‹ Les propos d'AlainChapitre 1 sur 5 · OUVRAGES DU MÊME AUTEUR · texte numérisé non relu

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Cent-Un Propos d'Alain, 1^^ série (1908) Épuisée.

Cent-Un Propos d'Alain, 2^ série (1909). Édition de luxe épuisée.

Édition ordinaire, ancienne librairie Cornély, 101, rue de Vaugirard 3 fr. 50.

Cent-Un Propos d'Alain, 3® série (1911) Epuisée.

Cent-Un Propos d'Alain, 4® série (1914). .. . Epuisée.

Vingt-et-Un Propos d'Alain (1915), à l'Émancipatrice,

3, rue de Pondichéry (15^).

Quatre-Vingt-Un Chapitres sur l'Esprit et les

Passions (1917).

Chez Camille Bloch, rue Saint -Honoré.

AVERTISSEMENT

AVERTISSEMENT

Pour les nombreux lecteurs qui réclamaient ce livre et savent ce qu'ils en attendent, il nest pas besoin de préface. Mais il y a d'autres esprits que la pensée d'Alain va choquer tout d'abord, pour les éveiller mieux. A leur intention, transcrivons ces lignes du premier critique par qui les Propos Jurent signalés au grand public -^ :

« Voici des richesses, voici une œuvre bienfaisante ; et je dis davantage, voici un ami, un être qui vous aidera à vivre, à comprendre, dans la joie, librement, dans le plein jour de votre cœur et de votre pensée, qui ne vous prendra rien de vous-même, mais vous aidera à vous trouver, sans rien exiger en retour. Et je l'affirme avec d'autant plus de liberté que nous n'avons pas, lui et moi, une idée commune ; mais, au fond de moi-même, je sais bien tout ce que je lui dois...

Prenant les objets premier venus, les choses les plus humbles, les choses quotidiennes, le blé qui lève, le vol d'une mouette, l'étoile des vents, les giboulées d'avril, Alain éveille nos esprits, les amène devant les faits, les excite à percevoir, à penser... Il ne veut que nous maintenir en éveil devant le spectacle du monde, nous mettre en face de nous-mêmes. L'idée ne lui est bonne que pour piquer le dormeur au bon endroit.

Aussi rien de dogmatique dans le ton de ce philosophe. Sa pensée n'est point d'un tyran. Il ne se perd pas dans les nuages ; il ne joue pas avec les abstractions. Il pense comm.e il parle, en plein air, avec joie ; et non pas avec la satisfaction de l'homme qui vend la vérité, mais de l'homme qui cherche, qui se bat avec ses propres idées : Le pédant, dit-il, a l'esprit assuré et un corps qui tâtonne ; ihomme libre a le corps assuré et l'esprit douteux. »

Ces lignes sont justes ; on n'aura nulle peine à découvrir ce quelles ne disent pas : Pour Alain, le doute est une méthode, non pas une fin : toute affirmation est suspecte, et pourtant vivre, c'est affirmer. A l'égard

1. Heni'i Massis, dans le Gil Blas, après la publication de la S"-' Série (1911).

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d'auirui, croyez bien qu'il ne renonce pas à convaincre ; il s interdit seulement d'entraîner, et ne veut obtenir qu'un libre assentiment.

Les Propos d'un Normand ont paru chaque jour dans la Dépêche de Rouen, du 16 février 1906 au 1'^^ septembre 1914, date oii l'auteur s'engagea pour la durée de la guerre. La série entière comprend 3 .098 Propos.

Alain juge qu'une fois imprimée son œuvre appartient à tous. Laissés par lui maîtres d'un choix qui ne peut retenir qu'un Propos sur dix, nous voulons qu'on y retrouve tous les aspects, toutes les tendances de sa pensée, et jusqu'à ses écarts extrêmes. C'est scrupule envers l'auteur, mais envers le lecteur ausûi, qui peut mieux savoir où il va, et chercher où ses objections commencent.

L'ordre nous a donné plus de peine que le choix : Tous ces articles furent écrits au jour le jour, selon l'occasion et l'humeur ; ils sont donc faits pour être lus de même, et médités chacun à part. Tels d'entre eux pourtant se répondent par-dessus des semaines, des mois ou des années ; à se trouver rapprochés, ils gagnent en clarté, en justesse, en vigueur. Plus on relit l'ensemble, et mieux on y discerne, sous l'apparente fantaisie, une liaison naturelle et siàre des idées. Devions-nous, l'ayant dégagée, la dissimuler à plaisir ? Non ; il suffît que le classement reste souple, et s'offre sans s'imposer. Libre à vous de suivre jusqu'au bout cette chaîne de réflexions, en passant des redites bien légères au compte de l'éditeur.

L'ordre est le même dans les deux Volumes ; et chacun contient donc un peu de tout, mais en proportions différentes : Les lois de la Nature, les conditions de la Science, la police de l'esprit et des passions l'emportent dans le premier, tandis que le second ouvre plus de vues sur les réalités sociales et les problèmes de l'action.

Je rencontrai ie vieux Sage au moment où je considérais une troupe de moufflons aux cornes massives qui se battaient pour une croûte de pain. Il m'emmena vers les singes et vers les crocodiles. Chemin faisant nous vîmes des vautours chauves drapés dans leurs ailes, des perroquets, des grues, des lions, des ours. Le long d'un grillage, on voyait l'ancêtre du cheval de fiacre, chargé de muscles, et la tête basse ; puis le zèbre trop paré, et l'indomptable âne rouge, que les savants appellent l'hémione. Au m.om.ent où nous considérions 1 allure du chameau, sa toison inculte, son air étranger et ses yeux sans fond, le ciel prit une couleur d'orage, un vent soudain courba les branches, et de grosses gouttes de pluie roulèrent dans la poussière. Il y eut une déroute de nourrices et l'odeur de la pluie se mêla à 1 odeur des fauves. Il fallut s'enfuir jusqu'au cèdre. C'est là que le vieux Sage me fit le discours que j'attendais.

« J'étais venu, dit-il, en curieux, comme vous-même, afin de me nourrir les yeux de formes et de couleurs nouvelles. Mais le hasard, qui nous a présenté en même temps que la lorce des bêtes la force de Forage, a donné un sens à ces cornes d'antilope et à ces croupes d âne sauvage. Vous avez remarqué combien tous ces êtres sont puissants, définis et fermés. Bien loin de donner l'idée de quelque chose d imparfait et d'esquissé, et comme d'une humanité manquée, tout au contraire ils afnrm.ent leur type, et s'y reposent. Chacun d'eux se borne à lui-même, et n'annonce aucune autre volonté que la volonté de durer tels qu'ils sont et de se reproduire tels qu'ils sont. Les petits des moufflons ont déjà leur vie faite. Aucun doute ne leur viendra jamais. Ce sont des dogmes, toutes ces bêtes-là. >•

Il réfléchit un moment, et dit encore ceci : <> Platon enseignait que les bêtes nous ont été données par les dieux, afin de nous faire comprendre la puissance de nos vices et de nos passions. Je ne crois guère qu'il y ait d'autres dieux en tout cela que les mouffions eux-mêmes, et les chameaux et les singes et les vautours. La leçon qu ils nous

donnent n'en est pas moins utile. Il y a une pensée animale, et un animal contentement de soi dont les bêtes sont comme les statues vivantes. Et toutes les bêtes ne sont pas en cage. Combien de moufflons barbus à figure humame, et combien d'obstinés chevaux et chameaux parmi nous, un peu gracieux et poètes dans leur première jeunesse, mais bientôt pétrifiés, définis pour eux-mêmes, et les yeux fixés désormais sur leur pâture, et remâchant toujours le même refrain ; sûrs d'euxmêmes, sourds aux autres, et suivant leur route, toute leur pensée ramassée sur leurs joies et leurs douleurs. Toutes ces bêtes m'ont rappelé ma vraie devise d'homme : me penser moi-même le moins possible, et penser toutes choses ».

Si le soir, en rentrant chez vous vers dix heures, vous levez les yeux au midi, il est impossible, si la nuit est claire, que vous ne soyez pas saisis par la vue d Orion un peu penché, qui enjambe le ciel. Ce rectangle gauche, ces trois clous du baudrier, ces trois autres clous plus petits qui marquent la gaine de quelque couteau de chasse, tout cela est plein d'autorité. Quelque chose est durement affirmé par là. Mais quoi ?

L'Hiver. On croit toujours que l'été sera sans fin. Le roux Octobre a encore des douceurs. On remarque bien que les douces étoiles d'été, Arcturus, la Perle, Altaïr, Véga, glissent l'une après l'autre vers le couchant ; pourtant on les cherche encore ; on hésite ; on se perd dans cette brillante poussière d'étoiles. Mais Orion est un rude annonciateur. Je me souviens qu'au commencement de l'automne, comme j'écartais le rideau de ma fenêtre vers trois heures du matin, je vis soudain un autre monde, que je connaissais bien, que j'avais oublié. Orion était monté jusqu'au sommet de la nuit, tirant après lui Sinus, aux clartés froides. Je ne l'attendais pas si tôt. Je laissais rouler les jours tièdes entre mes doigts. Orion, ce fut un rappel à l'ordre. Ce furent les trois mois d'hiver signifiés. Ce fut la Nécessité chargée de neige et de glaçons. Quelle annonce pour les bergers !

