cathédrale jusqu'au pied ; ils voudraient une grande plaine de macadam tout autour.
L'erreur de Viollet-le-Duc, qui a si bien manqué la façade de Saint-Ouen, c'est qu'il a construit sur papier. Cette façade n'est pas laide à vue de touriste, ou ramassée sur un papier à la hauteur des yeux. Mais regardez-la d'en bas, comme il faudrait si vous étiez serré dans une petite rue, alors les parties hautes ne remplissent pas le ciel ; tout le bas, qui s'enfonce à pic dans la terre, est inhum.ain com.me un mur de forteresse. Abordez maintenant la Cathédrale par la rue du Bac, et vous éprouverez la puissance des pierres.
Un poète, un historien et un architecte parlaient entre eux du style gothique, et se demandaient pourquoi les voûtes ogivales, les trèfles et les rosaces ont poussé sur notre sol sans qu'on y pensât, à peu près comme poussent les fleurs des champs. Le poète ne voyait pas, dans ces formes de pierre, autre chose qu'un langage, et comme un poème de pierre, qui exprimait merveilleusement, selon lui, les mystères d'une âme religieuse : « Entrez, disait-il, dans une cathédrale, par une porte latérale ; levez les yeux vers la voûte de la petite nef, et marchez vers la grande ; dès que les plus hauts arceaux se montreront dans l'entrecoupement des autres, vous aurez une révélation de la grandeur, bien plus saisissante que les froids calculs et les théologies bavardes. Joignez à ce mouvement irrésistible de votre corps le silence, la sonorité, la lumière crépusculaire des vitraux et les ombres fantastiques, alors, dans un court moment, vous craindrez, vous aimerez, vous prierez et vous chanterez. Voilà le vrai miissel, où chacun lit sans épeler. »
^ Mais non, dit l'historien. C'est vous qui faites le poème ; la cathédrale n'est qu'une prose ambitieuse. Il faut toujours que les villes rivalisent entre elles : c'est pourquoi chacune d'clLs voulut faire plus
grand que ses voisines. Et, quant à la forme ogivale, l'idée en fut suggérée sans doute par quelque nécessité naturelle, ou par quelque coutume, ce qui est au fond la même chose. L'ogive n est pas sortie d'une cervelle mystique, j'ai lu que, sur les côtes, les pêcheurs construisirent autrefois des cabanes dont le toit était un vieux bateau retourné ; ne croyez-vous pas que la nef d'une cathédrale ressemble assez bien à un bateau retourné ? Au reste nef ou nauf, cela vient d'un mot latin qui signifie navire. »
« Bah ! dit l'architecte, ne cherchez pas si loin. Dans tous les temps on a construit comme on a pu. A mesure que les villes prenaient de l'importance, on a fait des voûtes rondes de plus en plus hautes et larges, si bien qu'elles s'écroulèrent un peu partout, et principalement dans les pays où la pierre est tendre. C'est ainsi qu'on a été amené à renoncer au plein cintre et à inventer l'ogive, qui n'est qu'un expédient de maçon auquel nos yeux se sont habitués. "
Ils parlaient ainsi en suivant des chemins forestiers. Ils entrèrent sous une haute futaie. Les troncs montaient d'un seul jet vers la lumière ; à peu près à la même hauteur ils lançaient des branches que la lumière tirait vers le haut et que la pesanteur courbait un peu. Ces branches s'entrecoupaient en formant des ogives ; les brindilles dessinaient des rosaces à travers lesquelles on voyait un peu de ciel ici et là. La terre était nue et sonore ; une ombre fraîchr flottait sur la terre. Leur voix courait d'arbre en arbre comiPiC si des dieux sylvains s'étaient enfuis. Vers le couchant on apercevait dos lumières rouges et violettes. Ils s'arrêtèrent. Le peuple des arbres, qui m.archait avec eux, s'arrêta aussi. Un flot d'images qui s'élevait retomba sur eux. Ils se turent. Aucun d'eux ne trouva un hymne qui fût digne du temple.
Automne c'est la couleur et la musique. Toutes les gammes de couleur y sont. Les champs ont reverdi ; la terre nue, fraîchement remuée et toute humide, nous fait voir tous les bruns possibles, et, dans les feuillages, toutes les nuances, depuis le vert sombre du lierre jusqu'au jaune vif des bouleaux, jusqu'aux chênes dorés, jusqu aux hêtres rouges. Les dernières fleurs sont d'une couleur riche aussi,
et bien lavées, et bien éclairées, doucement éclairées tout autour par cette lumière blanche qui flotte partout. On oublie le soleil ; ce sont les feuillages et les fleurs qui éclairent.
Quand la nuit vient, quand toutes ces couleurs sont éteintes, le vent fait toutes les musiques. Un feu vif, une vieille porte bien sèche, une maison sonore, cela fait des concerts. Mais quand la tempête s'y met, c'est bien mieux. On y entend des voix, des plaintes, des colères, non sans tristesse, non sans joie aussi par contraste, lorsque l'on est au coin du feu. Mais il faut tuer cette littérature et ces sentiments de société si l'on veut saisir la plus profonde poésie de la chose. Il est vrai que le vent vient de loin ; on entend qu'il vient de loin non seulement par les bruits qu'il fait, mais par les bruits qu'il apporte. Il a secoué les arbres de la vallée ; il m'apporte le bruit qu'il y a fait. Toute cette forêt vient jusqu'à ma fenêtre ; l'image est dans la chose même, si on discerne bien ce qui y est.
Mais c'est encore trop de commentaires, trop d'imagination peutêtre. Si Ton s'applique à percevoir tous ces bruits plus exactem.ent, on y entend des sons, des accords, un orchestre véritable. Et ce n'est pas miracle. Car les bruits sont faits de petites ondes dans l'air ; et ces ondes se composent ; les unes se contrarient, comme on peut le comprendre quand on voit deux sillages qui se croisent sur l'eau ; de deux vagues il peut résulter une eau dormante ou hésitante pendant un moment. D'autres ondes s'ajoutent et se renforcent ; et si vous réfléchissez une minute là-dessus, vous comprendrez que les ondes qui se renforcent le plus ou qui se contrarient le moins sont justement musicales au sens précis du mot ; en sorte que le bruit le plus confus fait naître des musiques ; et c'est souvent quand nous croyons rêver et inventer que nous percevons le mieux. Il est évident que le meilleur peintre est celui qui voit les couleurs comme elles sont, et non par préjugé ; mais ce n'est pas moins vrai pour le musicien ; le musicien est sans doute un homme qui sait écouter, et qui ne met rien de luimême dans le son, ou presque rien. Dire tout au contraire que l'artiste mêle son sentiment à toutes choses, cela est sans portée. Car vous ne saurez plus dire, alors, pourquoi David avec sa harpe apaisait Saùî, et pourquoi l'art nettoie et purifie les passions. Au lieu que je crois que l'art par lui-m.ême est nettoyé et purifié de passion. C'est la nature même ; c'est ce qui est seulement ; cela suffit ; cela prend toute la place.
Il y a une beauté dans les cloches, qui laisse bien loin notre musique. Ces nappes de sons courent d'un bord à l'autre, dans une belle vallée, le long du fleuve, sur un beau lac, et font des vagues. Nul n'y résiste ; mais on n'y resterait point ; c'est un passage ; et cela plaît par souvenir, comme d'un court voyage. Sur quoi les poètes s'égarent en mille rêveries ; mais l'idée même de la cloche ressemble bien plus à l'impression naïve.
11 y a deux musiques que la nature règle encore. Le cor et tous les genres de trompette nous apprennent les intervalles justes ; car, en soufflant dans un tuyau, on ne produit que les sons harmoniques ; dès qu'on fît des trous, la musique fut trop libre ; et, surtout maintenant, la musique n'est qu'un jeu presque sans règle. Mais le son des cors et trompettes n'était réglé que par l'intonation ; le rythme dépendait de la marche ou de la danse.
Il n'y a point de cloches dans le monde antique, que je sache. Les sauvages tapent sur un gong ou sur des cymbales. Ici l'intonation est mal réglée Dans la cloche même, il y a des hasards et des sons étrangers. Mais la cloche suspendue a son rythme propre, qui dépend de la pesanteur ; en tirant sur la corde, on ne précipite point les sons ; ils mesurent le temps, par loi physique. L'âge des cloches marque ainsi la découverte d'un rythme étranger à nos passions. Dans la sonnerie à toute volée, chaque cloche se balance suivant sa grandeur, et le battant de même ; de là des entrelacements de rythmes que le fondeur n'a pas prévus, et que le sonneur ne peut changer. Tantôt alternés et élargissant leur ronde, tantôt précipités les uns sur les autres, noués et bientôt dénoués, les sons ne reviennent qu'à de longs intervalles aux mêmes groupes. En quoi nous reconnaissons quelque chose d'humain, mais sans projet, et par l'effet des forces. Si nous tapions sur les cloches comme sur des gongs, nous n'aurions pas de ces saisissements et de ces surprises, mais un délire des passions seulement, et quelque convulsion nègre.
Les cloches sont plus éloquentes lorsque le sonneur les abandonne. Elles reviennent alors tout à fait à la nature, par des battements impré-
visibles, presque gauches ; i 'oscillation libre s'y fait sentir ; on se souvient, on attend, on espère ; mais la nécessité nous comble ; elle nous surprend et nous satisfait. Ainsi l'esprit des cloches nous apporte toujours 1 inaction et l'attention mêlées, état qui ne peut durer. Les sentiments chrétiens sont certainement liés aux cloches ; et cette éducation a fait plus, sans doute, que la doctrine et les sermons. Mais, non plus, on n'y pouvait rester. La cloche annonçait un art nouveau qui surmonterait ces rythm.es de nature, et les combinerait avec l'ancien r^^hme des pas, de la danse et du discours. Peut-être faut-il dire que la miusique des anciens ignore ce r>4hme lent, qui ne ressemble à rien d'humain, qui représente plutôt la nature, et qui est triste sans tragédie ; tel est l'esprit de l'Adagio romantique. Et l'on n'y peut rester. Aussitôt le paganisme revient, par le Scherzando qui est danse, ou par la Marche Héroïque. Gœthe serait donc classique, puisqu'il haïssait les cloches, le tabac et le christianisme, disait-il. Et comme on dit de lui qu'il aimait la miusique, et aussi qu'il ne l'aimait pas, je sais quel genre de musique il aimait ; je le sais par les cloches.
A un débutant qui déclamait avec une mimique violente et émouvante, un homme du métier disait : " Supprimez les gestes, ce sera très bien. >'' A un chanteur, à un violoniste, on dirait volontiers : « Supprimez ce qui veut être expressif, ce sera très bien. > Faites chanter un air populaire de Bretagne par quelque demi-artiste qui souligne les sentiments, soit en appuyant, soit en ralentissant ou pressant, si peu que ce soit, si discrètement que ce soit, c'est laid. Laissez aller le rythme et les paroles sans penser et même sans éprouver, l'effet est prodigieux.
