‹ Les propos d'AlainChapitre 2 sur 5 · X?^IV · texte numérisé non relu

X?^IV

Une naïve jeune fille, qui s'était égarée avec ses compagnes sur les propriétés d'autrui, s'écria en voyant au loin un homme qui venait : <* Prions Dieu pour que ce ne soit pas le garde champêtre ». L'absurdité d une telle prière est assez visible, parce que, quand nous voyons un homme au loin, notre ignorance n'empêche pas qu'il soit dès maintenant ce qu'il est, ou bien Pierre, ou bien Paul. Et, parce que nous hésitons entre deux affirmations, « c'est Pierre » et *< c'est Paul », nous n'allons pas croire qu'il hésite, lui, entre deux natures, et qu'il soit tantôt Pierre et tantôt Paul, selon le jeu de notre imagination.

Beaucoup de gens, pourtant, parmi ceux qui se moqueraient de la naïve jeune fille, font souvent la même prière qu'elle, non pas au sujet du garde champêtre, mais au sujet de la pluie ou du froid. Les uns feront des prières pour que ce nuage neigeux ne verse pas ses flocons sur la ville ; d'autres, sans penser à quelque Dieu maître des nuages, se diront à eux-mêmes : " Je donnerais bien quelque chose pour qu'il ne neige pas demain ». Combien de gens accusent la pluie et le vent ; combien disent : « Si pourtant les choses avaient tourné autrement ! » De telles pensées, avant et après l'événement, nourrissent les passions, ravivent les blessures, chassent le sommeil, et, en bref, font souvent plus de mal que l'événement lui-même. Et je crois bien que l'essentiel de l'esprit religieux consiste à croire qu'il y a une espèce de liberté dans les choses, et que quelque

Josué, en priant et en espérant comme il faut, a pu arrêter le soleil. Si nous comprenions bien que toutes les choses sont liées, même quand nous ne savons pas bien comment, nous serions amenés à considérer que l'avenir vient à nous comme cet homme que les jeunes filles voyaient au loin, et qu'il est dès maintenant garde champêtre ou promeneur, Pierre ou Paul. Mais les plus sages d'entre nous sont encore loin de cette sagesse et confondent le désordre de leurs rêves avec l'ordre du monde. Ainsi la prière aura duré plus longtemps que les Dieux.

Une cheminée est ébranlée par le vent ; elle s'écroule enfin, une pierre tombe sur la tête d'un passant et le tue. Cela fait six lignes pour un journal ; on lit, et on n'y pense plus, tant un accident de ce genre semble d'accord avec le cours ordinaire des choses.

Mais si la pierre tue quelqu'un que vous connaissez bien, alors vous considérez attentivement ce fait, avec toutes ses circonstances, et vous n'arrivez pas à l'accepter ; vous essayez de le nier. Vous vous dites : la cheminée aurait pu résister un peu plus longtemps ; le vent aurait pu souffler un peu moins fort à ce moment-là ; l'homme aurait pu prendre une autre rue, entrer chez le bouquiniste, passer sur 1 autre trottoir, s'arrêter pour se moucher, se détourner pour éviter une flaque d'eau ; le moindre changement dans toutes ces circonstances rendait l'accident impossible. Et comme tous ces changements nous apparaissent comme possibles et même faciles à réaliser, nous accusons quelque destin ennemi, qui a voulu cet événement et non un autre.

Ce qui nous trompe dans ces cas-là, c'est qu'une autre action nous paraît possible tout autant que celle qui a été faite ; il n'est pas plus difficile, pensons-nous, à un homme, de passer à droite d'une flaque d'eau que de passer à gauche.

Nous jugeons ainsi parce que nous ne connaissons pas bien la liaison de toutes choses entre elles, et comment les actions des hommes dépendent rigoureusement de leur nature et des circonstances. Un myope se mouillera les pieds ; un distrait aussi, mais pour d'autres causes ; un autre oblique à droite parce qu'au mom.ent oii il a vu la flaque d'eau, il avait le pied gauche appuyé au sol et le pied droit en

mouvement ; et cette position dépendait des pas qu'il avait faits ; chacun de ses pas, à son tour, dépendait des pas précédents, et aussi de ce qu'il voyait et entendait ; toutes les circonstances étaient liées à d'autres, au vent, à la neige, à l'heure, à la saison ; ainsi, pendant que cet homme prudent cherchait son chemin le long de la rue comme s il avait su où il allait, les circonstances le roulaient vers l'accident comme le vent pousse les feuilles sèches et les flocons de neige.

Vous demandez, vous, qu'il se soit trouvé un mètre plus loin au moment où la pierre arrivait, et vous croyez demander peu de chose ; en réalité vous demandez un autre univers à ce moment-là, car tout se tient ; et un autre univers l'instant d'avant, et d'autres univers d'instant en instant, différents de ce qu'ils ont été, jusqu'au fond des siècles. Et peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien.

Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c'est là une pensée d'enfant. Vous direz que cette pensée d'enfant était nécessaire com.m.e tout le reste. Oui ; et mon discours aussi. La sagesse n'en est pas moins utile à ceux qui l'ont.

Il y a une dizaine de siècles, dès qu'une comète se montrait, la plupart des hommes étaient comme fous. Ils attendaient des prodiges effrayants, et l'écroulement de toutes choses. En quoi ils ne se croyaient point fous, mais au contraire très raisonnables. Il faut convenir que pour eux, qui n'avaient d'autre image de l'ordre en ce monde que les mouvements réguliers des astres, une comète était déjà une espèce d'écroulement.

La folie en tout temps, fut naturellement relative à l'état des sciences, c'est-à-dire à l'éducation du sens commun. Je conçois un temps où personne ne se faisait la momdrc idée de ce que nous appelons un rêve. Et comme, sans doute, ils rêvaient comme nous, c'est-à-dire brodaient, tout en dormant, sur la fatigue des yeux, le mal d'estomac, le froid aux pieds et les mille bruits qui les touchaient sans les éveiller, vous pouvez vous faire une idée des expériences qu'ils accumulaient ; car ils croyaient que leurs rêves étaient des faits réels

dans le monde. En ce temps-là les plus fous avaient du bon temps.

Puis je ne sais quel chasseur attentif arriva à distmguer les chasses qu'il faisait en dormant, et dont il ne restait rien, et les vraies chasses, qui lui laissaient de vrai gibier. Cela ne dut pourtant point aller sans quelque langage, et quelque entente ou société avec d'autres. Je crois que l'homme seul n'arriverait pas à se délivrer des visions. En bref, il est à supposer qu'à mesure que les individus devinrent plus prévoyants et les sociétés plus stables, on arriva à limiter la folie, c'està-dire à prononcer sur le possible et l'impossible. Ce fut le rôle des religions et des prêtres. Et ils brûlaient très bien, comme ennemis du sens commun, c'est-à-dire des opinions communes, deux espèces de gens : les fous, qui donnaient l'impossible comm.e possible ; et les savants non officiels, qui prétendaient au contraire, faire encore l'économie d'un ou deux miracles. Aussi le progrès était lent. Une invasion, une peste, ou le succès fortuit de quelque prédiction de fou suffisaient à ramener les Dieux subalternes.

Il fallait une stabilité et une continuité des institutions pour que le sens commun eût enfin une doctrine, et que l'univers se montrât à peu près sans miracles. Considérez cette comète de Halley, et ce qu il fallut d'observations concordantes et de calculs rapprochés des observations pour transformer ce prodige en une chose réelle dans le monde. Il fallait à Halley, à Clairaut, à Pingre, à Pontécoulant, non seulement des méthodes de calcul longuement élaborées, mais encore le loisir, la sécurité, et le petit boulanger à leur porte tous les matins. C'est ainsi que tous, mes amis, chacun dans notre métier, nous travaillons à édifier cette Sagesse commune, qui trace enfin l'orbite des comètes et fait rentrer le miracle dans l'ordre. J 'imagine un beau mythe, la Concorde chassant les Dieux.

XXVÎI

Les plus récentes recherches sur l'antisepsie ont conduit les savants à réhabiliter l'eau de Cologne et le sucre brûlé sur une pelle rougie. Un demi-sage me dit à ce propos : « Vous voyez que les traditions ne sont pas toutes méprisables ». Mais comment seraient-elles méprisables ? Elles sont faites d'expériences accumulées. Il est peu vrai-

semblable que les hommes répètent comme vraies des affirmations que l'expérience de chaque jour contredit. L'élimination des erreurs ne peut manquer de se faire, quoique très lentement. Nous nous moquons de cette méthode tâtonnante, parce que nous avons mamtenant des spécialistes qui sont payés pour rechercher les vraies causes et les vraies lois. Mais il ne faut pas oublier que la méthode tâtonnante nous a laissé de prodigieuses découvertes, comme la culture du blé, la navigation à voile, et la sélection dans l'élevage. Et je ne vois pas bien, par exemple, comment une tradition fausse aurait pu se former au sujet du mouvement des étoiles, du soleil, de la lune, des planètes. Orion et les Trois Rois sont l'ornement de nos nuits en janvier, ainsi que Sirius ; chacun peut le constater. Je lis dans les journaux que la planète Mars se montre en ce moment à l'Est au commencement de la nuit, et se trouve au milieu de sa course vers deux heures du matin ; je cherche la planète et je la trouve. On m'annonce une éclipse visible chez nous ; je prends un verre fumé, et, si ignorant que je sois, je puis constater que ce n'était pas un conte de bonne femme. Les calculs sont profonds, mais les résultats sont visibles ; il suffît d'ouvrir les yeux. Voilà comment la tradition astronomique, si loin qu'on remonte, a toujours un air de science.

On pourrait même bien dire qu'une tradition absolument fausse est quelque chose de tout à fait invraisemblable dès qu'il s'agit d'affirmations que l'on peut soumettre à l'expérience. C'est pourquoi je ne mépriserais pas, de parti pris, les remèdes de bonne femme, ni les tisanes aux herbes.

En revanche, dès qu'il s'agit d'affirmations qui ne tombent point sous l'expérience, je n'ai aucune confiance dans la tradition ; car je ne VOIS pas du tout comment l'erreur a pu être éliminée. Celui qui parle de Dieu ou des revenants peut bien raconter n'importe quoi. De même celui qui raconte après d'autres un événement merveilleux, comme apparition ou miracle, ne risque rien ; car l'événement qu'il raconte ne peut pas être recommencé. Par exemple, la résurrection du Christ, ou celle de Lazare, ne sont pas des faits qu'on puisse soumettre maintenant à l'expérience ; car on ne peut pas recommencer l'histoire. Aussi, dans ce genre de connaissances, le caprice des conteurs est libre et roi. Et, quand nous nous donnons la peine d'examiner quelque point de théologie ou d'histoire sacrée, nous travaillons peutêtre sur les discours d'un fou. Je dirais donc que la tradition a une haute valeur quand il s'agit de connaissances positives ; mais que la

tradition ne vaut rien quand il s'agit d'histoire ou de religion. Et, si j'insiste là-dessus, c'est que je connais pas mal de gens qui diraient justement le contraire.

