LXXXVIII
Il y a à peu près deux mois, on inaugurait, à Bourg-la-Reme, une plaque de marbre à la mémoire d'Evariste Gallois. Cet homme, qui est mort à vingt ans, a laissé, sur la Mathématique pure, des mémoires qui ont été publiés depuis, et qui ont éclairé une des routes les plus difficiles que l'on ait tracées à travers les idées pures. C'est à peu près tout ce que je puis dire là-dessus. Mais je livre sa biographie aux moralistes et aux fabricants d'images édifiantes.
A quinze ans, il dévore la Géométrie de Legendre. Il rejette les traités élémentaires d'algèbre, qui l'ennuient, et apprend l'algèbre dans Lagrange ; à seize ans il commence à inventer. Il envoie mémoires sur mémoires à l'académie des sciences. Les académiciens n y voient goutte. Il se présente deux fois à l'école Polytechnique, et est refusé deux fois. Il en conclut que les savants officiels sont des crétins ou des paresseux.
Il entre pourtant à l'Ecole Normale. Il y était en 1830, et fut tenu sous clef pendant les trois journées de juillet par un directeur prudent. Comme 11 aimait ardemment la République, en bon idéaliste qu'il était, il entra dans une belle fureur lorsqu'il connut les événements, iet la gloire qu'on lui avait volée. Pour ses discours vifs, il fut mis à la porte.
Pour d'autres discours encore plus vifs, qui visaient bel et bien le roi, il fut mis en prison l'année suivante, avec de terribles compagnons. Comme il contemplait de profondes vérités, les autres se crurent méprisés, et lui offrirent à boire, avec des mjures. On raconte qu'il but un jour un litre d'eau-de-vie, pour avoir la paix. Essayez de penser à ce roi ivre. Shakespeare n a pas été jusque-là.
11 sort de prison, et devient amoureux. Ce fut sans doute comme un crage sans pluie. Après quelques semaines il écrivait (je prends cette citation dans le discours officiel) : « Comment se consoler d'avoir épuisé en un mois la plus belle source de bonheur qui soit dans l'homme, de l'avoir épuisée sans bonheur, sans espoir, sûr qu'on est de l'avoir mise à sec pour la vie ? » Cet amour lui valut un duel, et il y fut tué. Il n'avait pas vingt ans.
Il passa le jour et la nuit, avant ce duel, à revoir son grand mémoire sur les équations, il paraît qu'il avait affaire à un spadassin ; il fallait donc mourir. Quels paysages d'idées contempla-t-iî, pendant ces heures-là ? Mais la plume n'allait pas assez vite. Ce ne fut qu une fusée sur la mer. Cet éclair fait voir pourtant plus d'une barque, et plus d'un naufrage. Car il n'est pas vraisemblable qu'il ne naisse qu un homme de temps en temps. Je croirais plutôt que tous les hommes pensent et veulent une fois ce que celui-là a pensé et voulu ; mais ils n'ont pas seulement le temps de prendre la plume. Prison, alcool, femmes, cela ne manque jamais à personne. Douce prison, souvent, prison d'opinions et d'habitudes. Alcool dilué. Flatteries, fiançailles, succès, intrigues, traitements, décorations, conversations. L'injustice et l'opinion sont lourdes ; et il y a plus d'une manière de mourir à vingt ans. Que d'ombres dans les antichambres ! Que de fusées sur la mer !
îl y a deux familles d'esprits. Il y en a qui, dès qu'ils lisent, tout de suite pensent l'œuvre dans l'histoire, comme venant avant d'autres et après d'autres. Par exemple un roman de Balzac est pour eux un bibelot de ce temps-là, comme serait une commode ou une armoue. D'autres prennent Balzac comme une nourriture, pour penser m.amtenant, pour vivre maintenant. J'avoue que je ne puis m'empêcher de penser ainsi hors de l'histoire ; et, par exem.ple, si je trouve chez le bouquiniste une Astronom.ie de Lalande, je la lis avec bonheur, non pas avec l'idée d'y trouver l'état de l'astronomie à cette époque-ià, mais bien pour m'instruire ; et, justement parce que la science était alors moms avancée, moins surchargée, j'y trouve ce qu'il me faut, et des explications que je rencontrerais rarement dans les livres d'aujourd'hui. Un autre fait l'histoire ; mais je cherche plutôt à ressusciter l'histoire, en ce qu'elle a de vivant et d'utile encore aujourd'hui. Le reste, ce qui n'est que tâtonnement et œuvres manquées, ne m'intéresse pas du tout. Je ressemble à une ménagère qui, ayant reçu en héritage une armoire de style, y met son linge sans égards pour le style, et fera très bien changer la serrure, si la serrure est usée.
Il est remarquable que l'esprit historien en use avec le tem^ps présent comme il fait avec le passé ; et moi aussi, à ma mode. Lui lit tout ; revues, brochures et méchants livres, tout lui est bon ; « car, dit-il, je n'y trouve pas assurément beaucoup d'idées qui me rendent plus savant ; mais aussi ce n'est point cela que j'y cherche ; j'y cherche mon temps ; je le prends comme il est ; il s'exprime tout autant, à mes yeux, dans un mauvais roman que dans un bon roman. Mieux peut-être ; car les œuvres médiocres expriment la manière de penser d'un grand nombre ; tandis qu'un grand artiste peut être un solitaire qui retarde de quarante ans. > Il ht, il lit, et dans le fond méprise tout.
Pour moi je n'agis pas autrem.ent avec mon temps qu'avec les siècles passés ; je ne lis que sur bonne recommandation, et après que la première curiosité des hommes a passé. J'essaie en somme de deviner ce qui sera oublié, afin de ne pas m'en charger l'esprit. De même pour
les sciences ; je pense que beaucoup de théories tomberont dans l'oubli, et j'aime à retarder un peu sur les physiciens du jour. En quoi je vis sans doute selon l'histoire plus que l'historien ne pense ; car l'histoire avance à travers les ruines, par le mouvement des vivants, et non par la poussière des morts. Mais, lui, il double l'histoire qui se fait par l'histoire qu'il fait. Je lui dis qu'il est né vieux ; et il me répond que je mourrai enfant.
Tous ces pédagogues en robe ont encore, les uns, des rubans jaunes, les autres des rubans rouges, ce qui signifie lettres et sciences. Les uns savent penser, mais non parler ; les autres savent parler, mais non penser ; voilà des fonctions chinoises. Pour moi, je n'arrive pas à comprendre qu'il y ait là deux ordres d'études. Comprendre et expliquer, cela me paraît une seule et même fonction. Qu'elles soient séparées dans l'enseignement, et aussi différentes que le rouge et le jaune, je ne 1 ignore point. Mais aussi, il faut voir ce que c'est que leur science et leur rhétorique.
La science n'est qu'un recueil de formules. Mettez un bon élève au tableau noir, et posez-lui une question de physique, par exemple celle-ci : Comment tombe une goutte d'eau dans l'air ? Tout de suite, il définira son langage, remplaçant les mots ordinaires par des V, des T, des X, et, en un tour de manivelle, il vous donnera le résultat, comme ferait un distributeur automatique. Je conviens qu'il n'en faut pas plus pour la pratique ; l'algèbre est essentiellement un outil ou une machme, comme on voudra, qui réduit l'effort de pensée au minimum. Mais tout le monde reconnaîtra que le but de l'enseignement des sciences, est au contraire, de faire penser et de former le jugement. Comment s'y reconnaître ? Toutes les notions sont confondues. On appellera théories les procédés d'algèbre, qui me semblent justement pratiques au plus haut degré. Voilà comment la science est de plus en plus étrangère au langage commun. De sorte qu'il faut, ou parler cosinus, ou ne rien dire.
Ne rien dire, voilà ce qui est laissé aux belles-lettres ; et elles s'en emparent, comme d'un précieux trésor. On exercera d'abord l'enfant
à raconter ses plus anciens souvenirs, ou à analyser ses sentiments de plaisir et de peine. Lui fera, naturellement, une petite tapisserie avec les mots qu'il connaît. Comment jugera le professeur ? Il ne sait pas, il ne peut pas savoir, sinon d'après les mots, ce que 1 enfant a voulu dire. Aussi, la règle du langage n'est plus la venté, c est-àdire l'accord du langage avec la chose, mais bien l'accord du langage avec le langage : ( Cela ne se dit pas > ; ' Voilà une expression vulgaire " ; « Mauvais goût ! Emphase ! Platitude ! »
En somme, ce que l'on reproche à l'enfant, c'est de ne pas écrire comme son professeur. Mais l'enfant se forme très vite. Ainsi se cultive une espèce de style dit élégant, qui n'exprime rien, et habille décemment les sots.
Que faudrait-il ? Une chose à décrire. On pourrait dire, alors, si l'enfant décrit bien ; la chose corrigerait le discours. Il s agirait d'abord de ne pas brouiller la droite et la gauche, et de commencer par un bout. Mais qui ne voit qu'une bonne description d'une chose présente, serait justement la première leçon réelle de vraie science. Qu'est-ce que savoir, sinon être en mesure de bien décrire ? Ainsi la première leçon de Science devrait être, en même temps, la première leçon de rhétorique.
Un professeur me disait hier, en levant les bras au ciel : '■'■ Tout s'en va. Je rne mettais à lire du Platon devant des élèves de premier choix, et destinés eux-mêmes à l'enseignement des belles-lettres ; et comme j'expliquais, à mon ordinaire, le français par le grec, parce que le grec est plus nu et fort et rustique, je me rappelai, à quelques mines étonnées, qu'un bon nombre d'entre eux n'avaient jamais appris le grec. Des barbares, enfin. >
Il était un peu ridicule, j'en conviens. Car les mots n'importent pas tant qu'on ne puisse forger une traduction de Platon, peut-être un peu raboteuse, mais qui, avec les gestes et l'intonation, portera tout de même cette pensée directe et jeune. Et pour ma part j ai souvent remercié Platon de ce qu'il donnait des contours plus nets et une marche aussi plus naturelle à mon style français. Et puis les « Alle-
mands » auront Goethe, Kant, Hegel ; les « Anglais " auront Carlyle ou Emerson. Tous liront Descartes, Renouvier, Cournot, s'ils y ont goût. Enfin je croîs que tous les programmes sont bons si on les prend de bonne humeur, et mauvais si l'on récrimine.
Mais, dans le fond, je regrette pourtant qu'on ait exilé le grec de Platon. Pourquoi ? Parce que la pensée chrétienne ne nous tient que trop. Descartes est à moitié théologien ; d'autres modernes, comme Renouvier, s'efforcent contre l'esprit clérical ce qui est encore une manière d'en rendre l'empreinte, comme le moule représente l'objet, creux pour relief, relief pour creux. Ce n'est pas mortel ; notre monde laïque est né de théologie, et finira par dominer toute théologie. Mais, enfin, nous trouvons dans les anciens une pensée qui a grandi autrement en partant d'autres rêves, moins abstraits, moins trompeurs ; les dieux du paganisme n'ont jamais eu apparence de raison. Et il est bon de savoir, par lecture familière, qu'un Platon s'est élevé à la grandeur morale sans reproche, à la forte dialectique, à la grande poésie, par la seule puissance d'une Raison qui ne devait aucun respect à une foi quelconque ; ici la religion a pris sans effort la forme d'un mythe, illustrant seulement les preuves, au lieu d'accoutumer aux arguments de prédicateur, comme il arrive chez nous.
D'où j'ai remarqué que des esprits cultivés, et d'ailleurs suivant la messe avec application, étaient néanmoins païens dans les discours et dans les discussions, par la force de cet esprit laïque de Platon, d Anstote, de Marc-Âurèle, de Sénèque, dont ils s'étaient nourris sur les bancs. Par la décadence de cette forte culture, peut-être verronsnous et voyons-nous déjà des athées qui raisonneront en théologiens, parce qu'ils ne savent forger que cette raison pesante, chargée de trop d'amour, de trop de haine, de trop de crainte. Il y a un sérieux qui appuie trop sur l'outil, et qui marque l'esprit moderne, dès qu'il laisse le badmage. Mais la grâce de la raison libre est chez les anciens seulement, et un peu chez ceux qui en sont nourris. J'aime le sourire de Platon.
XCÎI
« II faut définir la culture ; il faut sauver la culture. » On n'entend que cela. Mais qu'est-ce qu'un esprit cultivé ? On peut tout y mettre.
l'instruction, le goût, la politesse, la moralité. Mais c'est trop de choses pour un mot. Un maître que j'aimais bien nous citait volontiers cette définition : <' La marine est la science des responsabilités acceptées et satisfaites. » Mais la marine est précisément autre chose, et vaguement cela. La culture est aussi tout ce qu'il y a de bon ; mais à partir de quelle idée ? Je le perçois assez bien pour mon usage ; mais par préjugé ; et cela même me jette au centre de la question. Le préjugé est le corps même de la culture. Balzac a écrit quelque chose de lumineux : « Il n'y a point de grand écrivain sans un parti pris. " Le sien 'était de rester monarchiste et catholique, et cela n'allait pas tout seul. Voilà un trait de la culture ; ce qui va tout seul n'est pas culture.
L'astronomie, cela va tout seul si l'on se propose de la savoir ; il ne faut que suivre l'ordre des notions, à partir des quatre règles et de la géométrie d'Euclide ; ce sont des outils, ou, encore mieux, des machines-outils pour vous découper une astronomie bien propre, avec les lois de Kepler, la gravitation de Newton, les X et Y de Lagrange, les grandes hypothèses, enfin tout ce qu'un polytechnicien écrit sur une des pages de son esprit. Cela va tout seul, et c'est étranger à la culture. L'homme cultivé n'aime point ce répertoire, qui n'est pas à lui ; s'il l'a dévoré, il le rejette. Une des forces de l'homme cultivé, c'est qu'il oublie parfaitement ; il se nettoie, il se baigne, il se décrotte. Il y a du cynisme dans tout homme cultivé ; du cynisme et de la résistance. Il ne veut point penser à tour de bras. Il marche, il voit courir la lune dans les feuillages encore légers ; voilà son livre d'astronomie ; et SI vous commencez par lui dire qu'il faut se délivrer des apparences, et prendre un poste d'observation dans le soleil, il n'écoute seulement pas. Le pédant y perd son algèbre, comme autrefois il perdait son latin.
Si vous voulez définir la culture, définissez le pédant. Les modèles ne manquent pas. Il y a un pédant pour chaque science, pour chaque version latine, pour tout art, pour tout métier. Et le pédant c'est celui qui a appris et qui sait. C'est l'homme qui me dit, quand il me trouve avec des poulies et des ficelles : « Que cherchez-vous dans la mécanique ? Les notions sont maintenant purifiées et nettoyées, sans aucune ambiguïté. Instruisez-vous au lieu de faire l'enfant. » Mais je retourne à mes poulies ; je veux que le grincement soit dans ma notion. Bref, il y a deux hommes dans le pédant ; un homme qui conduit des discours sans erreur et sans passion, et puis un sauvage qui tire sur la corde.
Me voilà arrivé, par ce sentier, à l'art d'écrire, qui dépend des mêmes choses. Car une phrase bien claire ne vaut rien. Il a été écrit des millions de dissertations bien faites et qui ennuient. Je veux des mots qui labourent profondément. Là se trouve toute la puissance des anciens. Tacite est mon frère ; Montaigne de même ; leurs idées sont chargées de passion et de terre ; me voilà, quand je les lis, affairé comme une poule qui suit la charrue. Dans la Henriade ou dans Zaïre, Voltaire ratisse, et m ennuie ; mais, dans Candide, il laboure aussi. Des idées nouées aux plaisirs, aux peines, aux passions, aux actions, voilà la culture. Des abrégés, voilà le pédant. L'idée vivante ne va pas loin, ni vite ; mais elle traîne tout l'homme.
Platon a dit des choses merveilleuses sur le gouvernement de soimême, montrant que ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c'est-à-dire par ce qu'il y a de m.eilleur, sur ce qu'il y a de pire. Par le meilleur il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins. Je voudrais qu'on lise « la République " de Platon, non pas pour en parler, c'est-à-dire pour y retrouver ce qu'on en dit communément, mais pour apprendre l'art de se gouverner soi-même, et d'établir la justice à l'intérieur de soi.
Son idée principale, c'est que, dès qu'un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres sans avoir seulement à y penser. C'est l'idée de toute morale ; le reste n'est que police de Barbares. Quand vous avez rendu les hommes pacifiques et secourables les uns aux autres, seulement par peur, vous établissez bien, il est vrai, une espèce d'ordre dans l'état ; mais en chacun d'eux, ce n'est qu'anarchie ; un tyran s'installe à la place d'un autre ; la peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l'ordre extérieur est instable. Vienne l'émeute, la guerre, ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s'emparent de la citadelle.
C'est pourquoi je juge médiocres, pour ne pas dire plus, ces leçons
de morale fondées sur le calcul et la prudence. Sois charitable, si tu veux être aimé. Aime tes semblables afin qu'ils te le rendent. Respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. Ce n'est là que police des rues. Chacun attend toujours la bonne occasion, l'occasion d'être injuste impunément.
Je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu'ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux ; je leur dirais : n'ayez peur de rien, faites ce que vous voulez. N'acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous-mêmes. N'abdiquez pas. Soyez maîtres des désirs et de la colère aussi bien que de la peur. Exercez-vous à rappeler la colère, comme un berger rappelle son chien. Soyez rois sur vos désirs. Si vous avez peur, marchez tranquillement à ce qui vous fait peur. Si vous êtes paresseux, donnez-vous une tâche. Si vous êtes indolent, pliez-vous aux jeux athlétiques. Si vous êtes impatient, donnez-vous des pelotons de ficelle à démêler. Si le ragoût est brûlé, donnez-vous le luxe royal de le manger de bon appétit. Si la tristesse vous prend, décrétez la joie en vous-même. Si l'insomnie vous retourne comme une carpe sur l'herbe, exercez-vous à rester immobile, et à dormir au commandement. Après cela, mes bons amis, puisque vous serez rois en vous, agissez royalement, et faites ce qui vous semblera bon
Toute vertu est courage ; c'est pourquoi le mot « lâche » est la plus grave des injures. Toute vertu consiste à se diriger soi-même ; j'entends par là que ce soit la tête qui conduise le reste. Et cela ne va pas toujours sans peine, parce que nous traînons, comme enfermés dans un sac, un paquet d'animaux rebelles, qui, semblables à des chevaux rétifs, nous entraînent souvent à l'opposé de notre vouloir, quelquefois à côté, quelquefois au delà. Etre homme, c est mener le troupeau des muscles, en bon ordre, justement là oii l'on veut aller.
Quand on se tient éveillé, et le corps immobile, comme Socrate réfléchissant, la vertu est sagesse. Quand on maintient le troupeau dans l'obéissance et que l'on retient même le cœur ambitieux en
pensant au bien d'autrui, la vertu est jusnce. Quand on résiste au plaisir, quand on dit au ventre, à l'estomac, au gosier : assez joui, assez bu, assez mangé, la vertu est tempérance. El c'est toujours courage. Mais quand c'est la douleur, la Souveraine, qui fouette le troupeau, et quand le troupeau reste en ordre, c'est alors surtout que la vertu est courage.
L'Intelligence est une lumière utile. Je crois qu'elle n'aurait point étendu notre pouvoir sur les bêtes et sur les choses. Les bêtes, c'est le courage qui leur manque. Non pas la colère. La colère ne manque à aucune espèce de bête, dès qu'elle est prise et qu'elle sent la douleur. Mais c'est toujours colère ; c'est toujours débandade des bêtes dont la bête est faite ; c'est fuite en avant, mais c'est toujours fuite. L'homme aussi a ce courage-là. Il a la fureur du lion. Comme il prévoit plus loin, il s'en sert mieux. Il y a un art de nourrir la haine et la colère, et d'entraîner une troupe d'hommes contre les hommes. Le fou est courageux en ce sens-là. Voilà pourquoi je résisterai toujours un peu à l'entraînement, à la contagion de ce courage-là. La Sagesse le couronne en détournant la tête. Pourtant, dans la fureur des batailles, si quelqu'un ordonne, surveille, et frappe sans trembler et sans haïr, comme taille le chirurgien, voilà mon héros. Je veux bien le saluer. Pourquoi faut-il que j'aie à saluer la guerre ? La guerre n'est jamais tout à fait belle.
Mais voici d'autres héros. Ceux-là n'ont point de hame ni de colère. Contre qui et contre quoi ? C'est le feu qui est leur ennemi. Ceux-là ne frappent pomt en aveugles. Ils ne s'imitent point les uns les autres ; chacun d'eux est ingénieux, adroit, prudent. Chacun d'eux ajuste son action à la chose, comme à l'atelier. La douleur est sur eux ; la mort est sur eux ; le danger est plus visible encore pour eux que pour d'autres. Cependant ils mesurent de i'œiî ce qu'ils ont à faire. Et leur corps suit leur volonté, comme un régiment à la parade. Voilà les vrais héros. Voilà les vrais rois de ce monde. Vous leur avez fait des funérailles royales. Laissez-moi apporter cette offrande ; c est une couronne de définitions. Il est juste que, sur la tombe des héros, chacun porte les fleurs de son jardm.
« La morale sociale est cette partie de la morale qui traite de nos devoirs envers la société ; cette partie-là prend de plus en plus d'importance, et à juste titre ; en effet, il est très facile de savoir ce que l'on doit aux autres, et les lois servent ici à mieux éclairer notre conscience. La solidarité... » Ainsi pérorait à toute vapeur un jeune marchand de philosophie.
Mais un vieux sage l'interrompit, disant : - Quels paradoxes nous faites-vous là ? ht dans quelle confusion de toutes choses allez-vous nous jeter ? j'ai toujours pensé que les devoirs envers autrui dépendent de la morale individuelle, et non de la morale sociale. '>
*< Question de mots », dit quelqu'un.
'^ Non point de mots, dit le vieux sage, question bien réelle au contraire. Je dis que le respect de la vie d'autrui n'est pas un devoir social, attendu qu'il existe indépendamment de l'existence ou de la nature d'une société quelconque. Quand un homme tomberait de la lune, vous n'auriez pas le droit de le torturer ni de le tuer. De même pour le vol ; je m'interdis de voler qui que ce soit ; j'ai la ferme volonté d'être juste et charitable envers mes semblables, et non pas seulement envers mes concitoyens ; et je rougirais d'avoir augmenté injustement la note à payer, qu'il s'agisse d'un chinois ou d'un nègre. La société n'a donc rien à faire ici ; elle ne doit pas être considérée.
< Ou alors, SI je la considère, qu'exige-t-elle de moi, au nom de la solidarité ? Elle exige que j'approuve en certains cas le vol, l'injustice, le mensonge, la violence, la vengeance, en deux mots les châtiments et la guerre. Oui, la société, comme telle, ne me demande que de mauvaises actions. Elle me demande d'oublier pour un temps les devoirs de justice et de chanté, seulement elle me le demande au nom du salut public, et cela vaut d'être considéré. C'est pourquoi je veux bien que l'on traite de la morale sociale, à condition qu'on définisse son objet ainsi : étude réfléchie des mauvaises actions que le Salut Public ou la Raison d'Etat peut nous ordonner d'accomplir. »
Ainsi le vieux sage s'amusait à secouer les formules habituelles, afin de réveiller l'attention. Pendant ce temps le petit marchand de
philosophie montrait une figure ahurie, comme un curé qui s'aperçoit qu'une page de son bréviaire a été arrachée.
Le moraliste qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres » n'a pas trouvé là un grand secret. J'accorde bien que l'amour est la vraie richesse vitale ; c'est un merveilleux mouvement pour sortir de soi, pour se jeter dans l'action, et s'y dépenser, et s'y perdre, sans petits calculs. Je sais aussi que lorsque l'amour manque, comme il arrive dans l'extrême fatigue ou dans l'extrême vieillesse, qui ne sont qu'extrême avarice, 11 n'y a plus rien à espérer de bon, ni même de mauvais. Mais ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort, et il ne dure guère. L'ordinaire de la vie est un furieux amour de n'importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c'est l'amour, créateur de tout. On ne verrait plus du tout de plaine, si l'on n'avait plus du tout l'envie de galoper. C'est encore plus vrai pour l'homme, parce que, autant qu'on sait, il sent mieux et perçoit mieux. Amour est poésie.
Je veux donc bien que toute règle de justice est vaine, si l'on n'aime point ; pourquoi mettre une bride à un cheval mort ? Mais suffit-il aussi d'aimer sans règle ? L'homme le plus vivant serait le plus juste à ce compte. Or, ce n'est pas vrai. L'avance, qui est comme la haine repliée, n'explique ni les batailles ni les supplices, ni les conquêtes d'Alexandre, ni le bûcher de Jeanne, Dans l'histoire, c'est l'amour qui galope. L'amour enlace ; l'amour étrangle aussi bien, c'est le même mouvement. L'amour est paix, l'amour est guerre. Le fanatisme, dans son fond, est aussi bien amour que l'enthousiasme ; il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont ceux aussi qui tuent le mieux.
« Aime ton prochain comme toi-même. » Voilà une espèce de règle ; et ce n'est déjà plus l'amour tout nu. Mais cette règle n'est point bonne. On ne s'aime point soi-même ; ou bien ce n'est plus amour, c est pauvreté, sécheresse, avance, comme je disais. Le conquérant
ne s'aime point tant lui-même ; et, ce qui le prouve, c'est qu'il se fait très bien tuer. L'inquisiteur ne s'aime point lui-même ; sans quoi il ne serait pas redoutable. L'avare même ne s'aime pas lui-même ; il n'aime rien ; et il meurt lentement, parce qu'il n'aime rien.
L'amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu'il aime, c'est tout un ; telle est la marque de l'amour. Si l'on oublie cela, toute vie humaine est impossible à comprendre. L'amant qui tue une maîtresse adorée se tue aussi bien du même coup. Il aime son prochain comme lui-même. Qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. L'amour, comme on dit, est aveugle.
C'est pourquoi nous suivons de préférence les grandes ombres de Platon et de Marc-Aurèle, et de Kant et de tous ceux qui ont cherché quelque règle dans les idées, quelque règle contre l'amour et la guerre, dieux jumeaux.