Lis mieux. Ce n'est là qu'une lettre. Essaie de lire tout le ciel d un seul regard. Il faut que tu domines les signes ; il faut que tu arraches

au Chasseur Sauvage sa fausse barbe de glaçons. Prends garde au froid, qui glace tes pieds et tes pensées. Recouche-toi, et pense. Orion passe tous les jours dans le ciel. Toutes les étoiles y passent tous les jours. Véga aussi, ta préférée. C'est le soleil qui te cache tantôt les unes, tantôt les autres, lorsqu'il recule un peu vers l'est de jour en jour. Orion ne marche pas ; Orion est lié à tout le reste, toujours, sur un pied, toujours suivant les Pléiades, toujours traînant Sirius. Et, comme il s'en va maintenant tous les matins, ainsi il glissera le long de l'année, bientôt roi du soir, bientôt dévoré par le soleil.

Aussi m'élevant jusqu'à l'ordre véritable, voilà que je regarde pardessus l'épaule du Chasseur Sauvage, par-dessus les frimas, les neiges et les glaçons. Je vois déjà le soleil remonter, les jours plus longs, la lumière tonique de Février, les giboulées, la vapeur printanière. Orion tourne maintenant la roue, comme les autres. Je vois un autre Eté, enchaîné aussi à la roue, et qui commence maintenant pour d'autres hommes. Je le vois ; je le sens presque. Je le sens dans cet hiver même, auquel ma pensée le rattache. Voilà comm.ent la science, en liant toutes choses, lie l'espoir à la crainte, et tempère le froid par le chaud. Cela ne veut pas dire que la douce chaleur de mon ht, où j'ai fui devant le sauvage Onon, n'y soit pas aussi pour quelque chose.

Notre époque, dans l'histoire des idées, sera celle des psychologues. Et la psychologie, tout manuel le dit et tout le monde le sait, consiste à s'observer soi-même. Nos collégiens s'y exercent dès leurs dix-huit ans ; dans le fait cela les ennuie assez, et ils aiment bien mieux les raisonnements assurés, comme ceux que l'on fait sur les mécaniques. Mais les romans les ramènent dans ces sentiers de rêverie, de paresse et de complaisance. Tous les romans sont psychologiques ; et les meilleurs sont tristes. Non pas tristes par les événements ; mais par ce rabâchage sur soi-même : < Est-ce que j'aime ? Est-ce que je hais ? Suis-je triste ou gai ? » Le Malade Imaginaire se découvre toujours quelque petit mal, qu'il augmente par l'attention. Mais nous avons des Malheureux Imaginaires, qui réussissent encore bien mieux à tomber dans la mélancolie. Pourquoi ? Parce que notre pensée n'est

point, et qu'il s'agit de la faire. Si on la laisse aller, ce n'est plus une pensée, c'est fantaisie, c'est folie. Bref, dès qu'on se contemple soimême, c'est sottise que l'on contemple, c'est esclavage. Voilà pourquoi rien de notre pensée ne se laisse contempler sans tristesse, même le bonheur.

je pense et je me regarde pensant, comme je regarderais un objet. Belle méthode pour penser ! Les idées s'enchaînent alors selon l'association, comme on dit ; je vais de rêve en rêve ; c'est un désordre, un tumulte, une incohérence. Naturellement ; car penser, c'est corriger, redresser, ordonner. Même s'il s'agit seulement de voir les choses, je ne m'en tiens jamais à ce qui se présente ; ce ne sont point des taches claires et obscures, de toutes couleurs ; c'est un chemin et ce sont des arbres. Encore bien mieux s'il s'agit de méditer sur des objets absents, par exemple sur le système planétaire ; alors tout se brouille naturellement ; par l'association des idées, toute la mythologie se met à danser ; des images reviennent, de ces vieilles cartes célestes où 1 on voit des bonshommes dans les étoiles. Toute rêverie est par ellemême absurde. Il faut penser ; il faut tenir chaque planète sur sa piste ; il faut que les souvenirs s'ordonnent selon la vérité des choses ; c'est ainsi que se définit la fonction pensée ; il ne s'agit jamais d'observer ce qui est dans la pensée mais d'ordonner la pensée selon ce qui est dans les choses ; donc il ne faut jamais prendre les états d'âme comme tels ; il faut les faire et les refaire. Ou bien agir, ou bien dormir. Le demi-sommeil est mauvais ; voilà le premier article de la morale réelle.

Je prends Hercule comme le meilleur modèle du penseur : ce n'est point forcé ; ce n'est point paradoxe. 11 faut penser des objets, afin de faire quelque changement utile dans le monde. Celui qui pense son ignorance ou son impuissance pense mal et est promptement puni par la tristesse. Mais penser la coopérative à laquelle on participe, c'est une vraie pensée d'Hercule tueur de monstres. Encore plus clairement pour les passions. Penser la tristesse c'est la redresser ; penser la haine c'est la redresser ; penser le désir c'est le redresser. Si tu prends ta bêche il faut bêcher la terre. Si tu prends ta pensée comme un outil, alors redresse-toi toi-même, pense l>ien. Le psychologue s exerce à penser mal ; c'est un enfant qui grimace devant le miroir.

Ce matin j'ai vu un cliien qui hurlait ; et ce hurlement qui montait d'une octave à sa fin, ressemblait assez à ce hurlement do, la, do, si, do, do, que l'on décrit communément comme signe de la rage. Pendant que je me faisais ces remarques, le chien était déjà loin, hors de ma vue, hors de mon attemte, porteur d'horribles maux peut-être.

Il n'y a pomt, dans les contrées sauvages, de bête féroce qui soit aussi redoutable pour l'homme que le chien l'est chez nous. Car, par nos idées, par notre prudence même, la morsure d'un chien enragé est le commencement d'une torture d'imagination sans remède ; un homme qui craint pour lui-même, qui guette, qui attend quelque symptôme de cette effrayante maladie est plus à plaindre, sans doute, que celui qui est déjà dans les convulsions. On devrait donc craindre bien plus un chien qu'un lion ; purger les rues de tous ces chiens en liberté, et même de tous ces chiens sans muselière qui, quoique tenus en laisse, n'en sont pas moins capables de mordre. Peut-être même serait-il raisonnable de scier par mesure de police toutes les dents pointues de tous les chiens ; car il paraît que les autres dents ne peuvent inoculer le virus. Bref les hommes devraient se liguer contre les chiens.

Mais l'amitié l'emporte, et cela est beau à considérer. Je ne sais comment cela se fait ; le chien est bien clairement conduit par la partie inférieure de lui-même : il est gourmand ; il est libidineux ; il est brave contre les faibles, et souvent poltron ; mais il sait aimer. Il aime sans conditions ; il aime religieusement ; il adore. Tout le monde a pu voir des chiens très forts et très méchants frappés à tour de bras par leur maître ; ils se couchent, ils implorent, ils gémissent ; ils ne se révoltent jamais. Ils reconnaissent le droit de leur maître sur eux ; lîs se donnent à un maître ; et ils ne se reprennent jamais. Même après un long temps, ils reconnaîtront encore leur premier maître, et, si les deux maîtres se présentent en même temps, le chien va de l'un à l'autre, com.me s'il n'avait aucun moyen de se délier lui-même de ses serments, m de les faire annuler par qui que ce soit.

Ces traits sont bien touchants ; ils le sont d'autant plus que cet

ami parfait est très peu raisonnable. Les rôdeurs savent bien qu'avec un peu de corne brûlée prise chez le maréchal ferrant, on séduit le plus prudent, le plus féroce et le mieux nourri des chiens ; il manque à ses devoirs de gardien ; il laissera assassiner son maître ; mais il aime son maître présent avant tout et plus que tout. Ce pouvoir absolu, et qui fait le bonheur de l'esclave, est bien doux à exercer. Peu d'hommes y résistent. On hait ou on craint le chien qu'on pourrait avoir ; on aime celui qu on a. Par où l'on voit la merveilleuse puissance du plus petit mouvement d'amitié.

La fonction pensée consiste toujours à surmonter quelque chose. Juger est un beau mot, par son double sens : on juge que deux et deux font quatre ; on juge que l'envieux est méprisable. La profonde sagesse populaire qui se montre dans le langage nous conduit ici à une pensée lumineuse, c'est que juger c'est toujours décréter, légiférer, disposer les forces selon l'ordre humain, dresser l'animal, qui doit ici lécher les bottes.

Il y a une grande leçon dans la dureté du chasseur. Chacun sait que le chasseur aime son chien ; mais cet amour n'abdique jamais, il est dominateur. « Qui aime bien châtie bien ". Aussi voyez ; il y a de la cordialité entre le chien et l'homme ; même l'homme reconnaît bien la sagacité de cet instinct supérieur, qui va droit à la perdrix invisible ; et tout chasseur citera des traits de son chien. Mais com-> parez à la petite maîtresse qui fait des discours à son amour de chien ; elle se met à quatre pattes ; elle rend au chien un amour de chien. Le chasseur, par un sentiment sûr, reste debout ; il gouverne ; il frappe ; les mouvements de queue n'y font rien, ni l'aplatissement, ni l'attention si flatteuse, ni la fidélité à toute épreuve, ni le courage ; cette câlinerie animale ne retarde pas le coup de botte ; la bonne intention, le regret, le désespoir, la morne tristesse, toute l'éloquence des passions, tous les trésors du sentiment, tout cela est froidement plié, redressé, annulé par le Juge. Le Juge, c'est le chasseur.