XXVIIÏ

Voici une page d'histoire que j'invente et qui est vraie tout de même. C'est en Sicile que la chose se passe, ou quelque part par là. Pjthagore, après quelque profonde leçon sur les nombres, s'est reposé à de nobles entretiens sur le juste et l'injuste. Je les vois dans quelque jardin parfumé, ou sur quelque promontoire. Dans la foule des disciples, je veux mettre Platon et son âme voyageuse, et peut-être Archimède aussi. L'historien m'arrête là, car, dit-il, ces personnages n'ont pas pu se rencontrer. Vais-je expliquer à l'historien inculte qu il y a plus d'une manière de se rencontrer ? Bah ! je le laisse à ses chronologies. , .

C'était une nuit d'été, où peut-êcre, comme hier, la Lune s était promenée d'une rive à l'autre du ciel, entre Mars et Saturne. Sans doute ils avaient reposé leurs yeux sur les replis de la terre et sur les flots infatigables. Pendant qu'ils tendaient les bras vers leurs destinées humaines, les astres tournaient, et le soleil enfin les surprit. Il me plaît de penser que les cigales et les abeilles firent un beau concert ce matin-là, que quelque pâtre fit sonner sa flûte, et que les chèvres y mêlèrent leurs sonnettes. C'est ainsi que le Penseur, avec ses disciples, s'en revenait d'un pas leste, et tout prêt pour la récompense.

Ut ! Mi ! Sol ! Au détour du chemin, à l'entrée du village, ainsi chantaient les trois marteaux de la forge. S'il n'y avait pas de ces hasards, nous n'aurions rien inventé peut-être. Ut, Mi, Sol, l accord des lyres ! Pythagore s'arrête ; il pèse les marteaux, constate que ces poids sont entre eux comme des nombres simples, et soudain reconnaît la loi des nombres dans l'harmonie des sons. Ce fut un autre lever de soleil, et une autre lumière sur toutes choses : « Car, dit-il, tout est nombre ". Il n'en dit pas plus ; mais ces paroles résonnent encore parmi nous comme la plus belle chanson humaine.

C'était obscur ; c'était incertain. Les hommes se taisent encore aujourd'hui, dès qu'ils viennent à penser à cette puissance des nombres.

Pourquoi une nouvelle planète, comme les nombres l'exigeaient ? Pourquoi la conservation de l'énergie ? Pourquoi des formules, en toutes choses, et des formules qui prédisent ? Pourquoi ces prodigieuses séries d'hydrocarbures, conformes à des séries numériques, et naissant, pour ainsi dire, sous la plume, avant de paraître dans le creuset ? Tout est nombre. Tout est selon les nombres !

Le Penseur qui grattait la terre n'a jamais fait, sans doute, une autre découverte qui valût celle-là. Après plus de deux mille ans, cette belle pensée porte encore des rameaux et des fruits. Les rois n'ont que des statues et des tombeaux. Vainqueurs et vaincus sont pourris, cadavres sur cadavres. Mais l'esprit de Pythagore voyage avec nous. Comme il l'avait dit un autre jour à Platon, les corps périssent, mais les idées bondissent par-dessus les siècles. Voilà notre vraie histoire. Mais l'historien la méprise ; il aime mieux imprimer sérieusement les radotages qu'Hérodote a écrits pour s'amuser.

Hier soir la grande Ourse s'allongeait sur le bord de l'horizon. Cassiopée élevait ses fanaux en zigzag de l'autre côté de la Polaire. Véga, l'étoile bleue, brillait au sommet du ciel. Vers l'occident, Arcturus descendait ; entre les deux, on voyait la Couronne et sa Perle. Au levant s'étendait la longue Andromède, d'où tombaient, plus au Nord, les étoiles de Persée, comme un collier rompu. Ces noms sont anciens ; mais ces parures du ciel sont plus anciennes que les noms. Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s'y plonger, comme les avait vues le pilote d'Enée.

Quand on ramène les yeux sur cette terre, où tout a changé, où tout change si vite d'instant en instant, il est impossible qu'un si grand contraste ne secoue pas la pensée jusque dans son fond. Le torrent se déchire sur le roc ; le roc lui-même s'en va en sable ; à peine les pics granitiques montrent-ils, par leur forme, qu'ils résistent à la neige et aux pluies ; mais ces talus calcaires, ventrus, rayés d'argile, on les verrait couler presque comme de l'eau, si l'on vivait seulement

un peu plus lentement et si dix siècles valaient une seconde. Nos passions changent comme des reflets sur l'eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais si nous regardons de nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voj'ons l'ordre et l'éternité.

Platon en fut tellem.ent saisi, qu'il enseigna que les dieux nous avaient donné les étoiles pour modèles, afin que nous missions, malgré les choses qui s'écoulent, l'ordre et le repos dans nos idées. S'il parlait en poète, et s'il croyait au fond que c'est nous-mêmes qui sommes des dieux d'un instant, c'est ce qu'on ne peut pas savoir, car il avait l'art de sourire pour les nourrices et les petits enfants pendant qu'il parlait à des hommes. Toujours est-il qu'il exprimait là une grande et profonde idée ; car ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d'un ordre à chercher dans les choses, d'où toute leur puissance et toute leur justice est sortie, tombant ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent.

C'est pourquoi, aujourd'hui encore, c'est au vrai ciel des étoiles qu'il faut suspendre une vie hum»aine ; sans quoi les caprices des hommes et les cris des enfants nous étourdiraient. Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. Là regarde le législateur des cités, et le législateur de lui-même, et le poète, et la vieille bonne femme aussi ; tous cherchent la même chose ; les uns quelque Dieu arbitre, les autres quelque Loi, tous le sceptre humain et la couronne humaine, chacun comme il la voudrait. Les uns regardant les images, et les autres lisant.

Chacun a pu voir, ces jours-ci, la lune à son premier quartier voisiner avec Jupiter, d'abord à droite de cette planète, puis à gauche, et descendant le long du Zodiaque, qui est la route du soleil, des planètes et de la lune. Dans les deux précédentes lunaisons on a pu observer à peu près la même course, et comment la lune va de son croissant à son plein, en même temps qu'elle dérive de Vénus à Jupiter et au delà. Ces phénomènes si aisément visibles, et naturellement si émouvants, devraient servir de texte aux premières leçons sur la nature.

La lune et les étoiles offrent des changements rapides, et évidemment réguliers, justement assez compliqués pour que l'esprit le moms délié puisse en découvrir la loi presque sans secours. Et c'est en regardant là, sans doute, que les hommes ont pris la première idée d'une connaissance positive. Car les choses qui nous entourent et que nous pouvons manier sont par cela même trop comme nous voulons ou comme la volonté des autres les fait ; c'est une nécessité flexible ; mais, là-haut, c'est une nécessité inflexible. Cette douce lune est hors de nos mains ; d'oîi nous comprenons qu'il y a une autre manière de saisir, qui n'est pas méprisable. Mais qui sait seulement, je dis pour l'avoir vu et non pour l'avoir lu, que la lune dérive vers l'est, quoiqu'elle tourne vers l'ouest avec tout le ciel ? On sait que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil ; on sait que la lune tourne autour de la terre. Mais c'est un savoir abstrait. La belle lune, ses ombres crues sur les hauteurs, et les blancs lacs de brume dans la vallée sont tout à fait autre chose ; le sentiment ne réchauffe point l'idée ; l'idée n'éclaire point le sentiment. Ce fut un moment sublime, lorsque l'ombre lunaire fit voir une loi.

Nous étions sur une haute terrasse, vers le déclin des rossignols. La lune était comme suspendue, et les jeunes arbres faisaient une ombre nette. Mais je posai mon bâton par terre, juste sur l'ombre, et le mouvement de l'ombre devint sensible aussitôt, jusqu'à me surprendre. Une vieille servante, qui rêvait là sans savoir, en fut émue comme d'un prodige, et ses yeux allèrent bien des fois de l'ombre tournante à la lune immobile. Virgile était comme un beau lac, où toutes les choses se miraient. Mais nos poètes veulent un croissant de lune en plein minuit, et que Vénus se lève le soir à l'horizon. Ainsi notre cœur n'est que désordre, et notre esprit n'est que calcul.

Un soir, comme j'offrais à des syndiqués mon petit bagage de science, et l'astronomie pour commencer, un de ces hommes sévères me dit : « Nous savons ce que c'est ; il y a un canon que le soleil fait partir à midi ; c'est de l'astronomie. Mais dites-moi, camarade, lorsqu'on a faim à midi, et qu'on n'a rien à manger, est-ce de l'astronomie» ? Je restai court. Mais, pourtant, ne penser qu'à ce que l'on peut, est-ce pouvoir ?

Sur la plage, et comme la mer se retirait en laissant des paquets d'algues, des flaques d'eau miroitantes et des petits ruisseaux attardés, l'instituteur rencontra l'astronome. L'un s'instruit et l'autre enseigne, tous deux de bonne foi ; c'est pourquoi ils sont amis. L'instituteur dit : « II y a bien des années déjà que je vois cette eau s'en aller et revenir, tantôt plus, tantôt moins, selon le calendrier. Tous les ans j'explique, tant bien que mal, aux petits garçons d'ici que la marée résulte de l'attraction de la lune et du soleil sur les parties liquides de notre globe. Ils me croient, parce qu'ils m'aiment bien ; cela est vrai pour eux comm.e Jeanne d'Arc ou Henri IV. Mais je vois bien qu'ils ne rapportent pas mes paroles à leur expérience ; il y a deux marées pour eux ; celle dont je leur parle une fois par an, et celle qui leur mouille les pieds deux fois par jour. Et c'est naturel ; car, pour moi aussi, les discours sont trop en î'air, trop loin des faits, quoique j'aie étudié de mon mieux. Il faudrait un homme de votre force, pour donner aux enfants de vraies idées. Instruisez du moins l'instituteur '.

L'astronom.e leva les yeux au ciel, les dirigea ensuite vers l'horizon, comme s'il avait voulu saisir cette masse d'eau frémissante aux rides innombrables, qui semblait suspendue aux 'bords de la terre. Puis il ramena son regard sur les nappes d'écume qui couraient et s'entrecoupaient à ses pieds. Le parfum tonique des algues le pénétra ; il aspira l'air vivifiant, et perçut toutes les forces du monde.