Lorsque l'on trouve un bon maître de diction, on est toujours assez étonné de voir comment il déblaie et simplifie. C'est un débit uniforme et plein. De même le plus grand violoniste tire comme sur un archet infini ; toute la mélodie vogue comme un grand navire, chaque note portant le tout. Un autre la mettra en petits morceaux. Le musicien et le déclamateur devraient s'instruire par la vue des belles formes. Un vase antique, sans aucun ornement, fait bien voir qu'aucune partie
n'est belle par elie-même. Dans îe costume féminin aussi il y a des déclamât eurs, qui veulent des choux et des rubans ; mais l'artiste sacrifie l'ornement à la ligne ; sans y penser, sans intention, sans prétention comme on dit si bien. L'artiste ne prétend pas. Ou plutôt, car rien n'est parfait, tant qu'il veut et cherche il peut m'intéresser, mais c'est quand il ne pense plus ni à lui ni à moi qu'il est adorable.
L'art du versificateur a des secrets que le versificateur ignore. Tous les beaux vers sont simples et unis, sans un mot remarquable ; une expression rare les gâterait. « Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ? qu'il mourût ' ; il est impossible de dire la chose plus simplement. Mais lorsqu'un mot se montre parmi les autres, et fait ornement ou surprise, la ligne est brisée, le beau vase est brisé. Dans Hugo, dans Vigny, vous trouverez des preuves innombrables de ce que je dîs ; dans Hugo surtout, parce que vous y verrez les deux manières, et, trop souvent, la volonté d'être sublime, et le sublime à coté.
Ce qui trompe là-dessus, c'est que l'on cherche la beauté dans les passions seulement. Il est pourtant évident que nul n'aime à être affligé ou effrayé. L'horrible attire et retient par des causes bien naturelles, mais l'émotion esthétique est toujours délivrance, liberté, joie. Il faut un jeu aisé de toutes nos puissances réconciliées. Notre vie s'accorde soudamement avec elle-même et avec toutes les choses. Il faut bien quelque catastrophe, comme à la tragédie, quelque Manfred tombé, quelque Napoléon vaincu tirant son cheval par la bride, ou quelque solitude de nuit, ou quelque fureur d'Océan ; mais ce n'est point par la peur et le désespoir que nous sommes dieux soudainement, mais au contraire parce que la peur et le désespoir sont absolument vamcus, contre l'attente.
Un coq de basse-cour, c'est une riche source d'images. Les anciens disaient que le chant du coq fait peur au lion ; cette légende a dû leur venir de Numidie, apportée par les chasseurs de lions. Quand le coq chante, le lion s'en va ; seulement c'est le jour qui fait que le lion s'en va. Il ne me faut que cette erreur corrigée pour que je pense à des images qui me touchent et qui toucheront tous les hommes ;
quand la nuit s'en va, la peur s'en va ; le chant du coq nous délivre. La danse macabre, qui n'est que notre peur dansant autour de nous, cesse au premier chant du coq. Ainsi ce qui n'était d'abord qu'une opposition de fantaisie entre coq et lion devient plus humain et plus touchant à mesure que j'y pense ; et la relation vraie me remue bien plus que la coïncidence. Le rhéteur évoque une image par l'autre. Mais le poète saisit le rapport véritable.
Au premier matin, celui qui ouvre sa fenêtre sur les champs est préparé par le sommeil à saisir exactement toutes choses. Car, le soir, les yeux et les oreilles et tout le corps gardent mille empreintes ; le couchant s'inscrit dans un œil qui a perçu la journée. Le soir, tout est plus moi-même, le matin, tout est plus vrai. Saisissez cette lumière sans souvenir, et qui n'exprime qu'elle-même. Avec cela suivez ces chants grêles, de même qualité que la lumière purifiée, et qui rebondissent d'un lieu à l'autre comme des rayons. Chaque chose est alors pensée a sa place ; percevoir, c'est partir. En ce court instant on goûte la vraie saveur de la vie. Le rhéteur sent confusément ces choses, et se jette dans les comparaisons. Le vrai poète, il me semble, médite sur la chose même ; il relie, au lieu de comparer, jusqu'à dire exactement, s'il peut : le matin et le chant du coq, c'est le matin et le chant du coq. Non point tout à fait sans littérature, car il serait dieu, mais en ajustant ses paroles à la chose, pour le sens et pour le son. Victor Hugo a saisi et fixé ainsi la chose et l'heure plus d'une fois, mais non pas toujours. Presque toujours je sens qu'il y travaille, par conriparaisons et oppositions ; c'est pourquoi je veux bien le suivre. Mais je hais la rhétorique qui tourne sur elle-même.
Voici un coq. Je le vois maintenant de près, avec sa couleur, sa forme, son allure. Je le compare à un matamore, à un amoureux, à un pacha ; cela n'est qu'ombre de vérité. Un coq est un coq. Vouloir qu'une chose soit une autre chose à quoi elle ressemble, c'est la rhétorique. Il faut que je voie la colère st l'amour dans cette crête gonflée de sang ; il faut que j'entende dans ce cri rauque et étranglé une force nouée sur elle-même, une crise de passion, un vivant sans idées ; mille autres relations vraies, signifiées par ce coq-là, qui gratte dans la paille. Toute sa puissance d'exprimer vient de ce qu'il est lui. Toute poésie est vérité.
Treize heures, quatorze heures, vingt et une heures, cela ne dit rien. Il y a peut-être des gens qui trouvent immédiatement un sens à ces expressions nouvelles ; pour moi je les traduis aussitôt dans ma langue maternelle, une heure, deux heures, neuf heures, et aussitôt ce mot connu m'apporte la chose, c'est-à-dire une certaine position des aiguilles sur le cadran, et tout ce qui y est lié naturellement, position du soleil, heure du repas, crépuscule ; mais la première expression, la nouvelle, reste opaque en quelque sorte ; je n'y pense qu'un nombre. J'aimerais pourtant à savoir cette langue nouvelle, à dire vingt heures comme je pense huit heures du soir ; je m'y suis exercé, sans aucun progrès appréciable. Il faut toujours que je traduise si je veux réellement comprendre.
Un exemple simple comme celui-là fait bien voir ce que c'est qu'une langue étrangère ; elle m'est étrangère toujours ; c'est comme un objet que je dois manier et vaincre ; au lieu que ma propre langue est un instrument pour saisir et manier tout, objets et idées. Mon langage est comme ma main ; je ne délibère pas pour saisir, pour tenir ; de même je ne délibère jamais pour exprimer ; toute mon aiteiition est à la chose, et le mot vient comme un en naturel. Je suis assuré que, dans un auteur, tout ce qui est bon est aussi naturel qu'un chant d'oiseau, sans recherche, sans rature ; toute rature indique que l'on écrit dans une autre langue ; et la plupart des gribouilleurs nie font bien cet cfîet-là, qu'ils traduisent leurs interjections naturelles en Bourgct, en Barrés ou en Anatole France, ou en Renan ; les plus subtils en Saint-Evremond, absolument comme je pense deux heures après-midi et je dis quatorze heures. Mon « quatorze heures '» n'aura jamais de style ; ce sera du plaqué, ou du cuivre creux.
On a admiré d'Annunzio parce qu'il écrit en somme aussi bien en Français qu'en Italien ; cela prouve qu'il n'écrit pas mieux en Italien qu'en Français. Autrefois les bons écoliers faisaient aussi bien des vers latins ; arranger les mots c'est comme un jeu de patience. J'aimais Flaubert autrefois ; mais quand j'ai appris qu'il cherchait quelquefois pendant plusieurs, ours l'équilibre d'une phrase et la place d'un mot,
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je l'ai méprisé. Injustice certainement, car il a sans doute trouvé plus d'un cri naturel ; seulem.ent il faut dire aussi que, si j'en crois sa Correspondance, son cri naturel était plutôt laid. Stendhal ne corrigeait jamais ; les gribouilleurs n'en croient rien ; mais, à m.on tour, je ne puis comprendre autre chose que la pure improvisation. « Vous voulez refaire la phrase, dites-vous ; elle ne dit pas bien ce que vous vouliez dire. » Mais qu'en savez-vous } Selon la pensée normale, c'est une autre idée qui vous vient maintenant par réflexion sur cellelà ; et c'est cette autre idée qu'il faut maintenant exprimer d'un jet ; bref je crois que ce qui est manqué est à détruire, non à corriger. Si vous avez mal sauté, vous ne pouvez utiliser de nouveau la moitié de cet élan ; il faut tout recommencer. La Manière est cherchée ; mais le Style est toujours sans retouches.
eux
L'illustre Kant, dont les pédants ont tracé un portrait ridicule, a dit de Jean-Jacques Rousseau à peu près ceci : « Quand je lisais, j'étais comme incapable de juger, par l'effet d'une émotion souveraine dont je n'ai jamais été tout à fait le maître, quoique je m'appliquasse à la dompter par des lectures répétées. » Ce jugement est d'un prodigieux constructeur d'idées, dont aucun penseur n'a pu encore prendre la mesure. Ce génie a épelé Jean-Jacques. C'est assez pour faire voir que Jean-Jacques n'a pas été loué comme il fallait.
Il y a eu une haine contre Jean-Jacques, qui a duré plus que lui ; cette haine définit bien l'Académie. Mes maîtres de belles-lettres m'ont prouvé qu'il n'était qu un rhéteur et un sophiste, qui mourut fou. Tous nos valets de lettres gagnent leur vie à tuer Jean- Jacques ; et nos historiens ne sont pas assurés de leur pain s'ils ne commencent par mépriser le Contrat Social. Cette haine s'explique ; je dirais presque qu'elle est légitime ; Rousseau fut un homm.e libre.
On écrit pour gagner ; on pense pour gagner, comme on fait un pont. Le premier moutard, dès qu'il sait l'orthographe et le pastiche, se demande comment il pourra plaire. Un livre est toujours une barque, qui porte un César et bd fortune. Cela parait naturel à nos Messieurs de l'Académie ; ila donnent des prix aux meilleurs bateliers.
Par quc! les jeunes, quand ils auraient du génie, arrivent à en faire un petit talent qu'ils recopient ensuite jusqu'à leur mort. Courtisans ; ombres d'hommes. Ils accourent après cela comme au festm d'Ulysse évocateur, avides de sang chaud. Trop tard. L'esclavage d'abord ; le succès ensuite ; après cela la vie libre et les fêtes du cœur, (•i les villégiatures honnêtement gagnées ; mais ce sont des vies à l'envers. L'om.bre d'Achille disait en vain : <' J'aimerais mieux être un porcher vivant que l'om.bre d'Achille. > Les meilleurs d'entre eux disent sans doute aussi : '' J'aimerais mieux être un Jean- Jacques vaçrabond et persécuté qu'un talent à l'Académie. >' Trop tard, vous dis-je. Vous avez écrit avant d'avoir des idées ; c'est une faute qu'on ne rachète point.