Observez maintenant le chien lorsque, par permission spéciale, il est assis entre les jambes du chasseur au repos. Comme il est fier

d'avoir un maître si dur ! Comme il a bien trouvé là sa fin et sa place. Cette dignité de cKien obéissant il ne la désire point comme il désire la soupe ou la chienne ; il aime pourtant son rôle de chien ; il aime cette puissance gouvernante pour laquelle il n'est qu'instrument. Ce rapport du chien à l'homme fait voir comment les passions s'attachent à l'ordre supérieur, et se satisfont mieux par cette contrainte que si elles retom.baient dans leur nature.

Toutes les pensées naturelles sont comme des chiens. Il y a une manière de les aimer qui entraîne toute la pensée vers le plus bas. Par exemple un poète décadent ; il prend tout ce qui s'offre, impressions, images, suites de mots ; il regarde fleurir son cher moi ; il l'aime mal. Je dirais qu'il l'aime trop peu. Il faut redresser et surmonter toute pensée qui se montre. De cette forme sombre, indistincte, si aisément interprétée par la crainte, de cette forme au tournant du chemin, le soir, j'en fais un arbre, et je passe. Cette colère je la nie ; cette envie je la réprime à coups de bottes. Cette mélancolie, je ne l'entends même pas qui gémit comme le chien à la fente d'une porte ; ce désespoir, je lui dis : couche-toi et dors. Besogne de tous les jours, qui est le principal du réveil humain. Le fou, au contraire, est l'homme qui se laisse penser, sentir, rêver. Tous les rêveurs sont tristes. Et la religion, au sens ordinaire, n'est qu'abandon de soi aux jeux de la pensée, pressentiments, accablements, vagues espérances. On ne songe pas assez à ceci que la pensée, par l'attention, est la négation de tout cela ; toujours réplique de la volonté à la crainte et à l'espérance. Le bon paysan ne gémit pas sur les chardons ; il les coupe.

Penser n'est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu'ils puissent croire. Ils s'accrochent aux idées avec une espèce de fureur ; et, si quelqu'un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. Ils disent qu'ils ont une « curiosité passionnée '> ; et, au lieu de dire : problèm^e, ils disent énigme. Ils parlent de soulever le voile d'Isis, comme si c'était défendu, et comme s'ils devaient y trouver des jouissances miraculeuses. Aussi,

dans les discussions, vous ne les voyez point sourire ; ils sont tendus comme des Titans soulevant la montagne.

Je me ferais une tout autre idée de l'Intelligence. Je la vois plus libre que cela, plus souriante aussi. Je la vois jeune ; l'Intelligence c'est ce qui, dans un homme, reste toujours jeune. Je la vois en mouvement, légère comme un papillon ; se posant sur les choses les plus frêles sans seulement les faire plier. Je la vois comme une main exercée et fine qui palpe l'objet, non comme une lourde main qui ne sait pas saisir sans déformer. Lorsque l'on croit, l'estomac s'en mêle et tout le corps est raidi ; îe croyant est comme le lierre sur l'arbre. Penser, c'est tout à fait autre chose. On pourrait dire : penser, c'est inventer sans croire.

Imaginez un noble physicien, qui a observé longtemps les corps gazeux, les a chauffés, refroidis, comprimés, raréfiés. Il en vient à concevoir que les gaz sont faits de milliers de projectiles très petits qui sont lancés vivement dans toutes les directions et viennent bombarder les parois du récipient. Là-dessus le voilà qui définit, qui calcule ; le voilà qui démonte et remonte son <' gaz parfait ^> comme un horloger ferait pour une montre. Eh bien je ne crois pas du tout que cet homme ressemble à un chasseur qui guette une proie. Je le vois souriant, et jouant avec sa théorie ; je le vois travaillant sans fièvre et recevant les objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l'expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame. Si vous lui demandez : « Croyez-vous que les gaz soient ainsi ? » il répondra : « Je ne crois pas qu'ils soient ainsi ; je pense qu'ils sont ainsi. » Cette liberté d'esprit est presque toujours mal comprise, et passe pour scepticisme. L'esclave affranchi garde encore longtemps l'allure d'un esclave ; le souvenir de la chaîne fait qu'il traîne encore la jambe ; et, quoiqu'il ait envoyé Dieu à tous les diables, il ne sait pas encore réfléchir sans que le feu de l'enfer colore ses joues.

La liberté intellectuelle, ou Sagesse, c'est le doute. Cela n'est pas bien compris, communément. Mais pourquoi ? Parce que nous prenons comme douteurs des gens qui pensent par jeu, sans ténacité.

sans suite ; des paresseux enfin. Il faut bien se garder de cette confusion. Douter, c'est examiner, c'est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous.

On a mal jugé Montaigne ; et de là vient sans doute qu'on ne le lit pas assez. Et sur quoi ie juge-t-on ? Sur son '< que sais-je ? » qui n'est nullement son dernier mot, mais qu'il propose seulement à ceux qui voudraient douter de tout par jeux de sophistique, comme la formule la moins affirmative qui soit. Et puis sur ce que le doute serait un « mol chevet pour une tête bien faite ». Mais ces deux formules représentent très mal un des penseurs les plus vigoureux que l'on puisse lire. Par quoi ? Par une sincérité entière, à ce qu'il semble. C'est un homme qui pense véritablement, non pour les autres, mais pour lui-même, et qui fait l'inventaire de ses pensées, qui les pèse, qui les étire, qui les passe au feu de la critique, sans égards, sans respect. C'est quand on le suit que l'on saisit bien ce qu'il faut de force humaine pour douter. Douter est un travail de force, comme forger.

Renouvier, un penseur fort aussi, mais plus abstrait, moins naturel, m.oms forgeron dans sa manière, a fait une remarque bien simple mais bien saisissante, c'est qu'un fou ne doute jamais. Un fou, c'est un homme qui croit tout ce qui lui vient à l'esprit. Cet état, qui nous paraît si monstrueux, si loin de nous, nous étonnerait moins si nous pensions à la variété et à l'incohérence de nos rêveries et de nos rêves. Dans le repos, nous croyons tout. Qu'est-ce donc que se réveiller et se reprendre ? C'est rejeter des croyances. C'est dire non. C'est penser contre l'idée qui se présente. C'est douter.

La peur est un mouvement anim.al bien redoutable. Et qui nous apporte quoi ? Une croyance tout de suite. La peur est tyranniquement affirmative, je crains le loup, je le vois, je me sauve à toutes jambes ; plus je cours, plus je crois ; ma fuite vaut preuve. Il y a de ce mouvement dans tout dogmatique. Il affirme, il s'engage, il court. Il se jette sur les idées de tout son poids, comme le chien sur le lièvre. Cette violence fait l'orateur, espèce dangereuse, trop admirée. Etre ému, crier, croire, tout cela est animal. Montaigne a osé écrire ceci : « L'obstination et ardeur d'opinion est la plus sûre preuve de bêtise. Est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux, comme l'âne ? >> Et ne vous trompez pas au sourire ; c'est le sourire de l'athlète qui soulève l'haltère.

Comme on demandait un jour à l'illustre Newton comment il avait découvert la loi de rattraction universelle, il répondit : « En y pensant toujours ». La réponse est belle ; elle est d'un homme modeste, qui ne veut point du tout être adoré. Bufïon disait dans le même sens : « Le génie n'est qu'une longue patience ». Le bon Descartes a mis cette modestie en doctrine, disant que le bon sens est égal chez tous les hommes, et qu'il n'est point de découverte qu'un esprit ordinaire et même assez lourd ne puisse faire, pourvu qu'il cherche méthodiquement et avec suite.

Ce qui trompe là-dessus les intelligences qui se jugent elles-mêmes trop lentes et trop engourdies pour comprendre les sciences, et à plus forte raison pour découvrir des vérités nouvelles, c'est qu'ils ne pensent pas au temps qu'il faudrait y mettre. Il est vrai que dans ce dressage de perroquets que nous appelons l'instruction, on explique en vitesse et ion dépasse Descartes à la vingtième leçon ; mais aussi les mieux doués se bornent à répéter et à retenir ; et il n'est pas rare qu'après tous les succès scolaires que l'on voudra, on les retrouve, en somme, assez niais vers la trentaine.

Je crois qu'il faut des années pour bien comprendre la moindre chose. Je crois que ceux qui n'arrivent pas à s'instruire, malgré le vir aésir qu ils en ont, sont des hommes très occupés, qui s imaginent qu'on doit comprendre n'importe quoi à la minute, si l'on est doué. Moi, je dirais, au contraire, avec Descartes : on est toujours assez doué, si l'on a du temps et de l'obstmation. Tout hom^me a du génie autant qu'il veut.