« La marée, dit-il, va trop lentement pour que vous en perceviez d'abord la mécanique. Mais donnez-vous le spectacle d'une oscillation plus familière. Voyez ; la surface de la mer n'est pas unie comme celle d'un miroir ; vous distinguez dans l'eau des montagnes et des vallées qui viennent vers nous. Commencez par bien voir que toutes ces gouttes d'eau se balancent de haut en bas et que chaque masse en s'abaissant, soulève les masses voisines, comme un plateau d'une balance, en s'abaissant, soulève l'autre. Le même effet se produit à nos pieds ; quand la masse d'eau s'élève, alors le pied de cette espèce de montagne glisse jusqu'à nous, coule entre les pierres et remonte le cours de tous ces ruisselets ; quand la montagne d'eau s'abaisse,

cette même eau redescend. Voyez cela s'est fait plus vite que je n'ai su le décrire ; eh bien, voilà un mouvement de marée ; de tout petits peuples, qui auraient des ports sur ces ruisselets, auraient eu, en moins d'une minute, mer pleine et mer basse, puis encore mer pleine. Imaginez maintenant une vague plus haute de beaucoup, ayant une base plus large et qui mettrait environ six heures à avancer et six heures à reculer, sur une distance de plusieurs kilomètres ; voilà la marée '>.

« Mais, ajouta-t-il, tandis que ces petites vagues sont soulevées par le vent, la vague de marée est soulevée par la lune, dit-il en traçant des ronds sur le sable. Pour simplifier, supposons que la terre soit une masse liquide, et que la terre ne tourne point sur elle-même. La terre, comme vous savez, tombe sur la lune, en un sens, avec une vitesse qui dépend de la distance. Donc les parties d'eau les plus rapprochées tomberont plus vite et les plus éloignées, moins vite, ce qui fait que notre sphère d'eau aura deux renflements, ou deux marées, l'une du côté de la lune et l'autre du côté opposé. Supposons maintenant qye la terre tourne... >'.

' Arrêtez -vous, dit l'instituteur. J'en suis toujours à cette vague qui s'élève et s'abaisse sous mes yeux ; et je crois que je vais comprendre quelque chose. Mais qu'il faut de temps pour saisir la moindre chose ». Déjà le soleil descendait. La vie est courte.

« Rien ne se perd, rien ne se crée ». Je n'en suis pas encore, ni vous non plus, lecteur, à bien saisir cette loi dans les événements qui m'entourent. Car il se crée beaucoup de choses, en apparence. Il est né des oiseaux ; il est né des mioches ; les fleurs poussent et le gazon aussi ; ma plume écrit des mots qui n'étaient pas écrits tout à l'heure. Un bourdon butine sur une centaurée ; jamais ni moi, m la fleur, ni le bourdon, nous ne retrouverons cette mmute-là. Tout passe, tout s'use ; et ce promontoire même de rochers qui avance sur la vallée ; cela se voit assez dans les trous des pierres. Tout est nouveau à chaque instant ; tout change d'mstant en instant ; tout se perd, et tout se crée. De là de folles craintes et de folles espérances ; de là des prières et des regrets. « Pourquoi ces choses et non pas d'autres ? » comme dit

Figaro quand il croit que sa Suzon est volage et que son mariage est rompu.

Cette vieille idée a été longue à détruire. Elle n'est détruite que pour un petit nombre d'hommes. Que dis-je là ? Elle est impossible à détruire tout à fait. Qui songe que cette chaleur du soleil, qui chauffe ici les grillons, suppose quelque dépense autre part, quelque refroidissement et usure du soleil ? Nous savons pourtant bien qu'un morceau de charbon ne nous chauffe pas deux fois, et qu'une brassée de bois fait toujours bouillir à peu près la même quantité d'eau. Mais que d'exceptions et de caprices aussi ! Il y a de bonnes années, et des multiplications de pains.

Il a fallu des siècles pour voir tout en ordre. Il a fallu, comme Rumford, mesurer l'eau qu'on peut faire bouillir en forant un canon ; mesurer aussi l'effort, et le travail ; constater ennn mille fois, en écartant toute cause étrangère, que le même travail, évalué en kilogrammes et mètres, transforme toujours en eau la même quantité de glace, en vapeur la même quantité d'eau. La poudre à canon n'est plus un démon dans une boîte, mais des choses qui brûlent très vite, et qui, en échauffant des gaz, produisent un certain travail qui met le boulet en marche, toujours selon la même loi d'équivalence. On peut invoquer ici des milliers d'expériences concordantes. D'où l'idée que, dans toutes ces transformations, il y a quelque chose qu'on appelle l'énergie, et qui ne peut se produire ici sans s'user là. D'où une sagesse nouvelle, qui est familière à quelques profonds savants, mais qui n'est encore qu'à la surface des esprits ordinaires.

Je pensais à ces choses en voyant qu'on louait un ouvrage déjà réédité, où cette loi fondamentale est, dit-on, ruinée par quelques caprices du radium. Beau miracle. L'apparence est neuf fois sur dix contre ces lois-là. Le premier chien qui court a bien l'air de créer de l'énergie. Beaucoup de gens, qui ont pourtant étudié, en sont encore à parler d'une force vitale qui serait sans règles ; peu d'hommes retrouvent dans les mouvements de la vie l'équivalent de l'énergie absorbée dans les aliments. Un fou m'étonnera, par la force prodigieuse qu'il montre. Et pourtant, je crois bien que je le rangerais sous mon équation en m'y prenant bien. Ainsi ferai-je pour le radium, dès qu il sera un peu moins cher. Mais il y a des charlatans qui ne veulent qu'étonner ; et le vieux fond de notre cœur voudrait applaudir ; mais, pour moi, je ne veux plus voir de miracles. Deux physiciens du dernier bateau disaient devant moi : Quand une boule en rencontre une autre,

la rencontre n'est peut-être pas au même moment pour les deux boules. Les Académies ouvriront de grands yeux ià-dessus. Mais ce n'est pourtant qu'une manière de dire, et une muscade qui passe dans leurs discours, sans qu'on la voie.

« iout s écroule, drt l'un ; tout périra ; oui, toutes les différences s effaceront. Cette horloge, qui vient de sonner minuit, va à son repos ; les poids descendront le plus bas qu'ils pourront ; et ils ne seront remontés que par quelque autre poids plus lourd, qui descendra aussi, et autant qu'il pourra. Vous-même, qui la remontez, vous ne le pouvez faire qu'en ramenant au niveau le plus bas des aliments, horloges remontées elles-mêmes par quelque autre chute ; et les végétaux, qui sont l'aliment de tout animal en définitive, sont eux-mêmes remontés par la grande cascade solaire ; selon la vraisemblance, le soleil n'est pas autre chose qu'une chute de matière vers l'équilibre ; comme le poids de l'horloge descend, ainsi une matière subtile tombe sur le soleil, s'échauffe par le choc, et disperse cette énergie qui était mouvement en ondes de chaleur à travers les espaces. Tout finit par là. De la chaleur se dégage, et s'écoule du plus chaud au plus froid. Les changements chimiques se font tous sous cette loi ; comme le poids descend vers son repos, ainsi les équilibres chimiques dégringolent toujours au plus bas ; l'explosif fait explosion à la fin, et n'est plus que terre inoffensive ; le combustible brûle à la fin ; on peut dire que tout brûle, en ce sens que les combinaisons qui se font, sont toujours celles qui dégagent le plus de chaleur. Et, pour remonter un corps, par exemple pour fabriquer de la nitroglycérine, il faut toujours utiliser quelque autre chute, avec dégagement de chaleur ; il faut de petites explosions pour en préparer une grande, et toujours avec dégagement de chaleur, c'est-à-dire égalisation pour le total, et effacement des différences, puisque toujours le plus chaud échauffe le plus froid jusqu'à l'équilibre. J'annonce la fin de tous les mondes, par usure de tout mouvement et égalisation de toutes les températures ».

« Jérémie, dit l'autre, prophète Jérémie, il n'est pas possible que

cette loi soit la seule loi. Car si toutes les difîérer.ces doivent s'efîacer par un devenu" toujours dans le même sens, c'est déjà fait, oui, c'est déjà fait. Ce monde est déjà à l'équilibre. Car, songez-y, le temps n'a point manqué. Si loin qu'on remonte, tout changement, d'après votre loi, était déjà dégagement de chaleur, égalisation, nivellement des températures ; et si quelque énergie remontait ici ou là, ce n'était qu'apparence, et ricochet d'une autre chute, et nivellement dans l'ensemble, comme on voit que de l'eau versée ne s'égalise point sans vagues ni remous. Eh bien, si c'est ainsi, c'est déjà fini, car le temps en arrière est aussi long qu'on veut ; et l'équilibre une fois établi, rien ne peut le changer. Si le monde n'a point de commencement, et s'il va à l'équilibre, il y est déjà. Or, il n'y est point », Ainsi discutaient nos deux Pythagoriciens, pendant que la lune, déjà entamée, montait vers le milieu du ciel en même temps que Mars et Saturne.

Quelques minutes après les premières rafales de l'orage, un torrent d'eau envahit la cour sablée, par mille ruisselets, par nappes impétueuses. Ce fut un petit déluge. Cependant, comme Pierre et Paul, abrités sous la porte, admiraient les tourbillons de feuilles et les éclairs dentelés tout autour du ciel, l'ordre se fit peu à peu à leurs pieds. Les parties les plus faibles du terrain avaient été emportées, en même temps que l'eau se précipitait dans les vallées encore invisibles. Le plus fort du courant creusait bientôt un lit ; tous les ruisselets s'y jetaient ; il y eut dans cette plaine une espèce de fleuve, avec des rives et des affluents ; ainsi se séparaient le sec et l'humide, et un monde sortait du chaos.

Pierre dit : « Voilà une création. Les choses se passent toujours comme si quelque Providence réglait le jeu des forces, afin de bâtir un monde habitable ».

— « Oui, dit Paul, une Providence un peu maladroite, qui tâtonnerait en cherchant quelle est la meilleure place pour la rivière. — Et, ajouta Pierre, c'est tout simplement l'eau qui suit la pente. Quelle avidité dans le regard du premier philosophe, qui, arrêté au seuil de

sa caverne, comme nous sommes mamtenant, saisit la nécessité de toutes choses ! "

— « Mais, dit Paul, il n'arriva pas à chasser les dieux tout de suite. Car, s'il est clair que l'eau coule oii elle peut, l'œil semble bien avoir été fait pour voir, et l'oreille pour entendre, et toutes choses pour que l'homme puisse vivre et penser. Et nous n'en sommes pas à imaginer que l'œil humain a été fait par remous et tourbillons de matières, comme le lit de ce petit ruisseau. C'est pourquoi les plus savants ne peuvent s'empêcher de voir un plan dans les choses et la marque d'un ouvrier >'.