L'industriel me dit : « Je viens de lire quelques pages des cahiers de morale de mon fils. Ma foi, cela n'est pas plus clair que le catéchisme. J'expliquerais aussi bien le dogme de la Trinité que cette formule traduite de l'allemand, et qui n'est pas plus claire en français qu'en allemand. Lisez vous même : Agis toujours comme si tu étais à la fois citoyen et législateur dans une cité des fins. Voilà une morale qui ne casse rien. "
« Hé ! hé ! Méfiez-vous de la morale, lui dis-]e, comme d'un obus enterré. N'allez pas essayer de l'ouvrir pour voir ce qu'il y a dedans. N'avez-vous point entendu dire que, selon la Raison, l'Individu humain doit être pris toujours comme fin, et non comme moyen ? »
« Mais si, j'ai lu ce galimatias. Le citoyen Pataud a une morale plus claire, et c'est celle des lutteurs, vous savez : prends-moi par où tu pourras, comme ils disent dès qu'ils luttent réellement, et non pour jouer. »
Je lui répondis : « La guerre appelle la guerre. Depuis que le règne des machines est venu, nous avons pris l'habitude d'acheter des journées de travail comme nous achetons du coton, des métiers à
tisser, ou des bœufs de labour. SI le travail est à vil prix, l'employeur se frotte les mains, sans se demander comment les travailleurs se nourrissent, s'habillent, se logent, s'mstruisent et élèvent leurs enfants pour ce prix-là. C'est la guerre ; et tant pis pour les vaincus. L'homme est alors moyen et instrument pour l'homme. J'ai une pioche ; si le sol est dur, j'use ma pioche plus vite ; quand elle sera usée, j'en achèterai une autre. C'est ainsi que vous usez d'un salarié, comme d'une pioche, et avec moins de souci encore ; car les pioches ne font point d'enfants, tandis que les salariés en font. »
« Que veulent-ils donc ? N'être plus des outils ni des moyens, mais être des fins. Que le salaire juste soit défini, non comme le prix du travail sur le marché, mais comme la condition d'une vie humaine, où soient comptés tous les besoins, tous les loisirs qu'il faut à un homme ; les soins s'il est mialade ; le repos s'il est fatigué ou vieux. Entendez par là qu'il y a des salaires que l'employeur n'a pas le droit d'offrir, et que le travailleur n'a pas le droit d'accepter. Cela mène loin. ^)
« Hé ! diable ! dit-il, c'est donc la doctrine de la C. G. T. que l'on enseigne à m.on fils ? J'aime mieux la théologie. >
<* Défiez-vous, lui dis-]e, de la théologie aussi, et assurez-vous d'abord que le curé qui la prêche n'y comprend rien. Toutes les idées sont dangereuses, et tous les idéologues sont à pendre. »
XCVÎII
Je crois que les forces morales l'emporteront ; j'entends par là que tous les hommes, ou peu s'en faut, aiment la justice plus que n'importe quoi au monde. Quand je dis des choses de ce genre devant des hommes qui passent pour supérieurs, ils se moquent de moi. Si je les presse, ils vont chercher alors quelque lieu commun sur le règne de la force, montrant que tout droit au monde a sa source dans une guerre et une victoire. Les plus habiles expliquent pourquoi on a habillé la force en justice. Car, disent-ils, le plus fort ne voulait pas rester toujours sous les armes ; il voulait établir une certaine paix fondée sur la force. Or, ayant remarqué que les hommes sont conduits souvent par des opinions fausses, et qu'il est assez facile de répandre
une opinion fausse, surtout si l'on commence par s'adresser aux enfants et aux Ignorants, ils ont donc fait prêcher à tous les carrefours que les lois établies par les plus forts étaient des lois justes ; que, par suite, elles devaient produire dans les cœurs, non pas seulement la crainte, mais aussi le respect et l'am.our. Cette prédication n'a que trop bien réussi. Voilà d'où vient l'idée qu'une action est plus juste qu'une autre.
Voilà de ces discours qui vous cassent les jambes. Voyez, en effet, dans quelle situation difficile nous nous trouvons. D'un côté, nous craignons les préjugés, les idées confuses et la tyrannie des prêtres, ce qui nous pousse à critiquer vigoureusement tout ce qui se donne comme ancien et respectable. Nous approuvons donc toujours un peu les hommes courageux qui fouaillent la justice en même temps que les Dieux.
Mais, d'un autre coté, pourquoi cette noble colère contre les tyrans, mortels ou immortels, et contre les sermons, et contre les dogmes ? Est-ce par amour du plaisir, de la richesse, de la tyrannie pour nousmêmes, que nous partons en guerre contre toutes les puissances ? Cela serait bien sot. Je rem.arque tous les jours que les ambitieux, après avoir mordu les puissances aux mollets, cessent bientôt même d'aboyer dès qu'on leur a jeté un petit morceau de puissance. C'est pourquoi je dis aux hommes supérieurs qui rient de moi : « Pourqoui aboyez-vous contre les puissances ? Vous voilà chiens de garde. Vous êtes rentes, ou appointés, ou décorés. Quelle rage vous tient ? S'il n'y a pas de justice, pourquoi le criez-vous sur les toits ? Vous ne pouvez qu'y perdre.
« Ou bien, alors, avouez donc qu'il y a quelque chose à quoi vous tenez plus encore qu'à votre argent ou à vos plaisirs. Quoi ? Disons l'ordre et la clarté dans les idées ; la sincérité dans les discours ; la liberté du jugement. Il y a donc des biens invisibles, et un bonheur hors de la puissance ? Oui, je vois ; vous voudriez mourir sur la barricade plutôt que d'adorer la justice par ordre ? C'est donc qu'il est injuste de vouloir enchaîner le jugement. Et, s'il y a de l'injustice contre quoi vous voulez vous battre, c'est donc qu'il y a du juste, pour quoi vous risqueriez vos privilèges et jusqu'à votre vie. Bons sophistes, je vous tiens. Et vous êtes bien aises d'être pris. »
Il y a un dialogue de Platon qui s'appelle « Gorgias », et que chacun peut lire. On y trouvera l'essentiel de ce qu'il y a dans Nietzche, et la réplique du bon sens aussi, telle qu'on pourrait la faire maintenant, si l'on voulait réchauffer ceux que Nietzche a gelés. Ces gens-là pensaient comme nous et parlaient mieux.
Donc on y voit un Calliclès qui se m.oque de la justice et qui chante une espèce d'hymne à la force. Car, dit-il, ce sont les poltrons qui ont inventé la justice, afin d'avoir la paix ; et ce sont les mais qui adorent cette peur à figure de justice. En réalité, aucune justice ne nous oblige à rien. Il n'y a que lâcheté et faiblesse qui nous obligent : c est pourquoi celui qui a courage et force a droit aussi par cela seul. Que de Calliclès aujourd'hui nous chantent la même chanson ; et que l'ouvrier n'a aucun droit tant qu'il n'a pas la force ; et que le patron et ses alliés ont tous les droits tant qu'ils ont une force indiscutable ; et qu un état social n'est ainsi ni meilleur ni pire qu'un autre, mais toujours avantageux aux plus forts, qui, pour cela, l'appellent juste, et toujours dur pour les faibles, qui, à cause de cela, l'appellent injuste. Ainsi pariait Calliclès ; je change à peine quelques mots.
Quand il eut terminé ce foudroyant discours, tous firent comme vous feriez maintenant, si de semblables entretiens revenaient à la mode. Tous portèrent les yeux sur Socrate, parce que l'on soupçonnait assez qu il se faisait une tout autre idée de la justice ; et aussi, sans doute, parce qu'on l'avait vu faire « non » de la tête à certains endroits. Lui se tut un bon moment, et trouva ceci à dire : « Tu oublies une chose, mon cher, c'est que la géométrie a une grande puissance chez les Dieux et chez les hommes. » Et là-dessus je dirai, comme les joueurs d'échecs : « Bravo ! c'est le coup juste. >*
Toute la question est là. Dès que l'on a éveillé sa Raison, par géométrie et autres choses du même genre, on ne peut plus vivre ni penser comme si on ne l'avait pas éveillée. On doit des égards à sa raison, tout comme à son ventre. Et ce n'est pas parce que le ventre exige le pain du voisin, le mange, et dort content, que la raison doit être satisfaite. Même, chose remarquable, quand le ventre a mangé,
la Raison ne s'endort point pour cela ; tout au contraire, la voilà plus lucide que jamais, pendant que les désirs dorment les uns sur les autres comme une meute fatiguée. La voilà qui s'applique à comprendre ce que c'est qu'un homme et une société d'hommes, des échanges justes ou injustes, et ainsi de suite ; et aussi ce que c'est que sagesse et paix avec soi-même, et si cela peut être autre chose qu une certaine modération des désirs par la raison gouvernante. A la suite de quoi elle se représente volontiers des échanges convenables et des désirs équilibrés, un idéal enfin, qui n'est autre que le droit et le juste. Par où il est inévitable que la raison des riches vienne à pousser dans le même sens que le désir des pauvres. C'est là le plus grand fait humain peut-être.
Quant à ceux qui répliquent là-dessus que la raison vient de 1 expérience, comme le reste, et de l'intérêt, comme le reste, ils ne font toujours pas que la raison agisse comme le ventre agit. Car l'œil n est pas le bras, quoiqu'ils soient tous deux fils de la terre.
Le Droit et la Force ne s'opposent point ; ce sont deux notions distinctes. Lorsqu'un garçon plus âgé et plus fort qu'un autre lui prend ses billes, en apparence il anéantit le droit de l'autre ; mais ce n'est qu'en apparence ; ce coup de force ne change nen au droit ; le jeune bandit est possesseur des billes ; il n'en est pas le propriétaire. Si maintenant un frère aîné prend la défense de son frère et lui rend ses billes après avoir rossé le petit voleur, les choses sont remises dans l'ordre ; mais l'ordre lui-même n'avait pas été touché ; il était toujours vrai que les billes appartenaient au plus faible.
Le droit est une opinion, un jugement, une pensée. Les batailles pour et contre un droit sont des batailles de thèses et d'arguments, en présence d'un arbitre qui décidera. Il faut alors des raisons, non des coups de poing. A quoi on objecte souvent la prescription, d après laquelle trente ans de possession non contestée donnent un droit de propriété. Mais remarquez bien que ce n'est pas la force qui fonde cette occupation ; il ne s'agit pas d'une possession maintenue par tous moyens, mais d'une possession publique non contestée ; c est cette
absence de réclamation qui fonde le droit. On suppose que si, durant trente années, aucun homme n a eu un semblant de raison à opposer au possesseur devant le juge, ceux qui surgiraient dans la suite n'apporteraient que des revendications impossibles à vérifier. Ce n'est donc pas la possession victorieuse qui crée le droit, mais la possession non attaquée par arguments et raisons.
On dit souvent aussi que le droit du premier occupant résulte de la conquête et de la force. Mais ici la confusion des idées se fait voir en bonne lumière. Car le premier occupant n'est pas plus fort qu'un autre ou que dix autres. Au contraire, par la nature des choses, celui qui occupe et cultive est plus faible que celui qui le menace, et qui n'a que la guerre pour industrie. Et puis il s'agit d'un droit, c'est-àdire d'une opinion, d'un jugement ; sans quoi le premier occupant n'aurait de droit qu'autant qu'il pourrait se maintenir par la force. Et, comme dit Jean-Jacques, le droit n'ajouterait rien, le droit ne signifierait rien. Le droit de l'occupant suppose qu'un arbitre a décidé, par raisons, que l'occupation était bien réelle, marquée par des travaux et des clôtures, affermie par la coutume et l'usage, c'est-à-dire par une expérience déjà longue ; et par ces raisons, après débats, il est décidé et déclaré, d'un commun accord, que cette possession est approuvée et désormais garantie, entendez par là que tout nouvel opposant devra apporter une nouvelle raison. Ainsi, ce que je puis revendiquer sous le nom de droit, c'est une approbation loyale, conforme à des promesses. Et ce qui va contre le droit c'est la duplicité, la mauvaise foi, le mensonge. On attaque un droit en le contestant devant arbitre ; on le viole par négations de mauvaise foi, par faux serments, par faux témoignages. Mais la force par elle-même n'est que grande ou petite ; irrésistible, contenue par une autre, ou écrasée. Sans erreur possible. Une pierre qui roule ne se trompe point ; elle écrase ce qu'elle écrase.
Le droit a deux espèces de défenseurs, ceux qui le respectent et ceux qui le méprisent. Depuis qu'il y a des sociétés humaines, il s'est rencontré, en tout temps, quelques sages qui ont défini le droit comme
la loi idéale qui régnerait dans une cité d'êtres raisonnables. Puis, jetant les yeux sur la cité réelle, autour d'eux, ils ont eu bien de la peine à distinguer, dans cette mêlée de désirs et de haines, une espèce d'ombre du droit. Aussi ils ont gémi. Et d'autres gémiront encore dans l'avenir.
Pendant ce temps-là, les brutes sanguinaires mettaient, par nécessité, un peu d'ordre dans leurs batailles, formaient des alliances durables, tenaient leurs serments, afin d'être plus forts, et se sacrifiaient à leur patrie, afin de conquérir la patrie du voisin. Ainsi la vertu naissait là où on ne l'attendait guère, en vertu des axiomes : l'union fait la force ; la fidélité fait l'union ; la fidélité suppose l'oubli de soi.
Chose étrange, les hommes n'étaient capables d'être injustes à l'égard de l'étranger qu'à la condition d'être justes entre eux. Les Romains ne furent de puissants conquérants que parce qu ils se dévouaient à l'œuvre commune et observaient religieusement leur loi. C'est pourquoi leur violence portait leur droit en croupe ; et l'on peut dire qu'ils apportaient au bout de leurs piques une espèce de justice.
Ainsi, par le jeu des forces brutales, les hommes devenaient plus vertueux ; ils apprenaient l'art de la paix en même temps que l'art de la guerre. Ce fut ainsi toujours, et ce sera ainsi toujours ; le plus juste des peuples, à nombre égal, sera aussi le plus fort. Les hommes violeront le droit, mais à la condition de le respecter d'abord. Les cités adoreront une Sagesse brutale, une Minerve armée en guerre. Et c'est ce phénomène étrange et nécessaire que j'appelle le Progrès. Voilà pourquoi je crois que le règne du Droit arrivera : la justice et la Force nous y poussent.
Un sophiste m'a dit : "■ La justice n'est qu'un mot. Il n'y a que des coutumes. La coutume du plus grand nombre est juste tant qu elle est coutume. Vous ne pouvez pas le nier ; les faits sont contre vous. Vous respectez vos parents ; vous leur assurez, autant qu'il est en vous, une douce vieillesse ; vous dites que cela est juste. Le sauvage
fait cuire son père et le mange, afin de loger l'âme paternelle dans un corps plus jeune ; il dit que cela est juste. De même vous dites que la République est juste ; un autre dit que la monarchie est juste. Moi je dis, ce qui est juste c'est ce qui est communément admis ; tout état social, tant qu'il dure, est donc juste. C'est pourquoi je vous conseille, Alain, de ne pas tant vous échauffer sur les principes. '>
Sans nous échauffer, examinons donc cet argument, qui traîne partout, 1 argument du sauvage qui mange son père. Prenons-le comme un fait, ce sauvage embusqué dans les livres. Qu'est-ce que cela prouverait ? Que l'idée qu'il se fait de la justice, de la vertu et de toutes les choses du même genre, n'est pas si différente de l'idée que nous en avons. Car, remarquez-le bien, s'il mange son vieux père (quel coquin d enfant), ce n'est pas pour son plaisir qu'il le mange; s'il le mangeait pour son plaisir, ou par nécessité, il ne dirait plus qu'il agit bien. C est par raison qu'il mange son vieux père, et afin, comme vous dites, de donner asile en lui-même, dans son propre corps, à l'âme de son vieux père, mal logée maintenant dans un corps décrépit. Or je dis que toute la vertu humaine est là ramassée. Car il s'efforce d'agir par raison, non par passion ; et il dit que cela est juste et louable ; nous disons de même. Nous pensons seulement que ce sauvage se trom.pe sur ce qui est raisonnable, et qu'en l'instruisant nous pourrions faire de lui un citoyen passable, s'il conservait seulement la belle règle qu il applique de travers ; agir selon sa pensée, non selon son ventre.
Maintenant que l'argument est par terre, réfléchissons encore une fois à ce sauvage qui mange son père. Est-ce que vous ne trouvez pas ridicules les arguments de cette sorte ? Où a-t-on pris ce sauvage ? Allons-nous régler nos mœurs sur des anecdotes de missionnaire ? Ce ne sont que des récits de récits. Pour bien voir les faits, il faut déjà être un esprit puissant. Les voir, à travers les yeux d'autrui, c'est d un sot ; c'est à cause de cette méthode-là que nous nous défions des prêtres ; eh bien, défions-nous de l'esprit prêtre, en toutes choses. Je nie donc le fait.
Mais quand j'accorderais le fait, qui donc est assez fort pour remonter des faits aux mœurs, dans un pays où il n'est point né ? Nous promenons un veau gras. L'étranger conclura-t-il bien en disant que nous 1 adorons ? Nous avons des maisons de prostitution. L'étranger conclura-t-il bien en disant que cet esclavage nous semble naturel et juste ? Il y a des duels chez nous. Allez-vous conclure que ceux qui se battent en sont encore au jugement de Dieu ? Non. Je laisse tous
ces récits sur les sauvages aux historiens payés par les riches. Et si les riches ne peuvent rouler tranquillement dans leurs autos sans s être endormis d'histoire comme d'un opium, je les plains. Ils paient leur luxe plus cher qu'il ne vaut.
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Le Sophiste est revenu à la charge. Il m'a dit : '< Ce qui est est ; ce qui n'est pas n'est pas. Moi je prétends régler mes actions sur ce qui est, et que tout homme en doit faire autant, s'il n'est pas un peu fou. Quand le charron fait une voiture, il la fait avec le bois qu'il a et avec le fer qu'il a. Pour tout dire, ce sont les faits qui règlent tout, et la morale comme le reste. Cela serait évident pour vous si vous n étiez, sans le savoir, empoisonné de théologie. Car votre Justice Idéale, ce n'est pas autre chose qu'un Dieu masqué. Je dis donc qu il y a une justice monarchique, comme il y a une justice répubîicame ; et que la meilleure c'est celle qui existe et qui dure. »
« Et c'est par là, lui dis-je, que vous justifierez aussi n'importe quel pape, tant qu'il est pape, et n'importe quel bûcher, tant qu'il brûle. Car, c'est une chose remarquable, quand un homme ne croit plus à la Justice, il croit à tout le reste ; l'Eglise est le refuge des athées. Mais ne secouez point la tête ; je ne vais pas vous donner des injures pour des raisons. Je reprends votre exemple. Quand un charron fait une roue, il la fait aussi ronde qu'il peut. Si je lui demande ce que c'est que rond, il me répondra que le rond est ce en quoi toutes les distances sont égales à partir d'un centre. Et que, en faisant sa roue, il pense à la faire ronde le mieux qu'il peut, c'est-à-dire, approchant le plus qu'il se peut de cette égalité des distances à partir d'un centre. Et plus la roue approchera de ce rond parfait, mieux elle sera roue. ^>
« Mais, dit le sophiste, c'est qu'il a remarqué que la roue la plus ronde est aussi celle qui roule mieux, qui secoue le moins la voiture, qui s'use le moins, qui supporte les plus gros poids. C'est 1 expérience qui l'a instruit. »
« Eh, lui dis-je, qui en doute ? Toujours est-il qu'il a l'idée d'un rond parfait, et qu'il sait très bien ce que c'est. En sorte que c'est sur ce rond parfait qu'il tourne ses yeux, comme sur un modèle, pendant
qu'ii fait sa roue. Or, c'est là que je veux en venir, mon cher ; ce rond parfait n'existe pas et n'existera jamais ; c'est ce que j'appelle une Idée. Les hommes ont des Idées. Ils sont ainsi ; il faut les prendre comme ils sont. Le chien de chasse a de longues oreilles qui pendent ; le bœuf a un sabot coupé en deux ; le cheval en a un d'une seule pièce ; l'homme a des Idées ; il est même, autant qu'on peut savoir, le seul animal qui ait des Idées. L'histoire des Sciences n'est que l'histoire d'Idées ainsi laborieusement formées, d'où sont sorties toutes ces Inventions qui font que l'homme règne sur cette planète. »
« Eh bien, mon cher, dis-je au Sophiste pour finir, si vous espérez qu'il va renoncer à ces merveilleux outils justement quand il a à inventer une cité habitable, vous vous trompez. Comme il y a eu des roues plus ou moins grossières, qui grinçaient de cahot en cahot, ainsi il y a eu de grossières justices, justes en un sens, injustes en un autre ; d'où quelques sages ont cherché quel genre d'égalité pourrait les rendre plus justes, et tout à fait justes. Et, par exemple, ayant aperçu qu'un contrat était rendu plus injuste par l'ignorance, ou la faiblesse d'une des parties contractantes, ils ont formé l'idée d'un contrat juste, défini par l'égalité des connaissances et des forces ; et, depuis, ils ont les yeux hxés sur ce contrat parfait, qui n'existe pas, qui n existera jamais ; et ils le prennent comme modèle, disant hardiment : 1 esclavage était injuste, le servage était injuste et autres propos. Mon cher, vous qui aimez à bien décrire, quand vous décrirez l 'animal humain , n oubliez pas l'Idée. Voilà la griffe de l'homme, et son rugissement. »
Quelle étonnante ambiguité dans la notion de Justice. Cela vient sans doute principalement de ce que le même mot s'emploie pour désigner la Justice Distributive et la Justice Mutuelle. Or ces deux fonctions se ressemblent si peu, que la première enferme l'inégalité, et la seconde l'égalité.
Je fais un marché avec un autre homme ; et avant de conclure, je m occupe à rechercher s'il n'y a point quelque inégalité entre nous, qui le détermine à faire contrat avec moi. Par exemple, si, au sujet du cheval que je lui vends, il ignore quelque chose que moi je
sais, je dois l'instruire avant qu'il signe. Egalité ; justice mutuelle.
Je SUIS membre d'un jury pour les chevaux ; j'ai à dire quel est l'éleveur qui mérite la récompense ; je la lui donne. Inégalité ; justice dlstributlve.
J'enseigne les mathématiques. J'ai en face de mol des enfants que je juge également dignes d'être instruits, quoiqu'ils n'aient pas tous les mêmes aptitudes. Aussi je m'applique à aider justement ceux qui ont besoin de secours. J'emploie toute ma patience, toute ma puissance d'invention, à découvrir le moyen d'intéresser les plus paresseux et d'éclairer les moins Ingénieux. Je comprends les erreurs, je les redresse en les expliquant ; je travaille à les rendre égaux et je les traite tous comme mes égaux malgré la nature, malgré les antécédents, contre les dures nécessités. Egalité ; justice mutuelle.
J'examine des candidats pour l'école Polytechnique. J'ai choisi des problèmes difficiles ; ce sont mes armes, ce sont mes pièges, et malheur aux vaincus. J'ai de bons postes à donner, mais en petit nombre. Aux plus forts. Et je donne des rangs. Inégalité ; justice dlstributlve.
Un juge siège comme arbitre dans un procès au civil. Il ne veut pas savoir si l'un des plaideurs est riche et l'autre pauvre. SI l'un des contractants est évidemment naïf. Ignorant, ou pauvre d'esprit, le juge annule ou redresse le contrat. Egalité ; justice mutuelle. Ici le pouvoir du juge n'est que pour établir l'égalité.
Le même juge, le lendemain, siège comme gardien de l'ordre et punisseur. Il pèse les actes, la sagesse, l'intention, la responsabilité de chacun ; il pardonne à l'un ; il écrase et annule l'autre, selon le démérite. Inégalité ; justice dlstributlve.
Les deux fonctions sont nécessaires. Mais il me semble que la Justice Dlstributlve a pour objet l'ordre, et n'est qu'un moyen ; tandis que la Justice Mutuelle est par elle-même un idéal, c'est-à-dire une fin pour toute volonté droite. Le vrai nom de la première serait Police ; et le beau nom de Justice ne conviendrait qu'à l'autre. Mais je vois que, dans le passé, la première fut adorée et implorée, tandis que l'autre est encore aujourd'hui méconnue. La loterie plaît, parce qa elle tire l'inégalité de l'égalité ; l'assurance déplaît, parce qu'elle fait justement le contraire.
Qu'est-ce que le droit ? C'est l'égalité. Dès qu'un contrat enferme quelque inégalité, vous soupçonnez aussitôt que ce contrat viole le droit. Vous vendez ; j'achète ; personne ne croira que le prix fixé après débat, et d'un commun accord, soit juste dans tous les cas ; si le vendeur est ivre tandis que l'acheteur est maître de son jugement, si l'un des deux est très riche et l'autre très pauvre, si le vendeur est en concurrence avec d'autres vendeurs tandis que l'acheteur est seul à vouloir acheter, si le vendeur ignore la nature de ce qu'il vend, livre rare ou tableau de maître, tandis que l'acheteur la connaît, dans tous les cas de ce genre je dirai que le prix qui est payé est un prix d'occasion, non un juste prix. Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas égalité entre les parties.
Qu'est-ce qu'un prix juste ? C'est un prix de marché public. Et pourquoi ? Parce que, dans le marché public, par la discussion publique des prix, l'acheteur et le vendeur se trouvent bientôt également instruits sur ce qu'ils veulent vendre ou acheter. Un marché, c'est un lieu de libre discussion.
Un tout petit enfant, qui connaît mal l'utilité relative des choses, et qui ne règle le prix que sur son désir présent, un tout petit enfant sera l'égal de l'acheteur le plus avisé, si seulement plusieurs marchands offrent publiquement à plusieurs acheteurs la chose que le petit enfant désire. Je n'en demande pas plus. Le droit règne là où le petit enfant, qui tient son sou dans sa main et regarde avidement les objets étalés, se trouve l'égal de la plus rusée ménagère.
On voit bien ici comment l'état de droit s'opposera au libre jeu de la force. Si nous laissons agir les puissances, l'enfant sera certainement trompé ; même si on ne lui prend pas son sou par force brutale, on lui fera croire sans peine qu'il doit échanger un vieux sou contre un centime neuf. C'est contre l'inégalité que le droit a été inventé. Et les lois justes sont celles qui s'ingénient à faire que les hommes, les femmes, les enfants, les malades, les ignorants soient tous égaux. Ceux qui disent, contre le droit, que l'inégalité est dans la nature des choses, disent donc des pauvretés.
Au sujet de l'égalité entre les hommes, je vois qu'on disserte assez confusément, peut-être parce qu'on ne distingue pas bien le fait et le droit. Par exemple quand je vois qu'on objecte, contre l'égalité républicaine, Tmégalité trop réelle des homm.es, des fem.mes, des enfants, sous le rapport de la puissance, de la santé, de la mémoire, de la science, je m.e dis que ces discours sont assez inutiles ; car je ne pense pas qu'il se soit jamais trouvé un législateur qui veuille décréter qu'un enfant de deux ans portera un sac de blé sur son dos tout aussi bien qu'un fort de la halle le peut faire.
Disons qu'il y a une inégalité naturelle, ou de fait, assez visible, assez connue, et qui se montre dans tous les conflits où la force seule est en jeu. La loi n'y peut pas grand chose ; ou, pour mieux dire, elle n'y peut rien du tout ; car chacun aura toujours à chaque moment la force qu'il a, que ce soit par mémoire, par ruse, ou par alliance avec d'autres. Et nul décret au monde ne peut faire que le plus fort ne soit pas le plus fort.
Aussi l'égalité est-elle de droit, non de fait. Et elle va contre une inégalité qui est de fait, non de droit. Par exemple il y a entre les hommes une inégalité de droit, si un enfant royal, ou un enfant de riche est volontairement salué par les citoyens, ou si un général reçoit les acclamations de toute une armée, ou si un prêtre fait tomber les fidèles à genoux. On dira : mais, c'est encore là une inégalité de fait. Oui, s'ils se sentent forcés. Non, s'ils jugent que cela est raisonnable. Le droit, c'est ce que je juge raisonnable.