Jean- Jacques, aux Charmettes, lisait pour lire, et pensait pour penser ; si docile aux grands hommes, qu'il les copiait lorsqu'il avait peine à les comprendre. Sans but, n'ayant pas l'idée qu'il dût jamais écrire une ligne. Aussi que de temps perdu. Que de rêveries sans forme ; et, dans ses prom.enades, que de pierres lancées au torrent. On sait comment ses idées lui apparurent, à leur maturité ; comment il se sentit forcé de les écrire, et combien de fois il regretta de l'avoir fait. Nos petits auteurs ne le croient point, quand ils lisent que les libraires louaient les premiers exemplaires de la Nouvelle Hélcïse au lieu de les vendre, et en faisaient des fortunes. Ils n'ont même pas l'idée de ce que ce serait que penser gratis. De là un scandale qui dure encore. Diderot calomnie toujours ; et que de Grimms aboyant après la grande ombre ! N'ayez pas peur, l'espèce est morte. Le travail de l'esprit est heureusement divisé et discipliné. Chacun polit une petite pièce, sociologue, moraliste, politique, poète, dramaturge. Chacun dans son coin polit sa petite pièce détachée, qu'il appelle une idée; et personne n'assemble. 0 discipline, force des armées.
Hugo n'aimait pas Stendhal ; il lui refusait le style. Je les aime tous les deux, mais j'avoue que Hugo est trop long pour moi presque toujours. Je le lis en courant, et même j'en passe. Je vois trop où il va ; il développe presque toujours une idée commune, mais émou-
vante, justice, charité, loyauté, courage, fraternité ; il la développe sans l'expliquer ; il n'y ajoute jamais rien ; seulement il nous remue ; il a du mouvement par ses strophes : il va, il va. Il a écrit une pièce où il dit seulement : ^ J'irai, j'irai, et puis j'irai ', sans qu'on sache où ; c'est une des belles. Je le suis comme on suit le régiment ; mais il m'arrive aussi d'aller l'attendre au bel endroit. Peut-être est-il nécessaire de se le faire lire ; car c'est alors que l'imagination s'échappe, sans que le rythme soit brisé ; et, si l'on est plusieurs à écouter, cet accord et ces différences produisent de prodigieux effets. C'est un orateur. Je crois que les poètes retrouveraient leur gloire si, au lieu de se faire imprimer, ils se faisaient réciter. Le r>'thme mesure le temps ; cela suppose une vitesse réglée, à laquelle l'œil qui lit ne s'astreint pas. Peut-être dans l'avenir vendra-t-on des phonographes chez Lemerre ; les poètes seront invisibles, et parleurs seulement.
L'éloquence avedt ses règles, tirées de la nature même des choses ; car, l'auditeur ne revenant jamais en arrière, les répétitions étaient plus utiles, et, en tout cas, moins sensibles ; il fallait aussi que tout fût clair ; car le temps de la réflexion n'est jamais donné ; le discours n'attend personne ; il marque le temps, comme une horloge. Au lieu que l'œil qui lit va et vient, saisit l'ensemble, devine d'abord, analyse ensuite si la chose en vaut la peine ; comme un promeneur jette les yeux autour, mais ne regarde pas tout ; l'œil qui ht ne s'astreint pas à une certaine vitesse, ni à l'ordre du temps. Cet autre genre de lecture doit définir un autre art bien différent de l'éloquence. Et on ne définirait pas mal Stendhal en disant qu'il est tout à fait étranger à l'éloquence. C'est un auteur qu'il faut relire d'instant en instant ; car il ne répète point et ne développe point ; c'est comme un paysage lointain ; plus l'on s'approche et plus l'on découvre ; aussi n'a-t-il point de rythme ; il n'entraîne point ; il ne veut pas entraîner ; cela irait contre son art. Aussi je comprends que Hugo l'orateur n'y ait rien compris. Balzac est entre deux ; c'est encore de l'éloquence, mais pour l'œil. Il faut le relire aussi d'instant en instant ; mais alors il se traduit tout d'un coup par des raccourcis ; long à lire, et parfois diffus, il donne au souvenir des tableaux d'une concision admirable. Pour Stendhal c'est le contraire ; telle description de '' la Chartreuse « ou tel épisode fourmille de détails quand j'y pense ; quand je le relis je trouve une demi-page, et souvent deux lignes. Le lecteur n'est pas façonné pour cet art sans éloquence ; il s'est habitué aux prédica-
leurs ; les redondances sont pour lui des politesses ; et Stendhal lui semblera non pas tant obscur, comme il est, mais plutôt impertinent. Débat entre l'œil et l'oreille.
Herriot demandait l'autre jour pourquoi Hugo n*est pas honoré chez nous comme Goethe est en Allemagne. J'y vois un grand obstacle, qui vient de l'Académie, des hommes de lettres, des journalistes, de ceux qui font la gloire, enfin. Hugo n'est qu'un gueux de radicalsocialiste ; pire, il l'est devenu, et il est mort impénitent. Goethe luimême a dit quelque part : « Le comble de toute folie c'est un radical en cheveux blancs. > Et Gœthe fut l'homme de cour toute sa vie, ministre correct et froid, faisant marcher la raison d'état comme un couperet. Lorsque le fameux Fichte, professeur à léna, et accusé d'athéisme, écrivit à la cour de Weimar une lettre un peu vive où il affirmait les droits du penseur, Gœthe le sacrifia froidement, et eut même ce mot : " Quand ce serait mon propre fils... >* De telles paroles sont un hommage aux dieux et aux rois. Gœthe méprisait parfaitement les uns et les autres, mais leur donnait de l'encensoir comme à vêpres. Au lieu que Hugo <^ échenillait Dieu » ; il l'aurait voulu parfait ; c est le comble de la folie radicale ; c'est aussi insensé que de vouloir un roi juste. Le respect de Hugo offense s'il le refuse, inquiète s il le donne ; il demande trop. Mais d'un courtisan qui se moque de luimême, la flatterie est deux fois bonne ; et c'est ainsi que les rois veulent être aimés. Non pas parce qu'ils sont justes, car c'est révolution.
Pascal, dans le même mouvement d'esprit, a écrit des mots terribles : « Le mal à craindre d'un sot qui règne par droit de naissance n est ni si grand ni si sûr. » Aussi : " Abêtissez-vous. » C'est pourquoi il est académique de louer Pascal. Un auteur peut dire ce qu'il veut, pourvu qu il arrive à louer l'injustice. C'est là qu'on l'attend. Et, dans ce fait, ils prennent le vent. Romain Rolland est antisémite et nationaliste un peu, assez pour un prix d'académie. Claudel, penseur de premier rang et écrivain parfait, Claudel s'est converti. Je dirai de lui ce que je dis de Balzac, il emporte mon admiration parce que sa pensée est plus fortô que ses petits préjugés ; tous deux font voir la monarchie et la religion
finalement comme des monstres proprement habiliés ; leur regard traverse. Mais l'opinion académique ne voit que l'habit de la chose, et que l'habit de l'écrivam. Comme cet autre tyran : « Saluez mon chapeau. ' Et le fait est que cela ne coûte pas beaucoup, de saluer un ciiapeau sur un bâton, ou bien un roi.
Hugo a ceci de beau, de grand, d'unique peut-être, qu'il règle son respect, par préjugé, juste à l'envers des puissances. Et ce n'est point rhétorique d'occasion ; c'est le fond ; lisez les << Châtiments >> ; cela est écrit avec bonheur. Exilé absolument, même sans décret ; exilé par son propre décret. Il n'a voulu ni de Pape, ni d'Empereur, ni de Dieu. Car vouloir Dieu juste selon le jugement hum^ain, c'est bien mer Dieu. Ne vaut que ce qui vaut, cette pensée c'est son comm.encernent, son milieu et sa fin. Sans aucune défaillance que je sache. L'AxCadémie a beaucoup à faire pour qu'on lui pardonne cet académicien-là : et elle le fait.
Commient dessiner Tolstoï, dans quel trait l'enfermer ? C'est un Univers. C'est l'Univers comm.un où nous somm.es. Ils disent : génie étrange, âm.e slave. J'aperçois justement le contraire ; toute son œuvre est pour tous, directement et immédiatement pour tous. Ni subtilité ni raffinement ; c'est réellement génial, parce que c'est réellement ordinaire. Les critiques parlent faiblement de l'originalité ; il faut dire que c'est folie, la miettre sous clef, et n'y plus penser.
Tolstoï, tout au contraire, c'est la Raison commune en liberté dans l'Univers, mêlée à l'Univers. Si je dis qu'il est Biblique, ou Evangélique, ou Lyrique, je voudrai dire toujours la mêm.e chose, j'entends que ce qu'il dit n'est jamais une revendication ni une petitesse qui vient du dedans de lui. Je dirais presque qu'il s'est délivré tout à tait d'être psychologue.
Nos sentiments intérieurs, comm.e on les appelle, ne sont jamais grands, m.êm»e habillés de m.ensonge ; une ferm^eté supérieure les suivra toujours jusqu'au diaphragme et jusqu'au sac de bile ; par ce coté nous avons une histoire ; nous naissons, nous vivons, nous miourrons ; et c'est une histoire d'apothicaire. En d'autres mots, pour bien
nommer ce qu'on éprouve, il ne suffit pas de le sentir, il faut le penser. Sentiments communs, au sens où l'Univers est commun, voilà la vérité du cœur.
C'est dire que la vérité du cœur ne tient jamais dans le sac de misère ; elle a les mêm.es dimensions que le monde. Il faut la dessiner sur le monde, et l'exprimer par l'ordre des choses. Le sentiment commun, ainsi exprimé et éprouvé, c'est la poésie essentiellement. Ceux qui voudront saisir ce que c'est que la grandeur Biblique, devront écrire leurs sentiments avec des lettres prises dans le monde. Comme Hugo, dans P.uth et Booz, l'a exprimé ; le sentiment de Ruth est écrit dans les étoiles, et lisible, en ce haut lieu, pour tous les hommes qui lèveront la tête. Mais Hugo y met trop d'effort.