— « Et pourquoi ? dit Pierre. Comment ne comprend-on pas que ce qui voit est naturellement fait pour voir ? Cette pierre ne voit pas. autant que nous pouvons savoir ; et cela ne nous scandalise point ; ici une pierre qui garde sa forme ; là-bas, du sable que le courant entraîne ; là-haut, des masses d'air qui coulent comme de l'eau ; l'éclair jaillit ICI et non là ; voici une main ; voilà un œil ; tout est toujours arrangé, autour de chaque chose et en elle, pour qu'elle soit comme elle est. Car comment en serait-il autrement ? Quand on balaie des épluchures, tout s'arrange dans le tourbillon pour que chaque épluchure soit comme elle est. Si une épluchure pensait, elle admirerait sans doute, pendant qu'on pousserait le balai, cet ordre autour d'elle qui lui permettrait de rester épluchure. Et si elle se trouvait coupée en deux, les deux parties d'épluchure, si elles pouvaient penser, adoreraient encore le balai ».

— « L'instmct religieux, dit Paul, est bien puissant >.

— « Ma foi, répondit Pierre, je n'en sais rien. Pour ma part, il m'arnve de raisonner sur les sentiments religieux ; mais réellement, si jeune que je fusse, je ne les ai jamais éprouvés ".

— « En vérité, dit Paul, ni moi non plus ».

Une joyeuse lumière se levait au bas des nuages. Tous deux se mirent à rire comme deux augures.

Comme une fleurette bleue se montrait sur la pente, le professeur dit son nom en latin, et s'en allait à d'autres oremus ; mais il eut un

scrupule et regarda la fleurette de plus près, récitant les caractères de l'espèce, et les montrant dans cet individu. La fleurette se souvenait ; et lui aussi se souvenait. C'est ainsi que par une belle matinée il allait faire réciter leur leçon à toutes les fleurs du printemps.

Un philosophe des champs se moquait de ces litanies. C'était un homme sans mémoire, qui ne pensait qu'à ce qu'il voyait ; ou plutôt il avait cette autre mémoire, toute penchée vers le présent et vers l'avenir, qui est aussi la mémoire des plantes. Car les plantes ne récitent rien ; elles poussent comme elles peuvent ; elles cèdent au vent ; elles cherchent le soleil ; chacun de leurs atomes se nourrit, selon une chimie qui dépend des sucs, de l'air, de la lumière à cet instant-là ; chaque brm de plante vacille comme une flamm.e. Ainsi naissaient les pensées du philosophe, d'après les choses qu'il voyait ; toutes ces constructions fragiles au soleil, ces mariages imprévus par la visite d'un bourdon barbouillé de pollen, ces expédients et ces catastrophes, sur ce talus où les grams de terre coulaient d instant en instant, tout cela se reflétait en un jeu de pensées, déjà oublié ; ainsi la source reflète chaque moment des nuages, et accroche aux brms d'herbe et aux cailloux l'écharpe bleue et blanche ; mais ce n'est plus la même eau : « Au diable, dit le philosophe, au diable tout ce latin qui veut exprimer que rien ne change, et qu'une violette ressemble à ses parents '\

Le professeur répondit à cela : « C'est la mémoire qui construit toutes ces plantes. Voici un talus au soleil, une pluie d'atomes de carbone, d'oxygène, d'azote en vibration. Pourquoi une violette ici, une anémone là ? Ce n'est toujours que du carbone et de 1 azote arrangés d'une certaine façon. Mais chaque pousse a sa mémoire. Le germe contient la plante, et l'histoire de la plante. Sans doute, originairement, chaque plante a exprimé un certain milieu, une certaine lum.ière, et certains hasards de chimie ; mais rien de tout cela n'a été perdu par ces plantes qui poussent là ; chacune d'elles se souvient, et veut recommencer sa propre histoire, et la recommence comme elle peut, ou bien elle meurt. Ou si vous voulez, c'est toujours une même plante, transportée d'un lieu à l'autre par le vent, par les oiseaux ou par le jardinier, et qui exprime l'ancien milieu dans le nouveau ; une histoire prodigieuse s'exprime dans cette fleur. Et vous-même, qui voulez la comprendre, vous apportez ici une autre histoire, qui s'exprime dans vos pensées ; et vous ne tenez pas moins qu elle à vos ancêtres et à vos dieux, j'entends à vos habitudes. Les nouvelles choses

entrent dans vos vieilles idées ; vous vous reconnaissez en les reconnaissant. A quoi me servent les noms latins, dont vous voulez vous moquer ; votre moquerie est une scolastique aussi ».

Ainsi argumentaient l'histoire et la géographie, comme elles se composaient dans cette corolle bleue. Mais tandis que la fleur faisait le présent et l'avenir avec du passé, le professeur faisait du passé avec le présent. Ce sont des pensées d'automne. Les pensées printanières font l'histoire, au lieu d'écrire l'histoire, et font des maisons neuves avec les vieilles pierres. C'est l'invention qui sauve la tradition.

Comme je lisais de merveilleux récits sur le développement des embi">^ons, je fus ramené à mes études biologiques personnelles, qui se firent sans microscope et le long des chemins. Vous aurez certainement l'occasion d'observer quelque pied de lierre qui tapisse un mur bas et se termine en arbuste. Si vous considérez les feuilles, depuis la terre jusqu'aux branches supérieures, vous remarquerez que les feuilles les plus basses sont très largement échancrées, et ressemblent à des mams qui auraient une toute petite paum.e, et des doigts longs et mmces. Les feuilles les plus hautes, tout au contraire, ne sont pas découpées du tout, et s'allongent à peu près comme des feuilles de lilas. Si vous redescendez maintenant jusqu'à terre, de haut en bas, vous trouverez des feuilles de plus en plus larges et de plus en plus échancrées, et vous pourrez former une collection de feuilles qui établiront entre la feuille aux longs doigts et la feuille sans lobe une transition insensible.

Donnez-vous le spectacle de ces feuilles si différentes, qui sont toutes filles du même arbuste, cela vous jettera dans des réflexions sans fin. Car nous sommes portés à croire qu'un vivant, homme, insecte ou feuille, se développe selon un plan qu'il porte en lui, comme si, selon le mot connu de Claude Bernard, « un architecte invisible " mettait chaque élément à sa place. Cette supposition, remarquez-le, n explique rien du tout ; elle est, en effet, par elle-même, aussi obscure que l'on voudra. Cela revient à dire que l'embryon ou le bourgeon, si petit et si simple qu'on îe suppose, « sait » d'avance ce qu'il deviendra,

et ordonne d'après cette « idée directrice » le prodigieux travail de îa nutrition et de l'élimination, la bataille des cellules amies et des cellules ennemies, enfin, tout un monde en travail, dont un chantier de maçons ne peut donner qu'une faible idée. Autrement dit, il faut admettre que l'œuf ou le bourgeon est traditionaliste ; qu'il se souvient, et qu'il bâtit ses organes en imitant ses ancêtres, à peu près comme un sculpteur sur bois fabnque aujourd'hui une bibliothèque de style gothique.

Or, autant que je puis deviner, mon lierre ne se bâtit pas sur un plan bien déterminé. Chaque feuille se construit suivant le lieu qu'elle occupe. Lorsque îa feuille, fi.lle du lierre, se trouve près de terre, c'est-à-dire assez loin du vent et de la lumière nourrice, elle s'étale en doigts minces, commiC si elle cherchait les minces raies de lumière qui passent à travers le réseau des feuilles supérieures. Au sommet des branches, la feuille montre une structure bien plus simple, probablement parce que l'air et la lumière la baignent de toutes parts. La feuille de lierre est opportuniste ; elle se développe comme elle peut. Plus simplement, elle vit comme elle peut vivre ; elle pense moins aux ancêtres, et aux traditions du lierre, qu'aux conditions du milieu où elle vit. Elle est plutôt géographe qu'historienne. Elle subit au heu de vouloir.

Cet exemple est bon à considérer. Je me demande si nous ne supposons pas trop facilem.ent un souvenir directeur et une tradition agissante, alors que le milieu, composé d'un organisme déjà existant et de mille choses autour, est peut-être le seul architecte. L'historien dit : nous avons des toits pointus parce que nos ancêtres en avaient ; mais le géographe dit : nous avons des toits pointus parce qu il pleut beaucoup en Normandie. Fermons notre livre d'histoire, et allons voir des feuilles de lierre.

Lorsque le ver à soie, accroché aux branches de la bruyère, se met à filer autour de lui, tend des fils d'une branche à l'autre, disparaît dans un nuage de soie floconneuse, et s'enferme enfin dans un cocon où il deviendra chrysalide, on jurerait, d'après l'apparence, qu il sait très bien ce qu'il fait. Voyez comme cette grosse tête se balance

ici et là, comme s'il délibérait et mesurait avant d'attacher son fil.

Mais c'est trop lui prêter, et il est probable que les choses se passent bien plus simplement. Il sécrète un collodion, c'est-à-dire une espèce de liquide qui devient fil en séchant. Quelque mouvement qu'il fasse, il accroche ce fil à quelque branche ; et, comme ses mouvements ne sont pas vifs, il se trouve bientôt entouré d'un tissu léger qui l'empêche d'aller où il veut. Le voilà qui cherche sa route, toujours tendant de nouveaux fils, et principalement du côté où il reste encore un peu de jour. Ainsi, pendant qu'il tâtonne, le cocon se fait très régulièrement. Vous expliquiez son industrie par une fin ; mais j'en aperçois les causes. Ce n'est pas pour s'enfermer et pour s'endormir qu'il fait un cocon. Il fait un cocon parce qu'il sécrète de la soie, et il s'endort parce qu'il est emprisonné. Vous supposiez bien inutilement, dans cette grosse tête, des idées et des projets qui n'y étaient point.

Il faut proposer cet exemple à ceux qui cherchent ce que peuvent bien penser les fourmis, les abeilles, les oiseaux et les chiens. Mais mon ver à soie et son cocon peuvent instruire aussi ceux qui cherchent à deviner les idées d'un homme d'après ses actes. Car il ne manque pas de généraux qui font leur plan après la victoire, ni d'hommes d'Etat qui dressent leurs projets quand ils sont retirés à la campagne, et en considérant ce qu'ils ont fait. Ce n'est pas parce qu'ils hochent gravement la tête que je serai leur dupe ; je ne prendrai point l'hésitation pour délibération. Pendant qu'ils se donnent l'air de penser, le fil sèche ; et il faudra bien qu'ils fassent leur cocon selon les circonstances. Une fois dedans, et déjà momies, ils disent qu'ils l'ont fait parce qu'ils l'ont voulu ; mais je crois qu'ils l'ont voulu parce qu'ils l'ont fait.