Je me redisais ces m.aximes réconfortantes en lisant une tartine sur les miracles de l'inspiration et sur la « psychologie des découvertes », comme ils disent dans leur jargon. Car il est de mode de mettre du mystère partout ; et ils veulent absolument que le mathématicien ou le physicien soit une espèce de poète, qui ne trouve rien par méthode, et tout d'un coup reçoit la grâce au mom.ent où i! y pense le moins. C'est une doctrine de curé, d'aristocrate et d'académicien ; elle rem.et chacun à sa place et cloue l'ouvrier à son établi.

Ils disent que les idées arrivent à l'inventeur tout armées, comme des Minerves. Ils disent que la méthode n'y fait rien et que c'est le mystérieux Inconscient qui élabore les fruits de l'invention. Je voudrais bien comprendre ce qu'ils veulent dire. Je voyais l'autre jour un de ces hommes supérieurs, assez connu pour être inattentif aux petites choses. Comme il me regardait sans me voir et me répondait sans m. 'avoir entendu, je me disais : ^' Il suit quelque idée ; mais il ne sait pas plus qu il la suit qu il ne sait qu il me parle ». L'extrême attention s'ignore elle-même, et c'est assez naturel. Quand on fait vigoureusement attention, on ne peut faire attention à ceci qu'on fait attention. C'est dans les moments de repos que l'on sait à quoi on pense. Et voilà pourquoi, de bonne foi, ils disent : « J'ai trouvé cela tout d'un coup, au moment où je montais dans le tramway. Je n'y avais pas pensé depuis huit jours ». Eh, qu'en savent-ils ? Seulement ils choisissent cette manière de dire, parce qu'elle les rend admirables. Les curés applaudissent, parce qu'ils aiment l'inégalité. Et les nigauds applaudissent, parce qu'ayant essaye de comprendre en un quart d'heure ce que Nevv^ton a compris en vingt ans, ils n'y sont pas arrivés. Modestie est fille d'impatience.

On estime communément celui qui reste fidèle à ses opinions ; on méprise communément celui qui change d'opmion pour de faibles causes. Cette espèce de jugement moral est ignorée des moralistes ; elle n'en est pas moins un élément de la morale commune. En cela le bon sens est plus clairvoyant que l'esprit vacillant des petits philosophes, selon lesquels la perfection de l'esprit serait de se plier vite et sans résistance à toute preuve, comme un miroir reflète toutes choses. Car c'est plutôt le poète qui est un miroir, et qui ne résiste point aux images vives ; c'est le poète qui, à une messe d'enterrement, ne peut s empêcher de croire un peu, à cause des tentures sinistres et du « Dies Irae ". Mais l'homme d'entendement ouvre moins facilement sa porte.

Toutes les démarches d'un Descartes ou d'un fils de Descartes, sont plutôt pour se refuser à croire que pour s'enivrer de croire. Et, comme Montaigne disait déjà, s'il faut croire pour la pratique, comme

aux lois, à la politesse, et enfin à des préjugés reçus, ils n'y donnent que leur action, faisant au besoin ce que chacun fait, mais se gardant de prendre leur action pour preuve, et de penser comme vrai ce qu'ils jugent convenable de faire. De là vient que Montaigne semble un esprit flexible et indulgent à lui-même, mais en réalité n'est rien de tel. Ferme au dedans au contraire, et jugeant à portes fermées, sans témoin que lui-même.

Descartes, à mes yeux, est encore plus beau, sortant de son pays, fuyant toutes les preuves de l'exemple au milieu desquelles il a grandi, s'exilant par volonté. Voyageant et errant par discipline, afin d'effacer une coutume par une autre ; et faisant même la guerre sans préférence, pour s'habituer à agir sans croire.

Dans sa pensée même, encore plus exilé : « Je fermerai mes yeux, je boucherai mes oreilles », comme un héros d'Entendement, résolu à ne penser dans son idée que ce qu'il a lui-même défini, au lieu de draguer les idées au râteau, comme fait le poète. Et c'est dans la pure géométrie que l'on voit la puissance d'un parti-pris, et d'une espèce de serment fait à soi-même. Car il est bien plus facile d'essayer par 1 expérience, comme fait l'arpenteur ; et de dire : « cela réussit, donc cela est vrai ". Mais c'est trahir son propre esprit. Aussi quand le commun des hommes voit qu'un homme instruit se livre ainsi au vent de 1 opinion, il le méprise aussitôt, et juge bien.

Si c'est parce que la République existe ou a l'air d'exister que vous êtes Républicain, vous n'êtes pas Républicain. La vraie République est un parti-pris et une règle posée, à laquelle on pliera l'expérience. Et, si la République est faible, injuste et corrompue dans le fait, c'est le moment de tenir bon pour l'Idée ; autrement ce n'est plus un homme pensant, c'est une loque à tous les vents. De là une secrète préférence aussi pour le monarchiste obstiné qui s'en tient à l'idée, sans se régler sur l'expérience. En tout c'est l'opportunisme qui est vil, et le pire de tout est d'adorer l'opportunisme, et d'en faire doctrine.

Un grand ami à moi exprime souvent une idée assez forte, c'est que les hommes ne changent point, et que, depuis leurs vingt ans

jusqu'à la dernière vieillesse, ils pensent toujours la même chose, s'ils pensent. Cette affirmation choque au premier moment ; mais que chacun l'éprouve en l'appliquant à ses amis ou à lui-même, il comprendra en quel sens c'est vrai.

Il y a des idées com.munes, et il y a des individus. Dès qu'un individu est doué d'intelligence, il peut tout comprendre ; et, en ce sens, s'il travaille, il s'enrichira toute sa vie. Mais chacun a sa manière de saisir une idée commune, et chacun y laisse l'empreinte de ses doigts ; ou alors il ne la tient pas bien. Avec cet ami dont je parle, nous nous comprenons à demi-mot ; il n'y a pas une idée importante sur laquelle nous ne tombions d'accord en quinze paroles, comme si nous courions tous deux sur la même piste et vers !e mêm.e but ; tantôt c'est lui qui touche le premier, tantôt c'est moi ; mais, c'est toujours le même poteau, et l'un pose sa mam sur la main de l'autre. J'en puis citer un troisième, avec qui j'ai eu une familiarité moms longue, mais que je trouve aussi dans mes chemins. Cela m'a fait voir, par l'expérience, ce que c'est que le sens commun.

Mais avec cela nous faisons trois mousquetaires de la plume aussi différents que l'on voudra, par l'humeur, par les goûts, par le ton, par le style ; après vingt ans, je les revois commue ils étaient, seulement un peu plus définis encore ; chacun d'eux est lui-même, comm.e un cheval est un cheval, comme un crocodile est un crocodile.

Aussi faut-il dire que certaines idées ont plus de racines que d autres, dans un homme, et y poussent m.ieux. Chaque esprit a ses productions naturelles, comme chaque terrain. Vous semez d'autres idées ; vous les faites réussir par culture ; mais la plante naturelle profite aussi du jardinage, et n'en pousse que plus dru. Peut-être pourrait-on dire que la culture est plus utile à l'individu, pour son bonheur et son équilibre, mais que les sauvageons qu'il fait pousser sont plus utiles aux autres.

Mais laissons tout ce jardinage. Chacun a des idées qui lui vont, et que sa nature produit plus volontiers ; il pourra comprendre les autres, mais il n'exprimera jamais bien que celles-là ; avec bonheur, alors, avec force, par l'harmonie de l'hum.eur, des gestes, et de la chose. Qui fournit l'image juste ? Il faut que ce soit l'instinct complice. Mais aussi on peut avoir un génie en soi et n'en rien faire, souvent par l'excès de la culture. De là des penseurs de carnaval.

Le génie suppose une idée commune portée et nourrie par 1 instinct et les humeurs. Si l'idée n'est pas une idée commune, ce n'est que

folie ou manie ; mais aussi, quand l'idée commune est contre l'instinct et les humeurs, elle rend l'mdividu raisonnable, sans doute, mais en même temps ennuyeux. Il faut les deux ; il faut que les passions s'accordent avec une idée vraie ; sans quoi vous n'aurez ni éloquence, ni poésie, ni prise sur les autres. Voilà comm.ent un lieu commun vieux comme les rues sera profond et beau par le naturel.

Il y a une odeur de réfectoire, que l'on retrouve la même dans tous les réfectoires. Que ce soient des Chartreux qui y mangent, ou des séminaristes, ou des lycéens, ou de tendres jeunes filles, un réfectoire a toujours son odeur de réfectoire. Cela ne peut se décrire. Eau grasse ? Pain moisi ? Je ne sais. Si vous n'avez jamais senti cette odeur, je ne puis vous en donner l'idée ; on ne peut parler de lumière aux aveugles. Pour moi cette odeur se distingue autant des autres que le bleu se distingue du rouge.