Tolstoï y va toujours naturellement. Rien dans son diaphragme ; tout au dehors. Ses héros immortels ne sont jamais les apothicaires d'eux-mêmes. Leur sentiment touche le monde en toutes ses parties. Ils ne vous pincent ni ne vous chatouillent. Dès que l'on sent avec eux, tout l'Univers se déploie ; tout est magnifiquement objet. Ce blessé d'Austerlitz, souvenez-vous, ce blessé regarde le ciel bleu entre les nuages. Et cet autre qui fauche avec les faucheurs. Cet autre encore : « Tombe, bonne pluie ; mouille-moi bien ! » Ils ne sentent pas bien ce qu'ils sentent ; mais ils le voient bien. Il faut un Univers pour le dire ; et cela est humain au sens où l'Univers est humain.
Véritable réveil. Car, lorsque l'on dort, on n'est guère que soi ; mais aussi on n'est rien du tout. Et si l'on s'éveille, c'est comme une explosion de l'Univers autour de nous. Il y a une incantation par les choses, soudain déployées en écharpe, et qui délivre le prisonnier de soi. C'est cela que j'appelle le Biblique, ou le Lyrique, faute de meilleurs mots. Pèlerinage en commun dans la Patrie com.mune. Fraternité et salut pour tous, dans tous les sens à la fois. Telle est la magie de ce magicien.
Je lisais ces jours-ci encore un article sur Nietzsche. Cela n*est pas rare sur le marché. Comme ce philosophe est obscur et paradoxal, comme il méprise le sens commun et qu'il est mort fou, tout le monde, ou peu s'en faut, l'adopte d'enthousiasme comme grand art-ste et
esprit supérieur. Vieille habitude. Les hommes ont longtemps adoré les fous, fous furieux ou fous rêveurs, chefs d'armées ou prophètes. Heureusement nous n'en sommes plus là ; mais il reste en chacun de nous une tendresse de cœur et une indulgence d'esprit pour les divagations. Nous voulons que le génie soit échevelé comme la Pythie ; et il ne nous déplaît pas qu'un grand homme soit neurasthénique et jette ses meubles par la fenêtre. Nous n'irions plus dans l'antre de la Sibylle, mais je connais plus d'un homme naïf et bien équilibré qui s'en va demander des leçons de sagesse à des mystiques ou à des conv«lsionnaires. J'en pourraie citer, de ces bons pères de famille qui forment la jeunesse à méditer sur les crises de Nietzsche ou sur les extases de Sainte Thérèse. Ils fourrent la musique et les musiciens, vous n'en doutez pas, dans cette danse de possédés. Hugo Wolf, musicien sublime, à ce qu'ils disent, a été enfermé plusieurs fois ; cela leur semble tout naturel. L'inspiration est une fureur sacrée. Pauvre Raison, ils t'exilent dans le commerce et l'industrie.
Il faut résister à ces désirs-là. Pour moi le désordre est laid ; la passion est laide ; la fureur est laide. Je ne ferai jam.ais amitié sans réserve avec un auteur, dès que je sais qu'il est mort fou. Je sais qu'une méditation trop suivie peut conduire à l'idée fixe ; je sais que pour bien penser il est bon de chercher la solitude, et que la solitude est lourde à porter. Pourtant je ne croirai pas aisément que l'exercice de l'intelligence soit contraire à la santé. Auguste Comte, qui s'entendait aux sciences, avait des accès. Pascal aussi probablement, quoique, quand la folie s'habille en religion, elle prenne tout de suite un air plus décent. Cela prouve qu'un homme très intelligent peut avoir une fêlure ; cela ne prouve pas du tout que ce soient les éclairs de l'intelligence qui leur brûlent les yeux. La cause de leur folie est sans doute ailleurs, dans quelque infiltration de purin, si j'ose dire, qui entretenait en eux quelque colère, ou quelque orgueil, ou quelque terreur, ou quelque vision. Je croirais même assez que ces malheureux ont pensé désespérément, pensé de toutes leurs forces, avec plus de méthode et plus de suite qu'aucun autre, justement parce que, se sentant entraînés par l'animal, ils s'accrochaient à l'humanité et au sens commun. En somme j'imiagine que s'ils n'avaient pas si bien pensé, ils auraient été fous bien plus tôt, comme il peut arriver au premier crétin venu.
La pensée est équilibre et sérénité. Le vrai est raisonnable. Le beau est raisonnable. Les passions, la colère, la fureur, peuvent pousser un homme vers la gloire ; elles ne peuvent point la lui donner. Si un
homme nourrit en lui-même la manie des grandeurs, s A se montre, s'il se pousse, s'il porte aux éditeurs tout ce qui tombe de sa plume, s'il traîne ses vers ou sa musique de salon en salon, j'avoue que ce grain de folie lui donne vingt ans d'avance pour le moins sur le sage disciple de Platon ou de Goethe ; mais s'il n'a pas une parure de bon sens avec cela, si sa folie ne sait pas s'habiller en raison, et danser selon la mesure, on se moquera de lui. Suivez les plus hauts élans de Platon, de Gœthe, de Victor Hugo, suivez seulement Nietzsche quand il imite Platon, toujours vous respirerez comme un air plus pur ; l'admiration descendra en vous comm.e une joie, et il vous faudra enfin sourire. La musique apaise aussi, même quand elle tire des larmes. Le génie est toujours joie, santé, équilibre, vie, pour tout dire d'un mot. Le beau et le vrai, en toutes choses, ce sont des lueurs de bon sens.
Quand les gelées ont fait tomber les feuilles, chacun peut voir les grosses touffes du gui, désordre sensible aux yeux. Vers le même temps, la jeunesse aime à danser sous le gui ; on dit que cette plante vigoureuse et toujours verte porte bonheur aux amoureux. Aussi l'on voit des charrettes pleines de gui ; en sorte que tout se passe comme si la destruction du gui était aussi bien payée que celle des hannetons. Mais quel détour savant ! Cette plante détestable est aimée et adorée depuis les temps les plus anciens. La sagesse politique n'a pas inventé de meilleur moyen pour délivrer les arbres. Cela fait voir que la science languit, comparée aux passions.
Vous faites voir avec quelle force le gui s'attache à l'écorce ; vous cassez ces branches toujours vertes, toujours gonflées d'un suc étranger ; ces graines visqueuses, ces feuilles robustes, brillantes, bien nourries, tout cela représente enfin à l'esprit un végétal de proie, plus fort que l'hiver, ennemi des feuilles printanières et des ombrages. Mais cette poésie a quelque chose de triste ; on ne l'aime point ; on n'y croit point. Racontez au contraire que ces touffes, si vivantes et si afhrm.atives au cœur même de l'hiver, sont le symbole de la vie et de l'amour vainqueur, alors il ne faut point d'autres preuves ;
l'espérance se jette sur ces fausses promesses, et les dévore. Chacun veut du gui à son chapeau.
J'ai entendu conter qu'en certain pays de Normandie, il y a, vers le temps des Rois, une espèce de fête aux flambeaux, où l'on brûle avec des Lorches de lom la mousse des pom.miers. Non sans chanter, dsnser, et banqueter. S il s'agissait seulement de détruire cette mousse par le feu, personne ne s'y mettrait. L'esprit tout seul ne croit guère à ses œuvres froides. Quel rapport entre cette méchante mousse et le beau cidre ? On comprend la chose, peut-être, mais on n'y croit point, il faut que la Sagesse ait un air de folie. Bref, comm.e dit Auguste Comte, nous sommes fétichistes, et nous le serons toujours.
A.u temps où les épis se forment, je voudrais une fête des coquelicots, des bleuets et des nielles ; ce serait aussi une fête des enfants. Ils apporteraient par brassées toutes ces fleurs brillantes, qu'ils auraient cueillies le long des sillons. Pourquoi des entants ? Parce que leurs petits pieds trouveraient m.ieux leur chemin à travers les blés et les seigles. Mais il faudrait vouloir qu'ils arrachent le pied, au heu de couper la fleur. Faudrait-il inventer quelque légende } Non, sans doute. La force persuasive est dans la fête publique elle-même ; et tout usage s'établit Vite et se conser\-e, s'il est lié seulem.ent à une joie collective. Ainsi, quand on a saisi les ressorts de la religion, rien n'empêche d'instituer une religion véritable, sans erreur aucune, sans mensonge, et fondée seulement sur le culte, sans aucun Dieu. Une des forces de la guerre, c'est qu elle a ses fêtes et ses emblêmies. La Paix n'a que des raisons ; ce n'est pas assez.
Qu'allez-vous chercher au cimietière ? Il n'y a rien là que de vieux vêtements et de vieux étuis. Les m.orts sont ailleurs ; les uns au Paradis, les autres au Purgatoire, d'autres dans l'Enfer. Où cela ? Sur la terre, autour de vous.
Tous les hommes qui vivent maintenant sont des hommes qui revivent ; tous sont sortis d'une vieille enveloppe, avec un corps rajeuni ; tous traînent des souvenirs pour le m.oins aussi anciens que
ce rouge limon quaternaire dans lequel ils poussent la charrue. Tout homme est un germe J'homme qui a grandi ; tout germe d'homme est une partie d'un homme avant d'être homme. Tout ce qui est hom.me maintenant vit depuis les temps à peine im.aginables où des vivants très simples naissaient de la m.er. N'essayons pas d'évaluer l'âge que nous avons en naissant ; notre tête s'y perdrait.
Donc nous traînons une vie très ancienne, les uns dons le paradis aux lumières d'aurore, les autres dans les brumes du purgatoire, d'autres dans les feux de l'enfer ; tous au même soleil ou sous les mêmes étoiles, mais non tous avec les mêmes yeux. Oui, s'il y a quelque juste au monde, qui n'ait ni regrets ni haine dans le cœur, mais seulement un noble amour qui le délivre de lui-même, celui-là est vraiment au paradis ; pour lui le soleil est toujours beau, et les étoiles et les nuages, et la source bavarde et la mer furieuse. Mais comment décrire cette ]oie qui éclaire le monde ? Dante lu i -même a peint un paradis trop pâle, parce qu'il l'a vu du fond de l'enfer. Si l'on pouvait retourner à la première enfance, en secouant au vent les années et les fautes, peut-être retrouverait-on le paradis perdu.
Pour rnoi, je n'ai rencontré que des âmes du purgatoire, attachées, même les meilleures, à des plaisirs qu'elles n'estiment point, toujours se battant contre l'hydre, toujours vidant leur besace d'une main, et la remplissant de l'autre ; toujours voleurs contre le vol, menteurs pour le bien, en colère contre la colère, et courageux par peur. Bonjour mes amis. La lum.ière est au-dessus des nuages, mais le chemin tourne et ne m.onte guère. Qu'est-ce qu'ils font ? Ils allument du feu et s'y chauffent ; mais ils n'arrivent pas à croire que ce feu est le vrai soleil.