Les barques pontées sur lesquelles les Bretons de l'île de Croix vont à la grande pêche sont des mécaniques merveilleuses. J'ai entendu un ingénieur qui disait que le cuirassé le mieux dessiné est un monstre, comparé à ces gracieuses et solides coques, où la courbure, la pente, l'épaisseur sont partout ce qu'elles doivent être. On admire les travaux des abeilles ; mais les travaux humains de ce genre ressemblent beaucoup aux cellules hexagonales de la ruche. Observez l'abeille ou le

pêcheur, vous ne trouverez pas trace de raisonnement m de géométrie ; vous y trouverez seulement un attachement stupide à la coutume, qui suffit pourtant à expliquer ce progrès et cette perfection dans les œuvres. Et voici comment.

Tout bateau est copié sur un autre bateau ; toute leur science s'arrête là : copier ce qui est, faire ce que l'on a toujours fait. Raisonnons là-dessus à la m.anière de Darwin. Il est clair qu'un bateau très mal fait s'en ira par le fond après une ou deux campagnes, et ainsi ne sera jamais copié. On copiera justement les vieilles coques qui ont résisté à tout. On comprend très bien que, le plus souvent, une telle vieille coque est justement la plus parfaite de toutes, j'entends celle qui répond le mieux à l'usage qu'on en fait. Méthode tâtonnante, méthode aveugle, qui conduira pourtant à une perfection toujours plus grande, Car il est possible que, de tem.ps en temps, par des hasards, un médiocre bateau échappe aux coups de vent et offre ainsi un mauvais modèle ; mais cela est exceptionnel. Sur un nombre prodigieux d expériences, il ne se peut pas qu'il y en ait beaucoup de trompeuses. Un bateau bien construit peut donner contre un récif ; un sabot peut échapper. Mais, sur cent mille bateaux de toute façon jetés aux vagues, les vagues ramèneront à peine quelques barques manquées et presque toutes les bonnes ; il faudrait un miracle pour que toujours les meilleures aient fait naufrage.

On peut donc dire, en toute rigueur, que c'est la mer elle-même qui façonne les bateaux, choisit ceux qui conviennent et détruit les autres. Les bateaux neufs étant copiés sur ceux qui reviennent, de nouveau l'Océan choisit, si l'on peut dire, dans cette élite, encore une élite, et ainsi des milliers de fois. Chaque progrès est imperceptible ; l'artisan en est toujours à copier, et à dire qu'il ne faut rien changer à la forme des bateaux ; et le progrès résulte justement de cet attachement à la routine. C'est ainsi que l'instinct tortue dépasse la science lièvre.

On sait que les vignes de Bourgogne sont assez malades. Une foule de petites bêtes, comme vers et mouches, s'attaquent aux racines, aux fleurs, aux fruits. On peut prévoir que bientôt les côtes de Nuits et

de Beaune seront râpées comme les genoux d'un pauvre homme. Le chroniqueur que je Hsais l'autre jour et qui se lamentait là-dessus disait une chose smguhère qu'il avait lue dans de vieux bouquins : c'est qu'au XVl'' siècle déjà les vignes de Bourgogne périrent, à l'exception d un tout petit clos de Vougeot que des moines parvinrent à conserver ; puis ces vignes firent souche de nouveau, et refirent un vêtement aux précieuses côtes d'or. Le chroniqueur se bornait à signaler le fait, attribuant sans doute ces événements à des circonstances du climat.

Je croirais plutôt que nous sommes en présence d'un de ces mouvements rythmés qui brodent sur la Nature, comme des navettes, allant et venant, et dessinant l'histoire. A première vue, non. Si le végétal ne disparaît pas pour toujours, il devra, croirait-on, composer avec ses ennemis, selon un régime que seules les pluies, les grêles et les gelées pourraient troubler. Mais pensons-y mieux. Nous pouvons appliquer aux petites bêtes qui dévorent la vigne la fameuse loi de Malthus, dite aussi loi de Population, que l'on peut énoncer ainsi : les animaux se multiplient plus vite que leurs aliments. Si les choses se passent ainsi, la vigne, à mesure qu'elle s'étend, nourrit des ennemis qui deviennent bientôt plus puissants qu'elle ; elle mourra. Mais, en mourant, elle les affame et les tue ; si donc quelque clos est conservé (et notons que ce sera toujours le meilleur), de nouveau la vigne repart et conquiert les champs, grâce à l'avance que cette dernière victoire lui donne sur ses ennemis. Puis, de nouveau, ses ennemis la rattrapent et la dépassent, s'il est vrai, comme veut Malthus, que les animaux se multiplient en progression géométrique comme 2, 4, 8, 16, pendant que les aliments se développent en progression arithmétique, comme 2, 4, 6, 8.

Cela donne quelque idée de ce qui se passe sur la planète. Le progrès n est jamais continu ; tout va par flux et reflux. Un géant, des milliards de fois plus grand que nous, et pour qui un siècle serait ce qu'est pour nous le dixième d'une seconde, s'il tenait nos vignobles sous son microscope, verrait des ondes de vignes, et dirait que la vigne est une chose qui vibre. Au contraire, les petites bêtes, s'ils ont des philosophes et des académies, enseignent sans doute que le progrès est continu, et que leur espèce doit finalement triompher. A la vérité, ils travaillent bien à une espèce de progrès, qui est à conserver les meilleurs clos et à rendre le vin meilleur, mais ils ne s'en doutent point. Leurs montres tournent trop vite.

Comme je relisais Darwm ces jours-ci, j'étais saisi par la beauté de cette ample philosophie. Ce penseur évoque mieux les choses que n'importe quel poète. Pourquoi ? Parce qu'il fait voir des connexions. Le chat est l'ennemi du mulot ; le mulot est l'ennemi du bourdon ; cela explique que les nids de bourdons soient toujours aux environs de nos maisons. Mais, bien mieux, le bourdon est le seul, parmi les insectes chercheurs de nectar, qui puisse féconder le trèfle rouge, c'est-à-dire transporter le pollen d'une fleur à l'autre ; et il faut savoir aussi que la fécondation croisée est favorable aux plantes, sans doute par la compensation des maladies, qui ram.ène les descendants à l'équilibre. Voilà donc les chats qui sont amis du trèfle rouge. C'est ainsi que les choses s'ajustent et s'engrènent à mesure que vous lisez. Une forêt naît sous vos yeux, avec son fouillis de plantes en lutte, sa prodigalité de semence ; des insectes apparaissent pour dévorer les feuilles, les fleurs, les graines, les écorces ; et d'autres insectes pour dévorer ceux-là ; et des oiseaux insectivores qui poursuivent les uns et les autres ; des carnassiers qui font la chasse aux oiseaux, D où vient cette magie poétique ? De ce que c'est l'inventeur lui-même qui décrit, les yeux toujours fixés sur le détail des choses. Et non sans tâtonnements, sans doutes, sans longueurs ; toujours avec cette rorce inimitable de l'idée à sa naissance. Car elle pousse, elle aussi, dans un fourré d'idées. C'est ainsi qu'un chêne, par ses bras noueux, représente des obstacles, des blessures, des victoires. Je tire de là cette règle importante qu'il faut toujours apprendre une idée de celui-là même qui l'a inventée. Les autres, qui viennent ensuite, et souvent très intelligents, en font des résumés très clairs, trop clairs, des mémentos, des formules abstraites qui ressemblent aux idées comme des bâtons plantés en terre ressemblent à des arbres.

Il ne faut pas croire qu'une idée vraie reste vraie toute seule, sans secours humain. C'est par les doutes, les tâtonnements, les tours et retours de l'observation que l'on fait vivre une idée. Par le dogmatisme de ceux qui l'enseignent, au contraire, elle perd tout son feuillage. Un bon esprit doit ressembler à une broussaille plutôt qu'à un herbier.

C'est par ces remarques que l'on peut expliquer la différence entre un pédant et un homme cultivé. Le pédant apprend vite et par résumés ; une fois qu'il a appris, il sait. Vingt ans après, il retrouvera les mêmes formules, et les mêmes arguments. Ces habitudes, si puissantes chez les bons écoliers, sont justement ce que le maître devrait redouter le plus. La mobilité et la fécondité des idées supposent une puissance d'oubli sans limites, et une recherche toujours recommencée. Quand Darwin nous dit qu'il a besoin d'un redoublement d'attention pour bien penser à la lutte pour la vie, pour la retrouver dans chacune de ses observations, cela fait rire le Pédant ; car il connaît cela et le récite comme un Pater. Mais aussi il n'en fait rien ; il ne saisit rien ; il ne pense rien ; ce sont des généralités et des abstractions.

Et, par une conséquence naturelle, le pédant écrit mal. Son style est sans images parce que sa pensée est sans objets. On peut citer de ces livres écrits correctement et élégamment, mais sans aucune force et parfaitement ennuyeux. Et c'est presque toujours une nourriture de ce genre que nous donnons aux enfants. D'où il suit qu'ils écrivent platement et sans plaisir, et finalement sans faire attention aux mots, ce qui finit par ruiner l'orthographe et la syntaxe. Au lieu que les belles images feront un style correct, pour la même raison qui fait qu'on ne monte pas un beau diamant sur cuivre.

XLÏ

J'admire les naïfs prophètes qui parlent au nom de la science. L'un dit : le radium nous chauffera sans qu'il nous en coûte rien. — Oui, si nous avons du radium sans qu'il en coûte rien. Un autre dit : l'air liquide nous véhiculera à bon compte. — Oui, si nous avons de l'air liquide à bon compte.

Malheureusement on n'a rien sans peine, et nous ne faisons qu'acheter du travail avec du travail. Depuis que l'expérience nous l'enseigne, nous devrions commencer à le savoir. Le radium a des propriétés très merveilleuses, c'est entendu : mais il faut dépenser beaucoup de travail pour isoler le radium. L'air liquide fournit de fortes pressions ; oui, mais il faut, pour obtenir l'air liquide, faire agir de fortes pressions.

La locomotive nous entraîne le long des rails, pendant que nous lisons tranquillement notre journal. Oui. Mais il a fallu extraire le charbon et le minerai de fer ; il a fallu forger, limer, polir, graisser ; il a fallu terrasser, couper et disposer des traverses, boulonner des rails, construire des ponts ; actuellement encore, indolent voyageur, il faut des centaines d'hommes, mécaniciens, aiguilleurs, chefs de gare, em.ployés, serre-freins, garde-barrières, pour que cet agiéabîe voyage soit possible pour vous.

J'ai, chez moi, une vieille horloge à poids, qui marche comme un chronomètre ; elle me plaît, parce qu'elle me rappelle cette loi : on n'a rien sans peine. Son mécanisme est très simple ; je vois ses poids descendre peu à peu, et travailler pour moi toute la journée ; seulement, le soir, il faut que je les remonte ; ils me rendent mon travail. Que la pesanteur soit infatigable et impossible à épuiser, cela ne m'avance guère lorsque les poids de mon horloge sont par terre.