Et, dans ce sens, quand je dis que tous les hommes sont égaux, c est comme si je disais : il est raisonnable d'agir avec tous pacifiquement, c'est-à-dire de ne point régler ses actions sur leur force, ou sur leur intelligence, ou sur leur science, ou sur leur richesse. Et en somme je décide, quand je dis qu'ils sont égaux, de ne point rompre la paix, de ne point mettre en pratique les règles de la guerre. Par exemple voilà un enfant qui porte une rose ; je désire avoir cette rose. Selon les règles de la guerre, je n'ai qu'à la prendre ; si au contraire l'enfant est entouré de gardes, je n'ai qu'à m'en priver. Mais si j'agis selon
le droit, cela veut dire que je ne tiendrai compte m de sa force ni de la mienne, et que je ne m'y prendrai pas autrement pour avoir cette rose, que si l'enfant était un Goliath. De sorte que l'égalité est inséparable du droit et de la paix, et qu'elle est parfaite entre les hommes tant qu'on reste dans le droit ; et qu'aussitôt que l'inégalité des hommes sert à régler leurs rapports, on tombe dans l'état de guerre. Et que l'enfant ait deux ans ou dix ans, que les forces soient ou non voisines de l'équilibre, l'inégalité définit toujours Imiustice.
« Le droit ? Hypocrisie ! Méprisable hypocrisie ! Le droit, c'est ce qui est. C'est la puissance des uns ; c'est l'impuissance des autres. C'est l'entrepreneur vendant du travail ; c'est le manœuvre condamné au salaire de famme, parce qu'd ne peut m choisir, ni attendre, m travailler sans machines. C'est le pauvre homme qui a froid et faim, pendant que des palais roulants vont de Pans au Havre, en consommant en trois heures ce qu'il faudrait de charbon pour chauffer dix familles pendant un mois de froid. Voiîà les droits égaux. Pourquoi donner le nom de droit à cet aveugle jeu de forces. La machine sociale n'est pas plus humaine que ce volcan de Ténénfîe, qui pousse ses laves selon la pente. Eh bien, soit. Disons-le. Afïîchons-le sur les murs des écoles. A bas l'hypocrisie ! »
Voilà un discours que l'on entend assez souvent, dès qu'on ne se met pas de bons tampons de cire dans les oreilles. Quand il fait froid, quand on voit brûler des feux de planches dans les chantiers, j'avoue que ce discours entre dans nos chambres fermées aussi terriblement que la bise.
Il faut être juste en toute saison. Dire que ceux qui possèdent sont de raffinés hypocrites, qui déguisent leur force en droit, c'est simplifier un peu trop. Il n'est guère d'homme chez nous maintenant qui n ait des Idées ; et n'allez pas croire qu'on puisse vivre avec des Idées comme si on n'en avait point. Les fous témoignent de la puissance des Idées ; car, par quoi souffrent-ils, sinon par des opmions qui se battent dans leur pauvre tête. Or les sains d'esprit connaissent aussi ces combats. Le fait est que plus d'un milliardaire verse enfin ses
trésors pour la science et pour l'instruction, c'est un prodigieux fait humain, fruit des Idées ; fruit tardif ; fruit d'automne ; il mûrit tout de même ; il tombe tout de même.
Les hommes sont bien embarrassés. Quand ils ont défini le droit de propriété, il y a à peu près un siècle, en révisant les coutumes à la lumière de la Raison, ils ne prévoyaient pas cette complication des machines et des usines, cette extension des villes, cette production concentrée, cette puissance du capital. Le droit de propriété paraissait très sage et très juste ; c'était une Idée de Raison. Cette idée se bat maintenant avec d'autres, et contre elle-même. Il s'est trouvé, fait imprévisible, que le droit de propriété va contre le droit de propriété. C'est parce que le capitaliste a des droits sur le produit intégral de son travail, que l'ouvrier se trouve n'avoir plus de droits sur le produit intégral de son travail. Le droit ruine le droit. C'est pourquoi l'Etat, dès qu'il travaille à rétablir une espèce d'équilibre, a l'air de prendre aux uns pour donner aux autres, et de violer le droit au nom du droit. De là une sincérité d'esprit chez ceux qui revendiquent, et une sincérité aussi chez ceux qui résistent. Le Progrès est mal attelé. Les choses et les idées se battent et se ruent dans les brancards. De là des « Dia ! Hue ! » et des coups de fouet. Il faut pourtant bien appuyer sur la charrue, si l'on veut ouvrir la terre.
II me semble que les syndicalistes (je désigne assez clairement par là les plus ardents des socialistes), ont éprouvé ces dernières années une révolution dans les idées, qui leur a fait considérer le progrès humain sous un aspect nouveau. Et voici à peu près comment je me représente ce mouvement d'idées, et le changement qu'il apporte dans la politique.
Les socialistes ont réfléchi d'abord en partant de la notion du droit. Il leur a paru évident, lorsqu'ils ont considéré les salaires de famine, les vieux ouvriers réduits à tendre la main, la personne humaine traitée comme un outil, que ces choses allaient contre le droit. Et ils l'ont expliqué à tout venant, par discours et traités, avec un prodigieux succès ; car le progrès des connaissances et l'habitude de réfléchir
avaient ouvert les esprits, aussi bien ceux des possédants que ceux des autres. Il y eut une vague de justice sur le XîX*^ siècle ; de là un doute universel, on peut le dire, concernant le droit des patrons, et comme une secousse des intelligences, d'un monde à l'autre, d'oij vinrent une foule de changements, dans les mœurs et dans les lois, qu'on oublie trop. En bref, même les plus féroces parmi les rentiers, pour peu qu'ils eussent touché aux sciences, se voyaient condamnés ou bien à se rendre tout à faits ignorants de tout, en se bouchant exprès les yeux, ou bien à ne pas trop approuver leur propre oisiveté et les misères des autres. Ainsi la géométrie, dont le vieux Socrate espérait beaucoup, tirait la justice après elle. Ce fut la revanche des idéologues.
Mais suivez le mouvement qui s'est fait depuis dix ans, et voyez comment il avait été préparé. Marx avait réduit le droit à la force, et voulait une justice aussi aveugle qu'une avalanche. L'armée des historiens, moitié jésuites, moitié taupes, se moquait des idées et des idéologues, et prétendait réduire toute science à des croyances plus utiles que d'autres, mais non plus raisonnables. Les ouvriers se formaient à cette critique, et, par déhance pour la théologie, chassaient le droit et l'idéal en même temps que les dieux. J'ai vu ces choses de près. J'ai vu les amis du droit en arriver à se moquer du droit.
Or c'est par ce détour qu'ils en sont venus à se défier des socialistes bourgeois. Car, pensaient-ils, si tout est force et désir de jouissance en ce monde, il n'est pas possible qu'un homme qui vit bien soit socialiste. Donc les discours des bourgeois n'étaient que des pièges. Donc il fallait s'armer, et faire une guerre d'esclaves. Pataud méprise le droit, et il ne le cache pas.
Erreur qui va loin. Le socialisme est découronné. Toutes les passions sont réhabilitées. Le jeune bourgeois rougit presque des idées de justice qu'il avait. Le parti de la force parle plus haut que jamais. II n'y a plus qu'une vertu, la violence. La Guerre Sociale se moque de la Pensée. Les bourgeois serrent fortement leur sac déçus. Les vieilles barbes radicales ne se portent plus. Et, pour tout dire, la perspective d'une révolution est écartée. Car, qu'est-ce que le socialisme comme force, sans les complices que l'intelligence lui assurait partout ? Qu'est-ce que c'est ? Un tumulte de carrefour, encadré de gardes municipaux.
Platon ne veut pas condamner les hommes à une autre peine qu'à celle qu'ils ont choisie. La Justice prend ici figure de nécessité. L'avare est plus avare à mesure qu'il entasse ; et l'amoureux plus amoureux à mesure qu'il se le prouve par de nouvelles sottises ; le furieux plus furieux à mesure qu'il frappe ; l'envieux plus envieux à mesure qu'il souhaite le malheur de son prochain. Ainsi ils ne peuvent refuser cette punition, puisqu'ils la veulent. Je trouve dans Hegel, penseur majestueux et tout proche du sens commun sans qu'on s'en aperçoive toujours, cette idée que la peine est, accessoirement et superficiellement, une mesure de sûreté publique, mais que, plus profondément, elle est l'effet même de la volonté du coupable. Idée qui se trouve enveloppée dans les jugements ordinaires, toutes les fois que l'on dit : « C'est bien fait ", ou « C'est toi qui l'as voulu ».
De là vient sans doute l'idée si ancienne qu'une peine est juste lorsqu'elle ressemble à l'action même que l'on veut punir. « Tu craches en l'air », dit le proverbe. Mais comme notre action n'est pas toujours ainsi lancée qu'elle retombe sur nous par les lois naturelles, le juge des anciens temps la recourbe et la réfléchit. Ta flèche a crevé 1 œil de ton voisin ; je la renvoie dans le tien ; tu as volé six moutons, tu en perdras six. Tu lui tues son fils, on te tuera le tien. Idée assez grossière, comme on voit par ce dernier exemple. Mais idée bien naturelle, d'après laquelle la vengeance est comme un devoir de justice. Encore maintenant il arrive que le père d'une fillette violée et étranglée réclame la première place à côté de la guillotine ; et on la lui donne. Dire que c'est sauvagerie pure, c'est sans doute s'élever trop au-dessus de la nature. Il en est de ces sentiments comme de la religion ; mer est une sagesse trop courte ; il faut retrouver le vrai dans chaque erreur, de façon à satisfaire la nature finalement.
Dans la peine de mort, par exemple, il faut savoir reconnaître les œuvres de l'assassin, selon le cours des choses. Car celui qui a fait bon marché de la vie humaine, dès qu'il est connu, il n'ira pas loin. Sa carrière est bornée ; le genre de relation qu'il établit entre les autres et lui enferme une violence sans limites. « Ton esclave, disait
Sénèque, est maître de ta vie si seulement il met la sienne au jeu. » Mais cette condition est dans tous les crimes. Donc pour que l'assassinat soit puni de mort, il n'est pas nécessaire que le juge s'y mette. Le rôle du juge et de la société est bien de considérer l'intérêt social ; c'est pourquoi ils s'opposeront à la vengeance toute chaude, source d'erreurs funestes, école de brutalité, tumulte redoutable. Il décide du fait, et règle le cours de la vengeance. Mais, à bien regarder, ce n'est pas lui qui punit ; la violence subit seulement sa propre loi. C'est pourquoi il n'est pas selon la sagesse que le jury ait à se montrer sévère ou indulgent ; il limite seulement les conséquences de la guerre à celui qui l'a déclarée. Il n'a pas le droit de punir ; où prendrait-il le droit d'absoudre ?
ex
Soutenir que la peine de mort ne fait pas peur aux assassins, c'est aller contre le bon sens. Si les punitions peuvent quelque chose, il faut dire que la plus redoutable a plus de puissance que les autres. Allez-vous soutenir que les peines ne peuvent rien contre les délits ? L'expérience répond tous les jours. Les écoliers sont vifs et oublieux ; leur nature les porte à parler, à rire, à se moquer ; quand ils se coalisent, ils redeviennent sauvages, jusqu'à rendre fou parfois l'homme débonnaire qui a charge de leur apprendre l'orthographe. Or chacun sait que quelques punitions un peu dures, pourvu qu'on se garde de pardonner, rétablissent immédiatement l'ordre et la paix. On dresse à coups de fouet les chiens et les chevaux ; pourtant ce sont des bêtes. On dresse même des lions. Or il y a dans tout homme un cheval, un chien, un lion à dompter. Pourquoi voulez-vous que les châtiments ne puissent pas aider la raison ?
Je vois bien ce qui manque à la peine de mort ; c'est justement ce qui explique la puissance du fouet ; c'est le souvenir de la peine, qui se lie si bien, par sa vivacité, au souvenir de la faute que celui qui a été puni une fois ne peut plus penser à la faute sans penser au fouet. Par ce mécanisme, la faute n'est plus aussi attrayante qu'elle était ; le désir est tempéré par la crainte ; voilà pourquoi le chien flaire le rôti sans y toucher. Il est trop clair que la guillotine n'instruit pas ceux
qu'elle touche. Cette objection, remarquez-le, vaut contre l'emprisonnement perpétuel aussi.
Seulement il faut voir comment l'homme est fait. II prévoit plus loin que les anim.aux, et il est capable d'inventer en prévoyant. De là les passions. L'homme est plus souvent conduit à mal faire par des espérances qu'il se forge, que par un désir bien déterminé éclairé par l'expérience de la veille. L'avance, l'amour, l'ambition, sont comme des mirages ; on vole, on menace, on tue pour jouir de biens qu'on n'a jamais possédés. Eh bien, la guillotine est un mirage aussi.
Je ne dis pas qu'elle soit puissante à l'instant où le couteau de l'assassin se lève. Elle peut apparaître, et barrer l'avenir, au moment où l'assassin achète le couteau, ou bien quand il va se laisser prendre aux discours des autres, quand il s'enivre de projets, quand il se construit d'avance une vie plus heureuse que celle qu'il a. Je suis sûr que la clémence présidentielle et les discours du ministre de la justice fournissent les arguments les plus forts aux Méphistophélès de carrefour, quand ils cherchent des âmes à acheter. Non qu'ils craignent tant la mort ,• on ne peut craindre ce dont on ne peut se faire aucune idée. Mais il y a les jours d'attente, la toilette, et la marche, à l'échafaud. Quand on pèse, en imagination, les profits et les risques, on peut avoir peur de cette peur-là.
Un canal, avec ses beaux tournants ombragés, ses berges gazonnées, ses écluses bavardes, éveille des sentiments vifs et fait naître une poésie en action, sans doute parce que c'est une œuvre humaine revêtue des parures naturelles. Qui ne s'est arrêté à l'écluse pour considérer cette machine étonnante, simple, puissante, qui élève de marche en marche, par-dessus les collines, un lourd bateau, une maison fleurie, de hardis enfants ? Chacun a désiré ces lents voyages où les moindres bruits courent et rebondissent dans le couloir sonore pendant que le navire, comme disait Virgile, coupe en deux l'image renversée des choses. Les fouets claquent ; les deux chevaux tirent habilement chacun à leur tour ; l'horizon glisse d'heure en heure ; les fleurs et les herbes saluent au passage. Heureux mariniers !
Je suivais ces rêveries à l'heure où les fanaux s'allumaient, et comme la lune à demi-éclairée était déjà presque au sommet du ciel. J'entrai dans cette auberge qui est à côté de l'écluse. Les étalns et les tables brillaient ; un chat dormait. Mais bientôt la scène s'anima. La porte battait ; les mariniers entraient, jeunes et vieux ; il y eut des nuages de fumée, une vapeur d'absinthe, des discours en tumulte, un tourbillon de pensées brillantes comme des outils. « Moi, dit un vieil homme, c'est au démarrage que je l'attends ; ne criez point, ne frappez point, laissez-le faire ; c'est là qu'on juge un cheval. » « Six litres, dit un autre, c'est ce qu'il faut à un cheval qui ne travaille pas ; mes chevaux ont trois fois cinq litres chacun, et autant de foin qu'ils en veulent. >' « Moi, dit un troisième, quand j'attaque ma cavalerie, je n'ai pas besoin de deux coups de fouet ; ils comprennent tout de suite. »
Il y eut des défis : « Prends mon bateau ; je prends le tien ; et, marche, on verra si tu me suivras comme je t'ai suivi aujourd'hui. » Dans un autre angle : « C'est honteux de laisser des chevaux en pareil état ; et blessés encore par leur collier. » Mais l'autre répondait : « Je ne commande point ; je fais ce qu'on me dit ; je donne ce qu'on me donne ; si l'on me dit de frapper, je frappe. Ma foi les procès sont pour le patron, et c'est juste. » <' C'est en Belgique, dit un autre, qu'ils sont sévères ; un seul coup de fouet à la tête d'un cheval, et te voilà pris. » « C'est en Prusse, dit un autre, qu'il faut voir cela ; les gendarmes m'ont fait attendre trois jours pour un cheval blessé à l'épaule. » Ils convinrent qu'en France la police n'était point faite. « Et d'abord, dît un homme à bec d'aigle et à moustaches terribles, on devrait fixer une quantité d'avome pour un cheval qui travaille ; pas moins de douze litres ; et puis les chevaux blessés au repos ; et ils ne reprendraient pas sans un papier du vétérinaire. » Ce discours fut approuvé. Personne ne parla des hommes ; personne n'y pensait. Quelle puissance dans les spectacles, dans les actions, dans le souvenir ! Ames royales, faites pour gouverner. Il ne fallait que quelques vapeurs d'absinthe, et ces hommes magnifiques délibéraient sur les droits des chevaux.
L'individualisme, qui est le fond du Radicalisme, est attaqué de tous les côtés. Monarchistes et socialistes le méprisent, et les sociologues aussi, au nom d'une science impartiale. Cela vient principalement d'un renversement de perspective dont les sociologues devraient pourtant nous guérir. On a cru longtemps que l'homme primitif était isolé, et qu'il ne connaissait ni les lois ni les mœurs, mais qu'il suivait ses besoins propres, comme on voit que font beaucoup d'animaux. La civilisation ne serait autre chose, alors, que l'histoire des sociétés comme telles ; à mesure que l'hom.me aurait appris, par nécessité, le respect des contrats et le prix de la fidélité,, on aurait vu naître les vertus à proprement parler, la justice, le droit des faibles, la chanté, la fraternité. Il ne s'agirait donc que de vivre surtout en citoyen, d'agir et de penser avec les autres, religieusement au sens plein du mot, pour échapper de plus en plus aux destinées animales, et faire le véritable métier d'homme.
On aurait dû réfléchir à ceci qu'il y a des sociétés d'abeilles et de fourmis où les pensées et les actions sont rigoureusement communes, où le salut public est adoré sans calcul et sans hypocrisie, et où nous n'apercevons pourtant ni progrès ni justice, ni charité. Mais, bien mieux, les sociologues ont prouvé, par mille documents concordants, que les homm^es primitifs, autant qu'on peut savoir, forment des sociétés avec des castes, des coutumes, des lois, des règlements, des rites, des formalités qui tiennent les individus dans un rigoureux esclavage ; esclavage accepté, bien mieux, religieusement adoré ; mais c'est encore trop peu dire ; l'individu ne se pense pas lui-même ; il ne se sépare pas du tout, ni en pensée ni en action, du groupe social, auquel il est lié comme mon bras est hé à mon corps. Le mot religion exprime même très mal cette pensée rigoureusement commune, ou mieux cette vie rigoureusement commune où le citoyen ne se distingue pas plus de la cité que l'enfant ne se distingue de sa mère pendant qu'elle le porte dans ses flancs. Un penseur a dit : <t Comme la bruyère a toujours été lande, l'homme a toujours été société. »
On aurait pu le deviner ; on le sait, c'est encore mieux. Cela fait
comprendre la puissance de la religion et des instincts sociaux ; mais aussi que la société la plus fortement nouée repousse de toutes ses forces tout ce qui ressemble à la science, à l'invention, à la conquête des forces, à tout ce qui a assuré la domination de l'homme sur la planète. Et il est très vrai que l'homme, en cet état de dépendance, n'avait point de vices à proprement parler ; mais on peut bien dire que la société les avait tous ; car elle agissait comme une bête sans conscience ; de là des guerres et des sacrifices humains ; une fourmilière humaine, une ruche humaine en somme. Et donc le moteur du progrès a dû être dans quelque révolte de l'individu, dans quelque libre penseur qui fut sans doute brûlé. Or la société est toujours puissante et toujours aveugle. Elle produit toujours la guerre, l'esclavage, la superstition, par son mécanisme propre. Et c'est toujours dans l'individu que l'Humanité se retrouve, toujours dans la Société que la barbarie se retrouve.
« Les morts gouvernent les vivants. " Cela est vrai en plusieurs sens. Arrêtez-vous à flanc de coteau ; arrêtez vos yeux sur les pentes, si capricieusement habillées : ici l'éclat argenté des seigles ; plus loin l'herbe drue et les coquelicots ; ces rectangles, ces bouquets d'arbres, ces chemins mêmes, quoiqu'ils cherchent la pente la plus douce, toute cette variété de couleurs ne s'explique pas bien par le sous-sol ni par le cours des eaux ; c'est l'histoire qui a marqué ces limites ; il y eut défrichements, héritages, partages, batailles, procès, juge" ments. Tous ces morts sont oubliés ; mais nos bœufs tournent ici et non là par l'action des morts. Le ciel, au-dessus, change de minute en minute ; jeux des vents et des vapeurs ; jeux des forces, sans souvenir.
Les villages et les villes se souviennent autrement. Une vieille maison barre la rue ; il faut tourner là selon la forme de la ruelle où l'on passait il y a dix siècles. L'industrie humaine redresse les rues ; les vieux murs sont condamnés ; mais une autre force agit contre celle-là ; les églises sont comme des promontoires ; les monuments aussi. Une vieille maison est conservée par ses poutres croisées, par ses sculptures naïves, par son bonnet de tuiles, par sa force expressive.
Ici les morts gouvernent, non par leur force telle quelle, non par le poids de la pierre, mais par persuasion, par clair langage. Les vivants s'y reconnaissent. C'est la piété qui survit, non la pierre qui résiste. Encore plus visiblement dans les lois, dans les livres, dans les institutions, traditions et leçons, les vivants choisissent. Et cette puissance de choisir est encore un héritage. Le plus précieux ; le seul qui soit adoré. Dans cette pierre travaillée, nous savons reconnaître la marque humaine, l'invention. Celui qui n'a fait que copier est méprisé ; l'œuvre d'art se sauve parjune pensée neuve, par une volonté novatrice, réformatrice. Les cathédrales affirmaient la paix et la justice, un autre ordre enfin que la nécessité pure. C'est par là qu'elles se font reconnaître. Elles nous rappellent nos devoirs d'homme. Sur quoi l'imagination nous trompe souvent, comme on sait, et nous porte vers tout ce qui est ancien ; mais le jugement esthétique nous redresse et nous dit : « Voilà une copie et une copie de copie; œuvres d'esclave. Mais voici un éclair de liberté. » Les morts ne nous attirent pas au tombeau, comme les légendes veulent nous le faire croire. Ils nous poussent à vivre, à penser, à réformer, à résister aux forces animales, selon leur exemple. Cette rosace est clairement géométrique ; j'y vois ma destinée de mesureur de cercle et de législateur. Celui qui va aux tombeaux pour y apprendre la haine, la tristesse, la guerre, l'injustice, la mélancolie et le désespoir fait un voyage inutile ; chacun est maître, en ces tristes choses. Au contraire, consolation, espérance, volonté de faire l'avenir, voilà notre piété et notre héritage.
Le Traditionalisme est écrasé par l'histoire même. Car personne ne propose, par exemple, de revenir à la torture comme méthode d'instruction criminelle. L'invention de la machine à vapeur a changé les conditions du travail et de l'apprentissage ; l'atelier a grandi, le travail est plus pénible et moins difficile ; allez-vous ressusciter le vieux Com^pagnonnage ? Il fut un temps où l'ouvrier blessé dans son travail était présumé imprudent ; cela se comprend ; il tenait 1 outil dans sa main. Maintenant que courroies et fils électriques courent partout, c'est le patron qui est présumé imprudent. Ces nouveautés
naissent de la même source que les plus anciennes traditions. Une invention, quelle qu'elle soit, exprime des conditions réelles, et s'y adapte, sans quoi elle ne vivrait pas un seul moment.
La Révolution Française est l'effet de quelque chose, la suite de quelque chose. Le paradoxe des peuples respectant les rois non parce qu'ils étaient justes, mais parce qu'ils étaient rois, ne tient pas. C'est un efret de l'imagination que de croire ferme à tout ce qui est, et de repousser la critique ; c'est un effet du jugement moral, que de condamner absolument le juge prévaricateur, l'accapareur, le fermier général. La légende de Samt-Louis sous le chêne est belle ; j'y vois déjà l'égalité entre les plaideurs. La fable du Meunier Sans-Souci est belle aussi ; elle exprime que le roi est juge entre deux plaideurs, mais non point entre un plaideur et le roi lui-même. Cette idée vient du fond des âges.
Le christianisme fut une révolution. Peut-on dire qu'elle était sans racmes ? Ce fut une explosion du jugement moral contre les puissances d Imagination. Les dieux païens avaient une longue histoire à montrer ; la Fraternité aussi. Il a fallu traduire les Dieux devant la conscience. Le Protestantisme marque un mouvement de ce genre ; la Révolution aussi ; le Socialisme aussj. Pourquoi prononcez-vous qu'une Révision n est plus à faire, quand tout change autour de nous par le progrès des sciences et l'évolution de l'Industrie, quand il est clair aussi que 1 Imagination se fait toujours des Idoles, et que toute Sagesse s'endort dans la coutume ? N'est-ce pas toute l'histoire, que cette résistance des Puissances Etablies ? Penser seulement sous cette idée-là, est-ce humain ? N'est-ce pas plutôt animal ? Les morts gouvernent les vivants, soit. Mais les morts veulent-ils être imités ou continués ? Dans le passé, dans tout homme du passé, il y a soumission et révolte, coutume et invention. Lequel dois-je adorer ? Pourquoi m.a piété pour les morts irait-elle toute aux oppresseurs ? Jeanne d'Arc fut-elle si résignée ? Rousseau avait-il moins d'ancêtres que Louis XV ?
La Solidarité, c'est une Nécessité à figure humaine. Elle nous pousse, elle nous retient, par des fils bien noués ; par un danger commun, par
une imitation d autrui, par une sympathie plus forte que la volonté, et tout cela fortifié par un long voisinage. Je suis d'une famille, d'une ville, d un pays, d'une race ; en vain je m'enfuis ; comme la tortue je perte ma maison.
Ceux qui parlent ou écrivent là-dessus ne font pas assez attention à cet esclavage, qui est senti jusque dans les pensées les plus libres. Ils veulent entendre sous ce mot de solidarité un vouloir généreux, qui choisit ses chaînes et ses devoirs. « Je serai solidaire avec le moujik vertueux, et non avec cette brute empoisonnée d'alcool qui est mon voisin. Avec les prolétaires de tous les pays, non avec les oisifs de mon pays. Avec les justes, non avec les injustes. Comme je voudrai, non comme ils voudront. » Voilà la Solidarité hum.aine ; l'autre n'est qu'animale.
L'autre, à bien regarder, est peut-être plus juste. Pourquoi ? Parce qu elle ne choisit point. « Qui se ressemble s'assemble. » Cette union voulue fait des castes, des classes, des guerres sans fin. Dans le vrai, mon sem.blable n'a pas besoin de moi ; je n'ai pas besoin de lui ; nous nous nuirons l'un à l'autre, je le parie, par le grossissement inévitable des traits communs. Les mêmes exemples, les mêmes discours, les mêmes actions communes, tout cela conduit à une seule idée, et à des passions fanatiques. Des ouvriers réunis, du même m.étier, et n'écoutant que l'écho de leurs propres voix, feront un monstre ; des patrons réunis feront un monstre. Des militaires, aussi. Des anarchistes, aussi. Des policiers, aussi ; des malfaiteurs, aussi. Par ce détestable esprit de corps, il faut choisir quelque excès, et l'appeler vertu ; et plus chaque corps se resserre, plus sa justice intérieure devient injustice à l'égard des autres. Sans espoir de paix. Il faudrait que le malfaiteur vive avec 1 honnête homme ; tous deux y gagneraient ; il n'y a de beau dans l'association que les contrastes de voisinage ; la nature joint le oui et le non ; de leur union naîtra la paix, et de leur séparation la guerre. Je hais toutes les Eglises.