D'autres allument du feu et s'y brûlent. Il y a des passions auxquelles il ne faut pas céder, et des fautes qu'il ne faut point faire, car ces passions s'accroissent d'elles-mêmes comme l'incendie ; plus tu bois, plus tu boiras, et ta faute t'entraînera de cercle en cercle jusqu au fond, comme une pierre à ton cou. Alors tu ne voudras même plus voir le vrai soleil de la justice ; tu diras que c'est le feu des passions qui est le vrai soleil ; tu diras que les justes sont des dupes, et que l'injustice la plus injuste, celle qui triomphe, est le vrai bien. Quand on en est là, tout est perdu peut-être : « Vous qui entrez là, laissez toute espérance. >^ Oui, quand vous renaîtrez enfant, vous serez pire encore ; vous renaîtrez malade ou fou ; voilà le dernier cercle de l'enfer.
Ou bien, peut-être, vous serez sauvé par l'amour d'une vierge qui vous donnera son parridis avec le reste. De là naîtront des Adams et
des Eves passables, et un nouveau paradis terrestre. Les vieux péchés seront mis en terre, et le serpent tentateur se mordra la queue de désespoir.
Il ne manque jamais de gens pour dire que, si l'on chasse les Dieux, on enlève tout ce qui fait la grandeur et la beauté de la vie humaine. J'ai souvent répondu à cela : Tant pis. Qu'y pouvons-nous, si ce n'est pas vrai et si nous savons que ce n'est pas vrai ? >» Mais, à mesure que j'y pense, je viens à comprendre que la foi en Dieu rend au contraire la vie bien peu intéressante ; ce n'est plus qu'un spectacle truqué ; nous ne sommes plus que des marionnettes ; le vrai acteur est caché dans les coulisses, et sa puissance vaut toutes les raisons. Je n'aime pas ces féeries où les hommes sont tantôt favorisés, tantôt contrariés par des génies invisibles bien plus puissants qu'eux. Que me fait alors le courage, et que me fait la victoire ? Achille invulnérable ne m'étonnera pas par ses exploits. A quoi bon vouloir et travailler, si c'est Dieu qui veut et travaille ? Et pourquoi faire l'avenir, puisque Dieu le connaît d'avance, et puisque sa Providence conduit l'histoire humaine ?
Au contraire, si je pense que l'animal humain est né dans les cavernes, si je pense qu'avec ses yeux, ses mains et sa mémoire il a changé toute la terre, c'est alors que l'histoire humaine me paraît admirable, et réconfortante, et digne d'un respect quasi religieux. Comment s'est-il élevé au-dessus de l'appétit jusqu'à travailler pour le lendemam ? Comment, au lieu de s'endormir dans son travail, comme les fourmis et les abeilles, est-il arrivé à se juger lui-même ? Comment, laissant là les premiers outils, s'est-il mis à calculer ? Comment a-t-il inventé la roue, le levier, le plan incliné, l'agriculture, l'élevage des bêtes ? Comment a-t-il inventé l'arc et le bateau à voiles ? Comment a-t-il inventé les contrats, les juges, et jusqu'aux Dieux ? Comment, après avoir inventé les Dieux, s'est-il délivré des Dieux ? Comment retombant au viol, au m.eurtre, à la guerre, comment épouvanté par la foudre, par les comètes, et par les tremblements du sol, comment est-il revenu à la curiosité et à la sérénité ? Comment Archimède ? Comment Descartes ? Quels lents efforts ont mûri à travers les siècles
ces fruits de la femme, puissants contre la peur, contre l'amour, contre l'orgueil, contre la flatterie ? Comment l'esprit attentif s'est-il élevé du ventre aux yeux ? Pourquoi ces regards vers les étoiles, maintenant ? Pourquoi ces milliers de héros que l'on voit dans les rues, maîtres de leurs désirs et de leurs colères, attentifs à un enfant égaré, à un chien qui pleure, à un vieil aveugle qui tend son chapeau ? J'aime à voir les yeux humains, toujours tirés hors d'eux-mêmes par quelque spectacle. J'aime à voir l'animal humain tendant le cou, dès qu'on explique la moindre chose. Ami, si cela te semble un peu trop dur d'apprendre à lire, pense à ton ancêtre, qui a inventé l'écriture.
Le Congrès des Religions a flétri le matérialisme. Une bonne définition aurait mieux valu. Car il y a un Spiritualisme sans discipline qui n'est pas sain non plus. '^ Tout est plein de dieux >, disait un ancien. Quand Pascal écrit : ^^ le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », c'est tout à fait la même pensée, car cela veut dire : « les Dieux ne répondent point >. Lucrèce louait son maître Epicure, pour avoir apporté aux hommes cette idée libératrice qu'il n'y a point de Volontés cachées dans la tempête et le tonnerre, et qu'il n'y a pas plus de mystère dans une éclipse que dans mon ombre par terre. Idée nette, virile, bienfaisante, du mécanisme des phénomènes, car tous les Dieux sont souillés de sang humain ; et ce n'étaient que les plus redoutables passions, sauvagement adorées. La peur faisait les sorciers, et puis les brûlait. La colère inventait quelque dieu vengeur, et puis faisait la guerre en son nom. Le fou est ainsi ; ses passions font preuve ; il leur donne la forme d'objet, et il agit d'après cela. De même toujours, dans cette sombre histoire des superstitions, chacun fit des dieux selon ses passions et se fit gloire de leur obéir. Sincèrement, et c'était bien là le pis. Quand nos passions prennent figure de vérités, de réalités dans le monde, d'oracles et de volontés surhumaines dans le monde, tout est dit. Le fanatisme est le plus redoutable des maux humains.
C'était donc une grande idée, la plus grande et la plus féconde peut-être, que celle des atomes dansants, petits corps sans pensée
aucune, n ayant que dureté et forme, les uns ronds, les autres crochus, formant par leur m.écanique tous ces spectacles autour de nous, et nos corps mêmes, et jusqu'à nos passions. Car le grand Descartes, et Spmoza après lui et encore mieux, sont allés jusqu'à cette réflexion décisive que, même en nous, même râm.enées à nous, nos passions sont comme les orages, c'est-à-dire des flux, des tourbillons, des remous d atomes gravitant et croulant, ce qui ruinait leurs brillantes preuves, ht telle est la seconde étape de la Sagesse matérialiste. Après avoir nié le « Dieu le veut » et le présage ou signe dans les cieux, l'homime en colère arrive à nier le • je le veux », et à se dire : " Ce n'est que fièvre et chaleur de sang, ou force sans emploi ; couchons-nous, ou manions des poids. >>
Mais qui ne voit dans ces hardies suppositions et dans ces perceptions nettes, la plus belle victoire de l'esprit ? Pratiquement nul n'en doute. Penser, réduire l'erreur, calmer les passions, c'est justement vouloir, et vaincre l'aveugle nécessité en même temps qu'on la définit. Je sais qu'il y a plus d'un piège ; et il arrive que celui qui a reçu l'idée m.atérialiste, sans l'avoir assez faite et créée par sa propre Volonté, est souvent écrasé à son tour et mécanisé par cette autre théologie, disant qu'on ne peut rien contre rien, et que tout est égal, sans bien ni mal, sans progrès possible. Com^m^e un miaçon qui m.urerait la porte avant de sortir. Mais ce danger est plus théorique que réel. Dans le fait, je vois que le spiritualiste à l'ancienne mode tombe neuf fois sur dix dans l'adoration des passions et dans le fanatisme guerrier, ce qui revient à adorer les forces matérielles ; au lieu que c'est le hardi matérialiste, neuf fois sur dix, qui ose vouloir la Justice et annoncer les forces morales.
L'Inconnaissable, dit Barres. D'autres disent le Mystère. Voilà ce que représenterait l'église du village. Chanson trop connue ; ce n'est pas tout à fait cela. L'Inconnaissable a un temple dans la nature des choses ; c'est sous le ciel et loin des hommes qu'il y faut penser. C'est sur le rivage de la mer, au bord du torrent, ou en vue des montagnes neigeuses qu'il faut saisir la Nécessité. Et encore est-elle mal
nommée Inconnaissable, car nous h connaissons assez bien ; ce qui serait inconnaissable, c'est le dessein que l'on voudrait chercher dans ces choses qui s'engrènent et se poussent et se retiennent les unes les autres ; mais mieux on les comprend, moins on y cherche une fin et une volonté ; c'est ainsi. Ce sont les jeux de l'imagination qui nous ramènent à une ambiguïté impossible ; c'est ainsi ; cela ne pouvait être autrement ; il n'y a de mauvais vouloir ni dans les eaux, ni dans les terres, ni dans le vent ; ni mauvais vouloir ni aucun vouloir. Ni justice ni injustice dans les choses. Et celui qui n'a pas réglé ses jugements sur ce spectacle de la Nécessité est encore éloigné de la haute culture.
L'église de village enseigne tout à fait autre chose, qui n'est point inconnaissable, mais qui est parfaitement connaissable au contraire, c est la justice. La Nécessité joue ses drames aussi dans la cité des hommes. Il y a les passions ; il y a l'inégalité ; il y a la guerre. Mais les hommes ont une autre vie ; ils savent que cela ne devrait pas être. Quand celui qui a raison est vaincu, il a raison tout de même ; quand un homme méprisable se trouve fort et riche, il est méprisable tout de même ; et si j'ai fait une bassesse qui m'a mieux servi que vingt ans de probité f t de dignité, c'est une bassesse tout de même. Ainsi le fait ne décide pas de tout. Il y a un ordre de l'esprit, selon lequel le juste triomphe, sans gardes ni hallebardes. Cela n'est pas m.ysténeux, mais très clair au contraire. C'est pour y penser tous ensemble et pour le dire tous ensemble que les hommes vinrent aux églises. Non pas en plein air, où l'on sent trop les forces, mais dans l'œuvre humaine, dans la force humaine représentée avec son vrai visage humain, qui est symétrie, rosace et équilibre. Et dans un lieu sonore, qui grossissait les paroles.
Comment les marchands s'y établirent, et y vendirent de la résignation, c'est assez connu. Et il peut bien arriver que quelque poète triste y vienne pour désespérer. En quoi il lit m.al dans ce livre de pierre, qui signifie clairement vie commune et volonté commune, contre toutes les forces du monde. A prendre ainsi les choses on comprend bien qu'un esprit élégant, qui accepte si bien l'injustice, ait tourné prudemment autour de son sermon sans y entrer.
On finira par comprendre ce que c'est que la Foi, et cela terminera les querelles théologiques. Ce sont les travaux de l'illustre Kant qui éclairent la route ; mais ses œuvres effraient le lecteur, non sans raison. Et ceux qui le lisent, par métier ou par vocation, songent plutôt à le réfuter qu'à le comprendre, afin de se payer de leur peine par quelque petite victoire.