Je sais, il y a le bon soleil qui travaille réellement, soit qu'il fasse pousser les arbres dont je ferai des poutres, soit qu'il vaporise, promène et précipite les eaux qui font tourner le moulin. Voilà un bon serviteur, et qui durera plus que nous. Tout de même, si je veux profiter de son travail, je dois travailler, moi aussi ; je dois couper, équarrir, transporter l'arbre ; je dois construire une digue, fabriquer et ajuster des vannes, une roue de moulin, des engrenages. La turbine rend plus que l'antique roue en bois, c'est vrai ; mais li faut plus de travail aussi pour la construire. Faisons nos comptes, au lieu de nous griser de paroles ; le temps n'approche pas où le travail se fera tout seul. Et le vieux proverbe est toujours vrai : >; aide-toi : le soleil t'aidera '>.

Le bateau qui se penche au souffle du vent et n!e en divisant l'eau c'est une jolie machine. Le vent agit sur la voile inclinée ; la quille résiste, et le bateau glisse dans la direction de la quille, sous la pression du vent. Par cette marche oblique, il gagne un peu contre le vent • bientôt il vire de bord et recommence ; ainsi le vent lutte contre le vent ; voilà une élégante victoire, due à l'adresse et à la patience.

Tirer des bordées, c'est toute la politique de l'homme contre les forces naturelles.

J'en étais là de mon discours, lorsque l'ingénieur me dit : « Vous voyez bien, Alain, que les forces naturelles travaillent quelquefois pour nous sans exiger un gros salaire ; car nous ne com.pterons pas comme un gros travail ces adroits coups de barre, ces câbles hâlés ou largués, cette vergue qui passe d'un bord à l'autre. «

Vous tombez là, dis-je, sur un exemple rare, et cette machine est une des meilleures machines. Toutefois, n'oublions pas tous les travaux qui sont enfermés dans cette quille, dans cette coque frémissante, dans ces agrès qui chantent au vent. Je passe sur les observations et les expériences, qui ont peut-être exigé une centaine de siècles. Tout ce bois a bien mis cent ans à pousser ; le bûcheron, en le coupant, a usé un peu de sa cognée ; le charpentier a équarri ces poutres, cintré ces flancs, dressé ce mât. Mais considérez aussi cette toile, qui supporte l'effort du vent ; que de travaux dans ces fils entrecroisés ! Je crois entendre la navette du tisserand ; et ce fil qu'elle entraîne n'a pas été fait sans peine. La charrue ouvre le sol ; le semeur va et vient ; après cela, c'est la bonne terre qui travaille, et le dieu Soleil, père des forces. Le chanvre pousse. Puis, de nouveau, l'homme travaille. Le chanvre est arraché, m.is à l'eau, séché, cuit, écrasé, peigné. Ce n'est encore qu'une légère chevelure, que le vent emporterait. Il faut que la fileuse s'en mêle, avec sa quenouille, son fuseau et sa chanson.

La puissance du bateau est faite de ces travaux accumulés ; c'est une force humaine qui craque dans cette coque et chante dans cette mâture ; qui claque au vent debout, puis s'affermit, résiste, incline le bateau, le pousse à travers la vague, creuse les tourbillons, fait jaillir l'écume salée. Il faut faire le compte des journées et le compte des veillées. Le fuseau de la fileuse, pendant qu'elle chantait, et le fil léger qu'elle tordait entre ses doigts, enchaînaient déjà le vent.

Imaginez un bai brun dans toute sa force, bien nourri, bien brossé, luisant au soleil. Il n'existe pas d'image plus saisissante de la puissance. Le large ventre, où les sucs végétaux sont cuits, recuits, concentrés.

pour faire du sang et de la chair ; la haute poitrine, qui est comme le soufflet de cette forge ; les plis magnifiques du cou ; les masses musculaires de la croupe, si promptes à l'action qu'une mouche y fait passer comme des vagues ; les sabots durs cerclés de fer ; toute cette force libre, sans autres harnais qu'une bride, au bord du trottoir ; c'était une bête effrayante.

Ce fut bientôt une bête effrayée. Un chien jappait, comme jappent les chiens ; tout d'un coup tranquille, et reniflant au ruisseau, puis de nouveau jappant avec furie, comme pour faire penser à lui ; mais qui se soucie d'un chien ? Cette fois pourtant, je vis une belle tempête. Les quatre pieds battant le pavé, tout ce paquet de muscles en révolution, le cou arqué, les oreilles folles, les grands yeux noirs pleins d'une terreur sans forme, la bouche tenue par le frein ; toute cette force entre une grande peur désordonnée et une douleur inflexible. O petite, trop petite bête, stupide cei'velle qui ne sait pas choisir. C'est ainsi que le cheval s'enfuyait autant qu'il pouvait, autour de ses gencives. De là un beau tumulte, des mouvements ramassés et impétueux, des torsions magnifiques, des ombres et des lumières enlacées et dénouées, de quoi ravir un peintre. Le chien tournait à distance, comme autour d'un troupeau. Le palefrenier ne tournait seulement pas la tête ; il parlait des affaires publiques, je suppose, avec un ami à lui ; il tirait sur une petite pipe et crachait de temps en temps.

Quel esclavage sur la terre, pour les têtes trop petites, et pour les corps trop bien nourris ! Que de maux elles se font à elles-mêmes, pour ne point décider entre l'action et le repos ! Ou bien un coup de tête ; ou bien un coup de pied ; ou bien attends ; ou bien dors. Qu estce que ce tumulte en toi, qui ne blesse que toi ? Tu te retournes, pauvre amoureux, sur ton lit, comm.e si ton mal était couché à côté de toi ; mais c'est ta propre fuite qui est tout ton mal. Observe bien ; tiens-toi en repos ; cette minute a passé ; les autres passeront ; ton lit n'est pas plus dur qu'à l'ordinaire. Essaie d'ouvrir des yeux humains, et de voir les choses à leur distance.

Ainsi je philosophais sur les passions, devant ces yeux noirs, profonds comme des puits. Fenêtres pour moi sur lui, non pour lui sur moi et sur toutes choses. J'en étais à ce point quand le Maître des tempêtes conclut d'une poignée de main et s'en alla d'un pas assuré, le chien devant, le cheval derrière.

SI quelque accident vous enlève un peu de peau et de chair, ce morceau de vous-même est bientôt mort ; mais n'entendez pas par là qu'il participe à une vie indivisible que votre corps retiendrait. Ce petit morceau est une colonie d animaux ; s'ils meurent, c'est parce qu'ils sont jetés hors du milieu liquide qui leur convient, absolument comme un poisson que 1 on a tiré de l'eau. De même, si vous conservez ce petit morceau de vous-même dans un milieu semblable au sang qui le baignait, ce petit morceau vivra. On l'a prouvé ces jours-ci, par expérience directe ; mais, en vérité, on le savait déjà.

Chacun éprouve en soi l'efïet de ces vies animales indépendantes. Essayez d'avaler, sans avoir rien à avaler ; votre volonté, comme vous dites, se dépensera vainement. Mais faites couler un morceau de pam mastiqué ou seulement un peu de salive au bon endroit, vers le fond de la bouche, vous ne pourrez pas ne pas avaler. Il y a, très exactement, au fond de votre bouche, un animal qui attend sa proie, et qui la saisit dès qu'elle le touche. Observez ; la chose se fait sans vous. Sans vous l'estomac brasse les aliments ; sans vous 1 intestin les fait circuler. Sans vous votre cœur bat, au choc du sang qu'il a lui-même lancé. Sans vous votre pupille s'élargit dans l'ombre, et se rétrécit dans la vive lumière. Sans vous les paupières se ferment vivement si quelque chose menace vos yeux. Vos jambes savent marcher ; bien mieux, elles tremblent très bien contre votre permission.

Si nous pensions à tout cela, nous aurions naturellement l'idée que nous sommes une colonie d'animaux, attachés à un squelette à peu près comme l'huître ou l'anémone de mer sont attachées au rocher. De là ces colères et ces peurs, qui soudain nous emportent. C'est notre troupeau de monstres marins qui s'agite, qui se réveille et s'excite par ses premiers mouvements, comme des poissons dans un filet. Je dis monstres marins, parce qu'ils baignent tous dans le sang, et que le sang, comme liquide, ressemble assez à l'eau de m.er.

Ce qui a détourné les physiologistes, assez longtemps, de ces idées SI naturelles, c'est que, suivant l'illusion com.mune, ils ont cherché quelque principe qui fît mouvoir les parties ; non pas assurément une

volonté, car ce n'est qu'un mot, mais un organe central qui pût lancer par mille canaux une espèce de fluide vital jusqu'aux extrémités. De là cette idée d'un cerveau qui sent, qui veut, qui pense enfin. Mais ce n'était que de la scolastique solidifiée. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le cerveau est un centre pour les nerfs, par l'intermédiaire duquel les monstres marins s'excitent les uns les autres bien plus subtilement que par des frottements de voisinage, ce qui limite communément les soubresauts de l'un par les soubresauts de tous les autres. Et il ne faut point dire que le cerveau commande, mais seulement que c'est par le cerveau que la partie obéit au tout. Ce n'est pas le cerveau qui agit ; c'est le tout qui agit. Ce n'est pas le cerveau qui retient mon poing, ce sont tous mes autres organes qui retiennent mon poing. Je suis une Monarchie en apparence, une République en réalité.

Il n'est pas inutile de réfléchir sur les Folies Circulaires, et notamment sur cette '<■ Marie triste et Marie joyeuse >> qu'un de nos professeurs de psychologie a heureusement trouvée dans sa clinique. L histoire, déjà trop oubliée, est bonne à conserver. Cette fille était gaie une semaine et triste l'autre, avec la régularité d'une horloge. Quand elle était gaie, tout marchait bien ; elle aimait la pluie comme le soleil ; les moindres marques d'amitié la jetaient dans le ravissement ; si elle pensait à quelque amour trompé, elle disait : « quelle bonne chance pour moi ! « Elle ne s'ennuyait jamais ; ses moindres pensées avaient une couleur réjouissante, comme de belles fleurs bien saines, qui plaisent toutes. Elle était dans l'état que je vous souhaite, mes amis. Car toute cruche, comme dit le Sage, a deux anses, et de même tout événement a deux aspects, toujours accablant si on veut, toujours réconfortant et consolant si l'on veut ; et l'effort qu'on fait pour être heureux n'est jamais perdu.