C'est la Nature qui fait les enfants, et les hommes, et l'Humaniîé. Je suis d'une fam.ille ; mon père est coléreux, je suis affectueux ; il faut que nous vivions ensemble ; et c'est le plus grand bien pour nous deux. Je suis riche ; j'ai un mur mitoyen avec un pauvre vieux ; avantage pour lui et pour moi ; cette mère a un enfant arriéré après de beaux enfants ; elle l'aime et elle le sauve ; elle vaut mieux, elle aussi, par cette servitude. La Patrie, fille des hasards, a réuni des Flamands et des Narbonnais, des Bretons et des Francs-Comtois. Je
SUIS lié à des ignorants ; tant mieux pour eux, et tant mieux pour moi. Ma Science y gagnera, autant qu'elle perdra dans une Académie. La société du peintre est mauvaise pour le peintre ; du musicien mauvaise pour le musicien ; du député, mauvaise pour le député ; de l'ignorant, mauvaise pour l'ignorant ; du philanthrope, mauvaise pour le philanthrope ; du moraliste, mauvaise pour le moraliste. 0 liens de nature, hasards de nature, contrastes de nature, variété, mélanges, voisinages, servitudes nées de la terre, racines de la vie. La justice naîtra de la terre.
Le citadin frappa la terre avec sa canne, et dit : « Oui, nous allons vers l'esclavage universel. » De la terrasse oii nous étions assis, on voyait toute la vallée qui buvait le soleil. Les petits champs, sarclés, bêchés, dessinés comme des carrés de jardin, étalaient sous nos yeux les riches couleurs de la terre, le brun, l'ocre rouge, le jaune, le grisbleu, avec des morceaux d'un vert éclatant, çà et là. Parfois on entendait un cri, ou le cliquetis d'un attelage, le bruit suraigu d'un outil qui frappe sur une pierre. Mais le citadin en était toujours à la grève des postiers.
Oui, dit-il, nous en viendrons à dépendre tellement les uns des autres qu'il n'y aura plus ni liberté ni amitié parmi les hommes. Chacun de nos besoins sera l'esclave d'un système distributeur ou nettoyeur, comme sont déjà les postes, la lumière et le tout à l'égout. Nous serons nourris par compagnie ou syndicat, comme nous sommes mamtenant transportés. Une menace de grève sera une menace de mort. Il est à prévoir que la défense sera du même genre que l'attaque. Il faudra de terribles châtiments ; tout refus collectif de travail sera un acte de guerre qui exigera une riposte de guerre. Et, comme chacun dépendra de chacun, nous vivrons dans la terreur et l'esclavage. »
« On ne vit pas longtemps, lui dis-je, dans la terreur et l'esclavage. On s'arrange. Voyez les toits de ce village, et ces hommes qui remuent la terre. Ce sont de redoutables animaux, en ce sens que chacun d'eux, avec sa pioche ou sa bêche, peut me tuer dans la minute, si l'idée lui en vient et, s'il n'est pas retenu par la crainte. Vous avez le même
pouvoir, car vous êtes vigoureux et vous tenez une canne ferrée. Néanmoins je vis en paix avec vous et avec eux. je compte sur votre bon sens, sur leur bon sens. Je crois qu'ils aiment ia sécurité autant que je l'aime. L'Humanité civilisée est un fait comme les propriétés de l'eau. Si toute l'eau du monde cessait d'être potable, nous n'en parlerions pas longtemps. Si les hommes devenaient tous fous, il n'y aurait plus de question, j'avoue que je compte sur l'Humanité. Que les hommes qui travaillent prétendent élever les salaires, et s'unir pour cela, je ne m'en effraie point, je ne m'en étonne point. C'est la Raison qui pousse, comme poussent les seigles et les blés. De même, quand les postiers affirment tous ensemble qu'ils ne supporteront pas l'injustice, cela, à bien regarder, me paraît tout à fait consolant. J'aime à constater que la tyrannie n'est plus possible parmi nous. Mais si vous supposez que la plupart des hommes vont se concerter afin de rendre la vie impossible aux autres et à eux-mêmes, cela me paraît aussi raisonnable que si je supposais que tous ces hommes qui bêchent et qui piochent vont soudain se frapper les uns les autres avec leurs bêches et leurs pioches. Les hommes veulent la paix. C'est ce qu'ils ont écrit là-bas, en carrés verts, bruns et rouges, avec leurs pelles et leurs pioches. »
CXVIÎ
« On croit, dit le Moraliste, trop aisément ce que l'on désire. Tout amour vit d'illusions. Le feu du cœur colore toutes choses ; l'aimée a toutes les vertus ; elle comprend tout. Grâce, Poésie, Bonté, Sagesse, furent les fées de son berceau. Pareillement l'ami du peuple croit aisément que le peuple est juste et bon. Et c'est par le même mécanisme que le cœur religieux croit que Dieu est, par la peine qu'il sentirait s'il croyait que Dieu n'est pas. Ainsi pour tout. On n'agirait point, on ne vivrait point sans cela. La vérité jette une lumière crue, trop vive pour la plante humaine. Respectons les erreurs d'autrui. «
« Mais, dit le Sage, on parle bien vite d'erreur, il me semble. Il y a, je le sais, des cas innombrables où notre amour ne change rien. Je puis vouloir une éclipse, ou simplem.ent un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enhn que les choses iront comme
je veux ; mais elles vont leur train. D'oii je vois bien que ma prière est d'un nigaud. Mais quand il s'agit de mes frères les hommes, ou de mes sœurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l'amour, de même. Si je crois que l'enfant que j'instruis est mcapable d'apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, ditesvous, à la femme que j'aime des vertus qu'elle n'a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer ; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable ; estimez-le, il s'élèvera. La défiance a fait plus d'un voleur ; une demiconfiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait ? Iljaut donner d'abord. »
« Et voilà, dit le Sociologue, par quelles expériences on a été conduit à croire que la prière, qui n'est qu'une grande confiance, peut changer l'ordre des choses. Car c'est vrai pour les choses humâmes ; mais à l'origine ils prenaient toutes choses pour des choses humaines. Et il est toujours vrai que celui qui veut croire en Dieu se change luimême, jusqu'à n'en plus jamais douter ; il est vrai que la grâce lui vient s'il la demande comme il faut. Mais les miracles du cœur humain ne changent que le cœur humain. Vos prières n'avanceront point l'éclipsé, et ne feront point que Dieu soit. Seulement on constate qu'il n'y a pas éclipse ; on ne constate pas que Dieu n'est pas. Voilà pourquoi les religions sont fortes. »
La liberté des opinions ne peut être sans limites. Je vois qu'on la revendique comme un droit tantôt pour une propagande, tantôt pour une autre. Or, on comprend pourtant bien qu'il n'y a pas de droit sans limites ; cela n'est pas possible, à moins que l'on ne se place dans l'état de liberté et de guerre, où l'on peut bien dire que l'on se donne tous les droits, mais où, aussi, l'on ne possède que ceux que l'on peut maintenir par sa propre force. Mais dès que l'on fait société avec d'autres, les droits des uns et des autres forment un système
équilibré ; 11 n'est pas dit du tout que tous auront tous les droits possibles ; il est dit seulement que tous auront les mêmes droits ; et c'est cette égalité des droits qui est sans doute la forme de la justice ; car les circonstances ne permettent jamais d'établir un droit tout à fait sans restriction ; par exemple il n'est pas dit qu'on ne barrera pas une rue dans l'intérêt commun ; la justice exige seulement que la rue soit barrée aux mêmes conditions pour tout le monde. Donc je conçois bien que 1 on revendique comme citoyen, et avec toute l'énergie que l'on voudra y mettre, un droit dont on voit que les autres citoyens ont la jouissance. Mais vouloir un droit sans limites, cela sonne mal. Laissons cette métaphysique. On invoque le droit de parler et d'écrire, sans y vouloir de restriction. Je n'ai qu'à montrer un cas où évidemment personne n'admettra un tel droit pour que la question se pose tout à fait autrement. Or, ce cas, je n'ai pas à le chercher bien loin ; l'écrit et la parole obscènes ne peuvent être permis ; on voudra toujours au moins protéger les enfants ; cette restriction suffit pour faire voir qu'il n'est pas question d'un droit de parler et d'écrire qui serait sans limites.
Cela étonne au premier moment, parce que nous voulons toujours quelque principe abstrait et rigoureux, qui serait comme un article de la Charte Humaine ; dans le vrai, je ne vois qu'un droit ainsi formulable, c'est l'égalité des droits ; cette condition remplie, tous les droits sont discutables, et on peut imaginer des circonstances où les droits les plus clairs soient supprimés, et même le droit à la vie ; car dans un sauvetage, il n'est pas dit qu'on ne mettra pas un citoyen dans quelque poste périlleux ; seulement tout citoyen, dans les mêmes conditions, sera également tenu d'obéir.
Revenons au droit de parler et d'écrire ; il n'est pas seulement limité par les bonnes m.œurs ; il l'est par l'ordre et la sûreté publique. Je n'ai pas le droit de louer publiquement le crime ou le vol. Par exemple, les cultes ne sont libres que sous certaines conditions ; on peut imaginer un culte de Bacchus ou de Vénus, imité de l'antique, et qui serait très bien interdit. Quand on lit Rousseau, Montesquieu, Voltaire au sujet de la tolérance, on est surpris au premier moment de leur prudence sur ce sujet-là ; car ils ne veulent la tolérance que pour les doctrines inofïensives ; et, lorsqu'il s'agit de savoir si une doctrine est inofîensive, c'est l'opinion commune, par la loi et les juges, qui en décidera. Mais d'où viennent ces fausses notions qui courent partout ?
Mon jeune ami le Silloniste m'a offert son almanach, que je lui ai, du reste, payé ; car je ne veux point m'enrichir aux dépens des autres. Dans cette brochure, ils font voir que la grande Presse est dominée par les manieurs d'argent, ce qui fait qu'une opinion sincère et libre ne peut pas s'y produire. Ils annoncent, en revanche, un nouveau journal qui, par la générosité de tous ceux qui le liront et de tous ceux qui le feront, sera vraiment un Libre Journal, libre dans la pensée, libre dans l'expression.
J'approuve ces nobles projets. Je veux faire seulement une remarque. Il est hors de doute que la liberté des rédacteurs de cette feuille ne sera jamais absolument sans limite ; par exemple on n'y pourra parler sans respect des opinions religieuses, tandis qu'on y pourra parler sans respect des grands financiers, ou des auteurs à la mode. Pour dire toute ma pensée, je suis assuré que je ne pourrais pas, quand je le voudrais, écrire mon Propos quotidien dans cette feuille-là comme je l'écris ici.
Est-ce à dire que ma liberté d'écrire ici, dans ces colonnes, ce que je pense, comm.e je le pense, est-ce à dire que cette liberté soit sans limites ? Non pas. Personne, il est vrai, ne me donne de conseils ; personne ne me demande de changer, d'adoucir. Mais pourquoi ? Justement parce que je me conseille moi-même. Je me modère moimême. Il y a des boutades que je lance sans précaution ; il y en a d'autres que je prépare ou que j'explique ; et quelquefois il m'arrive d'atténuer ou de corriger ce que j'ai écrit l'avant-veiîle. Toutes ces précautions dépendent de la rhétorique, ou art de persuader. Ontelles pour fin de ménager les opinions d'un parti, ou les intérêts d'un bailleur de fonds ? Je ne sais ; tout cela ensemble si vous voulez, en ce sens que ce qui choquerait violemment les lecteurs aurait sa répercussion sur la caisse.
Mesquines, basses, viles préoccupations, dira-t-on. Bah ! Ce sont des paroles. Il faut voir les choses comme elles sont. On n'écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance : d'accord. Mais on n écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en
d'autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite. Il s'agit de se tenir dans l'entre-deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l'air. Sans ces difficultés, que l'on rencontre dans toute action réelle, l'individu serait livré à sa fantaisie ; il ne se surveillerait plus lui-même ; il ne mesurerait plus ses jugements ; il ne dirigerait plus sa pointe. Il déclamerait. Il ferraillerait. Pour moi, je crois qu'un homme aura toujours la liberté qu'il saura prendre, et seulement celle-là. Et il devra la conquérir par audace et prudence mêlées. Mais déclamer le socialisme à des socialistes, et le sillonisme à des sillonistes, ce n'est que liberté apparente, et réel esclavacre.
Il y a donc encore des espérantistes ? j'entendais dire, il n'y a pas longtemps, par un homme qui s'y connaît, que l'iLspéranto était passé comme le volapuck, dans le royaume des ombres, remplacé par rido, autre langue beaucoup plus simple et plus logique encore. Ce n'est donc qu'un schisme ; et les Idistes sont donc un petit groupe de dissidents sans importance ? En somme, faut-il apprendre l'Espéranto ou rido ? Grave question, à laquelle il est impossible de répondre pour le moment. Un Espérantiste vous dira : « L'Ido, ce n'est qu'une lubie de deux ou trois mathématiciens ou grammairiens. >' Mais l'Idiste prononcera avec autorité qu'il n'y a plus d'Espérantistes. Ma foi, pour pratiquer une de ces deux religions, j'attendrai que l'une ait tué l'autre.
Les passions intellectuelles ont quelque chose d'effrayant. Ce sont des folies généreuses. J'ai connu un homme hautement cultivé, qui aurait pu se faire une place honorable, non pas sur les sommets, mais sur les hauts plateaux de la mathématique. Cet homme, autant que je sais, était à l'abri de l'amour, de l'avarice et de l'ambition. Mais il lit une faute, il apprit l'Espéranto. Sans doute y mit-il toute son application de grand travailleur. Sans doute fut-il émerveillé de cette puissance nouvelle, si promptement acquise. Toujours est-il que tout ce qu'il avait de passion sans emploi se précipita par ce chemin-là ; et
sa vie, jusque-là un peu monotone, se trouva par là réchauffée et fouettée. Au bout d'un an, son destin était réglé ; il n'était plus qu'Espérantiste. Il ne pensait qu'à des traductions. Il s'y passionnait comme d'autres au baccara. Ces passions sont condamnées à convertir ; car on ne peut jouer seul au jeu de l'Espéranto. De là, une prédication, des colères, un autocratisme. De là, devait sortir l'Ido, et, par le même furieux mouvement, de l'Ido sortira quelque Progresso ou Perfecto ; toujours avec excommunications. On s'étonnera, après cela, qu un curé tienne à sa religion. Quand je n'aurais à mettre au compte de l'Espéranto que l'anéantissement d'un homme, c'est assez pour que je haïsse cette grammaire nouvelle qui nous tombe du ciel. Comme s'il n'y avait pas mille choses à connaître et à expliquer, en français, au lieu de traduire des niaiseries en une espèce d'algèbre.
Espéranto, Ido, Représentation Proportionnelle, je ne puis voir en tout cela que des manies qui guettent un homme vers la quarantaine, et qui détournent ses forces des vrais problèmes et des vrais progrès. Quand on saurait une langue parfaite, on n'en connaîtrait pas mieux le vaste empire des choses. Quand on aurait un calcul parfait des suffrages, cela n'avancerait en rien la culture et l'affranchissement des esprits ; on peut même dire : au contraire.
Il y a bien un an que je rencontrai deux jeunes journalistes qui cherchaient fortune. « Nous faisons, me dirent-ils, une enquête sur la jeunesse française ; et les hommes éminents que nous avons interrogés nous en ont dit assez pour que nous puissions conclure que la France se réveille. Oui, ce n'est plus cette Idéologie sans racines, sceptique et amère dans le fond, dont Renan, et Anatole France après lui, furent les maîtres. La génération qui arrive maintenant à l'âge viril est plus militaire que savante. Ils n'aiment pas penser pour penser ; ils croient volontiers à ce qui réconforte, à ce qui soulève ; 1 action est pour eux la meilleure des preuves ; ils vont à l'action ; ils en acceptent les conditions et les m.oyens. Tudieu et Ventrediable, ce sont des gaillards ; c'est le sang de la Grande Armée. »
L'opposition est une figure de rhétorique. Après avoir dit une chose,
il est bon d en dire une autre qui fasse contraste avec la première. II y eut des développements littéraires sur notre génération et sur ses voisines ; anémiques, disait-on ; trop de tête, trop peu de cœur. Critiques, douteurs, disputeurs. Après cela les guetteurs sur la tour annoncèrent une saute de vent. Ce n'était toujours que de la psychologie, entendez une littérature assez plate. Pour m.oi, je ne remarque point ces différences et ces oppositions, si ce n'est dans les articles de journaux. Ce qui me frappe surtout, c'est un changement continu favorable à la liberté. A regarder les jeunes, je retrouve les prmcipes de mon grand-père, mais bien plus assurés et hardis. On ose penser et on ose parler. On discute moins, on affirme plus, voilà toute la différence. La foi prend pied sur la planète ; elle se détourne des dieux aériens.
La religion même, chez ceux qui ne s'en séparent point, laisse un peu les dogmes, et m.arche à son objet véritable. Probité, sobriété, justice, tels sont les dieux de la jeunesse. Et en ce sens, on peut dire que tous, religieux ou non, s'intéressent moins aux théories qui ne sont que théories. Les théories supposent toujours quelque despotisme subsistant, contre lequel on argumente ; mais la liberté porte ses fruits.
Et pour l'action, elle n'enthousiasme que ceux qui ne font rien. L'écrivain est tout étonné lorsqu'il vient à penser que le bavardage ne fait pas une vie pleine, saine et suffisante. Mais qui en doute ? Les peuples ne sont pas des espèces de riches qui s'ennuieraient entre deux guerres. La France de 89 ne s'ennuyait point ; elle devint guerrière parce qu'il le fallait bien ; mais ils n'étaient pas, auparavant, occupés à tourner leurs pouces. Je vois au village des guerriers tannés et couturés ; il n'y a point de miOis sans que l'on cite quelque dangereux coup de pied de cheval ; un autre est mort d'un coup de corne. L'arbre écrase trop souvent le bûcheron. Le couvreur fait campagne sur les toits. Le maréchal est cuit et recuit au feu de la forge. Toutes ces forces ne sont pas sans em.ploi, comme le bouillant journaliste essaie de le croire. Qu'il tienne la charrue seulement deux jours, il sera bien calmé.
CXXÎI
Suzette est belle comme un ange, mais pire qu'un diable quand elle va à ce qui lui plaît. Dédé est un petit paysan à tête carrée. Le gamin et la gamine se retrouvent aux vacances ; cela fait un joyeux ménage ; Suzette s'ensauvage, et Dédé se civilise. En somme, deux cosaques, qui rançonnent le pays à un quart de lieue.
Il y avait un pommier penché, qui convenait pour la gymnastique, et des blés mûrs au-dessous. C'est là que je trouvai un jour mes cosaques comme je suivais le chemin vert. Tous deux grimpaient et sautaient, sans se soucier du blé mûr. Ces enfants ne me craignaient point du tout, et je n'ai aucun pouvoir sur eux, ni par la nature, ni par les lois écrites ; mais il me restait l'éloquence.
Je fis donc un discours sur le blé. Comment la terre, labourée et ensemencée, multiplie les biens. Que le grain, après avoir dormi en terre, se gonfle à la pluie tiède, et s'allonge vers le soleil. Que le soleil dépose alors sur les feuilles vertes, tous les jours, un peu de charbon pris à l'atm.osphère ; que ce charbon uni à l'eau descendait dans la tige, et s'y fixait en paille, bonne à manger, bonne à brûler ; et qu'enfin le meilleur de ce bouillon cuit et recuit au soleil formait au sommet des tiges une grappe de fieurs et un épi ; dont le laboureur, enfin récompensé, faisait la farine, le pain et les tartines, choses bonnes à manger, non seulem.ent pour les bêtes, mais pour les gens. Que ces précieux biens mûrissent au soleil, sans qu'on les garde, attendu que tout le monde, à la campagne, respecte le blé, et jusqu'aux plus petits enfants, parce qu'on sait combien de travaux il coûte. Que du reste la gymnastique était une bonne chose aussi, et qu'il était bien naturel que l'on marchât et sautât sur des tartines de pain quand on ne pouvait pas faire autrement.
Suzette n'en perdait pas un saut ni un rire. Mais Dédé laissa le jeu et resta debout dans le chemin, non point honteux, mais attentif, et regardant le blé en vrai paysan. Sans doute il prit ce jour-là la première notion de la richesse, du travail, et de tout ce qui occupait la pensée des hommes là autour, du matin au soir. Et pendant que Suzette l'appelait au jeu, tantôt câline, tantôt menaçante, son regard
à lui saisissait les choses de la terre. Ce fut un grand combat non pas entre le plaisir et le devoir, il n'en pensait pas si long, mais entre un mouvement et une pensée. Comme Suzette criait, et comme ses jambes à lui l'entraînaient, il fit une action de héros ; il s'assit. Ce fut la fin du jeu, et le plus beau triomphe dont je puisse m.e vanter. Mais quel regard je reçus de Suzette ! Quel défi des passions à la raison ! Etonnem.ent, fureur, espérance, iille aussi mesurait à ce moment-là une force nouvelle ; elle déchiffrait son avenir de femme ; elle appelait les années : « Oui, si j'étais une vraie femme, et lui un homme, tu verrais bien, méchant raisonneur. Et, toi-même, tu déraisonnerais. >* Tout cela dans un regard noir, ht puis elle n'y pensa plus. Les enfants sont faciles à gouverner.
CXXIlî
Qu'un homme se sent petit dans une maison où il y a une femme en couches ! La remarque est de Sterne. Elle éclaire comme il faut les vrais rapports des sexes et les prmcipes naturels de tout gouvernement.
Par sa nature, la femme est gouvernante. Elle vit selon la coutume, et la coutume c'est déjà la loi. Elle a des recettes pour cuisiner et des recettes pour penser ; son idéal n'est pas d'inventer, mais de recommencer ; son œuvre, c'est l'enfant, et le plus bel enfant est celui qui ressemble à tous les enfants. L'ordre, la permanence, l'équilibre, la conservation et les conserves, telles sont les œuvres de la femme. Qu'est-ce que c'est que l'homme ? Un inventeur, un rêveur, un poète, un paresseux.
Aussi voyons-nous que, dans les autres sociétés animales, le mâle est toléré tout au plus pendant le temps où l'on a besoin de lui pour la reproduction. Ensuite, on le jette dehors ; et il crève de misère en composant quelque chanson d'amour. Je pense qu'il en fut de même chez les hommes, ou plutôt chez les femmes, pendant des centaines de siècles, bien avant les premiers m.onuments de 1 histoire. Les légendaires amazones furent le dernier vestige de cette société naturelle.
Mais comment se fit cette révolution qui donna le pouvoir aux hommes ? J'imagine qu'ils obtinrent de vivre un peu plus longtemps
en allant chanter de porte en porte, parce qu'ils amusaient les enfants et les femmes. Pendant que la ruche humaine travaillait, eux ils inventaient des paroles, des jeux, tout un art de perdre le temps. C'est ainsi qu'ils devmrent intelligents et remarquèrent les propriétés des nombres et des figures. Pendant que les fourmis entassaient les provisions, les cigales inventèrent des jeux, puis des outils, puis des pièges, puis des armes. Ainsi naquirent deux puissants rois, le Discours et la Science, qui gouvernent aujourd'hui le monde. Quand les amazones s'aperçurent qu'elles avaient trop supporté les chants et les discours, il était trop tard ; elles connurent ce qu'il en coûte d'avoir un cœur sensible, et de faire l'aumône aux mendiants d'amour, porteurs de guitare. Poésie, musique, science, industrie, telle est l'histoire des mâles. Dès qu'ils eurent inventé l'arc et le boucher, ils furent rois ; ils exigèrent le pam quotidien et l'amour en toute saison.
Tel est l'état violent dans lequel nous vivons depuis une cinquantaine de siècles à peine. Le luxe, les beaux-arts, la poésie, la guerre, l'industrie, la science, tout cela forme un système révolutionnaire, et comme un coup d'Etat permanent. Mais les vaincus n'ont pas accepté la défaite ; les sentiments restent ce qu'ils étaient. La femme n'adore point son maître, si ce n'est en de courts instants d'ivresse. Elle méprise !a science et les mécaniques, et, en attendant mieux, range ses pots de confiture en bataille, pendant que l'homme va au café, joue aux cartes et devise sur l'amour et la guerre.
Souvent on se révolte contre Dieu comme si on croyait qu'il existe. Ainsi, au sujet du divorce, quelque esclave inconsolable essaiera de penser que c'est un Dieu sauvage et jaloux qui a réglementé les plaisirs de l'amour, et que, du moment que ce Dieu est violemment repoussé, la liberté reste. Penser ainsi, c'est croire que la morale vient réellement de Dieu ; c'est tout ensemble affirmer et nier Dieu. Mais si l'on comprend, au contraire, que Dieu et ses commandements sont des inventions hum.aines, alors il faut reconnaître que toute règle morale a une raison d'être.
Dans les sociétés les plus différentes, on voit toujours que les plaisirs
de l'amour sont réglés d'une manière ou d'une autre. On ne connaît pas d'organisation sociale fondée seulement sur le plaisir ; et en particulier le plaisir dont il s'agit ici est toujours traité avec défiance, comme si l'homme n'avait pas de plus grand ennemi.
Quand on dit que tout ce qui est naturel est bon, on dit quelque chose de très obscur. Les passions sont naturelles ; la discipline des passions, condition de science, de paix, de justice, est naturelle aussi. Il faut choisir. Si l'homme vit en animal, il affaiblira les fonctions proprement humaines. Par exemple une vie de débauche sans frein conduit bientôt à un état mental déprim.é, nuageux, vaseux, sans attention m force. A mes yeux beaucoup de traits du caractère Turc s'expliquent par la solution polygamique, qui règle évidemment les mœurs du sexe féminin, mais qui, en revanche, ne peut manquer de fatiguer et d'abrutir le sexe masculin en variant les plaisirs et en multipliant les tentations.
Le système monogamique doit être pris comme règle d'hygiène et de morale en même temps. Destiné à modérer les plaisirs de plus en plus, il doit conduire de l'amour à l'amitié raisonnable, du plaisir à la sagesse, par des épreuves inévitables et finalement avantageuses. C'est le premier essai de société ; chacun y doit apprendre à vivre selon la paix, et à aimer la paix ; c'est-à-dire à comprendre, à se plier, à calmer enfin les passions, ce qui est une préparation à la vie publique, en même temps qu'à l'inévitable vieillesse. Aussi ceux qui considèrent le mariage comme une suite de plaisirs le prennent mal, et le conduiront mal ; c'est aussi peu raisonnable que d'entrer dans une coopérative avec l'idée que si la coopération n'est pas uniquement avantageuse et agréable, on la lâchera. Raisonnablement, au contraire, il faut prendre la Coopération comme une éducation toujours pénible, et donc se donner comme idée directrice la Fidélité d'abord. Cette même idée ne convient pas moins au mariage.
Quand on a apporté en faveur du mariage, et contre l'union libre, toutes sortes de bonnes raisons, et il n'en manque pas, il reste toujours à se demander pourquoi cette institution excellente est si vivement
attaquée par quelques-uns et ne trouve guère que d'ennuyeux défenseurs. Cela vient sans doute de ce que le mariage a pour fonction, et souvent aussi pour effet, d'éteindre les passions. Le mariage est un remède, et l'on n'aime guère le remède, surtout quand on aime un peu la maladie.