Selon mon opinion, son idée maîtresse est celle-ci. Il y a deux ordres de choses, celles qui sont, et celles qui seront parce qu'on les voudra. Le symbole des choses qui sont, c'est le ciel étoile au-dessus de nos têtes ; et l'on ne peut inventer ce qui est ; il faut le constater ; il faut s'incliner au lieu de vouloir ; discuter contre soi, au lieu de discuter contre le vaste monde. Par exemple, ne pas discuter puérilement sur la réalité des choses extérieures ; car il n'y a point d'autre réel que celui-là. S'y installer ; bien le décrire et mesurer ; se servir des idées pour ordonner l'expérience, et non pour la remplacer. Ne pas chercher SI Dieu est, ce qui revient à se demander si le monde est bon ou mauvais ; il n'est ni bon ni mauvais ; il existe. Donc, ici, ne pas croire, mais savoir. Contempler la nécessité, sans espérance ni désespérance, sans petit ni gros mensonge, voilà la Sagesse Théorique. Ceux qui disent qu'il y a la Justice sont des menteurs, ou, plus souvent encore, des esprits faibles qui essaient de croire, alors qu'il s'agit seulement de connaître.
La justice n'existe point ; la justice appartient à l'ordre des choses qu'il faut faire justement parce qu'elles ne sont point. La justice sera si on la fait, si l'homme la fait. Voilà le problème humain.
N'allez pas ajuster ici votre microscope ou votre télescope. Vous ne découvrirez pas la justice ; elle n'est pas ; elle sera si vous la voulez. A quoi l'homme qui ne sait que constater et contempler répond : <• Je la voudrais bien ; mais comment pourra-t-elle être jamais si elle n est pas déjà ? Ce monde ne fait paraître que ce qu'il contenait ; c est fHDurquoi je cherche la justice, au lieu de la vouloir. '> Mais c'est brouiller les ordres. Je ne sais pas si la justice sera, car ce qui n'est pas encore n'est pas objet de savoir; mais je dois la vouloir, c'est mon métier
d'homme. Et comment vouloir sans croire ? Ce serait faire semblant de vouloir, en se disant tout au fond : < mon vouloir n'y changera rien ». Parbleu, si c'est ainsi que vous voulez, vous aurez gagné, la justice ne sera pas. Je dois croire qu'elle sera. Voilà l'objet de la religion, dégagé enfin de toutes les nuées théologiques.
On voit que les hommes ne se sont pas trompés tout à fait lorsqu'ils ont affirmé qu'il faut croire, et que c'est le plus haut devoir humain. Seulement ils se sont appliqués à croire à quelque chose qui est, au lieu que l'objet propre de la foi, c'est ce qui n'est pas, mais qui devrait être, et qui sera par la volonté. En sorte que croire, c'est finalement croire en sa propre volonté. Ce qu'Auguste Comte exprimait aussi à sa manière, lorsqu'il disait qu'il n'y a qu'un Dieu, l'Humanité, et qu'une Providence, la volonté raisonnable des hommes. Barres ne trouvera point la vraie parole au sujet des églises, parce qu'il ne croit point.
Les Dieux d'Homère me gâtent l'Iliade. Car ces hommes naïfs et si bien dessinés seraient entièrement beaux à voir, s'ils n'étaient conduits par les dieux invisibles. Leurs passions mêmes sont réglées au conseil des dieux ; leurs actions sont perpétuellement déviées. S'il faut éveiller ou endormir le courage, la colère, la défiance, un songe est bientôt envoyé. Un bon archer lance sa flèche comme il faut, mais une déesse protectrice détourne la pointe ; ou bien le héros est emporté dans un nuage. Deux idées dominent ces hommes et ce poème. Une destinée invincible, qui conduit aussi les dieux et qui règle donc aussi les courages ; et, avec cela, une intervention continuelle des dieux, qui contrarient et retardent le destin, sans pourtant arrêter l'événement principal, qui vient comme un nuage orageux. Ainsi est déjà dessinée cette théologie accablante pour l'esprit, d'après laquelle l'homme s'agite et Dieu le mène. Idée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Karl Marx, d'après lesquels le devenir des choses humaines se déroule selon un parfait mécanisme qui nous fait agir, vouloir, craindre et espérer, le tout bien vainement, selon l'époque et le moment. Théologie sans dieu.
Nos légendes sont meilleures que notre philosophie. Jeanne d'Arc
LES PROPOS D'ALAIN change les choses par bonne volonté, par liberté, sous l'idée d'un devoir impérieux. Ses dieux l'inspirent, mais ne l'aident point ; ce sont des idées seulemxent. Jamais une flèche n'est détournée ; aucun dieu invisible ne marche à côté de la cavalière. Tout va par ressorts humains, persuasion, contagion, confiance. Péguy, dans son épopée, fait naître d'abord l'espérance, ouvrière de tout ; mais ce bon poète veut encore un dieu dans les nuages ; c'est pourquoi il ne fera qu'une espèce d'Iliade à l'ancienne mode, bonne pour les bibliothèques. Dans le fait Jeanne est seule ; l'idée est seule. Partout seule. Ses hommes la suivent sans la comprendre. On ne devrait point lire autrement cette épopée ; on ne peut s'y tromper. Il y a le bûcher de la fin, qui éclaire assez le commencement. On finit par considérer comme magie noire et diabolique ce miracle de volonté, ce dangereux miracle. Il n'y aurait donc qu'à vouloir pour changer tant de choses ? Prodigieux exemple pour tout l'avenir humain ; aussi tous les hommes de toute espèce de puissance devaient en être scandalisés. Car un vrai mJracle, selon l'ordre traditionnel, descend du ciel sur les hommes ; au lieu que ce nouveau miracle était seulernent dans le coeur. On peut bien dire que ni les rois ni les évêques ni les vrais héros ne s'y trompèrent. Hélas, aucun Dieu ne lui donna même du courage contre les flammes, à cette pauvre fille. '< J'aimerais mieux être décapitée cent fois... » Où sont les dieux d'Homère ?
Cette belle histoire, quand on l'aura tout à fait purifiée, sera la nouvelle Iliade. Et voici l'Evangile nouveau. « La paix sera si les homm.es la font ; la justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni favorable, ni contraire. Les choses ne veulent rien du tout. Nul Dieu dans les nuages. Le héros seul sur sa petite planète, seul avec les dieux de son cœur, Foi, Espérance et Charité. «
J'ai entendu ces jours-ci une conférence d'un missionnaire Mormon. Tout arrive. Et je puis donc vous annoncer qu'ils vont refaire chez nous ce qu'ils ont déjà essayé il y a cinquante ou soixante ans. Comme du reste ils ont renoncé à la polygamie, leur religion ne fera pas scandale. Et vous allez juger si cette religion ne ressemble pas à n'importe quelle religion.
D'abord une morale selon le sens commun, et très acceptable. Fraternité et égalité dans l'église. Charité active dans l'église et hors de l'église. Lutte contre la misère et contre les passions. Prière en commun. Action morale en commun, sous l'idée d'une Église aimée de tous, bien organisée, bien cimentée par la fidélité de ses membres. Résultats, peu de paresseux, très peu d'alcooliques, très peu de criminels, et une prospérité matérielle remarquable. Avec cela l'instruction pour tous. Et enfin, comme fruits de choix, trois missionnaires qui viennent en France à leurs frais, dans l'intention de faire connaître leur doctrine et de sauver des âmes. Quand on entend ces nobles discours, on voudrait bien être Mormon ; mais on se dit en même temps qu'il y a heureusement beaucoup de Mormons partout, et bien plus qu'on ne croit, car les associations pour aider, pour instruire, pour purifier, pour sauver les pauvres gens, ne manquent pas chez nous. Et l'on demande : « En quoi donc votre religion est-elle une religion ? )>
Hélas, la réponse ne se fit pas attendre. Nous n'avions entendu que la morale ; il restait le dogme. Et voici en gros ce que c'est. Un Mormon croit en Dieu, naturellem.ent ; et cela n'effraie personne ; car on peut bien appeler Dieu la Justice que nous voulons, la Tempérance que nous voulons, la Sagesse que nous voulons. Mais ils ne s'en tiennent pas là. Un Mormon croit que Dieu s'est révélé au Fondateur, un nommé Smith je crois. Et ce Smith a vu Dieu et le Christ « comme je vous vois >'. Et ce Dieu lui a ordonné de chercher dans la terre, en un lieu dit, des plaques d'or où était tracée l'histoire des aborigènes d'Amérique. Et ce Smith trouva ces plaques d'or, et lut cette histoire, ce qui prouve clair comme le jour que le Dieu qu'il avait vu était bien le vrai Dieu. Ici, l'auditoire français commence à rire. Mais il y a des preuves de tout cela ; les plaques d'or ont été vues par des gens simples, qui en ont témoigné ; et même plusieurs d'entre eux étaient brouillés avec le Fondateur, et ils ont témoigné tout de même, témoignage d'or pur aussi, comme tout homme de bon sens le reconnaîtra. Et voilà donc pourquoi la Justice est bonne et désirable, la Sagesse bonne et désirable, le Courage bon et désirable, la Tempérance bonne et désirable ! En vérité, je n'ai pas attendu ces plaques d'or pour le savoir, ni le témoignage du Fondateur, ni le témoignage de l'ennemi du Fondateur.
Quelle confusion d idées ! Quel singulier mélange dans les religions ! Quelle juxtaposition de maximes louables et de contes à faire
rire les enfants ! Et toujours les vérités les plus évidentes, et qui se tiennent debout par leurs propres forces, sont fondées sur des affirmations d'ordre historique ou plutôt anecdotique, invraisemblables et invérifiables. On peut dire alors que si la conclusion tient, c'est bien malgré les preuves.
Je connais trois pamphlets contre la religion révélée. Le plus ancien, c'est un dialogue de Platon qui a pour titre << Euthyphron » ; puis le traité Théologico -Politique de Spinoza ; et enfin la Lettre à l'archevêque de Paris, de Jean-Jacques Rousseau. Ces trois auteurs sont religieux chacun à leur manière, mais s'entendent fort bien pour frapper les religions au bon endroit. Et voici l'argument.
Chaque homme trouve en lui-même une puissance de connaître que l'on appelle Jugement, Bon Sens, Raison, ou comme on voudra. Or, s'il y a quelque chose de divin au monde, comment peut-on croire qu'il se manifestera ici plutôt que là, par livres et prodiges, au lieu d'apparaître comme une notion évidente dans la conscience de chacun ? Cela n'est pas vraisemblable. Quoi ? Un homme qui n'a pas lu les livres saints, et qui a réfléchi noblement pendant une longue vie, en saurait moins qu'un sous-diacre qui a épelé péniblement l'Ecriture ? Dieu se manifesterait à ceux qui lisent plutôt qu'à ceux qui pensent ? Comment croire une chose pareille, si l'on admet l'existence d'un Dieu juste ?