Mais après une semaine tout changeait de ton. Elle tombait à une langueur désespérée ; rien ne l'intéressait plus ; son regard fanait toutes choses. Elle ne croyait plus au bonheur ; elle ne croyait plus à l'affection. Personne ne l'avait jamais aimée ; et les gens avaient bien raison ; elle se jugeait sotte et ennuyeuse ; elle aggravait le mal en y

pensant ; elle le savait ; elle se tuait en détail, avec une espèce d'horrible méthode. Elle disait : « Vous voulez me faire croire que vous vous intéressez à moi ; mais je ne suis point dupe de vos comédies ». Un compliment c'était pour se moquer ; un bienfait, pour l'humilier. Un secret, c était un complot bien noir. Ces maux d'im.agination sont sans remède, en ce sens que les meilleurs événements sourient en vairt à l'homme malheureux. Et il y a plus de volonté qu'on ne croit dans le bonheur.

Mais le professeur de psychologie allait découvrir ur>e leçon plus rude encore, une plus redoutable épreuve pour l'âme courageuse. Parmi un grand nombre d'observations et de mesures autour de ces courtes saisons humaines, il en vint à compter les globules du sang par centimètre cube. Et la loi fut manifeste. Vers la fin d'une période de joie, les globules se raréfiaient ; vers la fin d'une période de tristesse ils recommençaient à foisonner. Pauvreté et richesse du sang, telle était la cause de toute cette fantasmagorie d'imagination. Ainsi le médecin était en mesure de répondre à ses discours passionnés ; « Consolez-vous ; vous serez heureuse demain >\ Mais elle n'en voulait rien croire.

Un ami, qui veut se croire triste dans le fond, me disait îà-dessus : « Quoi de plus clair ? Nous n'y pouvons rien. Je ne puis me donner des globules par réflexion. Ainsi toute philosophie est vaine. Ce grand univers nous apportera la joie ou la tristesse selon ses lois, comme 1 hiver et l'été, comme la pluie et le soleil. Mon désir d'être heureux ne compte pas plus que mon désir de promenade ; je ne fais pas la pluie sur cette vallée ; je ne fais pas la mélancolie en moi ; je la subis, et je sais que je la subis ; belle consolation ! «

Ce n'est pas si simple. Il est clair qu'à remâcher des jugements sévères, des prédictions sinistres, des souvenirs noirs, on se présente sa propre tristesse ; on la déguste en quelque sorte. Mais si je sais bien qu'il y a des globules là-dessous, je ris de mes raisonnements ; je repousse la tristesse dans le corps, où elle n'est plus que fatigue ou maladie, sans aucun ornement. On supporte mieux un mal d'estomac qu'une trahison. Et n'est-il pas mieux de dire que les globules manquent au lieu de dire que les vrais amis manquent ? Le passionné repousse à la fois les raisons et le bromure. N'est-il pas remarquable que, par cette m.éthcde que je dis, on ouvre en même temps la porte aux deux remèdes ?

On ne comprend pas bien la force des passions tant que l'on s'amuse à en peser les motifs. Mais l'agitation du corps est une maladie insupportable qui ne peut se guénr que par l'action. Un homme assez tranquille pour î ordinaire, et bon juge des biens et des maux, disait souvent : « Je ne puis éprouver la passion de î'am.our à la seule vue d'une femm.e qui ne m'a encore rien promis ; si elle m'a tout donné, je tombe facilement dans une rêverie douce, toute pleine d'abandon et de confiance ; ]'ai le bonheur de n'être point jaloux, j'entends de croire ce qu elle me dit, et de ne pomt croire ce qu on me dit d'elle. Mais la femme la plus ordinaire me jettera bientôt dans l'enfer des passions pourvu qu'elle se fasse attendre. L'attention, les mouvements commencés et retenus, les faux départs, la sensibilité aux bruits, les réactions, les sauts, toute cette activité sans objet et perpétuellement contrariée, me jette bientôt dans l'espoir et le désespoir ; j'arrive bientôt à cette folie, de délibérer sur ce qui ne dépend pas de moi. Par cette agitation, les opinions les moins vraisemblables trouvent créance ; tout l'univers m'atteint et me trouble par ses bruits. Celle qui apaise toute cette tempête en se m.ontrant est alors bien belle ».

Si vous voulez com.prendre le mécanism.e des passions, pensez à cette émotion bien connue, et si désagréable, qui saisit n'importe quel conférencier lorsqu'il n'a plus qu'à attendre. Il retient les mots et les gestes ; et cette agitation sans mouvement est bien réellement une maladie, qui trouble m.ême les fonctions vitales les plus profondes, comme chacun sait. Dès que l'organisme parle ainsi sans qu'on l'interroge, comme une Sj^biile enchaînée, l'esprit ne peut même plus imaginer ; il pressent, sans savoir quoi ; il défait aussi vite qu il îait, comm.e dans les rêves. On sent alors une humiliation amère, ce qui fait que, dans le feu de la passion, on se croit toujours bien méprisé ; ce sentiment immédiat, et dont la cause n'est pas loin, est imputé à quelque ennemi imiagmaire. On se venge toujours de sa propre passion, et sur l'autre, et toujours mjustemient.

Oui, selon ce mécanisme, chacun s'irrite de sa propre colère, est anxieux de sa propre anxiété, a peur de sa propre peur. De quoi l'action

délivre. Je conçois qu'un soldat marche à la mort par peur de l'attendre ; c'est que l'attente est ici le vrai mal, car la mort n'est rien pour personne ; aussi l'action est le vrai bien ; c'est joie et soulagement. De même la vengeance, qui n'est que passage de la passion à l'action ; besoin physique, qui serait calmé, sans doute, tout aussi bien par une marche dure, ou par un travail écrasant ; mais on n'y pense point. C'est pourquoi quand vous voulez prouver qu'une vengeance est absurde et va même contre sa propre fin, vous êtes à côté. Comme après un grand coup de foudre il y a une douceur inexprimable partout, ainsi, après le crime, une espèce de sommeil survient toujours ; de même après la guerre, la paix. Je dis la paix avec soi, qui seule importe. Et la guerre, considérée dans son fond, est toujours l'effet d'une fureur contre soi.

Un homme de six pieds, de grands bras, de fortes mains, les jambes comme des pihers, il est clair que cette machine n'est pas faite pour penser seulement. îl faudrait donc endormir tous ces puissants animaux, et penser au ht, mais la structure du corps ne le permet point ; si la petite lumière d'en haut s'allume, tout s'éveille et s'étire, attendant les ordres. Voilà sans doute pourquoi l'insomnie est si pénible ; car le gros animal, inoccupé, suit toutes les pensées de la tête, et esquisse aussitôt les actions qui y répondraient. De là une agitation sans résultat, et perpétuellement contrariée.

La loi du corps, c'est l'action immédiate ; mais une pensée d action, sans hésitation, sans contradiction intérieure, ce n'est plus du tout une pensée. Ainsi quand je pense à marcher et que je marche, la pensée est aussitôt noyée dans l'action. Penser, a dit quelqu'un, c'est se retenir d'agir. Mais voilà ce que la machine du corps sait très mal faire : elle se contracte alors contre elle-même, et se raidit. A celui qui n'en a point l'habitude, penser est bientôt une rage et une colère.

Voilà le supplice des passions. Ce sont des pensées qui se contrarient, des résolutions prises et aussitôt annulées par d'autres, enfin tout le mal de l'hésitation avec un violent désir d'action. Chez un homme engourdi d'ordinaire, ce n'est que le supplice de penser. Chez

l'autre, c'est le supplice de penser avec ses bras et ses jambes, et par conséquent avec ses poumons, son cœur et son ventre, car tout se tient. Seulement il est juste de remarquer que cette pensée par contracture survient moms vite chez celui-ci que chez l'autre ; son chagrin, par l'habitude qu'il a de penser, est d'abord pensée seulement. Se calmer, c'est le ramener là.

Méthode, un travail des mains. Une femme, se sentant devenir folle de chagrin, vida son armoire sur le plancher et remit toutes les choses à leur place. Heureux encore l'homme malheureux, s'il a un arbre à déraciner. Car il se produit deux effets également désirables. Ou bien la pensée suit les mains, et s'engage dans les fentes du bois. Ou bien, SI la pensée s'occupe encore à ses peines, du moins l'animal est discipliné par un travail machinal ; les mouvements sont comme un massage pour l'étranglement de soi-même ; la pensée est délivrée et comme délestée. Un vieux Sage disait que le matin, pendant qu'il faisait son lit, c'était l'heure de la justice. C'est que ses forces étaient à faire son lit, non à nouer les pensées par des mouvements de passion. Je plains un colosse qui n'a rien à faire, que de penser ; il pensera avec tout son corps, et sans bonheur je le crains. C'est peut-être par ce mécanisme que les oisifs sont souvent méchants, et, par ce détour» guerriers. Pour moi je ne réfléchis convenablement qu'en faisant autre chose, comme bêcher, sarcler, clouer. C'est un os jeté au chien.

XLVIÏI

Chacun connaît la force d'âme des Stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir, et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.

Un de leurs raisonnem.ents, qui m'a toujours plu et qui m'a été utile plus d'une fois, est celui qu'ils font sur le passé et l'avenir. « Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé m l'avenir ne peuvent nous accabler, puisque l'un n'existe plus, et que l'autre n'existe pas encore. ^'

C'est pourtant vrai. Le passé et l'avenir n'existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J'ai vu

un équïhbriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d'arbre effrayant qu'il tenait en équilibre sur son front. C'est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes, en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L'un, qui a mal à la jambe, pense qu'il souffrait hier, qu'il a souffert déjà autrefois, qu'il souffrira dem.am ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu'ici Iz sagesse ne peut pas beaucoup ; car on ne peut toujours pas supprimer la douleur présente. Mais s'il s'agit d'une douleur morale, qu'en restera-t-il si l'on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s'il ne pensait ni au passé, ni à l'avenir ? Cet ambitieux, mordu au cœur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu'il ressuscite et dans un avenir qu'il invente ? On croit voir le Sysiphe de la légende, qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : Pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l'autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l'avenir m'effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à la peine présente, justement parce qu'elle est très vive, tu peux être sûr qu'elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c'est bien le moins qu'elle nous console Quelquefois.

Les feuilles poussent. Bientôt la galéruque, qui est une petite chenille verte, s'installera sur les feuilles de l'ormeau et les dévorera. L'arbre sera comm.e privé de ses poumons. Vous le verrez, pour résister à l'asphyxie, pousser de nouvelles feuilles et vivre une seconde fois le printemps. Mais ces efforts i'épuiseront. Une année ou l'autre, il n'arrivera point a déplier ses nouvelles feuilles, et il mourra.

Ainsi gémissait un ami des arbres, comme nous nous promenions dans son parc. Il me montrait des ormeaux centenaires et m annonçait leur nn prochaine. Je lui dis : ' Il faut lutter. Cette petite chenille est sans force. Si l'on en peut tuer une, on en peut tuer cent et mille ".

« Qu'est-ce qu'un millier de chenilles ? répondit-il. Il y en a des millions. J'aime mieux n'y pas penser ».