Les premiers mouvements de l'amour dans une poitrme sont toujours agréables. Prenez la chose aussi simplem.enc que vous voudrez, elle est encore aussi grande qu'on voudra : c'est une préparation qui se fait dans le corps, et comme un redoublem.ent de vie, qui annonce une création. Les poètes com.pareront toujours les premiers feux de l'amour au premier éveil du printemps, parce que cette comparaison est tout à fait exacte. De là un bonheur plein, que l'on prend pour une espérance, comme il arrive presque toujours. Qu'est-ce qu'espérer ? C'est penser à l'avenir avec joie. Nos espérances mesurent notre bonheur présent bien plutôt que notre bonheur à venir.
L'amour, plus encore que toutes les autres passions, vit donc d attente et d'espoir. Certes, ces passions ne vont point sans douleurs ; mais il faut dire que certaines douleurs sont encore aimées, lorsqu'elles tiennent des joies par la main. Les femmes savent très bien cela sans l'avoir appris, et, tant qu'elles ne sont pas elles-mêmes emportées par une passion vive, elles possèdent très bien l'art de faire durer le printemps. Les poètes, les romanciers ne tarissent pas là-dessus ; cet amour plus fort que tout, ces longues épreuves, ces chevaliers servants toujours fidèles à leur dame, à travers toutes les tentations, cela est humain, cela est vrai, à une condition, c'est qu'il y ait quelque obstacle entre les amants, c'est que l'amoureux ait toujours à désirer.
Eh bien, ce merveilleux désir, ce magicien espoir qui grandit les forces humaines et qui peut donner un sens à toute une vie, ce fol espoir se tuera lui-m.ême, dès qu'il pourra. C'est ainsi ; un espoir qui serait assez sage pour vouloir rester espoir, cela est impossible ; l'amour se jette au gouffre dès qu'il le peut. Le mariage est à la fin des pièces de théâtre et des romans. Un été brûlant a bientôt desséché les fleurs. Puis viennent les fruits de l'automne. II faut, à toute force, que l'amour devienne amitié s'il veut rester amour. Et quelle noble amitié il faut entre deux êtres, pour qu'ils puissent, sans amertume, remuer des cendres ! Le plus souvent la sagesse semble fade ; la tranquillité ennuie ; la sécurité exaspère un cœur qui a longtemps joui de l'inquiétude. Chacun demande compte de son désir à l'autre. S'ils ont avec cela assez de loisirs pour s'ennuyer, voilà un divorce en tram.
Il est très bon que l'on ait publié cette aventure d'une brillante jeune fille qui épousa un Chinois. La jeune fille était belle et intelligente ; elle était reine dans le monde ; elle y traçait son sillage comme le cygne sur un lac. Seulement, elle était presque pauvre ; aussi pensait-elle plutôt à se faire aimer qu'à aimer elle-même. En somme, elle était à vendre et promise au plus offrant ; mais ce n'est pas amsi qu'on dit les choses dans le monde.
Un diplomate chinois devint amoureux d'elle. Comme il était très riche, on lui livra la m.archandise, je veux dire qu'on se laissa adorer, voiturer, habiller, parer et pomponner, par devant notaire. Elle fut la princesse Sou-Chong, ou quelque chose comme cela, et promena sa gloire dans les plus brillantes cours de l'Europe.
N'insistons pas sur le pnx de tout cela, ni sur la manière dont elle payait. Une femme qui a du monde ne pense pas trop à ces choses-îà et n'en parle jamais. Encore est-il vrai qu'à ce moment-là même toute la civilisation écoute aux portes ; le cortège des adorateurs n'est pas loin, et la faible femme se sent protégée par le puissant tribunal des femmes devant lequel un mari civilisé doit comparaître au moins une fois par jour, avec des menottes et la corde au cou. Comptez que le prince Sou-Chong, puisque nous l'appelons r.msi, se laissa passer la bride, et connut les roueries de la diplomatie femelle. Personne ne put savoir ce qu'il pensait ; mais ses yeux bridés riaient de plus en plus ,à mesure que, de fête en fête, il se rapprochait de Pékin.
Quand ils y furent, loin des puissances d'opinion, loin des chevaliers servants, loin des salons où règne l'éventail de Célimène, alors la pauvre princesse connut qu'elle était esclave ; elle fut traitée comme une machine à plaisir ; elle fut enfermée ; elle fut battue ; elle fut plus misérable que les filles de maisons publiques, qui trouvent quelqueîois un matelot saoul à qui elles racontent leurs grandeurs et leurs misères. Après des mois de torture, elle fut délivrée et obtmt le divorce.
Oui, cette histoire est utile à raconter. Mais il faut que les jeunes filles en saisissent bien le sens. Car il n'est pas difficile, quand on chasse au mari, d'éviter les Chinois et Pékin. Mais il y aura toujours un
mauvais moment à passer, le jour du mariage, et tous les jours ensuite, quand les chandelles seront étemtes ; il faudra être esclave après avoir été reine. Toutes les Célimènes vous le diront : « Dans les salons, nous dressons les plus horribles singes ; ils ne nous manqueront pas d'égards, ou bien ils le paieraient cher. Mais la chandelle éteinte, notre règne est fini. » N'essayez pas alors de crier et de lancer des ruades ; toutes les Célimènes, soudain devenues matrones, vous diront à l'oreille : « On ne fait pas de bruit à cette heure-ci ; la maison est bien tenue, ma chère ! »
■« Comment ose-t-on faire des enfants ? dit l'artiste. Qui donc se sent assez content de lui-même pour lancer dans le monde une seconde édition de son tempérament et de son caractère ? Je ne suis pas un homme malheureux, j'aime la vie ; mais enfin je ne désire pas qu'un autre moi-même recommence la même course. C'est un triste métier, en somme, que d'être un homme supérieur ; on pense trop ; on grossit les sottises qu'on a faites et celles qu'on aurait pu faire ; on se juge trop ; on connaît trop bien ses propres faiblesses pour n'être pas sensible aux flèches de l'opinion. On a trop de scrupules aussi ; la conscience raffine, et la vie animale l'emporte tout de même ; au reste on est obligé d'avouer que c'est bien ainsi ; l'intelligence toute seule n agirait point. J'ai été conduit par une obstination paysanne; mais que seraient mes fils ? Des fils de citadin, qui s'useraient en discours. Je mets les choses au mieux. Qui m'assure qu'ils ne seront ni crétins, ni maniaques, ni sourds, ni muets ? Ma foi, s'ils naissent on les élèvera. Mais qu'on puisse vouloir des enfants, voilà qui me passe. »
« Qu'on puisse ne pas vouloir d'enfants, dit le moraliste, voilà qui me passe. Quoi ? vous aimez la raison et le droit, et vous laisserez à des brutes le soin de faire l'avenir ? Quoi ? Vous sentez en vous des forces cachées, qui ne trouveront pas à s'exprimer dans cette courte vie, et vous n'allez pas les délivrer de leur prison avant qu'elle soit pierre et enfin poussière ? Quoi ? Vous avez repris jeunesse et courage dans de tendres yeux, frais et clairs comme des fontaines, et vous allez laisser tarir cette source bienfaisante à laquelle vous avez bu ?
Ne pas vouloir d'enfants, c'est se tuer soi-même, tuer l'épouse, et trahir l'humanité. >
« Ce débat est sans fin, dit le Sage, parce qu'il porte sur de simples possibles. Les données manquent. De tels raisonnements prouveront tout ce qu'on voudra. Auguste Comte les appelait bien métaphysiques, autrement dit vides, abstraits, négateurs. L'intelligence se lance trop vite et trop haut, et laisse le corps en route. Le progrès ne marche pas de ce train-là. Je veux une intelligence plus lourde, lestée de terre, servante des yeux et des mains, étroitement collée aux choses réelles, et qui ne sépare point l'idée de l'outil. La justice se fera pièce à pièce, comme le fossé et le mur. Si vous en êtes à délibérer sans données, et si ces méditations creuses l'emportent sur votre instinct et sur l'instinct maternel, cela me prouve que l'humanité n'a pas besoin de vos enfants. Instruisez plutôt les autres. Semez des discours. Ils passeront trop haut. Mais si celui qui travaille lève seulement la tête, et regarde un peu plus loin que son ciseau, ce sera assez. »
Il faut résister aux lieux communs. J'ai dit souvent que la première idée qui se présente est fausse ; par exemple que le soleil n est pas sensiblement plus grand que la lune, comme on pouvait le constater dans l'éclipse de ce printemps. Cet exemple si simple fait bien voir que la première évidence doit être repoussée; et penser, selon mon opinion, c'est toujours dans le premier moment faire non de la tête, et même fermer les yeux à l'évidence, comme on dit, ahn de se donner le temps de. la réflexion. D'où il suit que les penseurs passent aisément pour des obstinés et des négateurs.
Contrariants aussi, en ce sens qu'ils nient volontiers, et d abord sans autre raison, ce que les moutons de doctrine se mettent à bêler tous ensemble, avec le souci seulement de se mettre bien d accord. Mais attention, la bonne pensée n'est pas la même chose que la bonne musique. L'homme naît musicien et devient penseur ; de là des bûchers et d'autres supplices, toujours en musique.
Voici, pour exemple, un développement connu, c'est que la révolution qui se fera maintenant sera économique, non politique. La-
dessus on peut voir que tous ou presque tous s'accordent, soit qu'ils craignent, soit qu'ils espèrent. Et pourtant je secoue la tête, comme un âne buté. Je n'arrive pas à donner un sens à ces mots '< Révolution économique ». Pourquoi ? Parce que je ne saisis pas cette autre alliance de mots « Puissance économique ». Sous cette expression, je ne puis voir qu'une certaine puissance de production, qui est puissance sur les choses, non sur les hommes. Béni soit celui qui produit beaucoup avec peu de travail. Béni soit encore celui qui travaille beaucoup, soit par sa force peu commune, soit par une agitation naturelle qui lui fait haïr le repos. Car les produits sont louables, et il n'y en aura jamais trop.
Par exemple, dans une famille, s'il se trouve un adolescent ingénieux qui a la manie de réparer les horloges, les planches d'escalier, les serrures, les balais, les couteaux et toutes choses, c'est un vrai trésor et tout le monde en conviendra. L'injustice vient d'une autre source, il me semble ; elle résulte d'un pouvoir d'une personne sur une personne ; pouvoir de contraindre ou pouvoir d'empêcher. Or, ce pouvoir est politique par définition, dès qu'il n'est plus la violence individuelle pure et simple. L'ongme en est aisée à comprendre. Com.me il faut de l'ordre et de l'entente contre le feu, contre l'eau, contre le banditisme, contre les maladies, alors se montre la fonction de police, le pouvoir et la discipline, forces morales qui tendent aussitôt à abuser des services quelles rendent pour s'imposer autant qu'elles peuvent ; et la résistance à cet effort est proprement politique. Chacun en convient dans le fait. On reconnaît par exemple que les riches tendent à confisquer le pouvoir politique ; et en effet à quoi servirait toute la richesse du monde si le peuple était souverain, et si les chefs étaient réellement ses mandataires ? Et ne dit-on pas aussi que les rapports économiques, qui sont comme des lois naturelles, sont faussés par l'intervention de pouvoirs politiques mal équilibrés et mal contrôlés ? D'où l'on conclut pourtant, trop vite, qu'il faut porter le combat sur le terrain économique. C'est faire comme l'animal qui mord l'épieu, au heu de mordre le chasseur.
Le Penseur descendit de son piédestal, s'habilla conime tout le monde, et prit le tram. Il roulait à petite vitesse, sur une voie de fortune, car l'eau avait joué avec le ballast. Il voyait des maisons éventrées, des lits, des sommiers, des armoires que le flot avait déposées sur de petites plages qui marquaient le plus haut niveau du déluge. Partout une boue grasse, et des fourmis humâmes qui cherchaient làdedans les débris de leur bien. De temps en temps on franchit un fleuve ; c'est quelque chemin creux.
Le Penseur s'en alla de maison en maison. Il admirait la puissance de l'eau. On voit que les meubles les plus lourds ont flotté comme des navires, et qu'il y eut des batailles navales entre le piano et la bibliothèque. Deux hommes soufflent quand ils portent un piano ; mais la plus petite vague le pousse. Détournant ses yeux de toutes ces richesses perdues, le Penseur aperçoit le limon fertile, et les moissons à venir.
Voici d'autres moissons. Voici le soleil de chanté. On mange, on se chauffe, on dort. De nobles femmes donnent du lait pour les petits, la soupe, la viande, les couvertures, les fichus, les corsages, le linge. Les aiguilles vont. Les riches limousines annoncent à grands coups de corne les biens qu'elles apportent. Et, comme on n'a rien à faire qu'à attendre, on raconte. Un usinier a donné cinquante mille francs en argent et des montagnes de choses. Le maire socialiste, le curé et le marquis ont mis les offrandes en commun. Les pauvres retrouvent enfin tous les biens que les riches leur gardaient. On a vu de jeunes aristocrates pousser les barques dans les rues. Les pauvres gens, et les demi-pauvres, plus cruellement frappés peut-être, font le compte de ce qu'ils ont perdu : « On nous le rendra, disent-ils ; on nous l'a promis. Lit pour lit. Armoire pour armoire. Les riches, voyez-vous, ce sont nos trésoriers. On est injuste quelquefois, aux fins de semaine ou aux fins de mois. Peut-être sont-ils quelquefois un peu durs, pour les maux qu'ils ne voient point. Mais leurs yeux s'ouvrent et nos yeux s'ouvrent. Toutes les religions s'accordent et toutes les politiques s'embrassent. Nous n'avons rien à offrir que nos bonnes volontés, et
des cœurs fraternels. Mais nous ne serons pas ingrats. Je forgerai pour le patron comme il a payé pour moi. "
Le Penseur promène d'un groupe à l'autre son front attentif. Mais pourquoi comprendre ? Il faut enfin que ses pensées s'en aillent aussi à la dérive ; il faut que tout son corps se détende. Tous ces regards humains le touchent et le bercent ; une vague monte jusqu'à ses yeux. L'homme de bronze a pleuré. Cette rosée de larmes lui est plus douce en une mmute, que toutes ses pensées laborieuses depuis des siècles.
Il est revenu. Il est immobile. Il pense. Il est sur la rive du fleuve humain. II s'est repris. Il se tient au rocher. Il suit une pensée effrayante. « J'ai vaincu les dieux. Pauvre victoire. Il y a des hommes, maintenant, plus forts que les dieux ; ils sont assez riches pour acheter mes larmes. »
La lutte pour la vie ? dit l'ouvrier, c'est un refrain un peu usé. Vous expliquez que les animaux se reproduisent plus vite que leurs aliments, et que c'est pour cela qu'il en meurt des milliers. Vous tirez de là que la guerre est nécessaire aussi entre les hommes, et que les plus forts seuls survivront. Tout cela me paraît bien en l'air.
D'abord il y a une chose à dire, c'est que l'homme cultive la terre, et multiplie lui-même ses aliments, tandis qu'on n'a jamais vu les oiseaux creuser la terre et faire pousser les plantes qui leur sont nécessaires. Avec de l'engrais, de l'eau, et des coups de bêche, on fait produire à la terre autant d'aliments qu'il en faut à ceux qui la travaillent. Voilà qui me fait croire que nous pourrions nous multiplier encore longtemps sans avoir à craindre la famine.
Autre chose. Les animaux suivent leur instinct ; les hommes aussi tant qu'ils sont misérables. Mais l'expérience montre que ceux qui ont assez de bien-être pour réfléchir et pour songer à autre chose qu'au présent font moins d'enfants que les autres. Cela me donne à penser que, si les hommes avaient tous un peu d'aisance, ils sauraient bien la conserver.
Maintenant, vous demanderez pourquoi il y a des pauvres ? Je réponds : ce n'est point que nous manquions de terre, ou de bras pour cultiver la terre ; c'est que les produits sont mal distribués, et
la production mal organisée. D'abord il y a des gens qui mangent trop, j'entends par là qu'ils mangent des fruits rares et des produits qui coûtent beaucoup de travail. De plus une bonne partie des ouvriers passent leurs journées à fabriquer des choses de luxe au lieu de produire les denrées les plus nécessaires. Il en résulte que les ouvriers mangent mal, sont mal logés, renoncent à prévoir et font trop d'enfants ; d'où vient qu'ils émigrent, et viennent manger le pain des autres. En ce sens on peut bien dire qu'il y a une espèce de lutte pour la vie entre les travailleurs ; mais cette lutte ne résulte pas de nécessités naturelles ; elle s'explique par une mauvaise organisation sociale.
Vous citez toujours les Japonais qui viennent affamer les ouvriers Américains. Oui, c'est bien là une lutte pour la vie, et les canons finiront par s'en mêler. Mais remontez jusqu'à la cause, vous comprendrez que ces Japonais qui travaillent autant que d'autres et consomment beaucoup moins, ne pourraient qu'enrichir le pays où ils viennent travailler ; et ils l'enrichissent en effet ; seulement, par l'effet d'une organisation sociale tout à fait injuste, ce sont les patrons qui s'enrichissent. Si les produits étaient partagés entre tous ceux qui travaillent, et selon leurs besoins, il est évident que les Japonais seraient accueillis partout comme des amis. Non ; la lutte et la misère ne sont pas des maux inévitables ; :1 y a des biens pour tout le monde et de la place pour tout le monde. C'est la Justice qui manque, et non pas le pain.
J'ai souvent dit qu'un homme raisonnable devait aimer la loi, le gendarme, et même le percepteur, et qu'une société seulement passable était la plus utile de toutes les inventions humâmes. Je viens d'en avoir encore une preuve.
Ce matin, le facteur des postes est venu sonner à ma porte. Je l'ai reçu amicalement. Le facteur est le bien venu partout ; on aime à voir son képi et sa boîte de cuir s'arrêter aux portes ; c'est comme s'il tendait d'un heu à l'autre mille liens d'intérêt et d'amitié. Tous les amis qui sont loin m'envoient le facteur en ambassade. Bonjour, Facteur. Bonjour, boîte de cuir.
Mon facteur m'apportait ses souhaits et un calendrier ; un calendrier c'est-à-dire un avenir divisé en cases, où je vais pouvoir distribuer mes projets et mes espérances. En échange, je lui ai donné cent sous et une poignée de m.ain. Ce n'étaient que des politesses, mais nous en pensions bien plus. Voici le discours qu'il m'aurait fait, si un facteur des postes avait le temps de faire des discours.
« Citoyen, je suis membre du gouvernement provisoire. Vous n'ignorez pas que, depuis un certain nombre d'années, des représentants du peuple se sont réunis pour organiser la vie en commun. Ils ont beaucoup à faire, et cela n'avance pas vite. Présentement ils discutent sur les canons, les obus et les bateaux. A peine ont-ils trouvé le temps de fixer à un taux convenable leur propre salaire. Le reste est en projets et en contre-projets. Or il faut vivre en attendant. Moi facteur, membre du gouvernement provisoire, et chargé du service des postes, j'ai fidèlement distribué les lettres que vous m'avez confiées et celles qui vous étaient adressées. Vous n'ignorez pas que, dans la période de transition oij nous sommes, les deux sous que vous payez pour chaque lettre sont employés un peu à tout, excepté à l'entretien de mes chaussures, qui s usent pourtant à votre service. C'est pourquoi je viens, ainsi qu'il a été convenu entre nous, sans loi et sans décret, recevoir votre contribution annuelle, fixée par vous-même d'après vo& ressources et d'après les services qui vous sont rendus. »
Et voici ce que j'aurais répondu au facteur : « Membre du gouvernement provisoire, magistrat de la société naturelle, gardien des lois non écrites, je te donne cent sous, et je te remercie. Si je devais payer un messager pour chaque lettre, mes ressources n'y suffiraient pas. Et que de lettres jetées au ruisseau ! Heureusement j'ai fait société avec toi, et je vis tranquille, car ton amitié me fait crédit ; nos promesses mutuelles valent mieux qu'une loi. Je n'ai pas douté du facteur, et le facteur n'a pas douté de moi. Renouvelons aujourd'hui ce précieux contrat, pour l'année qui vient, et pour les autres. >' Voilà ce que nous nous sommes dit, d'une poignée de mam et d'un regard. Cela va plus vite qu'une discussion au Parlement.
En ce temps d'élections, il y a un discours de bon sens à faire aux socialistes. D'abord, au sujet de la propriété individuelle, les amener à convenir qu'elle est par elle-même un bien ; que c'est l'abus qui en est mauvais ; que, la tyrannie étant toujours mauvaise, qu'elle vienne de la propriété ou d'autre source, on peut crier et il faut crier : « A bas les tyrans >, mais non pas < A bas les propriétaires » ; car cela serait à peu près aussi raisonnables que d'interdire l'usage du feu parce qu'il y a des incendies. Une fois qu'on se serait bien entendu là-dessus, il apparaîtrait clairement que les socialistes, quoiqu'ils s'en défendent, sont simplement des radicaux décidés. Car aucun radical n'a jamais pensé ni dit que la propriété était toujours et sans limites inviolable et sacrée, et que, par exemple, les trusts et accaparements étaient au-dessus de toute loi. Toutes ces remarques, si l'on voulait bien y insister et pousser là-dessus les orateurs socialistes, contribueraient ^ fortifier une amitié et une alliance qui sont dans la nature des choses.
La seconde partie de mon discours serait sur les moyens qu'ils proposent. Je n'en vois que deux, la persuasion et la force ; et qui reviennent au même. Car, tant qu'ils ne seront pas les plus nombreux, ils n'auront pas la force, et donc ils ont présentement à prêcher, non à se battre. Mais, quand ils seront le plus grand nombre, ils n'auront plus besoin d'employer la force, mais gouverneront naturellement. Quant aux têtes chaudes, qui espèrent bien, par l'audace, imposer au plus grand nombre la volonté du plus petit nombre, ce sont des tyrans en cela. Je crie donc : « A bas les tyrans », et chacun, depuis Philippe jusqu'à Hervé, en prendra pour son grade.
Pour finir, je leur rappellerais des idées assez connues sur le progrès. La principale cause qui rend nécessaires des corrections nouvelles au droit de propriété, c'est la transformation de l'outillage. Cette transformation se poursuit sous nos yeux ; elle ne s'est pas faite en un jour. Il est naturel que les changements qui en résulteront dans les lois marchent du même pas, avec un certain retard, nécessaire si l'on veut se rendre compte des effets et trouver les bons remèdes. La loi sur les accidents du travail est un remède de ce genre, inspiré par l'expé-
rience. Quant à leur solution, c est-à-dire à la transformatiorî de la propriété individuelle en propriété collective, elle est bien en l'air ; on n'en saisit pas bien les détails et les conditions. Il est sûr qu'une organisation de ce genre n'irait point sans erreurs, ni sans injustices. En mettant les choses au mieux, il est clair que les citoyens n'y sont pas préparés, puisqu'ils ne savent pas encore bien coopérer dans les cas les plus simples. Or, comment cette éducation serait-elle possible si la coalition des nobles, des riches et des prêtres, toujours vigilante, arrivait, sinon à confisquer les pouvoirs, du moins à les incliner et forcer selon ses intérêts, comme elle ne fait déjà que trop. ? Poussons donc ensemble, pour la justice, un pas après l'autre. Les chefs socialistes sont souvent sourds à ces discours-là. Mais l'électeur socialiste les comprend très bien.
Le jeune théoricien dit : « Pourquoi des lois ? Pourquoi des juges ? des gendarmes et des ministres ? Pourquoi ne laisse-t-on pas les hommes vivre à leur guise, se grouper s'ils le veulent et comme ils l'entendent ? >'
Le sage répondit : « C'est justement ce que l'on fait ; c'est ce que l'on a toujours fait, c'est ce que l'on fera toujours. Vous vous faites je ne sais quelle idée de pouvoirs supérieurs qui imposeraient des lois aux hommes ; mais, de tels pouvoirs, il n'y en a point ; il ne peut pas y en avoir. Même les plus extravagants des tyrans n'ont été tyrans que parce que cela convenait au plus grand nombre.
« Défiez -vous de la littérature, et voyez les choses comme elles sont : les hommes sont sur la terre tous entièrement libres, dans les limites de leur puissance. Vous ne pouvez pas trouver mauvais que beaucoup d'entre eux se groupent pour se protéger plus efficacement, et divisent entre eux le travail, de façon que, pendant que les uns produisent, les autres les gardent. Qu'on donne à certains gardiens un képi et un revolver, cela ne va pas contre le droit de nature. Qu'on donne à d autres gardiens des toques et des robes, et qu'on les charge d'empêcher les querelles autant que possible, cela n'empêche pas qu'ils soient des hommes libres, unis à des hommes libres, et vivant selon la loi
de nature ; car ils ne supportent d'autre contrainte que celle de leur propre prudence ou d'une force supérieure. "
« Mais, dit le théoricien, ceux qui ne veulent point admettre de lois, qu'en faites-vous ? »
Le sage répondit : « Ils sont libres comme les autres, et au même sens que les autres ; leur liberté a justement les mêmes limites que leur puissance ; ils résistent aux lois quand ils peuvent et comme ils peuvent. Ils sont vaincus, dites-vous ? Mais, dans l'état de liberté naturelle, il peut y avoir des vaincus. Il n'est pas dit que parce qu'un homme refusera d'obéir aux lois, il sera plus fort que le volcan, que le torrent ou que la foule. "
L'anarchiste a raison en un sens. L'homme n'est pas au monde pour imiter toujours m pour obéir toujours ; il se doit aussi à luimême ; il doit travailler à perfectionner son jugement propre, et agir d'après cela. Par exemple, lorsque je veux savoir si cet homme, qui vient de s'enrichir, est juste ou injuste, je n'irai pas le demander à un juge, ni à une foule ; je déciderai en moi-même, et sans appel, si je dois le saluer ou non.
Nous n'aurons jamais trop de ces fiers esprits qui jugent, critiquent et résistent. Ils sont le sel de la cité. Le respect, l'imitation, l'hypocrisie, toutes les forces sociales, qui sont réellement des forces de religion, sont aussi redoutables que la grêle, le cyclone et l'inondation ; ce sont des forces sans yeux. Quelles tempêtes, quels remous et quels tourbillons lorsqu'un mauvais vent soufHe sur une foule ! Ou bien alors c'est une paix morne, la somnolence, l'hébétement, la vie en procession. Toute invention utile, toute inspiration noble a troublé la procession, et scandalisé quelque sous-diacre, ou quelque sacristain.
Oui, mais l'organisation sociale est quelque chose de nécessaire aussi. L'homme isolé est un homme vaincu ; pour avoir voulu être tout à fait libre, il est tout à fait esclave. Il faut donc une union entre les hommes, et que le plus éclairé accorde quelque chose aux autres ; il faut une opinion commune, qu'on appelle loi, et qui ne soit ni la
pensée du plus ignorant, ni la pensée du plus sage. Société, individu, voilà nos deux trésors ; et nous devons courir au secours de l'un et de l'autre, selon le cours des événements ; car tantôt c'est l'un qui est menacé, tantôt c'est l'autre. Un jour Socrate, magistrat, résistait à la foule au nom des lois ; le lendemain, dans un cercle de jeunes gens, il critiquait librement les dieux et les traditions ; un autre jour, il tuait pour sa patrie, comme une brute. Et c'était toujours Socrate.