Mais bien plus. La thèse de la révélation par le livre ou le miracle n'est pas seulement invraisemblable ; elle est absurde. Qu'est-ce qu'un livre ? C'est du noir sur du blanc. Qu'est-ce qu'un miracle ? Ce n'est qu'un rêve comme tous les rêves. Il faut lire le livre et lire le miracle, j'entends comprendre ce que csla signifie. Et comment le comprendre, sinon par le jugement naturel, ou, comme on dit encore, par la lumière intérieure ? De sorte que c'est toujours par la raison que chacun connaîtra Dieu, s'il le connaît.
Là-dessus le curé argumente. Il y a, dit-il, des esprits corrompus, qui n'arriveront pas à comprendre le Livre, ni le Miracle, si quelque Inspiré ou Prophète ne le leur explique. Bon. Mais comment l'Inspiré
ou le Prophète a-t-il lui-même compris, sinon par lumière naturelle ? Et comment saurai-je, moi qui l'écoute, si c'est réellement un inspiré ou un prophète, si ce n'est par mes lumières naturelles? Et enfin, les paroles de l'inspiré ne sont toujours que des sons, dont je ne découvrirai le sens qu'en moi-même, si je le découvre. *^ Pourquoi, dit Jean-Jacques, pourquoi tant d'hommes entre Dieu et moi ? >>
De toute façon, c'est toujours la conscience individuelle qui sera juge de la religion. C'est toujours par ma raison que je saurai si ce que l'on me raconte est juste et vraiment divin. Et Socrate, dans Platon, posait bien la question comme il faut la poser aujourd'hui : « Le juste est-il juste parce que les dieux le veulent, ou n'est-ce point plutôt parce que le juste nous apparaît comme juste que nous disons que les dieux l'ordonnent ? > Tout l'esprit laïque tient dans cette naïve question.
Et Spinoza de même, quand il fait voir qu'une apparition doit montrer ses titres, et prouver d'abord qu'elle est divine. Et comment le prouvera-t-elle ? Non pas en disant : « Je suis Dieu ». Même un phonographe peut dire cela. Mais en disant des paroles qui expriment une sagesse divine. Et comment en juger, sinon par sagesse humaine ? De sorte qu'on ne gagne rien à chercher la Sagesse dans les oracles, ou dans le vol des oiseaux, ou dans les voix célestes. C'est toujours en soi-même que chacun la trouvera, si on peut la trouver. C'est là le point. Vous donc qui auriez le goût d'aller argumenter contre quelque Silloniste, ou autre Papiste de bonne foi, ayez dans votre poche un des trois livres dont j'ai parlé, afin de ne pas vous laisser entraîner hors de la question.
Qu'est-ce que la civilisation ? Ce n'est assurément pas un système d'usines, ni un système de forteresses, ni un système de lois. Des hauts-fourneaux, des canons, une guillotine, tout cela peut aller avec un réel état de barbarie ; et l'apparence de toutes ces choses flambantes, tonnantes et sanglantes est déjà assez sauvage. ' H
Une civilisation, c'est un système contre les passions. J'appelle passions les forces animales que l'homme trouve en lui-même, et
qui, SI Cil ne les enchaîne, font échec à rnitelhgencc et à la volonté. Tels sont le désir sexuel et la colère. Tous les drames humains sont tissés avec ces fils-là ; tous les vices et tous les crimes résultent de l'alliance du ventre et de la poitrine contre la tête.
La thèse de Balzac est que le catholicisme est un système admirable contre l'animal humain. Le plus beau, c'est que cet homme, qui raisonnait et observait de bonne foi, a montré aussi l'envers de l'étoffe royale, comment les plus viles passions s'accordent très bien avec le décor de l'ordre moral, et qu'au milieu d'une figuration costumée en évêques, prêtres et rois très chrétiens, les hommes et les femmes jouent toujours l'horrible tragédie grecque, avec des mensonges, des imprécations, des poisons et des poignards. Songez aux hommes d'Etat de Balzac. De Marsay est un monstre. Des Lupeaulx est un vil coquin. Maxime de Trailles est un bandit bien habillé. Les reines de Pans sont livrées à leurs passions ; elles engagent leurs diamants pour payer les dettes de jeu de ces Messieurs. Ainsi Balzac réfute Balzac. Le catholicisme a peut-être eu quelque puissance, un moment, contre des passions mal débarbouillées ; encore n'oublions pas que les catholiques arrangent l'histoire. Toujours est-il qu'il n'a pu que jeter un manteau d'hypocrisie sur Noé ivre.
Je ne le jugerais pourtant pas là-dessus. J'accorderais que ces effets sont dus à la puissance des passions, et vont contre la doctrine. Si donc quelque Pape de carrefour allait prêchant dans les villages la simplicité, la pureté, l'égalité selon l'Evangile, et chassait des églises les mauvais riches et les hommes de proie, je saluerais cet hommiC-là, et je passerais sur sa théologie. Mais nos prédicateurs de carrefours, quelle est leur doctrine ? Ils prêchent contre les pauvres, et pour l'inégalité des fortunes ; ils prêchent pour la guillotine, pour la guerre, pour l'oisiveté, pour le luxe ; ils ont avec eux les actrices, les bostonneurs, les flirteuses, les seigneurs à dentelles et les valets de lettres, toute la Barbarie organisée autour de la croix. Tout le système monarchique, sous l'Esprit Catholique. La Religion sans Dieu. Ce sont bien les « Camelots du roy '^ Ils vendent de faux bijoux.
H y a Jeux voies pour FEglIse. Un Silloniste, un vieux curé de campagne, un philosophe de séminaire qui, pour attraper une hcence, s'est un peu formé aux bons auteurs, vont tout naturellement à la source des révolutions, c'est-à-dire à la conscience humaine toute naïve, et de là à un Dieu juste, pour qui il n'y a ni rois, m nobles, ni riches, ni forts. C'est une manière de dire que la valeur des hommes, non en monnaie animale, mais en vraie monnaie humaine, dépend seulement de leur sa^^esse, c'est-à-dire du pouvoir qu'ils prennent sur leurs passions. Que font-ils, en effet, sinon former l'image, ou l'idée, comme on voudra, d'un homme qui aurait vaincu la mort, la faim, le froid, la peur, et qui jugerait alors des choses humaines comme un esprit purifié de tout mélange avec la nature animale ?
Cette méthode est très bonne. Dès que l'on a seulement l'idée que le succès, la puissance ou l'argent n'ont pas la vertu de transformer le m.al en bien, il faut donc, pour juger du bien et du mal, que l'on tire ses pieds de la boue, que l'on oublie les désirs et les besoins que l'on a, les petits et gros mensonges que l'on fait, tous les moyens de parvenir, tout le poids du ventre. Cette abstraction est si naturelle que le moins philosophe la fait dix fois par jour. « Que voudrais-je, si mon jugement était libre ? Que voudrais-je si je n'avais pas peur, si je n'avais pas faim, si je n'étais pas paresseux ?" La réponse à ces questions définit le devoir pour moi, et le droit pour tous les autres. Cela revient à se demander : « Que voudrais-je si j'étais Dieu ? »
Remarquez que la question de savoir si un tel esprit sans passions existe n'a pas beaucoup d'importance. Je me dis : « Que voudrait Dieu s'il existait ? • Le vieux curé se dit : < Que veut le Dieu vivant ? > Manières de dire. Ce qui importe, c'est la réponse. C'est l'idée du Droit qui importe. Qu'elle soit ou non réalisée dès maintenant quelque part, au delà des étoiles ou dans quelque autre paradis imaginaire, cela ne change rien au problème humain. Le droit n'est pas autour de nous ; il devrait être. Redoutable trompette de Jéricho, qui réveiiie toujours un peu tout homme, si mort qu'il soit. Jugement dernier à chaque minute.
L'autre voie est celle du jésuite. Il se moque de la Raison, et cache son Dieu derrière des nuées impénétrables. Il prend le réel comme imposé à l'homme, et la condition humaine comme elle est. Rien n'est plus diabolique à ses yeux qu'une conscience humaine qui ose faire le procès de Dieu et prononcer sur ce qui devrait être. Ainsi toute la vertu se trouve ramenée à l'obéissance et au respect des rites ; les devoirs sont de forme ; l'esprit est tué. Cette doctrme endort. Elle cache les désordres les plus visibles et les devoirs les plus clairs. Agissez donc en roi, si vous êtes roi, en riche si vous êtes riche, en bourreau si vous êtes bourreau, et ne jugez pas Dieu. Il y a une espèce de vérité aussi dans cette doctrine farouche ; il faut d'abord vivre et aller au plus pressé ; se contenter d'une justice bâtarde, et ruser avec les passions, puisqu'on en a. Le diable aussi a fait son Discours sur la montagne. Il y a une chanson pour les festins des riches ; et une chanson pour les veillées des pauvres gens. Reste à savoir laquelle des deux l'Eglise chantera.
— « Vous êtes un nigaud, me dit le R. P. Philéas. Elle chantera les deux. »
Représentez-vous une Europe croyante, une Eglise digne du Christ, un pape qui sache parler au nom de l'amour universel, des prêtres qui obéissent sans aucune peur, sans aucun respect pour l'argent ni pour la force. Imaginez d'après cela, à la veille d'une guerre, quelque Adresse aux peuples occidentaux, lue en chaire dans toutes les églises, affichée partout, avidement comimentée. Voici ce qu'on y lirait, si l'Eglise était ce qu'elle dit. Que celui qui frappe par l'épée périra par l'épée. Que la violence, toujours laide, est tout juste permàse pour la stricte défense, mais qu'il faut toujours attendre l'attaque, et que celui qui la prévoit et la devance se rend coupable du péché d'homicide. Qu'il est donc rappelé aux rois qu'ils tombent sous la juridiction du Pouvoir Spirituel et encourent l'excommunication m.ajeure, s'ils usent de leur pouvoir pour préparer, préméditer et enfin accomplir des actes de guerre non justifiés par la stricte défense ; que cette excommunication délie leurs sujets de tout serment et promesse. Au nom du Dieu vivant, '■ de qui relèvent tous les empires ».
L'Europe n'est pas croyante. Mais ne pensez point que la faute en soit à quelques dogmes subtils ou à quelques contes de nourrice. L'Eglise a perdu son pouvoir spirituel tout simplement parce qu'elle n'en a rien fait, toujours oublieuse des lois de Justice, de Fraternité et de Paix, toujours respectant les Forces et adorant les vainqueurs ; toujours désirant l'argent et les hallebardes, les échafauds et les bûchers, attributs du pouvoir temporel ; toujours oubliant la pauvreté, le courage sans armes, l'intrépide charité. Toujours contre les Révolutions et contre les Réparations. Dans l'affaire Dreyfus, les Loges montrèrent une faible idée de ce que le Pouvoir Spirituel devrait être. On peut en rire ; mais trouvez mieux.