Si vous ne la connaissez pas, je vous estime heureux. Cela prouve que vous n'avez jamais été enfermé dans quelque collège. Cela prouve que vous n'avez pas été prisonnier de l'ordre et ennemi des lois dès vos premières années. Depuis, vous vous êtes montré bon citoyen, bon contribuable, bon époux, bon père ; vous avez appris peu à peu à subir l'action des forces sociales ; jusque dans le gendarme, vous avez reconnu un ami ; car la vie de famille vous a appris à faire de nécessité plaisir.

Mais ceux qui ont connu l'odeur de réfectoire, vous n'en ferez nen. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l'ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme ces chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n'aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire. Et cette maladie de l'odorat passera tous les ans par une crise, justement à l'époque où le ciel passe du bleu

au gris, et où les libraires étalent des livres classiques et des sacs décoller.

XIÏ

Quelqu'un me disait hier : « Comment, Alain, êtes-vous radical ? Ce n'est qu'obstination. Car enfm tout marche autour de vous ; et je doute qu'une nature purement sincère puisse amsi se tenu" à 1 ancre comme un rocher de doctrine, au milieu d'un si grand courant d'idées. Voulez-vous étonner, ou bien gagner un pan ? Parbleu ]e sais bien, et vous l'avez assez dit, que n'importe quel théologien ramène tous les faits à sa doctrine. Mais c'est souvent aussi un travail sans noblesse ; et je ne trouve point là cette liberté qui se marque quand vous traitez d'autres sujets. Vous auriez donc vos dogmes en politique, com.me d'autres en religion. Enfin êtes-vous ici sincère tout à fait ? »

Je conviens que des idées sont des choses ailées. Mais j aime aussi qu'elles reviennent au colombier. Il faut, il me semble, un point d'appui à la liberté. Bref, sans quelque parti-pris, on est entraîné inévitablement d'un système à un autre ; on voyage parmi les idées ; on est un touriste d'idées. Je n'aime point cela ; cela est trop loin de la nature, la touche trop peu, et à vrai dire ne la change point du tout. En sorte que tel a fait un grand tour par socialisme, anarchisme, monarchisme et autres paysages d'idées, sans rien gagner ; tandis qu'en organisant les idées et les faits selon ma nature, il me semole que j'ai plus de chances de la purger et redresser.

Il y a bien à dire aussi sur la sincérité ; il y a toujours assez de sincérité à chaque instant. Il y a une sincérité d'improvisation, et comme sautillante, qui se fait voir souvent en de vives intelligerices, qui pensent par ce moyen échapper aux passions. Mais souvent je reconnais les mêmes passions dans des opinions successives. Au heu que c'est la passion qu'il faut transformer en raison si on peut.

Je suis né radical ; mon père l'était ; mon grand-père maternel aussi ; et non seulement d'opinion, mais de classe, comme dirait un socialiste ; car ils étaient de petite bourgeoisie et assez pauvres. J ai toujours eu un sentiment très vif contre les tyrans, et une passion égalitaire. Je montrai bientôt avec cela, comime tous les bons élèves, une grande dextérité de rhéteur, et une aptitude trop visible à com-

prendre n'importe quoi et à prouver n'importe quoi. Encore maintenant je ne lis guère un auteur vigoureux sans être avec lui. Amsi faute de racines, j'aurais bien pu m'envoler tout comme un autre, et me poser au choix sur quelque doctrine estimée. Mais l'instmct m'a tenu ferm.e par mes racines ; et, toutes les fois que j'y ai réfléchi, je me suis dit qu'une pensée qui ne développe pas une nature est trop libre, trop arbitraire, et enfin nécessairement sans force. Il n'y a donc point de fantaisie ni de penchant au paradoxe dans mes opinions politiques, du moins à ce que 3e crois. Ainsi lorsque je tiens contre la Représentation Proportionnelle, pour le scrutin d'arrondissement, contre les tyrans d'administration, contre les Secrets d'Etat, pour l'égalité radicale, contre le respect, et pour l'obéissance, je développe des pressentiments, des passions, des enthousiasmes aussi décidés que l'instmct du chien de chasse. Et ces impulsions ne font pas les preuves, mais elles font trouver les preuves.

On dît assez, en ce temps, et je lisais encore hier, que notre jeunesse a plus de goût pour l'action, plus de foi aussi, que la jeunesse d'il y a vingt ans. Les sports y sont pour beaucoup ; une instruction plus positive y a sans doute aussi contribué. Par-dessus tout la pratique de la liberté a réveillé l'Espérance et le Courage. C'est très bien ainsi.

Mais beaucoup de ceux qui s'en réjouissent l'entendent mal. Car sous ce beau nom, la Foi, ils entendent toujours la résignation ; et sous ce beau nom, l'Action, ils entendent toujours la passion, et surtout la guerre, qui comble toutes les passions. En quoi ils jugent très mal de cette espèce de pressentiment, qu'ont les jeunes, d'une route ouverte et déblayée.

La foi a toujours marché, quoiqu'à tâtons, vers son objet propre, qui est la justice. En ce sens la Grande Révolution fut un mouvement de foi, et une prodigieuse action. Et il est sûr que l'espèce de maladie morale, qui suivit ces guerres formidables, consista surtout en ceci que les maîtres de la jeunesse, et la jeunesse même, inclinèrent plutôt vers les raffinements de la réflexion et la culture des sentiments rares. On cite assez souvent maintenant, comme de funestes artistes dans

ce genre-là, Taine et Renan, qu'on adorait encore autour de moi quand j'étais sur les bancs du collège. Barres a aimé ce poison. Pour moi, je n'y ai point touché. J'ai méprisé, par un instinct plus fort que la mode, ces dissertations de psychologues. Il m'a paru insensé de vouloir considérer les pensées et les sentiments comme un spectacle tel quel, simple reflet du grand spectacle. Les choses sont comme elles sont, inertes, solides, lourdes, résistantes ; obstacles et outils à la fois ; sans dignité et sans mandat. J'étais athée et matérialiste en ce sens-là. Mais jamais je n'ai pris des pensées, des sentiments, des « états d'âme » selon le mot à la mode, comme un monde mécanique aussi. Il m'a paru, au contraire, que la volonté était dans ce monde-là comme dans son domaine propre, où elle devait permettre, mer, supprimer, de façon à former non seulement le vrai de ce qui est, mais encore le vrai de ce qui devrait être, la justice enfin. Et qu'ensuite, sans égards pour les choses, il fallait faire la justice dans le monde, comme un artisan fait une brouette ou une poulie ; gardant ainsi, malgré tous les obstacles et pièges, ce que j'appelle la vraie foi et la vraie religion. Tendant aussi, par là même vers l'action la plus pleine. Car ce qu ils voudraient appeler action n'est que convulsion et courte folie. Ce même esprit, que j'ai pu sauver de tous les naufrages, je crois le reconnaître dans les jeunes qui viennent maintenant à l'âge vinl, et je m ea réjouis.

Quelquefois un homme naïf, réfléchissant sur les opinions religieuses des autres, se dit : « Mais comment ne voient-ils pas les difficultés et les absurdités ? > D'autant qu'il arrive souvent qu'un homme qui a la foi du charbonnier, comme on dit, est assez savant en certaines choses. On se figure à tort que les idées les plus évidentes viennent frapper l'esprit comme un rayon de soleil éclaire les choses et frappe les yeux. Or, ce n'est point vrai ; il faut chercher les idées, et de tout son cœur ; sans quoi on ne les trouve point. Remarquez qu on peut fermer les yeux et ainsi refuser de voir une chose visible ; mais encore faut-il vouloir contre. Au lieu que, dans le monde des idées, il n est pas nécessaire de fermer les yeux ; il suffit de ne pas prendre la loupe

ou le microscope. En somme rien n'est plus simple que de se refuser aux preuves.

J'ai connu un homme qui raisonnait supérieurement quand il voulait, et qui d'ailleurs suivait la messe comme la plus engourdie des vieilles bonnes femmes. Je me suis assuré, autant que la chose était possible, qu'il ne pensait jamais ni pour ni contre la religion. Mais, dira-t-on, comment faisait-il ? Question mal posée ; il n'y a rien à faire pour ne pas penser, je dis avec attention et par ordre. C'est penser qui est difficile.

On peut ignorer les faits les plus visibles, dès qu'on ne désire pas les connaître. Un homme très cultivé, et qui passait la moitié de son temps à la campagne, disait, comme on parlait devant lui du mouvement des étoiles : « Ce n'est pas vrai, que les étoiles tournent. On dit les étoiles fixes. Et si elles tournaient, on le saurait ». Ainsi pour constater ce fait si bien défini, il faut encore le chercher des yeux, et comparer la perception au souvenir. Il ne faut donc pas croire que 1 on se heurte à la vérité comme à un arbre ; pour se heurter, il faut marcher ; et on ne marche à travers les idées que si on le veut bien ; et encore est-il vrai que, dans ce vaste pays des idées, on peut choisir le lieu de ses promenades, et ne point voir ce qui déplaît. Ainsi, pour abattre une opinion en soi-même, il faut le vouloir expressément, et y revenir, et s'obstiner. Et, remarquez-le bien, là où un nigaud discute, souvent un vieux routier change la conversation. Ce qui fait que le plus intelligent échappe mieux aux preuves.