Auguste Comte entendait la République comme une dictature des riches, tempérée par le droit de blâmer. Cette idée ferait rire ; mais regardons mieux. Il montrait par là son mépris pour la force qui n'est que force. Il faut bien, disait-il, que le plus puissant gouverne ; c'est là un principe de physique en quelque sorte. Mais il voulait dire aussi que cette espèce de tyrannie de la force est bien peu de chose, si l'esprit n'adore point.
S'il revenait parmi nous, il ne serait point surpris de voir la puissance des forces réelles ; mais il penserait que le principal abus est la réunion du spirituel et du temporel dans les mêmes mains. Remarquez qu en effet un ministre, chez nous, ce n'est pas seulement un homme qui règle des actions, mais un homme qui blâme et loue, et qui voudrait blâmer et louer souverainement. Désobéissance et désapprobation, c'est tout un pour eux. Je crois même que, dans le fond, ils sont plus touchés par une résistance d'opinion que par une résistance de fait. Ainsi qu'un soldat saute le mur et même déserte par la force des passions, on ne sera point sans indulgence, si ses opinions sont d'ailleurs comme on veut qu'elles soient. Mais qu'un soldat puisse garder ses opinions intactes après un an ou deux d'obéissance, et que la docilité n'ait pas créé le plus petit commencement de respect, voilà ce qui paraît monstrueux. L'esprit des pouvoirs est ainsi théocratique dans le fond, et l'hérésie est pire à leurs yeux, que n'importe quel autre péché. N'importe quel tyran veut forcer l'approbation ; il la veut libre pourtant ; mais il voudrait punir celle qui se refuse ; il ne s arrête pas aux actes ; il veut être aimé à cause de sa puissance. Voilà la folie du tyran.
Contre quoi il faut maintenir la séparation des pouvoirs, et garder le Pouvoir Spirituel indépendant de l'autre. Obéir de corps ; ne jamais obéir d'esprit. Céder absolument, et en même temps résister absolument. Vertu rarement pratiquée ; une nature servile n'obéit pas assez et respecte trop. L'autre espèce de citoyen commence seulement à se montrer. En présence d'un ordre, il exécute, mettant toute sa pensée à 1 intérieur de l'ordre reçu en quelque sorte, et s'appliquant seulement à comprendre et à réaliser. Mais, en présence d'une opinion qui se donne comme évidente, qui quête l'approbation, qui invoque des témoignages pour en obtenir d'autres et, pour tout dire, qui cherche les applaudissements, notre citoyen résiste absolument ; plus on le presse, plus il se défie ; et si, comme il est ordinaire, le tyran passe de l'argument à la menace, le libre citoyen met son honneur d'homme à faire voir alors le plus entier et le plus profond mépris pour de tels procédés, qui avilissent ensemble la Force et la Pensée. Si cette morale virile était pratiquée, le tyran serait épouvanté d'une obéissance sans amour, et il chercherait la libre approbation des esprits, par franchise et justice. Un mépris obéissant est roi.
Je ne veux pas de mal à un roi, bien sûr, parce qu'il est roi. Il n'en est pas cause, le pauvre homme. Et je suis très disposé à être exactement aussi poli avec un roi qu'avec un balayeur des rues. Mais enfin je ne peux pas oublier l'injustice monstrueuse qui habite dans un roi.
Je vous entends, dira quelqu'un ; ce sont là des théories anarchistes, au sens exact du mot, et qui sont bien en l'air. Erreur profonde. Je prétends être un homme d'.ordre, et soumis aux lois, si imparfaites que soient les lois. Bien mieux, je ne crois pas qu'on puisse jamais se passer de lois et de chefs. Aussi, dans le fait, vous me verrez toujours disposé à l'obéissance ; je ne dis pas au respect, je dis à l'obéissance, et ce n'est pas la même chose. Que le feu prenne quelque part, vous me verrez faire docilement la chaîne, s'il y a lieu. Dans une battue aux loups, je marcherai, autant qu'il dépendra de moi, comme un grenadier. Et, s'il fallait faire la guerre, je tiens pour l'obéissance
passive, et je compterai les galons au lieu de compter les raisons. Voilà dans quel sentiment je saluerais mon chef au tournant de la rue, si j'étais pousse-caillou.
Un roi me paraît tout à fait en dehors de tout cela ; tout à fait étranger à l'ordre, à l'organisation, aux pouvoirs légitimes. Tout à fait désordre et folie, par rapport aux autres, et aussi par rapport à lui-même. Pourquoi ? Parce qu'il est né roi.
Que dînez-vous d'un académicien de deux ans ? D'un nouveau-né qui serait déjà poète ? D'un ingénieur au berceau ? Toutes ces puissances, même en cheveux gns, ne mentent pas un respect égal ; les uns arrivent par justice, d'autres par intrigue, d'autres par chance. Toujours est-iî qu'ils sont partis d'en bas, et qu'ils ont conquis leurs grades. J'entends bien qu il y a des riches qui sont nés riches ; aussi n ai-je point du tout de respect à leur montrer. Mais enfin la richesse est, surtout dans ce cas-là, extérieure à l'homme. Je crois que l'on peut voir de bons riches ; je ne crois pas qu'on puisse jamais voir un bon roi.
Etre au biberon, et déjà respecté. Avoir pour destinée, dès les premières lueurs d'intelligence, de représenter un peuple ; être formé à ce métier-là ; lire, réfléchir, juger, voyager, s'exercer aux armes, aux sciences, à n'importe quoi, avec cette perspective devant les yeux ; savoir qu'on sera le premier, même si l'on travaille sincèrement à s'en rendre digne, c'est voir la vie à l'envers. Cette folie des enfants, qui disent : je serai général, c'est proprement la folie d'un fils de roi. Par là, le plus solide bon sens se trouve faussé ; toutes les notions sont contre nature, et inhumaines ; même la simplicité, même la bonhomie ont alors quelque chose de faux ; un trait d'esprit ne sonne plus bien ; le sentiment le plus simple est empoisonné d'arrièrepensées. Simplicité de théâtre ; simplicité fastueuse ; luxe encore, et parure, et attitude. Et c'est trop facile, au surplus. Un roi est étranger partout, et étranger à tout.
Un homme qui s'est fait lui-même, si haut qu'il aille, et quand il serait Napoléon le Grand, a tout de même des idées d'homme, puisqu'il a été homme. Il aura des retours de jeunesse, des souvenirs non couronnés, des parties de vie humaine, une expérience réelle, une enfance libre, un peu de naïveté enfin, iincore mieux s'il a vendu de la cotonnade, ou des vieux papiers. Il a pris un bain de vie humaine. C est un homme. L'autre est à peme un homm.e. Nous nous moquons d'un fou qui se croit fils de roi. Mais être fils de roi, en quoi cela est-il
plus raisonnable et plus digne d'un homme ? A mes yeux c est la même folie, aggravée par les chambellans.
Il est difficile de savoir ce que le suffrage des femmes donnera chez nous. Ceux qui redoutent les premiers effets d'une réforme de ce genre n'ont peut-être pas assez réfiéchi sur la véritable puissance des électeurs, laquelle se déhnit, je crois, plutôt par la résistance aux pouvoirs que par l'action réform.atnce. Dans toute société, il s'exerce, par le jeu des passions, une espèce de concentration du pouvoir sur lui-même qui conduit naturellement à la tyrannie. Car il est impossible que les puissants n'aient pas de passions et n'aiment pas passionnément leur propre puissance. 1 out diplomate aime ses projets ; tout préfet de police aime l'ordre ; tout chef de bureau travaille à étendre son droit de contrôle et ses prérogatives ; et, comme tous sont complices en cela, il se forme 'bientôt un Etat gouvernant qui a ses maximes et ses méthodes, et qui gouverne pour sa propre puissance, un somme l'abus de pouvoir est un fruit naturel du pouvoir. D'où il résulte que tout peuple qui s'endort en liberté se réveillera en servitude. Beaucoup disent que l'important est d'avancer ; je crois plutôt que l'important est de ne pas reculer. Je connais un penseur original qui se déclare partisan de la (^ Révolution diffuse et permanente » ; cette formule nuageuse enferm.e une grande vérité. L'important est oe construire chaque jour une petite barricade, ou, si l'on veut, de traduire tous les jours quelque roi devant le tribunal populaire. Disons encore qu en empêchant chaque jour d'ajouter une pierre à la Bastille, on s épargne la peine de la démolir.
A ce point de vue, le Suffrage Universel a une signification extrêmement claire. Le seul fait qu'on élit un député monarchiste est mortel pour la monarchie. Encore bien plus, si le député est républicain ; mais, en vérité, il n'y a pas tant de différence de l'un à l'autre. Tout électeur, par cela seul qu'il met un bulletin dans l'urne, affirme contre les puissances. Voter, c'est être radical, ht, on peut dire, en ce sens, que la République a pour elle l'unanimité des votants à chaque élection. En bref, la liberté meurt si elle n'agit pomt ; elle vit dès qu elle
agit. Elle naît avec la première action. Le reste, les réformes, l'organisation sociale, les lois nouvelles, tout cela est déterminé beaucoup plus par les circonstances et les conditions du travail que par la volonté des électeurs. Un roi absolu aurait sans doute institué la loi sur les accidents du travail. Et tous les programmes depuis cinquante ans ne nous ont pas donné l'impôt sur le revenu.
Les élections signifient souveraineté du peuple, et défiance à l'égard des rois, petits et grands. Quand les femmes voteront, leur vote signifiera par-dessus tout : République. Par cet acte, chacune d'elles occupera un peu de terrain encore contre les puissances ; chacune d'elles sera investie de la puissance politique ; et la République en sera mieux assise. Voter pour le roi et le curé, c'est encore voter contre eux. Les jésuites l'ont bien vu quand ils ont repoussé les cultuelles.
CXXXVIIÎ
Un Philosophe m'a dit : « Je ne vais point dans le Monde ; je n'ai pas de rentes, et 3e crois que j'aime la Justice. Or, ces passions des masses, dressées contre les pouvoirs publics, me paraissent étrangères à la justice. Platon disait que, dans une vie bien gouvernée, c'était la partie la plus raisonnable qui devait commander, le courage étant au service de la raison ; quant aux désirs mnombrables, ils ne peuvent gouverner, parce qu'aucun d'eux n'a égard au tout. Or, une Nation a aussi une tête, un cœur et un ventre, je veux dire des savants, des guerriers, des artisans ; et votre état démocratique me paraît marcher tête en bas, gouverné, si l'on peut ainsi dire, par son ventre et par ses désirs, tandis que la Science, humiliée et enchaînée, est simplement cuisinière de plaisirs, inventant des commodités, des remèdes et des narcotiques ; aussi le courage, fils des désirs maintenant, n'est plus qu'une peur exaspérée. Le citoyen ressemble à l'Etat ; il va tête en bas aussi, et vers ce qui lui plaît, ayant perdu lui aussi cette idée que le propre de l'homme est de gouverner ses désirs par la Raison. Voilà pourquoi je n'aime pas beaucoup votre démocratie, qui nous ramène à la vie animale. Ce n'est pas que je compte beaucoup sur la monarchie héréditaire ; car je ne vois point une vraie Noblesse pour la servir et la garder. Je songerais plutôt à quelque Aristocratie, où les plus savants
et les plus raisonnables, choisis dans tout le peuple par le corps dirigeant lui-même, feraient des lois et les appliqueraient, soutenus par la confiance et le respect du plus grand nombre. Mais nous sommes loin de cet état désirable ; il n'y a plus ni respect ni confiance nulle part ; tous nos maux viennent de là ; et que sont, s'il vous plaît, vos grands ministres pour le présent, sinon de grands désirs sans gouvernement intérieur, et tête en bas, comme tout le reste ? »
Contre ce discours Platonicien, qui enferme plus d'une vérité, je n'ai qu'une chose à dire, c'est que je ne vois pas du tout que 1 élite soit raisonnable. Encore, oui, quand la guerre était de tous les jours, il pouvait arriver que les plus courageux eussent le pouvoir, c est-àdire des hommes vertueux par état, exercés à dominer leurs désirs, mais d'esprit incuite. Aussi je remarque qu'ils furent presque toujours conduits par des diplomates, par des confesseurs, par des juristes. Mais surtout aujourd'hui, dans cet âge industriel, où 1 argent est roi par nécessité, je vois que l'élite sera de plus en plus corrompue par le luxe, et livrée à ses désirs, et que, par un détour que Platon ne concevait même pas, c'est le travail manuel, sans luxe, sans vanité, sans cupidité, par la force même des choses, qui va restaurer l'esprit de discipline, le vrai courage, et l'empire des idées. On le voit assez à ce signe que l'élite combat pour ses désirs et pour ses plaisirs, tandis que les masses ouvrières combattent pour la justice organisée. Où sont aujourd hui les nobles chevaliers ? Sancho Pança est dans les bureaux, et don Quichotte à l'usine. Croyez-vous que Platon, s'il revenait, ferait des conférences à quelque Théâtre Mondain ? Non pas. Mais aux Universités Populaires. La Démocratie va tâtonnant ; elle cherche la Raison, et du bon côté. Je dis, avec notre Platonicien. Oui, latête est en bas, et le ventre en haut. Nous travaillons à nous retourner.
Notre République, depuis qu'elle a atteint l'âge mûr, adore les petits jeunes gens ; c'est dans l'ordre. Ce sont comme de hardis petits pages, toujours courant, pour le service de la dame. L'un ramasse les dossiers, quand elle les perd, ce qui arrive assez souvent ; 1 autre s'empare du maroquin, et le porte avec religion, ce qui 1 autorise à
prendre un auto-taxi et à fumer un gros cigare ; le troisième ne porte rien, comme dans la chanson, m.ais il est si gentil ! Toute cette jeunesse a le baccalauréat en poche, et court après quelque licence en droit, non sans passer par les coulisses et par les cabinets de toilette ; car il n'est pas de bonne politique sans bruits de cuvette, et nos ministres ne se croiraient pas ministres s'ils n'essuyaient pas les plâtres du Conservatoire national ; il faut bien que vieillesse se passe.
Les attachés, comme d'insolents moineaux, picorent les miettes, miettes de secrets, miettes de femmes. Avec les jeunes ils jouent Figaro, et avec les vieilles ils jouent Chérubin. Les minces imitent Le Bargy, et les gros imitent Guitry ; tous, depuis l'entente cordiale, grasseyent à l'anglaise. Quand ils auront leurs vingt-cinq ans, ils iront montrer à quelque sous-préfecture comment l'aristocratie républicaine noue ses cravates. Au reste, un peu trop polis toujours, et sans autorité, comme tous les valets de cœur.
Quoiqu'ils soient là peur apprendre la politique, ils l'apprennent fort mal. Ils sont Parisiens trop tôt, rient trop de tout, et parlent trop. Ils jugent trop facilement des intérêts d'après ce que l'on entend dans les boudoirs d'actrices. Ils ont quitté trop tôt la province ; ils se donnent î air de la mépriser ; en réalité, ils l'ignorent ; ils ignorent tout. Aussi, quand ils y reviendront, on se moquera d'eux, pendant qu'ils croiront, avec des finesses de vaudeville, duper tout le monde. C'est pourquoi ils se dessécheront au heu de mûrir, et finiront en enfants chauves, conduits au nez par leur femme, et ayant, pour tout art de vivre, appris le bridge.
La politique, à ce que je crois, se forme hors de la grande politique, dans la pratique des affaires privées et publiques. On trouverait peu de Parisiens parmi ceux qui ont un peu gouverné ; et cela se comprend. Ce n est qu'en province, et sous l'œil observateur de ceux pour qui la journée est longue, que l'on apprend à s'observer soi-même, à se surveiller, à ramasser son jugem.ent au-dedans de soi, et à ne dire que la moitié de ce que l'on peut dire. Eux ne savent que taper aux vitres, comme de grosses mouches bourdonnantes, se jeter en étourneaux dans les conversations et se rouler sur tous les tapis, comme de petits chiens préférés. Ce qui fait qu'ils attrapent parfois des coups de pied, et encore trop rarement pour que cela leur apprenne à vivre.
Un Silloniste, c'est un jeune homme qui a une large cravate noire, dite La Vallière, et qui vend des journaux pour la cause ; c'est une espèce politique que les politiques n'ont pas prévue. Et c'est une assez noble espèce.
Pour les mœurs, ce sont des obstinés. Ils sont chastes autant qu'ils peuvent. Mariez-les, ils feront des enfants sans compter ; car ils méprisent le plaisir qui n'est que plaisir. Au reste ils se font du muscle, et poussent volontiers le ballon ; mais leur corps est comme un cheval ; ils s'en servent, mais sans lâcher les rênes. En somme ils essaient de vivre selon la vertu. Ne vous moquez pas d'eux, vous perdriez votre temps ; ils se soucient de l'opinion juste autant qu'un capitaine de l'Armée du Salut.
Ils sont admirables dans la discussion. Ils sont ouverts aux preuves, et avides de comprendre. Ils répondent tout franchement, sans fausse politesse, sans colère aussi. Ils ne s'irritent que contre les tyrans dogmatiques. Ils ne se battent que pour la liberté de penser.
En politique ils sont radicaux. Ils veulent l'égalité et la probité ; l'égalité dans les lois ; la probité dans l'application des lois. Là-dessus ce sont de vraies mules pour l'entêtement ; jamais vous ne leur ferez comprendre l'opportunité d'un mensonge de tribune, m que 1 ordre vaille la moindre chose, s'il est payé d'une injustice.
« Mais, m.e disait quelqu'un, ils croient en Dieu. Comment expliquez-vous cela ? Vous m'accorderez bien qu'il n'y a point de preuve de Dieu à la rigueur. Est-ce intelligent, est-ce honnête, est-ce juste d'affirmer sans preuve ? >
Bah, répondis-je, tout s'arrange ; et ils se défendent très bien îàdessus. Ils ne donnent point comme prouvé ce qui n'est pas prouvé. Ils disent seulement qu'on ne peut vivre une vie d'homme si l on ne croit au delà de ce qu'on sait. Ils me prouveront sans peine que si je préfère la Justice à l'Injustice, ce n'est pas par peur du gendarme. « C'est donc, diront-ils, que vous croyez, sans pouvoir le prouver absolument, que la Justice est plus vraie que l'Injustice, autrement dit, plus réelle que l'Injustice. Et tous les triomphes de l'injustice ne
vous feront jamais dire le contraire. Eh bien, cette Justice réelle, je l'appelle Dieu ; ne chicanez pas sur un mot. «
Ils n'ont qu'une faiblesse. Ils entendent rester catholiques, et cesser d'être Sillonistes si le pape l'ordonnait. Cela ne va pas bien avec le reste. Mais voyons-les bien tels qu'ils sont. Ce n'est ni par paresse qu'ils s'inclinent, ni par faiblesse d'esprit, ni par peur. C'est afin de rester à tout prix dans une société humaine, la seule, à ce qu'ils croient, qui ait la perfection idéale pour loi suprême. Ils veulent y rester afin de ne pas la laisser aux mains des ambitieux et des hypocrites. On peut discuter là-dessus. Tels qu'ils sont, ils valent bien autant qu'un petit attaché de cabinet, qui se dit radical.
Il y a un roman de Dickens, « La petite Dorrit », qui n'est pas parmi les plus connus, et que je préfère à tous les autres. Les romans Anglais sont comme des fleuves paresseux ; le courant y est à peine sensible ; la barque tourne souvent au lieu d'avancer ; on prend goût pourtant à ce voyage, et 1 on ne débarque pas sans regret.
Dans ce roman-là vous trouverez des Mollusques de tout âge et de toute grosseur ; c'est ainsi que Dickens appelle les bureaucrates ; et c est un nom qui me servira. Il décrit donc toute la tribu des Mollusques, et le Ministère des Circonlocutions, qui est leur habitation préférée. Il y a de gros et puissants Mollusques, tel lord Decimus Tenace Mollusque, qui représente les Mollusques à la haute Chambre, et qui les défend quand il faut et comme il faut ; il y a de petits Mollusques aux deux Chambres, qui ont charge, par des Oh ! et des Ah ! de figurer l'opinion publique, toujours favorable aux Mollusques. Il y a des Mollusques détachés un peu partout ; et enfin un grand banc de Mollusques au Ministère des Circonlocutions. Les Mollusques sont très bien payés, et ils travaillent tous à être payés encore mieux, à obtenir la création de postes nouveaux où viennent s'incruster leurs parents et alliés ; ils marient leurs filles et leurs sœurs à des hommes politiques errants, qui se trouvent ainsi attachés au banc des Mollusques, et font souche de petits Mollusques ; et les Mollusques mâles, à leur tour, épousent des filles bien dotées, ce qui attache au
banc des Mollusques le riche beau-père, les riches beaux-frères, pour la solidité, l'autorité, la gloire des Mollusques à venir. Ces travaux occupent tout leur temps ; ne parlons pas des papiers innombrables qu'ils font rédiger par des commis, et qui ont pour effet de décourager, de discréditer, de ruiner tous les imprudents qui songent à autre chose qu'à la prospérité des Mollusques et de leurs alliés.
Le même jeu se joue chez nous, et à nos dépens. Mollusques aux Chemins de fer, aux Postes, à la Manne, aux Travaux publics, à la Guerre ; alliés des Mollusques au Parlement, dans les Grands Journaux, dans les Grandes Affaires. Mariages de Mollusques, déjeuners de Mollusques, bals de Mollusques. S'allier, se pousser, se couvrir ; s'opposer à toute enquête, à tout contrôle ; calomnier les enquêteurs et contrôleurs ; faire croire que les députés qui ne sont pas Mollusques sont des ânes bâtés, et que les électeurs sont des ignorants, des ivrognes, des abrutis. Surtout veiller à la conservation de l'esprit Mollusque, en fermant tous les chemins aux jeunes fous qui ne croient point que la tribu Mollusque a sa fin en elle-même. Croire et dire, faire croire et faire dire que la Nation est perdue dès que les prérogatives des Mollusques subissent la plus petite atteinte ; voilà leur politique. Ils la font à notre nez, jugeant plus utile de nous décourager que de se cacher, produisant de temps en temps un beau scandale afin de nous prouver que nous n'y pouvons rien ; que l'électeur ne peut rien au monde, s'il n'adore le Mollusque ; que le député ne peut rien au monde, s'il n'adore le Mollusque. Ils feront de Briand un Dieu, et de Painlevé un brouillon et un écervelé ; ils perdront enfin la République SI elle refuse d'être leur République. Ce qu'un très grand Mollusque exprimait récemment, en disant, à un déjeuner de Mollusques : '< Dans cette décomposition universelle, dans cette corruption, dans cette immoralité, dans ce scepticisme, dans cette incompétence qui s'mfiître partout, je ne vois que l'Administration qui tienne encore ; et c'est Elle qui nous sauvera. «
Au fond du petit café, dans le coin des politiciens, un commerçant achevait le couplet nationaliste : qu'il fallait non seulement maintenir
mais conquérir ; que les morts importaient peu, pourvu que la France fût grande et redoutée, et qu enfin tous ces pacifistes étaient des égoïstes, tout simplement.
Egoïstes ? dit un ouvrier à la peau tannée, aux mains noircies par le feu. Si j'étais égoïste j'aimerais la guerre. Oui. D'abord, la caserne qu'est-ce que c'est ? C'est une usine où l'on ne travaille guère, où l'on dort beaucoup, où l'on mange assez. Les patrons y sont durs ? Mais non. Il y a moyen de se cacher, si l'on est en retard. Et jamais vous n'êtes renvoyé. Au pis aller, la prison ; mais vous avez du pain.
En guerre, c'est encore mieux. L'air et la lumière. Ce que l'on n'a pas, on le prend. Tout est à tous. Le communisme. Bien mieux, le comm.unisme sans le travail. Et, alors, tous les hommes égaux. Plus d'enclos, plus de portes.
J'ai faim : vous, le commerçant, vous me nourrissez. Je suis las : je prends votre lit. C'est vrai qu'il faut se lever avant l'aube, et marcher avec le sac et le fusil. Mais m.oi, qui vous parle, ]e me lève avant le soleil, et je marche toute la journée dans le charbon et la fumée ; je vais du four au laminoir, en traînant au bout d'une pince une plaque de fer rouge. Voilà mon soleil.
Mais vous dites : on va à la guerre pour se battre. C'est vrai. On peut y laisser un bras ou une jam.be. C'est comme à l'usine. Il n'y a pas longtemps, une chaudière a sauté : il pleuvait du fer ; et en m.ême temps on était cuit par la vapeur. Je ne compte pas les engrenages, les wagons qui roulent, les chaînes qui cassent, les pièces de fer qui basculent. Et pourtant personne n'y pense. A la guerre c'est de même ; car l'habitude peut tout. Et s'il n'en était pas ainsi, les guerres ne dureraient pas longtemps. Pour faire la guerre il faut des milliers de héros, et on les trouve.
Et puis enfin, voir du pays, voir des rivières, des plaines, des montagnes ; connaître les heures au soleil et à la lune, et, la nuit, quand on est de faction, regarder tourner les étoiles, c'est une belle vie.
Donc, si vous y tenez, bourgeois, je laisserai là mon marteau et ma pince, et je prendrai le fusil en chantant. Se battre ? mais cela se fait tout seul et sans peine ; c'est l'instmct ; dès que l'on a un peu trop bu, on se bat. Non. J'ai l'idée qu'un homm.e raisonnable doit se retenir et respecter l'ordre autant qu'il le peut, même s'il donne plus qu il ne reçoit. Car il est juste que, si un homme est plus fort que les autres, sa force les aide à vivre au heu de les tuer. Voilà mon idée.
Ainsi parla l'ouvrier.
L'antimilitariste me dit : « Oui, si nous étions un vrai peuple pensant et conscient, savez-vous ce qui serait arrivé ? Nous aurions donné deux heures au représentant de l'Espagne pour faire ses malles. On ne fait pas société avec des sauvages. Tous les grands et petits Etats, avec leurs ambassadeurs les uns chez les autres, et une courtoisie admirable, et un territoire fictif, aussi sacré qu'étaient autrefois les temples, qu'est-ce qu'ils forment, sinon une vaste République, dans laquelle, partout, commerçants, touristes, écrivains, pamphlétaires, conférenciers, ont les droits essentiels ? Si quelque Etat manque à la règle, qu'on le chasse de la République des civilisés. Et, comme il faut que quelqu'un commence, la France, qui a toujours commencé les grandes choses, la France devrait commencer. "
« Très beau, lui dis-je. Nous nous mêlons alors des affaires d'autrui ; nous nous instituons protecteurs de l'humanité, réviseurs de procès, directeurs de conscience des rois, gendarmes du droit. Nous l'avons fait il y a plus d'un siècle, et vous savez comment les choses ont tourné. C'est la guerre, alors ; c'est la mobilisation pour la liberté. Il n'est donc plus question de la grève des réservistes ? »
« Pour une guerre juste, pour une guerre sainte, répondit-il, jamais de la vie ! Aux armes tous ! Aux frontières tous ! Nous sommes bien cinq cents compagnons qui donneront l'exemple, et se feront très bien tuer. Regardez-moi ; dites si j'ai l'air d'un poltron ? »
« Non, assurément, lui dis-je ; et vous feriez un fier soldat. Mais ce n'est pas tout que se faire tuer. Il faut vaincre ; et, pour vaincre, il faut s'entraîner, s'organiser, s'armer, faire des manœuvres, de la gymnastique, des tirs ; avoir des maîtres de combat, des chefs, et des uniformes. Vive l'armée, donc! «
« Mais OUI, dit-il, vive la nation armée pour le droit, contre les tyrans. Jamais je n'ai pensé autrement. »
« Pourquoi donc, lui dis-je, avez -vous parlé autrement ? Vous êtes tous là à crier contre le drapeau et la caserne, comme si l'on voulait vous enrôler dans une armée de cannibales. C'est pourtant bien pour le droit humain et pour la liberté de pensée qu'on vous fait faire vos
deux ans. Voyons, après trente-cinq ans de République, il faut bien avouer que notre armée n'est que contre la tyrannie, et pour la défense de nos droits, de nos lois et de notre franc-parler. Et puisque vous croyez qu'il y a des circonstances où la France doit parler haut et donner des conseils à ceux qui n'en demandent pas, commencez par aimer la caserne, le drapeau, la discipline. Pour montrer les dents, il faut avoir des dents. »
Si les Marocains étaient justes entre eux, bien disciplinés, formés au travail et à l'industrie, capables de payer des contributions et de contrôler les dépenses publiques, ils seraient au moins aussi forts que nous. Mais aussi nos armements contre eux seraient sans objet. Nous irions faire du commerce chez eux, acheter, vendre, fabriquer selon notre intérêt ; nous serions chez eux comme ils sont chez nous lorsqu'il leur plaît d'y venir. Sans les courses des pirates dans la Méditerranée, nous n'avions point de raison de prendre Alger. Notre conquête du Maroc, car il semble bien que nous y soyons amenés maintenant, prouvera que la pacification de ces tribus redoutables n'était pas possible par d'autres moyens.