Tolstoï fut le vrai pape un moment. Mais la continuité manqua, et l'organisation aussi, sans lesquelles il n'est pas de grands soulèvements de conscience ; surtout la sagesse collective qui doit les modérer et les conformer à l'ordre humain. Les Positivistes forment une immense religion, mais trop oublieuse, aussi, de ses principes, corrompue sans doute par une participation étroite à la richesse et au pouvoir temporel. Je lisais ces jours-ci une noble déclaration d'Auguste Comte, dans la leçon finale où il considère ses immenses travaux. « Le fondateur de la Religion Universelle, disait-il à peu près, est aujourd'hui le seul, en Orient comme en Occident, qui n'ait pas fait, même tacitement, la moindre concession dégradante aux idées et aux passions régnantes. »
Je me rappelle avoir vu, au temps de l'affaire Dreyfus, un positiviste vêtu d'une redingote usée, coiffé d'un chapeau à ressort, et qui portait tranquillement une affiche jaune au bout d'un bâton. C'était un Avertissement des Pouvoirs Spirituels aux gouvernants. Personne ne riait ; chacun lisait. Les nobles discours mèneront le monde dès qu'on voudra. Les croyants ne manquent pas ; c'est l'Eglise qui manque. L'Esprit est enchaîné ; l'Esprit fabrique des poudres et pointe des canons.
On veut opposer la Tradition à la Libre-Pensée, mais je ne suis point touché par ce conflit, qui me paraît purement imaginaire. Pour moi la Libre-Pensée est traditionaliste. Remarquez que nos religions
sont bien jeunes, si on les compare à la Géométrie, à l'Astronomie et à ces belles hypothèses des atomes dansants et tourbillonnants, premif i* modèle de toutes nos conceptions durables concernant la matière. De même la morale laïque forme déjà un édifice complet si l'on réunit Aristote et Platon. Il est impossible de ne pas remarquer que l'histoire d'une religion quelconque est toujours l'histoire d'une décadence après un beau commencement, comme si ces grands corps manquaient d'âme. Au contraire une pensée libre vole par dessus les siècles, continuellement fortifiée, toujours plus brillante lorsqu'elle a touché la terre. Le chrétien se moque du païen ; mais il n'est pas possible de lire dans Platon l'Apologie deSocrate, qui est le discours de Socrate aux juges, sans y reconnaître le modèle parfait de la religion humaine.
Les religions se nient les unes les autres. Il n'y a que le Libre- Penseur qui les comprenne toutes, qui les réhabilite toutes. Par exemple, dans les naïves superstitions des sauvages les plus grossiers, il faut savoir reconnaître un effort pour expliquer les songes, la vérité des songes, et en même temps une première esquisse du Culte des morts, que l'avenir humain devait seulement perfectionner et purifier. Pareillement la vraie signification du Christianisme échappe presque nécessairement au prêtre, qui s'attache à ce qui est accessoire et arbitraire, au lieu d'y découvrir la Revendication Morale contre les forces. Mais aussi la Libre-Pensée est seule en mesure de comprendre toutes les aberrations qui résultent, soit de la structure du corps humain et des jeux de l'imagination, qui rendent compte des rêves, des présages et des superstitions, soit de la contagion irrésistible des émotions parm.i les hommes réunis et déjà disposés, par la puissance des vérités communes, aux prestiges de l'effusion, de l'adoration, de l'enthousiasme. Ainsi le libre-penseur est le seul qui nourrisse son esprit de tout le passé humain.
C'est pourquoi les études classiques délivrent l'esprit. Penser tout seul, cela est le propre du fou ; penser en compagnie, c'est la méthode de l'illummé. Il faut penser avec les Maîtres ; c'est par là que l'on peut concentrer en soi toute la force humaine, au lieu de la disperser en inventions arbitraires. Ceux qui n'ont pas assez lu la Bible de l'Humanité, même parmi les savants, montrent presque tous une instabilité et légèreté d'esprit inquiétante, même dans leurs études spéciales. D'où ils tombent aisément à un plat empirisme, joint à un scepticisme sans portée. A quoi ils trouvent pourtant un remède dans la pratique des sciences, car l'ordre des choses leur sert de soutien. Mais ceux
qui, sans autre culture, abandonnent la pratique des sciences, sont bientôt des âmes légères à tous les vents, et à la merci du premier miracle. Bref, ne cherchant point l'Humanité dans le passé, ils la trouvent enfin dans le présent, et trop mêlée d'animalité ; les voilà soudainement patriotes sans condition, religieux sans critique, soumis, conservateurs enfin, parce que leur esprit n'a point d'ancêtres.
Le culte des morts est une belle coutume, et la fête des morts est placée comme il faut, au moment où il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. Ces fleurs séchées, ces feuilles jaunes et rouges sur lesquelles on marche, les nuits longues, et les jours paresseux qui semblent des soirs, tout cela fait penser à la fatigue, au repos, au sommeil, au passé. La fin d'une année est comme la fin d'une journée et comme la fin d'une vie. Comme l'avenir n'offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait, et devient historienne. Il y a ainsi harmonie entre les coutumes, le temps qu'il fait, et le cours de nos pensées. Aussi plus d'un homme, en cette saison, va évoquer les ombres et leur parler.
Mais comment les évoquer ? Comment leur plaire ? Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux, et mettre la conversation en train. Il est assez clair que c'est la pensée des morts que l'on veut évoquer, et non leurs corps ; et il est clair aussi que c est en nous-mêmes que leur pensée dort. Cela n'empêche point que les fêtes, les couronnes et les tombes fleuries aient un sens. Comme nous ne f)ensons pas comme nous voulons, et que le cours de nos idées dépend principalement de ce que nous voyons, entendons et touchons, il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyen ; ils ne sont pas fin ; il ne faut donc pas aller faire visite aux morts comme d'autres entendent la messe ou disent leur chapelet.
Les morts ne sont pas morts, c'est assez clair, puisque nous vivons. Les morts pensent, et parlent, et agissent ; ils peuvent conseiller,
vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai, mais il faut l'entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous.
Alors, direz-vous, nous ne pouvons oublier les morts, et il est mutile de vouloir penser à eux ; penser à soi, c'est penser à eux. Oui ; mais il est assez ordinaire que l'on ne pense guère à soi, vraiment à soi, sérieusement à soi. Quel est donc l'ami de la Justice qui pense continuellement à la Justice qu'il veut ? Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. Et regardez bien, écoutez bien, les morts veulent vivre, ils veulent vivre en vous, ils veulent que votre vie développe richement ce qu'ils ont voulu. Ainsi les tombeaux nous renvoient à la vie. Ainsi notre pensée bondit joyeusernent par-dessus le prochain hiver, jusqu'au prochain printemps et jusqu'aux premières feuilles. J'ai regardé une tige de lilas, dont les feuilles allaient tomber, et j'y ai vu des bourgeons.
CLXXVIII
Ce vieux mythe de Noël nous conte, par images, une grande chose. Plus souvent qu'on ne croit, tous les jours peut-être, quelque fils de l'Esprit vient au monde entre le bœuf et l'âne. Sa mère toute simple, et son père un peu rustre, adorent ce petit roi qu'ils ont fait. Rien n'est plus divin sur la terre qu'un fils des siècles qui naît jeune, sans une ride sur le front, sans un nuage dans les yeux. S'il grandit entre le bœuf et l'âne, sans se mentir à lui-même, voilà l'ouvrier de justice. Voyez-le marcher sur la terre ; les choses et les hommes s'ordonnent selon leurs vrais rapports dans ses yeux, miroirs du monde.
Il n'a pas quinze ans et déjà il étonne les docteurs, et il les effraye. Un mot de lui va plus loin que leurs livres ; cela vient de ce qu'il regarde les choses, tandis qu'eux ne regardent que les livres. Aussi déjà ils complotent entre eux, afin de tuer ce mauvais esprit-là. Mais en attendant il faut bien qu'ils cèdent devant cette force juvénile qui pense avant de parler, car le peuple écoute. Le peuple reconnaît son fils et son roi, et lui fait des triomphes. Comme la lumière dissipe les ténèbres, ainsi le Vrai prend la place du Faux, sans lutte, par sa seule présence. Les liens d'injustice se relâchent, car ce n'est qu'un nœud d'escamoteur qui lie le travail des uns à la puissance des autres ; il s'agit seulement de voir, au lieu de craindre et d'espérer ; il faut
LES PROPOS D^ALAiN
dénoncer, non secouer ; les esclaves étirent déjà leurs membres, sur leur pauvre lit ; les aveugles voient, les sourds entendent, le paralytique va marcher.
Ici l'histoire devient tout à fait obscure. On sait que le paralytique n'a pas marché. Mais pourquoi ? On raconte qu'ils ont crucifié le Fils de l'Esprit. Mais non. Je l'ai reconnu hier. Il avait le front soucieux, les yeux glacés par l'âge ; l'orgueil, l'ambition, l'avarice avaient tracé des plis amers autour de ses lèvres. Il avait le manteau royal, et la couronne, et le sceptre ; les pauvres gens croyaient encore en lui ; mais lui ne croyait plus à lui-même. Quel sophiste l'avait enfin pris au piège, quelle fausse sagesse était entrée en lui, quelle lettre avait tué cet esprit, quel diable l'avait emporté, sur quelle montagne, quels royaumes il lui avait offerts, quel amour terrestre avait corrompu cet amour céleste, quelle faiblesse de cœur avait obscurci cette vive intelligence, quelle erreur l'avait conduit de faute en faute jusqu'à ce qu'il désespérât de lui-même et enfin s'oubliât lui-même, c'est ce qui n'est pas facile à savoir. Les gens simples ne cherchent pas si lom ; ils disent que l'Enfant Dieu est mort à trente-trois ans.
La philosophie est, aux yeux de chacun, une évaluation exacte des biens et des maux, ayant pour effet de régler les désirs, les ambitions, les craintes et les regrets. Cette évaluation enferme une connaissance des choses, par exemple s'il s'agit de vaincre une superstition ridicule ou un vain présage ; elle enferme aussi une connaissance des passions elles-mêmes et un art de les modérer. Il ne manque rien à cette esquisse de la connaissance philosophique. L'on voit qu'elle vise toujours à la doctrine Ethique ou Morale, et aussi qu'elle se fonde sur le jugement de chacun, sans autre secours que les conseils des Sages...
Toute connaissance est bonne au philosophe autant qu'elle conduit à la sagesse ; mais l'objet véritable est toujours une bonne police de l'esprit.
(Quatre-vingt-un Chapitres sur l'Esprit et les Passions, par l'auteur îs Propos d'Alain.)
des Propos d'Alain.)
TABLE DES MATIÈRES