Cette fin d'hiver, c'est la fête de la lumière. Le soleil éclaire les bois jusqu au fond. Les troncs jettent des ombres crues ; le ruisseau étincelle ; le bleu du ciel paraît violent dans la fourche des arbres. Les masses, au loin, se perdent dans un brouillard doré. Le soleil brûle. La brise mord. On sent une puissance sans douceur. Ce n'est pas encore le printemps.

Nous étions assis dans un creux ; mais il fallut déloger ; le vent froid coulait comme de l'eau, le long des pentes. Alors quelqu'un dit : « Le soleil d'hiver est menteur ; plus il brille, plus on sent le froid.

J'aime, en hiver, la lumière crépusculaire, et les nuages bas, qui sont comme les manteaux de la terre. Alors on se recroqueville ; on fait la marmotte Mais ce soleil m^enteur nous tire hors de la maison. Je hais la lumière sans chaleur ».

« Le soleil, dit le sage, n'est point menteur. Il chauffe tant qu il peut. Mais les causes s'entrelacent. J'ai souvent remarqué, au fort de l'hiver, que le moment le plus froid de la journée est aux environs dé midi. Cela est naturel. Le soleil chauffe la terre ; la terre chauffe l'air ; l'air chaud s'élève, et l'air froid vient prendre sa place ; le premier effet du soleil est donc de nous jeter un manteau d'air glacé sur les épaules ; et cet effet devient sensible vers le milieu du jour. Ce qui est vrai pour la journée est vrai pour l'année. A mesure que le soleil s'élève sur l'horizon, les vents du pôle nous arrivent ; de là ces vagues de froid qui suivent les beaux printemps. Vous voyez que le soleil n'y peut rien ; il nous chauffe honnêtement ; c'est un dieu juste et raisonnable ».

« Juste et raisonnable, dit un autre, comme les roues de ma montre ; car chacune d'elles fait sa fonction im.perturbablement ; c'est ce qui fait que ma montre est une bonne montre '.

« Mais, dit le premier, si quelque grain de poussière se met dans les rouages et arrête tout, ce grain de poussière est juste et raisonnable aussi ; comme cette bise froide est juste et raisonnable, car la fonction de l'air froid est de couler vers les parties de îa terre les plus échauffées. Et ce rhume aussi est juste et raisonnable, ajouta-t-il en éternuant. Mais non. Rien n'est juste ni raisonnable. Toutes ces forces sont d'aveugles brutes, c'est tout ce qu'on en peut dire '>.

« Je ne sais, dit le Sage. Si mes prières pouvaient quelque chose, j'aurais peur de mes prières. Si je constatais quelque caprice des dieux, comment pourrais-je vivre après cela ? Ce qui me rassure, c est cet ajustage parfait, cet emboîtement de toutes choses, ces chaînes entrelacées des biens et des maux.

« Juste et parfaite est la roue, sans s'écarter d'un cheveu » dit un vieux Lama dans Kipling. A mesure que je comprends mieux cela, je me sens moins perdu dans cet Univers ; et j'y reconnais la vraie figure humaine, bien mieux que si je voyais quelque satyre ivre de soleil sortir d'un arbre et bondir dans cette clairière ».

Je suis tombé hier sur un mot de Shakespeare, que l'on cite souvent : « Nous sommes faits de la même étoffe que les songes >'. Cela est dit dans « La Tempête >, espèce de féerie où l'esprit Ariel déchaîne les vents et la mer selon sa fantaisie. Il y a plus d'une idée dans ce conte de nourrice. On y voit deux amoureux qui sont comme hors du monde et perdus dans leur rêve ; leur ivresse gagne jusqu'aux spectateurs ; et les choses se passent dans la pièce justement comme les amoureux les imaginent ; tout doit finir bien ; l'esprit est roi du monde. Le hideux Caliban, qui représente les forces sauvages, se traîne à plat ventre. C'est ainsi que l'on voit les choses, quand on aime ; et tous ceux qui sont nés d'une femme sont fils de cette illusion-là. Lorsque Caliban reprend des forces, lorsque son odeur de poisson gâté vient troubler la féerie, l'enfant est fait ; il est fait de l'étoffe des songes ; il en fera un autre décor de féerie, à son tour, et d'autres enfants ; c'est ainsi. Ariel, le pur esprit, mène les noces merveilleuses, et se réunit ensuite aux éléments. Toute la Théologie est là en raccourci. Ce n'est pas peu de chose.

Si j'avais à chasser les Dieux, je commencerais par chasser les songes, et je dirais, au rebours du poète : « nos songes sont faits de la même étoffe que les choses ». Il m'est arrivé, comme j'étais couché dans une chambre d'hôtel, d'avoir un terrible rêve. On se battait. Des soldats tiraient des coups de feu ; une lueur rouge sortait des fusils et des blessures ; une maison flambait. Je me réveille et j'entends des coups de feu ; c'étaient des soldats qui faisaient du tir réduit dans le polygone, non loin de là. Mon ht était en face de la fenêtre : un rideau rouge était éclairé par le soleil, et illuminait la chambre. Telle était la trame de mon rêve. Je croyais que j'avais rêvé ; en réalité j'avais perçu les choses, mais assez mal. J'avais entendu des coups de feu ; j'avais vu cette clarté rouge à travers mes paupières ; j'avais essayé, comme nous faisons toujours, de reconstruire les choses d'après cela ; je l'avais fait d'abord très mal, mais j'étais enfin arrivé aux vraies causes ; et c est cela même que l'on appelle le réveil.

A ce compte, nous faisons une foule de petits rêves à toute heure

du jour. Je vois le dos d'un Monsieur, je m'avance pour lui parler ; je m'aperçois que ce n'est pas mon ami. Court rêve, suivi de réveil. Je me trompe de tramway ; court rêve, suivi de réveil. Nos rêves nous viennent du monde, non des Dieux. C'est notre paresse qui les fait. De là les faux esprits. Ariel est fils de Caliban. Le vrai esprit est celui qui perçoit le vrai monde. La Justice rêvée est humaine. C est la Justice perçue qui est divine.

On ne pense point comme on veut. Ce qui fait croire que Ton pense comme on veut, c'est que les idées qui viennent à l'esprit d'un homme sont presque toujours celles qui conviennent aux circonstances. Si je me promène sur le port, le cours de mes idées ne diffère pas beaucoup de la suite des choses que je vois, grues à eau, tas de charbon, bateaux, wagons, tonneaux. Si parfois je suis quelque rêverie, cela ne dure pas plus que l'ombre d'une hirondelle. Bientôt quelque impression vive me remet au milieu des choses présentes ; et, pendant que je veille à ma conversation, au milieu de ces masses qui montent, descendent, roulent, grincent, s'entrechoquent, mon attention se trouve par là disciplinée, et je fixe dans mon esprit des rapports vrais entre des choses réelles.

Mais d'où viennent ces vols de rêveries qui traversent de temps en temps mes perceptions ? Si je cherchais bien, je trouverais presque toujours quelque objet réel, que je n'ai vu qu'un instant, un oiseau dans l'air, un arbre au loin, ou bien le visage d'un homme, un instant tourné vers moi, et versant à mes pieds, dans le temps d un éclair, une riche cargaison d'espoirs, de craintes, de colères. Nos pensées sont copiées sur les choses présentes, et notre puissance de rêver ne va pas si loin qu'on le dit.

Je me souviens que je m'entretenais de ces choses avec un ami. Nous marchions à l'aventure au milieu des bois. Il demandait si nous n'étions pas capables de tirer des trésors de nous-mêmes comme d'un coffret, sans le secours d'une chose présente. A ce moment-là il me vint à l'esprit le mot « Byrrh », qui n'avait certes aucun rapport avec les arbres et les oiseaux. Je le lui dis. Nous discourons là-dessus. Nous

approchions d'une espèce de bicoque à moitié dévorée par les branches ; comnîe j'y portais mon regard, je vis un carton cloué sur la fenêtre pour remplacer une vitre cassée, et sur lequel on lisait le mot « Byrrh ». Depuis je fais hommage à la terre, notre mère, pour toutes les pensées qui me viennent.

Quelquefois aussi l'idée est une réplique de notre œil. Un voyageur me conta que, dans le sable du désert et sous les feux du soleil, il pensait, dès qu'il fermait les yeux, à une espèce de Norwège neigeuse éclairée par la lune. Ce n'était sans doute qu'une image violette répondant à l'image jaune, comme il arrive lorsque nous regardons le soleil ; une tache violette nous suit pendant quelque temps. De telles images, après que nous avons éteint la lumière, forment sans doute l'étoffe de nos rêves. Dans une nuit profonde et loin du bruit, si nous restons immobiles, nos pensées ne vont pas loin. Si ceux qui veulent dormir connaissaient mieux la source de leurs soucis, ils auraient peut-être cinq minutes de patience, et les vagues de la nuit viendraient les alléger et les bercer comme des épaves.