Ce n'est point guerre, c'est police. Nul n'admettrait chez nous que les vaincus soient destinés à l'esclavage ; à la liberté au contraire, et à l'égalité, autant qu'ils le voudront. Voilà notre idée directrice. Il y aura de l'arbitraire et un luxe de violence dans l'action, de même qu'on en peut voir chez nous quand il s'agit d'arrêter de dangereux bandits ; mais enfin la mission des chefs est bien claire, et ils auront à rendre des comptes. Au reste, si les passions sauvages s'éveillaient chez nos soldats si la brutalité et la férocité s'insurgeaient contre la raison dirigeante, où seraient nos avantages, contre des combattants SI bien aguerris, et chez eux, dans leurs propres montagnes ? Notre force s'établira au contraire par tir bien réglé et par mouvements bien coordonnés et mesurés. C'est par cette raison directrice qu'une armée est une belle chose, et que le courage militaire est une vertu.
Cette condition de la force est bien remarquable. C'est par là qu'une guerre se distingue d'un coup de force, et que la victoire donne des droits. Le paradoxe de la civilisation, c'est que le plus juste est fîna-
lement le plus fort. Celui qui se bat comme il faut mamtenant se battre, sans passion, sans ambition, en gardant la paix en soi, celui-là est le plus pacifique des hommes. La guerre est travail et coopération de plus en plus ; fraternité en marche de plus en plus. C'est pourquoi toute cette Europe, armée comme elle ne le fut jamais, et organisée en camp retranché, fait voir une paix admirable, qui se prolonge malgré les prédictions des politiques, lesquels raisonnent encore comme si nous étions au temps de Charlemagne, oii nos pays étaient assez Marocains. Ces prophètes de malheur ne comprennent point qu on puisse être fort sans vouloir frapper. Or, déjà on peut remarquer qu'un boxeur ou un escrimeur vraiment artiste ne querelle pom t ; cela n'irait ni avec son régime ni avec sa discipline propre. Encore bien mieux pour les peuples qui sont forts par l'ordre, la discipline, l'égalité, l'économie, la sobriété ; chacun attend l'injustice de l autre, et l'attaque de l'autre. Et les mêmes passions qui poussent à l'attaque font que l'on est vaincu. Cette loi se dessine partout.
Sur l'Italie aussi, et sur la guerre de Tripolitaine, Jaurès a dit ce qu'il fallait dire ; et non sans courage, car ce genre de vérités ne plaît à personne, parce qu'il va contre les intérêts et contre les passions ; on ne pouvait être chaudement applaudi, en disant ces choses, que par un auditoire de Turcs. Chez nous, il parlait pour la raison seulement ; et la raison toute seule n'applaudit point.
On veut toujours répondre que l'Italie contre la Turquie de Tripoli c'est la civilisation contre la Barbarie ; et c'est vrai en un sens. Quand le gouvernement italien aura enraciné là-bas ses lois et ses mœurs, on n'y supportera plus les marchands d'esclaves et les autres atrocités africaines. C'est pourquoi il faut souhaiter, en définitive, que l'Italie l'emporte. Je dis souhaiter plutôt qu'espérer ; car d'après ce qu'on nous laisse deviner, la conquête n'est pas facile et la guerre semble devoir durer longtemps ; et, ce qu'il faut surtout considérer, c'est que l'Italie a donné tout son effort pour commencer, et ne peut plus maintenant que se fatiguer et s'affaiblir, tandis que le Turc, au contraire,
organisera la défense et la contre-attaque de mieux en mieux avec le temps. Mais laissons ces prophéties.
Ce qui choque la raison, dans cette action italienne, c'est que c'est comme guerre, comme violence, comme preuve de force qu'elle a été voulue et acclamée. Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s'avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l'agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix. Nous ne combattions pas pour conquérir, mais pour pacifier. Nous combattions pour la religion et pour les pouvoirs du pays ; nous étions policiers et non guerriers ; alliés de tous les pacifiques contre tous les violents. Cette idée, seule avouée et seule avouable, dominait toutes les démarches de la guerre ; et cela n'était pas sans importance. Nous allions à une conquête, oui ; mais malgré nous, et réellement sans enthousiasme et sans fureur guerrière dans le pays. La conclusion le fait bien voir ; c'est un protectorat que nous tenons. Et qu'est-ce que cela veut dire ? que nous voulions au Maroc non pas un pouvoir pour nous, mais l'ordre et la sécurité pour tout le monde. C'est ainsi que nous avons acquis un droit et qu'il a paru injuste qu'on veuille ensuite nous le vendre. Cette conquête était inévitable ; et c'est en ce sens seulement et sous cette idée seulement qu'elle a été faite. Ce que nous faisions là ne pouvait pas ne pas être fait.
On n'en peut dire autant de ce que fait l'Italie. Selon la force des choses, elle devait protéger ses nationaux, seconder la police du pays, fortifier en ce sens le pouvoir turc, et, en compensation le surveiller et le redresser au besoin ; étendre la paix de proche en proche et aussi loin qu'il serait nécessaire ; acquérir ainsi des droits réels par des services réels, et tout en respectant autant que possible les pouvoirs établis. C'était la sagesse même, et aussi le parti le plus habile ; car on avait alors avec soi le plus régulier des forces turques. Mais il est clair que l'Italie a voulu la vraie guerre, la grande guerre, non pas pour l'ordre, mais pour la souveraineté ; et tout naïvement. Cette barbarie de luxe fera une tache dans l'histoire de ce siècle.
De nouveau on parle de la guerre, comme si c'était pour demain. Eh bien il faut en parler et y penser, de façon à couper court, par un mouvement d'opmion, aux manœuvres des diplomates.
Disons d'abord qu'il y a une très mauvaise manière d'être pacifiste, par crainte des coups ou par attachement aux petites hab:iudes. hlle est très mauvaise parce qu'il ne faut jamais laisser croire qu'on recevra les coups sans les rendre, même si c'était vrai. Elle est très mauvaise parce que ce n'est pas vrai ; tout homme est guerrier. Les héros qui ont fait les grandes guerres, on ne les choisissait point ; c'étaient des hommes com.me vous et moi ; il ne faut même point dire que, par l'entraînement, ils redevinrent sauvages ; ce n'est pas vrai non plus ; les brutes étaient des brutes après comime avant ; le philosophe restait philosophe après comme avant, comme on voit par Socrate, Marc- Aurèîe, Vauvenargues, et bien d'autres. Et cette dernière espèce n'est sans doute pas la m.oins obstinée à se défendre jusqu'au dernier soufHe, plutôt que de consacrer par une paix honteuse, le triomphe des brutes. Ainsi chacun a ses motifs pour faire la guerre, mais tous la font ; excepté ceux qui sont décidément trop peureux ; mais il n y en a guère, et personne ne les estime.
Je ne parle pas des têtes chaudes qui se feraient hacher plutôt que de faire la guerre ; ceux-là sont les plus guerriers de tous ; ils ne cnoisiraient pas entre la guerre et la paix, mais entre une guerre et une autre guerre.
Et la guerre plaît, mais oui ; sans cela on n'aurait jamais vu de guerre. La guerre plaît par l'agitation, par la variété des actes, par l'insouciance où l'on tombe bien vite, par l'endurcissement à tous maux qui vient de ce que personne ne songe à plaindre le voisin, par la déroute enfin des petites passions et des petits soucis qui empoisonnent la vie ; car il faut bien se dire que le travail forcé pèse aurement sur la plupart des hommes, sans qu'ils soient jamais avec cela assurés de l'avenir, ni même protégés contre les coups. Et puis il y a l'âge irrévocable, la mort au bout, et dans le vrai toujours imminente ; les petites maladies que l'im.agination grossit bientôt, dès qu elle a
du temps de reste. Enfin une torpeur de la volonté ; car peu de gens ont à inventer ; presque tous travaillent comme des machines. Au lieu que la guerre réveille un génie inventeur en chaque homme, sans compter des ambitions sans bornes, et tout de suite un peu de gloire, et l'oubli de la mort, que l'habitude donne bientôt. De là, une vie plus contemplative qu'on ne croit, par la nécessité d'observer et d'inventer à toute minute.
Oui, mais enfin la guerre c'est l'injustice, autour de soi, et en soimême ; toute la sagesse humaine à vau l'eau ; tout un progrès à refaire ; un mauvais mépris pour les faibles ; et, par le massacre des plus courageux, inévitablement la puissance des diplomates, des banquiers, des matamores. Pèse bien cela, joyeux soldat.
Je lisais ces jours-ci le « Lucien Leuwern », de Stendhal. Cet auteur est remarquable en ceci qu'après une vie active au service de Napoléon F^, il s'élève au-dessus de la gloire militaire, et préfère toujours la justice et la liberté. En quoi il est, pour nous autres, le type d'un esprit complet, parce qu'il ne s'est pas arrêté dans son développement au moment de la Force, mais qu'il en a tiré au contraire de quoi s'élever au-dessus. Et c'est bien la marche du peuple Français pris en gros, assez militaire, assez affirmativement militaire pour être maintenant plus que militaire, juste.
Remarquons bien comme cet état de paix armée est nouveau sur la planète. Il y a un peu plus d'un siècle, l'idée de tout un peuple en armes n'était même pas concevable. Laboureurs, artisans, commerçants, banquiers subissaient la guerre et la paix, sans y participer réellement, sans faire l'une ni l'autre.
Par un côté on peut dire qu'ils n'avaient jamais une paix assurée, simplement parce qu'ils ne s'affirmaient point par la force ; et qu'ainsi, par une civilisation trop douce, ils manquaient la civilisation vraie. Ces temps, qui ne sont pas si loin de nous, sont comme coupés en deux. Les mœurs sont douces en un sens, et la culture est assez avancée. Mais les forces de guerre sont comme rejetées en elles-mêmes. Des armées de métier assurent la défense extérieure, non sans prises de
villes, pillages, viols et autres jeux de pure force. Les juges assurenfe la défense intérieure, par des moyens non moins barbares, comme la torture pour punir, et, horreur des horreurs, la torture pour obtenir l'aveu. Cette contradiction devait être surmontée. Et la Révolution marque ce grand fait qui est un grand jugement, la Justice reprenant l'épée.
Mais, d un autre côté, on peut bien dire aussi que la vertu, en ce temps-là, manquait de force. Voyez d'Holbach, Diderot, Voltaire et tant d'autres ; leur vertu n'est que prudence et art de vivre vieux ; par quoi ils étaient, peut-on dire, au-dessous de la paix. Et, comme les forces de guerre, soldats ou juges, retombaient à la barbarie en colère, nos sages, de leur côté, retombaient à la barbarie en liesse. C'étaient deux égoïsmes face à face.
La grande Prise d'Armes devait discipliner ces deux anarchies. Considérez la Terreur ; c'est une manière héroïque de punir, qui retombe presque aussitôt sur le juge. Et la guerre nationale est pour chacun une manière héroïque de revendiquer, qui sacrifie absolument l'individu. En passant par ces épreuves redoutables, l'homme devait ou bien s'élever à l'idée d'une justice plus précieuse que la vie même, mouvement que l'empereur reconnut, et dont il se servit, peut-être en y participant lui-même plus qu'on ne croit ; ou bien alors, il fallait prendre la guerre comme un art de conquérir pour soi, ce qui, par la réflexion de l'âge mûr, conduisait à la prudence, à l'avance, à la courtisanerie ; mouvement dont l'empereur éprouva aussi les effets, lorsqu'il fut trahi par quelques-uns de ses maréchaux. Bref, la guerre moderne est un passage ; on n'y peut rester. Il faut qu'on la dépasse, par ce sentiment du devoir sans condition qui seul la rend possible ; ou bien il faut que l'on retombe au-dessous, par les forces brutales, cyniques, sans foi m loi, qu'elle enferme aussi. C'est pourquoi toute armée est tirée maintenant en deux sens, injustement maudite, injustement louée.
J'admire l'épopée Napoléonienne, J'ai souvent lutté contre ce sentiment si naturel et si fort, parce que je n'arrivais pas à démêler dans ces aventures ce qui est admirable et ce qui ne l'est point. Mais avec
de la patience et de la bonne foi, on arrive à mettre tout en ordre, les vrais dieux en bonne place et les faux dieux par terre.
Jeunes et vieux, conscrits et grognards, ils eurent ce beau trait d'offrir tout sans rien demander jamais. C'est à peine si, dans cette belle histoire, ils eurent un peu d'ambition ou d'avidité au commencement ; mais bientôt la pratique de la guerre eut nettoyé leurs petites passions ; ils prirent le parti de marcher quand il fallait, et de se battre quand il fallait, assez contents d'être au-dessus des misères, et véritablement empereurs par là. Car plus l'homme est maître de lui, plus il est content ; et les stoïciens disaient bien que le sage est l'égal des dieux. Ni humbles ni timides ; obéissant par volonté ; il n'y a point de guerre sans cela. On n'a pas assez vu qu'alors que les magistrats et les riches étaient mis en servitude, le soldat était réellement citoyen et traité comme tel, absolument selon son mérite. L'arm.ée resta jacobine. « Napoléon, père du peuple et du soldat », comme dit le vieux de la vieille dans Balzac. On adorait l'homme qui faisait trembler les ministres, les avocats et les aristocrates, mais qui resta toujours un ami pour le grenadier. Ainsi la Révolution perdit bientôt son caractère à l'intérieur ; mais elle le garda aux armées. La charge de colonel ne s'achetait plus ; il fallait la gagner. Et ce pouvoir donnait, avec les risques comm/uns à tous, seulement des devoirs nouveaux. République d'un m.oment, que nos monarchistes, nos aristocrates, nos riches n'aimeront jamais réellement. Au rebours l'Empire, cet empire-là, sera toujours populaire chez nous ; et la monarchie ne le sera jamais.
Napoléon lui-même est moins beau que son armée. Pourquoi ? Parce qu'il sut trop faire servir la vertu des autres à sa propre gloire. J aime m.ieux les fidèles que le Dieu, dans toute religion. Mais quand le Dieu est un homme vivant, alors il est inévitable que ce dangereux métier le corrompe. On peut penser, selon un mot célèbre, qu'il y eut trop de comédien en lui. Sans doute sa simplicité aux camps était jouée ; les splendeurs du sacre le font voir. S'il avait gardé toujours la redingote grise et la vertu d'un Cromwell, c'était alors le Grand Jacobin, le peuple fait homme. Au reste ses malheurs firent oublier ses fautes, comme il arrive. Et ceux qui veulent méconnaître la parenté étroite et 1 alliance naturelle entre l'esprit égalitaire et le bonapartisme, contre 1 esprit monarchiste et clérical, sont incapables de comprendre notre histoire.
Ce peuple est toujours le même. L'esprit militaire n'est pas sépa-
rable, à ses yeux, de l'amour de l'égalité et de la haine du despotisme. Or, qu'est-ce que le Militarisme à bien regarder ? Ce n'est pas du tout l'élan militaire pour la justice et la liberté. C'est une politique louche d'hommes d'affaires, d'aristocrates, d'académiciens, qui exploite ou essaie d exploiter, en temps de paix les vertus militaires, afin d'établir la tyrannie et de faire durer l'injustice. Mais, contre cet effort, qui s exerce toujours, nous m^aintenons les idées selon leur ordre ; et nous disons : « l'égalité d'abord ; la justice d'abord ; la souveraineté du peuple d'abord ; et la guerre, s'il le faut, pour défendre tout cela. Mais jamais à aucun prix une paix armée qui supprimerait tout cela. '>
Il est inévitable que le triom^phe de l'esprit militaire amène la décadence de l'esprit militaire. Supposons une suite de victoires et des triomphes Napoléoniens. Le premier effet, le plus sensible, est évidemment que les héros de tout grade sont massacrés ou éclopés. Mais il se produit d'autres effets moins sensibles, et tout aussi nécessaires, dans l'esprit public, par le changement politique qui suit les victoires. Car il s'établît, souvent dans l'Etat victorieux, toujours dans l'armée victorieuse, un despotisme profond, chez les chefs et chez les subordonnés. Dans son « Coriolan )\ Shakespeare a dessiné comme en traits de sang et de feu cette ivresse militaire, qui, par l'idolâtrie pour un genre de courage, déshonore les autres vertus, il faut lire aussi dans Balzac, les portraits de deux officiers en demi-solde, Philippe Bridau et Maxence Gilet, et suivre dans leur orgueil, dans leur paresse, dans leur mépris des lois, les effets d'une violence presque sans frein qui a passé d'abord, par les nécessités de la guerre, pour la plus haute des vertus. ComCjien de fois n'a-t-on pas remarqué qu'un vrai courage de sabreur se rencontre très bien chez un joueur, chez un buveur, chez un débauché ? Celui qui risque sa vie peut se permettre bien des choses ; on les lui pardonne, par un préjugé naturel ; et, comme la lâcheté est méprisée, et à juste titre, amsi, sans plus d'examen, on estime un homme évidemment courageux. De là vient la coutume du duel, et cette idée encore aujour-
d'hui populaire, que le sang lave les offenses et rend l'honneur à celui qui est soupçonné.
On peut étudier dans La Cousine Bette de Balzac, encore d'autres nuances, et d'autres effets d'une longue période de guerres triomphales. On y voit, à côté du vieux maréchal Hulot, figure de héros irréprochable, le baron Hulot son frère, qui fut intendant aux armées, et qui, par l'habitude qu'il a de la vie simplifiée et non chargée de scrupules que l'on mène aux armées, en arrive à suivre ses passions en aveugle, et jusqu'au vol. Je renvoie à Balzac, qui est ici historien des mœurs, parce que ceux qui écrivent i histoire politique ne vont point communément jusqu'à ces causes-là ni jusqu'à ces effets-là, qui sont pourtant de première importance. Il y a un culte de la force, une liberté des passions, un mépris des lois, qui sont les effets naturels d'une suite de guerres heureuses. De là orgueil et mépris en haut, insouciance en bas. Nos casernes ont gardé longtemps quelque chose de ce scepticism.e d'institution, qui fait que l'on se moque des petits devoirs. Et si nous en sommes guéris, c'est à la paix que nous le devons, et à l'esprit sérieux des citoyens, formé par la pratique de la liberté. Il faut écrire ces c'hoses, car il ne manque pas d'homm.es qui passent pour éminents, et qui disent, com.me un heu commun, que cecte longue paix et cette Répu'tlique ont corrompu les citoyens. Mais ce n'est point vrai. La nécessité est au contraire que les victoires conduisent au despotisme et à la corruption, au lieu que la paix et la pratique du droit préparent les vertus militaires. Pour conclure je suis assuré que la France est en état de ne craindre personne. Et c'est pourquoi je ne vois pas la nécessité de déclamer, de s'échauffer comme on le fait, et de pousser ce peuple aux convulsions. Ce sont les petits roquets qui aboient pour se donner du courage.
Peut-on compter sur un mouvement de honte et de remords, après ces beaux massacres, chez ceux qui en ont décrété le commencement d'un trait de plume ? Je ne sais. Mais il est hors de doute que le meilleur sang Bulgare, Serbe, Hellène, Monténégrin, engraisse maintenant la terre ; et c'étaient les plus jeunes, les plus forts, les plus
résolus, les plus dévoués ; les moissons ne paieront pas l'engrais. Mais pouvait-on agir autrement ? Oui, on peut toujours attendre l'attaque, et laisser à d'autres la responsabilité effrayante. Il n'y a plus en Europe de peuple bandit. En 1870, n'oublions pas que tout l'art diplomatique de Bismarck s'est employé à nous faire déclarer follement la guerre ; en vérité cet exemple suffirait pour qu'un homme d'Etat digne de sa fonction se jure à lui-même d'attendre que les canons étrangers annoncent la guerre pour s'y résigner.
Mais ici se fait voir une espèce de duplicité trop commune chez les gouvernants. « C'est le peuple lui-même, disent-ils, qui veut la guerre '. Outre que ce peuple qui veut la guerre se réduit sans doute à une troupe de citoyens inoccupés et à quelques journalistes qui jouent avec le feu, il faut dire aussi que l'esprit guerrier est trop compîaisamment loué, honoré, échauffé, dans les temps de paix, par des déclamations trop faciles. Quand j étais lycéen, j'ai entendu des discours patriotiques dont l'effet était prodigieux ; comment en aurait-il été autrement ? Un sentiment contagieux, l'évocation du plus haut courage, l'attrait d'une action hasardeuse, la certitude aussi d'être approuvé, tout cela développe aisément jusqu'au sublime les transports de l'orateur et d'un auditoire de jeunes garçons. Je lisais hier dans les journaux qu'un professeur d'urologie, en terminant sa leçon inaugurale, avait offert martiaiement à la Patrie sa jeune gloire et ses travaux. L'applaudissement ne pouvait pas manquer. Mais est-ce digne d'un homme de forcer ainsi l'approbation, quand tout, dans sa noble fonction, invite au contraire à célébrer les victoires sur la nature inhumaine, et les arts de la paix ?
Quand j'étais étudiant, j'allai entendre un professeur illustre, qui avait pris pour sujet de ses leçons la philosophie de Kant. J avoue que je fus étonné de l'entendre, pour commencer, s'excuser de venir parler à des Français d'un philosophe allemand. Cela fut fait avec un art discret ; il y eut une allusion à nos défaites et à nos justes espérances ; et naturellement il fut affirmé, pour finir là-dessus, que les hautes études philosophiques et morales ne connaissaient point de frontières. La voix, quoique voilée, ne manquait ni d'émotion m de mouvement ; ce fut un grand succès ; mais je sentis, pour ma part, un mouvement de vif mépris que ce souvenir éveille encore. Cette précaution était parfaitement mutile ; c'était la dixième ou la vingtième fois que l'on parlait de Kant en Sorbonne depuis la guerre. Et cet art d'exciter et de flatter hors de propos un sentiment de fureur guerrière, en se don-
nant l'air de l'apaiser, était bien dans la tradition des Politiques. Que d'orateurs, sans doute, en Bulgarie ou en Serbie, portent ainsi des meurtres sur la conscience, et sans en avoir le plus petit soupçon ! Plaire et être acclamé, n'est-ce pas le beau, le noble, le raisonnable, pour un rhéteur ? Et l'Académie Française n'a-t-elle pas élu, le même jour, par acclamation, un général commandant devant l'ennemi, et ce rhéteur justement dont je parlais ?
CLÎ
Le courage nourrit les guerres, mais c'est la peur qui les fait naître. Celui qui se fait redoutable n'attaque point tant qu'il ne veut point ; celui qui a peur, s'il ne peut s'enfuir, attaque avant de l'avoir voulu ; son attaque est une espèce de fuite vers l'ennemi. De même en politique. L amour de la paix est gros de dangers, tant qu'il n'est que la peur de la guerre. Je pense malgré moi aux deux poltrons qui se battirent,^ une nuit, sur le pont d'Asnières, simplement parce que chacun d'eux avait peur de l'autre.
Quand la pratique des armes sera le plus noble des^ jeux, quand nous serons en familiarité avec l'idée de la guerre, alors nous saurons être courageux sans cesser d'être raisonnables, et l'on entendra de nobles paroles. Alors nos députés, au lieu de se laisser emporter par un frisson dans lequel il y a de tout, et de la peur aussi, feront sur la paix et îa guerre des discours vraiment Spartiates. Alors, peut-être, les Chambres adopteront à mains levées, sans cris, sans tumulte, dans un silence imposant, quelque motion dans le genre de celle-
<' La Chambre française à tous les peuples de la terre, salut et fraternité. Au nom du Peuple français, nous déclarons que les citoyens armés ne sont armés que pour la défense de l'ordre public, des personnes et des biens. Nous repoussons cette idée que la violence collective puisse jamais être considérée comme un moyen de décider du droit. Nous renonçons donc à faire la guerre. Et si jamais d'imprudents aventuriers osaient chez nous dévaster les biens et attaquer les personnes, nous faisons savoir à tous que, lorsqu'ils eront châtiés, ils le seront comme bandits et assassins, non comme étrangers. Si donc
nos voisins, rendus aveugles par la contagion des passions, franchissaient en armes nos frontières, qu'ils le sachent bien, nous n irons pas, par une défense précipitée, imiter à notre tour leurs passions et nous rendre fous pour nous défendre contre leur folie. Non. Nous écrivons dans nos lois, à partir de ce jour, que nul n'a le droit en France de répondre à un acte de guerre par un acte de guerre avant qu'il se soit écoulé un délai de huit jours. La France se sait assez forte pour laisser à l'ennemi, quel qu'il soit, cet avantage. >' C'est en ces termes, ou à peu près, que la Paix serait déclarée au monde. Quelques politiques riraient de nous ; mais les peuples comprendraient.
Que la formation militaire soit belle par elle-m.ême, et que 1 armée doive être mise par l'admiration commune bien au-dessus de tous les partis et de toute la politique, c'est vrai, absolument vrai. L exercice militaire consiste proprement dans un effort méthodique de la volonté contre les forces animales. D'autres apprentissages visent une fin extérieure ; par exemple ferrer un cheval ou régler un moteur, ou faire une voûte en ciment ; mais l'apprentissage militaire n a d autre fin que de mettre un homme ou une troupe d'hommes en pleine possession de toutes ses forces. Cela suppose une gymnastique individuelle, par laquelle les muscles sont disciplinés, pour la marche, la course, le saut ; cela suppose aussi une gymnastique collective, qui lie tous les mouvements des hommes les uns aux autres de manière à assurer la coopération prompte et efficace. Et cette éducation est par elle-m.ême atjsolument bonne, car elle tend à guérir tout ho.mme de la maladresse, de la gaucherie, de l'hésitation, de la peur; et li n'est pas d'homme qui ne veuille être courageux, fort, souple, adroit, maître de ses forces pour tout dire.