Mais, lui dis~je, vous avez de l'argent. A.vec de l'argent on achète des journées de travail. Dix ouvriers travaillant dix jours tueront plus d'un millier de chenilles. Ne sacrifieriez-vous pas quelques centaines de francs pour conserver ces beaux arbres ? »

« J'en ai trop, dit-il ; et j'ai trop peu d'ouvriers. Comment atteindront-ils les hautes branches ? Il faudrait des émondeurs. Je n'en connais que deux dans le pays ».

« Deux, lui dis-je, c'est déjà quelque chose, lis s'occuperont des hautes branches. D'autres, moins habiles, se serviront d'échelles, iit si vous ne sauvez pas tous vos arbres, vous en sauverez du m.oms deux ou trois ».

« Le courage mie manque, dit-il enfin. Je sais ce que je ferai. Je m en irai pendant quelque temps, pour ne pas voir cette invasion de chenilles ».

« 0 puissance de l'imagination, lui répcndis-je. Vous voilà en déroute avant d'avoir combattu. Ne regardez pas au delà de vos mains. On n'agirait jamais, si l'on considérait le poids im.mense des choses, et la faiblesse de l'hom.m.e. C'est pourquoi il faut agir, et penser son action. Voyez ce maçon ; il tourne tranquillement sa manivelle ; c'est à peine si la grosse pierre rem.ue. Pourtant la maison sera achevée, et des enfants gambaderont dans les escaliers. J'ai admiré une fois un ouvrier qui s'installait avec son vilebrequin, pour percer une muraille d'acier qui avait bien quinze centimètres d'épaisseur. Il tournait son outil en sifflant ; les fins copeaux d'acier tombaient comme une neige. L'audace de cet hom.me me saisit. Il y a dix ans de cela. Soyez sûr qu'il a percé ce trou-là et bien d'autres. Les chenilles ellesmêmes vous font la leçon. Qu'est-ce qu'une chenille auprès d'un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petis efforts et lutter en insecte contre l'insecte. Mille causes travaillent pour vous, sans quoi il n'y aurait point d'ormeaux. La destinée est instable ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. Celui qui a planté ces ormes n'a pas délibéré sur la brièveté de la vie. Jetez-vous

comme lui dans l'action sans regarder plus loin que vos pieds ; et

vous sauverez vos ormeaux ».

Quelquefois on rencontre sur la route un spectre humain qui se chaufïe au soleil ou qui se traîne vers sa m.aison ; cette vue de l'extrême décrépitude et de la m.ort imminente nous inspire une horreur insurmontable au premier moment ; nous fuyons en disant : < Pourquoi cette chose hum.ame n'est-elle pas morte ? " Elle aime encore la vie, pourtant ; elle se chauffe au soleil ; elle ne veut pas mourir. Dur chemin pour nos pensées ; la réflexion souvent y trébuche, se blesse, s'irrite, se jette dans un m.auvais sentier. C'est bientôt fait.

Comme je cherchais la bonne route, après une vue de ce genre, par discours prudents et tâtonnants, je voyais devant moi un ami tout tremblant de mauvaise éloquence, avec des feux d'enfer dans les yeux. Enfin il éclata : « Tout est misère, dit-il. Ceux qui se portent bien craignent la maladie et la mort ; ils y mettent toutes leurs forces ; lis ne perdent rien de leur terreur ; ils la goûtent tout entière. Et voyez ces malades ; ils devraient appeler la mort ; mais point du tout ; ils la repoussent ; cette crainte s'ajoute à leurs maux. Vous dites : comment peut-on craindre la mort quand la vie est atroce à ce point-là : Vous voyez pourtant qu'on peut haïr la mort en même temps ; et voilà comment nous finirons ».

Ce qu'il disait lui semblait évident absolument : et, ma foi, j en croirais bien autant, si je voulais. 11 n'est pas difficile d'être malheureux ; ce qui est difficile c est d'être heureux ; ce n'est pas une raison pour ne pas l'essayer ; au contraire ; le proverbe dit que toutes les belles choses sont difficiles.

J'ai des raisons aussi de me garder de cette éloquence d'enfer, qui me trempe par une fausse lumière d'évidence. Combien de fois me suis-je prouvé à moi-même que j'étais dans un malheur sans remède ; et pourquoi ? Pour des yeux de femme, peut-être éblouis ou fatigués, ou assombris par un nuage du ciel ; tout au plus pour quelque pensée médiocre, pour quelque mouvement de bile, pour quelque calcul de vanité que je supposais d'après des mines et des paroles ; car nous

avons tous connu cette étrange folie ; et nous en rions de bon cœur un an après. J'en retiens que la passion nous trompe, dès que les larmes, les sanglots tout proches, l'estomac, le cœur, le ventre, les gestes violents, la contraction inutile des muscles se mêlent au raisonnement. Les naïfs y sont pris à chaque fois ; mais je sais que cette mauvaise lumière s'éteint bientôt. Je sais aussi que la maladie et la mort sont des choses communes et naturelles, et que cette révolte est certainement une pensée fausse et inhumaine ; car une pensée vraie et humaine doit toujours, il me semble, être adaptée en quelque façon à la condition humaine et au cours des choses. Et c'est déjà une raison assez forte pour ne pas se jeter en étourdi dans ces plamtes qui nourrissent la colère, et que la colère nourrit. Cercle d'enfer ; mais c'est moi qui SUIS le diable, et qui tiens la fourche.

Le bonheur et le malheur sont impossibles à imaginer. Je ne parle pas des plaisirs proprement dits, ni des douleurs, comme rhumatismes, maux de dents, ou supplices d'inquisition ; cela, on peut s en faire une idée en évoquant les causes, parce que les causes ont une action certaine ; par exemple si l'eau bouillante jaillit sur ma main ; si je suis renversé par une automobile ; si j'ai la main prise dans une porte ; dans tous ces cas-là j'évalue à peu près ma douleur, ou, autant qu'on peut savoir, la douleur d'un autre.

Mais dès qu'il s'agit de cette couleur des opinions qui fait le bonheur ou le malheur, on ne peut rien prévoir ni rien imaginer, ni pour les autres, ni pour soi. Tout dépend du cours des pensées, et 1 on ne pense pas comm.e on veut ; à bien plus forte raison peut-on être délivré, sans savoir pourquoi, de pensées qui ne sont nullement agréables. Le théâtre, par exemple, nous occupe et nous détourne avec une violence qui est risible, si l'on fait attention aux pauvres causes, une toile peinte, un braillard, une femme qui fait semblant de pleurer ; mais ces singeries vous tireront des larm.es ; de vraies larmes ; vous porterez un moment toutes les peines de tous les hommes, par la vertu d'une mauvaise déclamation. L'instant d'après vous serez à mille lieues de vous-même et de toutes les peines, en plein voyage.

Le chagrin et la consolation se posent et s'envolent comme des oiseaux. On en rougirait ; on rougirait de dire comme Montesquieu : « Je n'ai jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé » ; il est pourtant clair que, si on lit vraiment, on sera à ce qu'on lit.

Un homme qui va à la guilîotme, dans un fourgon, est à plaindre ; pourtant, s'il pensait à autre chose, il ne serait pas plus malheureux dans son fourgon que je ne suis maintenant. S'il compte les tournants ou les cahots, li pense aux tournants et aux cahots. Une afHche vue de loin, et qu'il essaierait de lire, pourrait bien l'occuper au dernier moment ; qu'en savons-nous ? Et qu'en sait-il ?

J'ai eu le récit d'un camarade qui s'est noyé. Il était tombé entre un bateau et le quai, et resta sous la coque un bon moment ; on le retira inanimé ; il revint donc de la mort, on peut le dire. Voici ses souvenirs ; il se trouva dans l'eau les yeux ouverts, et il voyait devant lui flotter un cable ; il se disait qu'il aurait pu le saisir ; mais il n'en avait point l'envie ; cette vue d'eau verte et de cable flottant emplissait sa pensée. Tels furent ses derniers moments, d'après ce qu'il m'a raconté.

LU

Dès qu un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ; et il n'y a point de mystère là-dedans. Le bonheur n'est point comrne cet objet en vitrine, que vous pouvez choisir, payer, emporter. Si vous l'avez bien regardé, il sera bleu ou rouge chez vous comme dans la vitrine ; tandis que le bonheur n'est bonheur que quand vous le tenez ; si vous le cherchez dans le monde, hors de vousmême, jamais rien n'aura l'aspect du bonheur. En somme, on ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l'avoir maintenant ; quand il paraît être dans l'avenir, songez-y bien, c'est que vous l'avez déjà. Espérer c'est être heureux.

Les poètes expliquent souvent mal les choses ; et je le comprends bien ; ils ont tant de mal à ajuster les syllabes et les rimes qu'ils sont condamnés à rester dans les lieux communs. Ils disent que le bonheur resplendit tant qu'il est au loin et dans l'avenir, et que, lorsqu'on le tient, ce n est plus rien de bon ; comme si on voulait saisir l'arc-enciel, ou tenir la source dans le creux de sa main. Mais c'est parler

grossièrement. Il est impossible de poursuivre le bonhsur, sinon en paroles ; et ce qui attriste surtout ceux qui cherchent le bonheur autour d'eux, c'est qu'ils n'arrivent pas du tout à le désirer. Jouer au bridge, cela ne me dit rien, parce que je n'y joue pas. La boxe et l'escrime, de même ; la musique, de même ; la lecture, ae même. La science ne plaît pas en perspective ; il faut y entrer. Et il faut une contrainte au commencement, et une difficulté toujours. Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur. Et quand l'action est commune, comme dans le jeu de cartes, ou dans la musique, ou dans la guerre, c'est alors que le bonheur est vil.

Mais il y a des bonheurs solitaires, qui portent toujours les mêmes marques, action, travail, victoire ; ainsi le bonheur de l'avare ou du collectionneur, qui du reste se ressemblent beaucoup. D où vient que l'avarice est prise pour un vice, surtout si l'avare en vient à s attacher aux vieilles pièces d'or, tandis que l'on admire plutôt celui qui met en vitrine des émaux, ou des ivoires, ou des peintures, ou des livres rares ? On se moque de l'avare, qui ne veut pas changer son or pour d'autres plaisirs, alors qu'il y a des collectionneurs de livres qui n'y lisent jamais de peur de les salir. Dans le vrai, ces bonheurs-là, comme tous les bonheurs, sont impossibles à goûter de loin. C'est le collectionneur qui aime les timbres-poste, et je n'y comprends rien. De même c'est le boxeur qui aime la boxe, et le chasseur qui aime la chasse, et le politique qui aime la politique. C'est dans l'action libre qu'on est heureux ; c'est par la règle que l'on se donne qu on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l'étude des sciences. Et ces obligations, vues de loin, ne plaisent pas, mais au contraire déplaisent. Le bonheur est une recompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherchée.

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