Voici, pour les temps de pluie, une espèce de jeu de société. Il s'agit de faire constater par chacun qu'il voit double les objets rapprochés lorsqu'il regarde, dans la m.ême direction, des objets plus éloignés. Je croyais que cette remarque était très aisée à faire ; mais j'ai pu m'assurer, par hasard, que ces im.ages doubles sont souvent niées de bonne foi, et par raisonnement. « Comment voulez-vous, disait quelqu'un, que je voie deux parapluies puisqu'il n'y en a qu'un ? » Pour moi, il me sufht d'élever mon porte-plume à la hauteur de mes yeux, en regardant au delà, pour voir deux porte-plumes encadrant en quelque sorte la chose que je regarde. Mais je ne le fais pas toujours voir aisément aux autres ; et cette résistance vient de ce que, n'ayant pas réfléchi sur la théorie de la vision, ils jugent cette apparence impossible, et la suppriment comme par décret. J'ai lu qu un ancien philosophe, nommé Timagoras, niait les images doubles, et pour cette même raison.

Il faut un temps et un travail pour atteindre les objets à travers les apparences. L'enfant n'en conserve pas le souvenir ; mais les aveuglesnés auxquels on rend la vue nous font témoins de ces recherches, oi!i les explorations de la main donnent un sens aux apparences visuelles.

Mais, chose non moins remarquable, quand on est une fois éduqué, il faut un temps et un travail pour apercevoir les apparences. Par exemple il est commun que ceux qui n'ont pas l'expérience de la peinture nient les couleurs empruntées communiquées à des bois et à des champs éloignés par l'air interposé. « Des sapins, disent-ils, ne sont pas bleus, je le sais bien ». De même pour la perspective. Exerçant un jour au dessin un jeune apprenti de Samt-Hilaire, j'eus bien de la peine à lui faire constater que l'image d'un tableau noir est moins large quand il est placé obliquement ; « car, disait-il, le tableau a toujours la même largeur pendant qu'on en fait le tour ».

Il se produit sans doute quelque résistance du même genre chez les libres-penseurs, lorsqu'ils se sont convaincus que les objets de la religion n'existent pas ; ils nient alors les apparences, et, par exemple, les effets de la prière, parce qu'ils sont assurés qu'aucun Dieu n'écoute la prière. Mais il se peut bien qu'une telle action s'explique, sans aucun Dieu, par un jeu de sentiments qui est apparence, il est vrai, et trompeuse, à l'égard de Dieu, mais qui soit très réelle et efficace par la structure de notre propre machine. Et c'est pourquoi je voudrais voir, dans les programmes de leurs Congrès, cette question, fondamentale à mon avis : de la Vérité des Religions. Car Timagoras, en niant les deux images, en restait au premier moment ; il faut comprendre l'apparence aussi.

Hier quelqu'un disait qu'il ne pouvait regarder un chat sans trouble, à cause de l'expression puissante qui est dans ce personnage. « Que pensent-ils ? Comme ils semblent loin de nous ». J'ai le bonheur de ne jamais éprouver des sentiments de ce genre. Je ne me soucie point du tout de ce qu'un chat peut penser. Non plus de ce qu'un homme peut penser, quand il ne me le dit point. Si j'avais de ces sentiments, j'en ferais place nette ; ce sont des jeux psychologiques, sans consis-

tance, sans virilité. Descartes, lorsqu'il disait que les animaux ne pensent point du tout, mais sont de simples machines, a donné par là un fort coup de balai ; le même homme était arrivé à n'avoir plus de rêves absurdes ; et je ne vois pas en quoi il est plus raisonnable de cultiver les rêves ou les pensées troubles que de se prêter à une peur absurde. Un homme véritable déblaie toutes ces choses.

Un chat assis, immobile, mais dont la queue se tortille comme un serpent, c'est un grand mystère. Mais si je rêve que je porte ma tête dans mes deux mains, c'est un grand mystère aussi, et bien plus émouvant. Si l'on se détourne vers ces pensées de pénombre, si l'on s'exerce à cette mauvaise attention sans objet, on viendra à adorer les bêtes et à interpréter les songes. Mais Descartes l'a fortement dit, ce n'est que mécanisme. La queue de ce chat remue, comme je baille, comme j'abaisse rapidement les paupières ; ce n'est qu'excitation et riposte. Et les rêves bizarres ne sont pas autre chose. Je suis même assuré que les rêves seraient inexprimables et tout de suite sans intérêt, c'est-à-dire oubliés aussitôt, sans une complaisance d'imagination. Et c'est cette faiblesse d'esprit qui fait les fous. Car ces malheureux ont des humeurs changeantes et de vagues esquisses de rêves à chaque instant, comme vous et moi ; mais ils y attachent le plus vif intérêt ; c'est là-dessus qu'ils méditent. Un fou, c'est un parfait psychologue. S'il renvoyait tout cela au mécanisme pur, il serait guéri.

A vrai dire, la leçon n'est pas bonne pour lui ; mais elle est bonne pour tous ceux qui tombent, plus ou moins, à la neurasthénie, par trop de réflexion sur eux-mêmes. Une insomnie n'est pas un malheur, si l'on n'y pense pas ; restez indifférent, et l'animal se guérira tout seul. Dites de toute tristesse, c'est fatigue ; de toute anxiété, c'est estomac trop chargé ; de tout pressentiment, c'est liaison fortuite ; cette manière d'y penser est le moyen de n'y plus penser. De même la vraie pensée d'un chat, c'est la pensée que j'ai d'un mécanisme que j'appelle chat. Si je méprise en moi bien des pensées qui n'aboutissent point, mort-nées en quelque sorte, encore bien mieux mépriserai-je ces pensées de chat que j'essaie de supposer. Bref il faut dormir ou veiller. Pour moi la richesse apparente des mystiques, dans leur demisommeil, est une richesse tout à fait trompeuse. Ils se battent les flancs, comme on dit, mais ils ne font qu'une plate théologie, copiée partout. Un fou me dit : « Je suis de verre, je vais me casser ; je suis de beurre, je vais fondre ". Cela ne mérite aucune attention. Je traite ces discours comme cette phrase fameuse par l'usage qu'en a fait le

grand Spinoza : « Ma maison s'est envolée dans la poule de mon voisin ». Non pas erreur, non pas pensée trouble ou crépusculaire, mais mécanisme dérangé, tout simplement. Fait animal, et finalement fait de machine. L'irréligion est toute dans cette remarque.

Chacun aura à raconter, s'il cherche bien, quelque ém.ouvante histoire de somnambule, ou de pressentiment, ou de quelque chose comme cela. Mais je n'aime pas ce genre de récits ; 11 ne me plaît pas de les croire vrais ; j'en pourrais même citer, que j'ai constatés, autant qu'on peut constater ces choses, mais que j'ai fini par effacer sinon de ma mémoire, du moins de ma croyance. Oui, j efface cette science grlbouillée, comme j'efface de mon mieux Sauvagerie, Injustice, Guerre. Et, si l'on faisait des m.iracles quelque part, je n'irais pas y voir.

Je vois ici qu'un esprit religieux bondit contre moi. '^ Est-ce honorer son esprit ? Quoi ? Si c'est vrai pourtant ? Quel est cet autre fanatism.e ? > C'est tout bonnement un fanatisme qui repousse tout fanatisme. L'esprit n'est pas une poubelle à vérités. L'ordre des vérités, et la manière de les connaître, importent beaucoup. Il y a sans doute quelque vérité dans ce vieux préjugé que les fous connaissent l'avenir ; mais, quand tout l'avenir devrait m'être dévoilé, je ne voudrais point être fou. " Savoir ignorer >, voilà une belle devise.

N'importe quel vivant, par sa structure, est un récepteur admirable de toutes ondes, sons, lumière, chaleur, effluves d'orage. Et s'il reste à écouter son corps, je ne vois point de raison pour qu'il ne devine pas et ne pressente pas mille choses, car tout s'annonce partout. Hier, sur mon seuil de campagne, regardant vers Pans par une trouée entre deux collines, je me disais : « A cette heure, la tour Eiffel envole ses messages. Si je tendais un long fil de cuivre bien isolé, et si j'en approchais un autre fil mis à la terre, j'aurais peut-être une petite étincelle à chaque onde ». Et notre corps est antenne aussi, qui reçoit à tout instant une pluie d'ondes annonciatrices. Il n'y aurait donc qu'à s'abandonner aux impressions, à les amplifier toutes en réagissant sans choix, en somme à faire le fou, pour devenir un prophète passable.

Gîr on est toujours servi par des coïncidences tragiques, et surtout par la foi des autres, qui fait arriver ce que l'on prédit. Il y eut des civilisations où cet art tenait heu de science, ce qui enlevait à tous le moyen et même la permission de distinguer le vrai du faux. De là tyrannie, sauvagerie, règne des passions.

Nous développons tous un autre genre de civilisation, qui exclut complètement celui-là. Et il faut choisir. L intelligence ne peut voir clair que si elle repousse d'abord ces perceptions innombrables, continuellement modifiées par le cours du sang et des humeurs. Qui veut être savant renonce à être mage. Il fallait choisir ; on a choisi ; chacun de nous choisit à chaque instant. De là ce parti-pris qui étonne, et qui est peut-être le plus beau courage. Démêler, à tout prix. Repousser cette science animale, qui ramènerait le règne des fous et des méchants. Ne pas entendre les sommations de la crainte et de l'espérance. Un croyant est un homme pour qui sa propre humeur vaut preuve. Et contre cette mauvaise science, de Tibère, de Néron, d'Héliogabale, il faut de la volonté seulement ; non pas l'examen et la discussion d'abord, mais, avant toute démarche, un parti-pris invincible, un refus de croire et de s'émouvoir pour croire. Une impiété délibérée. « A bas les Dieux et les prophètes ! » Maintenant jugez d'après les fruits ; nous commençons à soupçonner ce que c'est que la Justice.

Quand j'eus terminé mes études, je rapportai dans ma ville natale un certain nombre de couronnes de papier, ce qui fit que je dînai une fois ou deux en cérémonie avec les perjseurs de l'endroit. J'entends encore l'avocat marguillier, qui voulut donner, au dessert, un m.orceau de Métaphysique : « Tout a une cause, dit-il ; mais, s'il faut à chaque cause une cause, rien n'est expliqué ; il faut donc une cause sans cause, qui est Dieu ». A quoi je répondais : « Tout a une cause ; donc il faut une cause de Dieu ; alors Dieu n'est plus Dieu. Ou bien, si Dieu est sans cause, il n'est pas vrai que tout ait une cause ». Il y avait, là autour, deux ou trois épiciers qui admiraient poliment. Je suppose qu'en dedans ils se moquaient de nous ; je le suppose, mais je n en

suis pas sûr. Les hommes simiples se défient souvent d'eux-mêmes, et respectent les bavards.

Si j'avais été épicier dans ce tem.ps-Ià, j'aurais aimé à dire à ces deux théologiens : « De quoi parlez-vous donc ? Je sais bien ce que c'est qu'une cause. Par exemple je sais que les mauvaises pluies de l'été sont causes que le pruneau est cher ; je sais que la pointe du pain de sucre est meilleure que la base, à cause que le sucre descend au fond du moule, tandis que l'eau reste en haut. Mais vous parlez de tout. Qu'est-ce que c'est que Tout ? J'entends bien que Tout c'est Tout. Pv4ais, réellement, quand je veux penser à Tout je ne pense à rien. Qu'est-ce alors, que la cause de Tout ? Ma tête s'y perd. Je n'entends ni l'argument ni l'objection \

Depuis, j'ai entendu des arguments plus subtils encore. Un théologien m'a prouvé que le monde a commxncé, par cette belle raison qu'il ne peut s'être écoulé, à i'mstant oii je parle, une infinité d'instants ; car, disait-il, l'instant qui suit augmenterait l'infini, ce qui est absurde.

Je veux vous faire voir, par un exemple, ce que valent les enchaînements de paroles. Je pose à un homme très jeune, et qui n'a que de vagues notions de mathématiques, la question suivante : Si je double le côté d'un carré, que devient la surface ? 11 me répond : < Elle devient double ». Au temps de Sccrate, le disciple tombait déjà dans cette sottise ; et elle est naturelle, si l'on ne considère que les mots. Evidemment, si le côté est double, la surface est double ; si le côté est triple, la surface est triple. Si notre idée du carré était aussi confuse que l'idée d'Infini, ou de Tout, ou de Dieu, un tel raisonnement passerait pour bon. Je pourrais même le fortifier en disant : la cause qui fait que la surface augm.ente, c'est que le côté augmente ; il ne peut y avoir plus ni moins dans l'effet que dans la cause ; donc le carré de côté double a une surface double. Seulement, ici, au heu d'écouter le discours, je considère un carré ; je le dessine sur le sable, afin d'en fixer l'image ; je double le côté ; je vois que la surface est quadruplée, et je me moque du théologien.

Morale : Dès que vos yeux n'aperçoivent pas une image nette de la chose, bouchez-vous les oreilles.

Le monde est plein de neurasthéniques. Malades imaginaires ? Non, malades qui se trompent, et prennent pour fatigue de l'intelligence (ou du cerveau, si vous aimez mieux), ce qui est neuf fois sur dix une fatigue des yeux. Et pourquoi ont-ils les yeux fatigués ? Parce qu'ils lisent trop.

Un bon livre ne fatigue point les yeux ; car il donne à penser ; et le lecteur songe autant qu'il lit. Ce qui fatigue les yeux, c'est cette littérature bavarde qu'il faut lire au galop, trois lignes d'un coup d'oeil. Et assurément cela ne fatigue pas l'intelligence ; mais cela use la vue, sans que l'on s'en rende compte : et encore plus vite lorsqu'on lit en voiture, ou en marchant. D'autant qu'à la ville, il n'y a plus de nuit pour reposer les yeux. Le civilisé ht avidement, depuis le matin jusqu'au milieu de la nuit. Il ht tout et ne retient rien : il n'y a que ses pauvres yeux qui retiennent.

Un tel surmenage porte bientôt ses fruits : d'abord une attention instable ; car l'attention, que l'on croit une fonction de l'intelligence, est presque toujours une fonction des yeux. Mais bien pis. Interrogez vos yeux après un abus de lecture, au moment oii vous allez dormir ; vous verrez, sur un fond noir, une merveilleuse floraison de plantes lumineuses ; et sachez bien que c'est avec ces riches couleurs que nous tissons nos rêves, ceux de la nuit et ceux du jour. Ainsi, même physiologiquement, trop lire conduit à trop rêver, d'où paresse et tristesse.

Le remède ? D'abord, ne plus imposer aux yeux cette perception précipitée à courte distance, qu'on appelle lecture. Regarder au loin ; les poètes disent que cela donne du repos à l'âme ; et c'est vrai, car cela donne du repos aux yeux.

Et, ensuite, au lieu de vous instruire dans les livres, regardez des hommes, des chevaux, des chiens, des maisons, des arbres ; ces choses sont à bonne distance, et leurs couleurs variées laisseront vos yeux dans l'équilibre, j'entendais dire, il n'y a pas longtemps, par un homme profond : « Le neurasthénique vit de souvenirs et de projets ; il n'a

LES PROPOS D'ALAIN plus de perceptions. Le vrai remède à la neurasthénie, c'est de ne penser qu'à des objets présents. »

Michelet, assis au rivage, et voyant les vagues infatigables qui usaient la terre, leur demandait : <' Que voulez-vous ? » Et il leur prêtait des voix pour répondre : < je veux que tu meures ». Ce n était qu'une moitié de poète, et qui sans doute avait froid. C'est un mauvais jeu que de faire chanter et danser nos petites misères sur le théâtre du monde ; ou, plutôt, c'est un m.auvais rêve. Regardons m.ieux, les choses ne répondent pas à nos passions ; elles répondent à nos idées.

Nous voulons comprendre. C'est un autre appétit. Nous sommes incorruptibles en cela ; il nous faut des com.ptes bien clairs. Personne ne supporte que le résultat d'une addition dépende de celui qui la fait. Il y a un résultat vrai ; toutes les unités doivent s'y retrouver ; nous voulons, comme on dit fortement, nous y retrouver. Dans la nature aussi, nous voulons nous y retrouver. Je ne reçois pas, je n'admets pas qu'une seule goutte d'eau soit perdue. Dans cette cuvette, les vagues vont et viennent ; chaque goutte soulevée au-dessus des autres va retomber par son poids en repoussant les autres ; et les autres sont soulevées à côté comme un plateau par l'autre dans une balance, jusqu'à l'équilibre, qui fera une surface bien unie. Cette petite mer à mes pieds, sur la plage, cette petite mer grande comme un m^ouchoir dessine sa bordure à chaque instant, autour d un caillou et d'un coquillage, selon une sagesse irréprochable. Le grand Océan aussi, je le sais, jusqu'au loin, jusqu'au fond, jusqu'à la lune et jusqu au soleil, qui tirent sur les marées. Plus j'y regarde et plus je le sais. Tout cela s'engrène et s'emboîte et s'ajuste pour ma satisfaction. L Univers est irréprochable. Je sais aussi que la petite mer peut me mouiller les pieds, et que le grand Océan peut me noyer ; mais ces reproches-là. sont d'un tout autre genre ; autant que je veux non pas n être m mouillé ni noyé, mais contempler un ordre qui réponde à ce que j'exige d'une explication, je suis satisfait. Les vagoies répondent parfaitement bien. Dans la plus furieuse tempête, chaque goutte d'eau a justement le seul lieu et le seul mouvem.ent qu'elle puisse avoir

avec la marée, le vent et le rocher. L'Inondation est selon la pluie et la pente, la pluie selon le vent, les nuages, la température. Voilà une belle réponse des choses, et un beau langage humain. Nous y tenons, et plus qu'à la vie. Qui voudrait être sauvé de l'eau par un formidable caprice, par une passion de l'eau qui remonterait soudain la pente ? Qui le voudrait, et vivre ensuite dans l'horreur de la prière ?

Nous voulons deux choses : notre salut et l'ordre. L'Univers nous donne certainement l'ordre ; ce n'est pas tout ; mais ce n'est pas peu de chose. Cet imbécile de Pangloss, lorsqu'il disait que tout est bien, brouillait tout, mais disait pourtant quelque chose. Tout n'est pas bien, mais tout est en ordre. La pièce finit mal, mais elle est bien faite.

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