Quel emploi fera-t-on de ces forces organisées et disciplinées ? D'après sa mission, le militaire n'a pas à s'en occuper. Il est prêt pour toute action concertée, pour toute défense, pour tout secours. Le pouvoir civil en décidera. La force militaire est apte à éteindre le feu, à sauver des inondés, à contenir la foule, à faire cesser les rixes, a réprimer tout brigandage. Mais ce qui la caractérise, ce n est pas
cette utilité accessoire ; c'est une utilité immédiate. Elle forme l'individu par l'action ; on fera dix kilomètres, puis vingt, puis trente, en accélérant l'allure, en augmentant la charge. C'est une école de volonté. Car beaucoup savent bien choisir et préférer, mais non pas exécuter ; aussi un homme qui pense bien n'est encore que la moitié d'un homme. Et d'autre part les métiers enferment l'homme dans une même action répétée. Il faut donc former la liberté réelle, c'est-à-dire l'aptitude à faire toute action malgré les obstacles ; et si celui qui veut s'exercer se donne d abord des ordres à lui-même, il accorde trop à la paresse et à la peur. Voilà comment la discipline délivre l'homme, bien loin de 1 asservir. Et voilà pourquoi un régiment sous les armes est une belle chose, et peut-être la plus belle chose. Tous en conviendraient SI l'action militaire était seulement ce qu'elle doit être, sans aucune prédication, sans aucun fanatisme, sans aucune tyrannie d'opinion. Sans phrases enfin.
Le colonel parlait de la nouvelle armée. Bien loin de sonner l'alarme, tout au contraire il se plaisait à comparer le présent au passé, et le brisquard d'autrefois au soldat citoyen d'aujourd'hui. '< C'est une erreur, disait-il, de croire qu'un bon soldat est nécessairement une tête chaude, qui supporte impatiemment les travaux de la paix et les lois civiles. Cela fut vrai au temps où l'armée était un moyen de gouvernement. Alors on voulait des soldats à tout faire. Il y eut des héros dans ce genre-là ; c'étaient des hommes simples, qui n'avaient d'autre famille que le régiment. Ils se battaient bien ; mais, dans les marches et les cantonnements c'étaient des diables à tenir. J'aime mieux mon paysan rose comme une fille, qui a une bonne amie au village, et qui traîne dans les rues de cinq à sept. Celui-là ne songe point à couper les oreilles aux civils ; il compte les jours ; il craint la guerre ; mais il aime tellement l'ordre, la discipline et la paix qu'il tiendra bon autour de l'officier, et enfin se mettra dans une belle colère juste au moment où les soldats de métier jugeraient la partie perdue. Nous n avons encore jamais fait la guerre avec des soldats comme ceux-là, j entends instruits et exercés comme sont mes pioupious. Mais je les connais bien ; j'ai l'impression qu'ils ne seront jamais
vaincus. Car ils ne feraient pas la guerre comme un jeu, où tantôt l'on gagne, tantôt l'on perd. Ils se battraient pour leurs libertés civiles, pour le droit de penser, pour le droit de voter ; ils perdraient leur dignité d'hommes en perdant la partie. Quand on a des idées comme celles-là, on ne désire point la guerre, mais on ne se rend jamais. »
<; Mais alors, lui dis-je, croyez -vous qu'il soit bien nécessaire, quand ils ont manœuvré comme il faut, de les tenir dans un dortoir, comme des collégiens, ou de les lâcher pour quelques heures dans une ville où ils n'ont ni parents ni amis ? S'ils étaient mariés, s'ils couchaient chez eux, s'ils pouvaient quelques heures tous les jours se retrouver à leur établi, ou à leur comptoir, ou à leur champ, ou à leur jardin, s'ils jouissaient chaque jour un peu de ces droits pour lesquels ils se battront si bien, où serait le mal ? »
« Je ne vois point, dit le colonel, où serait le mal. Je vois qu'ils risqueraient moins de perdre leur santé avec les filles. Je vois que la simple consigne aurait plus de puissance que n'en a maintenant la prison. Je vois qu'ils échapperaient à ces heures d'oisiveté déprimante, à ces conversations niaises, à ces plaisanteries de caserne, qui travestissent et rapetissent les plus nobles devoirs. Un militaire ne devrait point être militaire hors des exercices, des marches et du tir. Ces temps viendront lorsque tous vos socialistes, qui sont pourtant des idéalistes, que diable, comprendront que le droit sans baïonnettes est un scandale pour la Raison. »
J'ai voyagé avec cinq jeunes gens, qui retournaient à la caserne. C'étaient des ouvriers de campagne, roses et doux comme des filles, îls firent un bruit extravagant, saluant d'abord au passage tous les gens et toutes les maisons, puis occupés à vider des litres, chacun jouant à son tour de la trompette à glous-glous ; par ce mioyen ils devinrent plus gais à mesure qu'ils avaient plus de raisons d'être tristes. Et ma foi je les approuvais ; ils luttaient contre le souvenir, centre leur nature jeune, contre le regret et le désespoir ; et il faut bien quelques litres de vin et de folles acclamations pour se donner l'air de mépriser tout, à i'âge qu'ils avaient.
Cet âge est le plus tendre chez les garçons ; plus jeunes ils ont plus de dureté et d'oubli. Mais quoi ? Ils étaient à l'âge d'aimer et de rêver, et de ne savoir comment dire, pendant que les filles rient et chantent, déjà commères par la nature depuis leurs jupes de douze ans. A cet âge-là, justement, les garçons sont farouches, parce qu'ils ont des cœurs de petites filles. C'est alors qu'on les jette à la moquerie des autres, dans une ville où on les voit s'ennuyer par deux le long des rues ; c est alors qu'ils sont éloignés de leur outil, de leur maman, de leur fiancée, de leur village fleuri. Au lieu de faire des enfants, ils se corrompent et se pourrissent. Et c'est la vieille méthode du sergent recruteur, pour faire un homme de guerre, cynique, impudent, résigné, détaché de tout, insouciant, courageux, et galant à la hussarde. Qu'en pensent nos moralistes ?
Nos moralistes n'en pensent pas si long. Ils ont à réciter une liste de devoirs ; qu'il faut aimer et servir sa patrie, être sobre, être fidèle à sa femme, et avoir beaucoup d'enfants ; mais ils ne recherchent pas si le devoir militaire n'est pas, dans le fait, contraire à tous les autres. Ici l'un d'eux m'arrête et me dit : « Il faut d'abord vivre ; l'état de l'Europe est un fait ; il nous faut une armée forte, et des gaillards un peu dessalés ; cela passe avant tout. D'abord soyons forts, et vifs à nous défendre ; ensuite nous serons vertueux, si nous pouvons. »
A quoi je réponds que toutes les vertus se tiennent, et que, n'en déplaise au sergent recruteur, il n'est pas bon du tout de se nettoyer d'abord des vertus adolescentes lorsque l'on s'exerce à combattre pour son pays. Tout au contraire l'exercice militaire devrait être lié toujours, dans l'imagination, avec les objets les plus touchants, le village, la chaumière, les amis, les parents ; ce serait comme la religion de notre temps, ces jeux réglés, ces fêtes miliciennes. Ensuite chacun porterait au combat des serments inviolables, l'honneur et les traditions d'un hameau, d'un village, d'un canton ; il y aurait une rivalité magnifique entre Normands et Bretons, entre Gascons et Auvergnats ; chaque province aurait ses drapeaux. Armée invincible ; famille armée, commune armée, nation armée. Mais qu'apprennent-ils dans les casernes ? A se moquer de tout, à faire tout mal, à passer le balai au voisin. Très mauvaise méthode, pour former des héros.
C'est le temps où les bûcherons jouent de la cognée, dans les petits bois à flanc de coteau. Partout on voit des piles de fagots, et des troncs couchés ; et, comme les feuilles font à peine un petit brouillard vert, l'œil rencontre partout des branches mutilées et des arbres manchots.
Le poète me dit : « Ces sauvages ne peuvent pas rester en repos. Cette vallée était pourtant bien belle, quand elle était toute vêtue de feuilles ; les bois encadraient les champs ; c'était une harmonie merveilleuse pour l'œil. Mais ils ne voient que des fagots à faire ; ils n'aiment la nature que comme une vache nourrice ; ils ne savent point ouvrir les yeux, se remplir les yeux, aimer la nature pour elle-même et comme elle est. »
« Vous non plus, vous ne le savez pas, dis-je au poète. Ces paysans sont de la nature aussi ; leurs besoins et leurs actions sont naturels aussi bien que la pousse des feuilles. Le vent, la pluie, la neige, le ruisseau façonnent les bois, tordent, arrachent, renversent ; le bûcheron aussi. Tous, arbres et hommes, sont nés de la même terre. C'est vous, poète, qui êtes ici un intrus ; c'est vous qui avez, envers les arbres, des devoirs de politesse, peut-être. Mais eux, non. Quand un arbre mort tombe sous l'effort du vent, il écrase les jeunes pousses ; c'est amsi que s'est fait ce bois qui réjouit vos yeux. Eh bien ! ces coups de cognée sont des faits de nature aussi. »
« Sans le travail de l'homme, que serait cette joyeuse vallée ? Quelque marécage, couvert de fourrés impénétrables. C'est le travail des hommes qui, sans le vouloir, a varié les couleurs et percé des fenêtres sur l'horizon. Ce que vous appelez beauté, harmonie, grâce, est dessiné par la charrue, la pioche et la hache. Le ruisseau qui murmure à vos pieds, l'homme l'a délivré des herbes et de la vase. Ces sentiers, ces chemins sont tracés par les hommes. Vous ne méprisez pas, j'en suis sûr, ces toits sombres et cette fumée bleue. ■>
« Ainsi les hommes ont orné cette vallée, sans seulement y penser, comme une paysanne relève ses cheveux. Laissez-les donc faire. Ils parent cette vallée pour l'été, comme ils ont toujours fait ; ils trouvent l'harmonie sans la chercher, comme cette pluie qui tombe et sonne
si bien sur les branches, landis que vous, poète, si vous arrangiez ces bois comme vous arrangez vos cheveux ou vos vers, que feriezvous ? Quelque jardin anglais, j'aime ces tas de fagots, et le bruit de la cognée. '
Un homme cultivé ressemble à une boîte à musique. Il a deux ou trois petites chansons dans le ventre. La première fois qu'on déjeune dans la compagnie d'hommes remarquables, on se sent bien petit garçon, car ils font de brillants discours, et sans chercher leurs mots. Dès qu'on les a vus trois fois, on sait d'avance ce qu'ils vont dire, et avec quels mots. Ce sont des auteurs qui jouent leur propre pièce. C'est pourquoi, lorsque les mêmes gens se rencontrent tous les ]ours, la conversation languit bientôt. De là le bridge.
Je ne crois pourtant pas qu'ils soient pauvres en dedans. Comment le seraient-ils ? Des objets nouveaux tombent sur eux comme une pluie d'or ; tous ces trésors remplissent leur mémoire, car, dans le fond, personne n'oublie rien. Le plus simple des hommes imagine, en une minute de rêverie, de quoi remplir cent volumes. Mais, semblables aux avares, ils s'enferment pour compter leurs pièces d'or. Ils ne lancent en conversation que de mauvaises pièces, qui sont usées pour avoir trop roulé. Quand je vois un front, des yeux, des mains esquisser de prodigieux drames, quand j'observe un visage humain changeant comme un crépuscule, j'attends quelque merveilleux poème, j'attends quelque chant de rossignol humain. Mais ce sont des phrases de phonographe. Vous dites qu'ils n'en pensent pas plus. Mais vous vous trompez. Ce sont de faux pauvres. Toutes les fois qu'un homme a jeté ses vraies pensées dans le monde, des pensées fraîches et jeunes comme des feuilles de printemps, un dieu a marché sur la terre. Rien n'est plus beau qu'une vieille légende. Rien n'est plus beau qu une vieille chanson. Qui a fait cela ? N'importe qui. Qui a inventé les chants bretons ? Peut-être quelque bergère qui chantait pour elle.
La source est tarie. Pourquoi ? Parce que l'art est devenu un métier ; parce que la pensée est devenue un métier. Quand les enfancs commencent à chanter, on les envoie à l'école, où ils apprennent à parler comme des académiciens. Pour commencer, ils récitent de plats dis-
cours. Dans la suite ils réciteront leurs propres discours. Tout l'enseignement travaille à tuer l'Improvisation. Vous ferez un brouillon, et vous le recopierez ; vous ferez une leçon apprise, en suivant des yeux vos notes, et l'on dira que vous parlez bien. Les plus brillants élèves en viendront au discours académique, poli pendant de longues heures, revu et épluché par vingt critiques, lu enfin solennellement comme un discours du trône. La jeunesse est mise en prison. L'ordre règne. Qui donc discute ? Qui donc improvise ? Qui donc invente en parlant ? Nul ne l'oserait, s'il n'est déformé et abruti par trente ans de rhétorique. Ceux qui parlent et écrivent sont justement ceux qui n'ont rien à dire. Les phonographes font ta:re les oiseaux.
Pour cette célébration de Le Nôtre on a lu de bien mauvais vers, des vrais vers d'Académicien, et de la prose un peu meilleure ; j'aime mieux l'art du jardinier. Platon fait voir, dans sa République, quelle différence il y a entre l'ouvrier qui fait un ht et le peintre qui représente l'image du lit. Mais que dirions-nous d'un académicien qui raconterait le travail du peintre, nous donnant ainsi un reflet de reflet, sans règle, sans, consistance sans solidité aucune ? « La colombe, disait Kant, lorsqu'elle fend l'air en s'appuyant sur ses ailes, pourrait bien croire qu'elle volerait encore mieux dans le vide. » Mais ce vieux mot, « l'Art «, par son admirable ambiguïté, nous rappelle que la nécessité, qui lui résiste le porte et l'élève en m.ême temps. On dit encore « l'art du charpentier, l'art du forgeron >, et c'est bien dit. Les Beaux- Arts doivent être d'abord des Arts ; s'ils veulent être beaux seulement, ils ne sont plus rien. Aussi nous touchent-ils d'autant plus que la matière en est plus résistante. Une mince plaque de laiton prend mieux la forme qu'une poignée de fer forgé ; le plâtre mieux que le cœur de chêne. Le papier reçoit n'importe quel plan ; mais la terre résiste. Saint-Cloud est plus beau que Versailles, parce que la pente du terrain a conduit la pensée du jardinier. L'architecture est plus belle que tout, parce que les lois strictes s'y font mieux sentir, et que l'invention y est toujours une victoire. L'ogive est plus solide que le plein cintre ; la pesanteur y a collaboré. La poésie et ia prose ne peuvent
que copier ces modèles solides et ces idées fortement appuyées sur la terre. Michel-Ange sculptait dans le marbre, et c'est en considérant le bloc qu'il trouvait la forme. L'architecture sauve la sculpture ; une cariatide est plus belle qu une statue libre. Les vitraux et les rosaces suivent la loi du maçon. L'ouvrier porte l'artiste.
Notre violon a fait notre musique. Ces planches d'érable et de sapin ont réglé en mêm.e temps la fantaisie du musicien et du luthier. Le porte-voix a réglé la voix. L'écho de l'église a réglé les chœurs. La musique qui n'accepte point ces nécessités est sans corps. Ce qui n'est qu'âme est sans âme. Académique.
Ce mot dit assez. Des palais sur le papier. La vertu séparée du travail. Le beau sans matière. La politique sans les besoins. Le jardinage sans la pelle et sans la pioche. Imitation d'imitation. Discours sur discours. Grammaire, orthographe, dictionnaire. Le peuple fait la langue pendant ce temps-là, la vraie langue, la langue belle, toujours réglée sur la main et sur la gorge, aussi sur le bruit des choses, sur l'action réelle enfin. Quand j'étais petit, j'aimais à porter de l'eau en compagnie d'un robuste garçon d'écurie ; et je tenais gravement l'anse du seau, pendant qu'il le portait. Ainsi l'académicien suit le jardinier.
Pour juger librement des sciences, il faut du travail; pour juger librement des beaux-arts, il faut du courage ; car on se sent un peu trop libre, dès que l'on n'est plus conduit par les catalogues et les étiquettes ; je plains le jugeur, il passera de mauvais moments.
j'allais rendre un jour des livres à une espèce d'esthète, qui logeait dans un garni, j'y trouvai des figurines et bibelots bien en évidence, qu'il fallait remarquer, je m'échauffai par bonté d'âme, ou peut-être seulement par jeu, jusqu'à louer par raisons solides une espèce de Gaulois en plâtre bronzé, dont vous imaginez les moustaches tombantes et la framée. L'esthète fut sans pitié : « Vous voulez rire, me dit-il ; ce n'est qu'un horrible article de bazar, qui fut acheté par mon propriétaire et qui m'offense les yeux. )> je rougirais presque en y pensant.
Il n'y a pas bien longtemps, quelqu'un me jouait au piano une
pièce courte manuscrite. Je pensai naturellement à quelque invention de petit musicien ; j'ouvris donc de mauvaises oreilles. Comme cela sonnait assez purement pour commencer, et dans un genre qui m était connu, je jugeai que c'était banal et imité. Puis sur un accord soudain déchirant, auquel rien ne me préparait, je ne sus pas trop si c était puissance ou impuissance ; j'inclinai à dire que c'était médiocre, et je le pensai mêm.e un moment. C'était du Beethoven, et même, autant qu'on peut savoir, du bon Beethoven, bien plus, du Beethoven que j'avais autrefois entendu, et trouvé fort beau. Je n'eus point de confusion, parce que je sais la m.usique. Mais voilà donc ce que peut faire une feuille manuscrite, et jusqu'où va l'empire des yeux sur les oreilles. C'était une feuille perdue, qu'on avait copiée. Ainsi, avec une bonne oreille et une connaissance assez profonde du métier, je ne pourrais pas faire seulement un critique médiocre. Une expérience comme celle-là fait assez comprendre quel est l'empire de la mode, et pourquoi les cirtiques suivent leurs passions et leurs intérêts. Que dire alors d un orchestre quand les tim.bales et les cloches s'y mettent ? Le premier fou m'étonnera, s'il mêle bien tout. Je fuis devant toutes les Salomés, en me bouchant les oreilles.
Soyons prudent. Jugeons sur la pointe des pieds, comme on danse. Faisons le tour de toutes les Vénus de Milo et de toutes les Victoires de Samothrace. Inscrivons dans notre mémoire tous les bahuts d importance, et toutes les pendules de vieille race ; tous les Parthénons et toutes les cathédrales. Comme je passais rue Royale, la Madeleine m'a saisi l'autre jour par sa beauté incomparable. Mais n ai-je point lu quelque part que ce n'est qu'une lourde imitation de 1 art grec ? Ayons toujours les critiques en main ; et, s'il faut décider à l'aveugle, parlons le dernier, comme ces rois très prudents, qui voulaient savoir où penchait la balance. Car il n'y a point deux méthodes, si l'on veut parvenir à l'Autorité.
Ou bien alors, marchons sur l'histoire ; dansons sur les ruines ; tirons la barbe aux Dieux. Le métier est mal payé ; mais on ne peut pas tout avoir. Liberté ou Puissance, il faut choisir.
J'ai remarqué plus d'une fois que ies portraits des peintres modernes, souvent assez fermes dans le dessin et même assez vigoureux dans le noir et le blanc, sont crayeux et comme lavés ; ressemblants si l'on veut, mais lointains et affaiblis faute de couleur. Et même les meilleurs portraits d'autrefois que ]'ai vus me paraissent toujours bien loin des couleurs véritables. J'en puis parler, car j'ai vu par rencontre un portrait réellement peint comme il faut, et impossible, je croîs, à égaler. Et voici comment je le vis.
C'était à la vitrine d'un marchand de meubles vieilles étoffes et choses de ce genre, vivement éclairée au déclin du jour par les lumières de la rue. Comme je passais, je vis, sur un fond assez noir et au-dessus d'une draperie en forme de manteau, une tête d'homme m.erveilleusement peinte, et où je reconnus pour la première fois les couleurs de la vie ; et je fus moins saisi par la vigueur du dessin et des ombres que par la vivacité et variété des tons, où je voyais que des vermillons, des bruns, des violets, des verts m^ême, autant que je pus les cueillir en deux secondes, formaient pourtant un teint ordinaire ; mais quelle perfection ! j'aurais crié d'admiration. Je connus à ce moment-là que j'aime la belle peinture plus que tout.
Après deux secondes, comme j'allais m'approcher et examiner, il arriva que mon portrait tourna la tête ; c'était un homme bien vivant, qui portait de vieilles étoffes sur les bras, sans doute pour les disposer à l'étalage, et qui regardait dans la rue. Ce ne fut plus qu'un hommiC pour moi ; toutes les vives couleurs s'éteignirent. J'ai devant les yeux, à chaque instant, beaucoup de portraits parfaits de ce genre-là ; mais je ne sais pas les voir ; je vois des visages, et non des couleurs.
L'apparence des choses ne peut que nous tromper ; aussi ne voulons-nous point la voir. Les couleurs, les ombres, les jeux changeants de la lumière ne sont pour nous que des signes, ou un langage si vous voulez ; nous allons droit à la chose ; nous voulons la saisir comme elle est, non comme elle apparaît. De même, quand nous entendons une phrase, nous ne faisons pas attention aux notes aiguës ou graves qui sont comme la couleur de la voix ; nous allons droit au sens de la
phrase. De même quand je vois une orange éclairée d'un côté, au lieu de la voir comme elle apparaît, avec toutes les nuances de lumière colorée et d'ombre colorée, je la vois comme je sais qu'elle est, de couleur uniforme, et avec son relief ; enfin ce n'est pas pour moi un petit cercle aux tons dégradés, c'est une orange. De même, quand je me trouve devant un paysage, les arbres ne sont pas une surface bigarrée de verts plus ou moins foncés, coupée de lignes jaunes ou brunes ; ce sont des arbres. Et je comprends d'après cela ce que c'est qu'un pemtre : c'est un homme qui s'efforce de ne pas penser, de ne pas savoir, de retrouver la première, la jeune apparence des choses. Par quoi il arrivera à les rendre comme réelles pour les autres. Chose difficile quand il peint un portrait, parce que le visage humain offre trop à deviner pour qu'on le réduise à ses apparences. L'artiste a toujours trop d'esprit.
L'histoire des grands musiciens est pleine d'anecdotes, où l'on voit qu'ils sont pris de fureur si quelqu'un vient à parler ou seuîem.ent à remuer pendant qu'ils jouent. Ces traits ne me détournent pas d'aimer la musique ; mais ils me feraient haïr les musiciens. C'est toujours Néron jouant la comédie. Mais l'art est déshonoré par ces mesures de police. Que votre musique se fasse écouter, si elle peut. Orphée charmait les 'oêtes féroces ; il n'avait pas commencé par les enchaîner.
Mais où prenez-vous que l'on doive garder l'immobilité et le silence, lorsque l'on entend la musique ? Cela va contre la nature. La voix, les chants, les bruits r3rthm.es vont naturellement avec des actions ; la musique porte à marcher, à danser, à chanter. Quelqu'un me disait qu'il goûtait la musique non par les oreilles, mais par le gosier ; il voulait dire que, tout en écoutant, il chantait tout bas, et que ce qui lui plaisait, c'était son chant ajusté à d'autres. Cela nous paraîtrait naturel, si nous n'avions pris l'habitude d'écouter un concert comme une conférence, et de trembler devant le chef d'orchestre comme les enfants devant le maître d'école. Et je connais plus d'une nature libre, et capable de musique, qui fuit la musique et les musiciens comme on fuit l'esclavage.
C'est l'agir qui plaît. Subir est insupportable. Cela est vrai pour tous les arts, et je m'étonne qu'on trouve tant de spectateurs moutons, et surtout qu'on juge du feu artiste qui est en eux d'après la tranquillité et la passivité qu'ils montrent. Créer est un plaisir supérieur ; voir créer n'est qu'un plaisir de badaud ; on voudrait y mettre la main. Les arts ornent la vie commune, à la condition que chacun soit artiste, créateur, acteur un peu. Cela se voit bien à la comédie de société, qui est surtout pour 1 amusement de ceux qui jouent. C'est pourquoi j'approuve ce chien qui entend le piano et s'applique à hurler. Pour tout dire, les grands artistes ne devraient être que des coryphées, et la masse des spectateurs devrait chanter à son tour. Ce fut sans doute ainsi au temps où furent inventés ces chants populaires, qui sont pour décourager, par leur beauté souveraine, les plus puissants musiciens d'aujourd'hui. La musique entrait en décadence quand l'histoire a commencé.
Qu'est-ce qu'une charrue neuve ? Qu'est-ce qu'une corbeille de vendange non tachée par les fruits ? La musique aussi veut être tressée avec d'autres choses, et se glisser parmi les bruits comme le ruisseau parmi les herbes. C'est ainsi qu'elle me plaît le mieux, lorsque je 1 écoute presque sans savoir que je l'écoute, lorsque toutes mes actions se règlent sur elle, mon pas si je marche, la course de ma plume, si j'écris. Mais, les Barbares, ils élèvent encore la voix, comme des chiens hurleurs ! C'est toi, musicien, qui es un peu trop Barbare pour reconnaître déjà peut-être un rythme, un éveil, un enthousiasme dans ces puissances qui s'éveillent. L'air plus subtil d'Athènes donnait de l'esprit aux Béotiens, à ce qu'on dit ; mais ils n'en savaient rien. Et les Athéniens étaient déjà tombés dans la grammaire quand ils s'en aperçurent.
L'ombre de Platon me dit : « C'est merveille si vous n'êtes pas tous un peu fous. Ceux que vous appelez artistes semblent n'avoir d'autre fin que d'exciter vos passions, et d'entretenir des séditions de désirs en vous-mêmes. Dans vos statues tout est tourmenté, même l'image de la sagesse. Et si l'on vous représente quelque profond mathématicien, ou quelque physicien divinateur des essences, il faut qu'ils aient le sourcil froncé et les épaules houleuses. Or il est inévitable que tous
ceux qui les voient ainsi, en bronze ou en marbre, disposent leur corps de la même manière, crispent leurs visages et leurs mains, et amsi rappellent et raniment en eux-mêmes des passions contrariées ; d'où de nouvelles souffrances, et une vie tendue, comme si toutes les forces de la vie étaient nouées à l'estomac, au lieu de glisser mollement les unes sur les autres. Comment n'enfermez- vous pas tous ces fouslà, et les statues de fous qu'ils sculptent ? »
« Mais, lui dis-je, ô Platon, crois-tu que les plus hauts esprits aient échappé aux misères terrestres, au désir, à la souffrance, à la crispation ? "
« Il ne faut point le dire, répondit Platon, Que celui qui souffre se cache ; qu'il ne déforme pas le corps des autres, surtout dans ces lieux publics où, par la contagion des sentiments, chacun devient bientôt une statue grimaçante pour les autres. Mais vous ne pensez point à cela. Je vous vois fort attentif à vous chauffer, et vêtir et voiturer, mais fort négligents de cet équilibre du corps humain, qui est tout ce qu'il y a de visible dans la sagesse. Une belle statue, qu'est-ce autre chose que l'image d'un homme qui contient ses passions, dont I attitude et la physionomie n'expriment rien de plus que la paix intérieure et le sage gouvernement de soi } Tu n'y ferais pas rester longtemps le plus sage des hommes. Mais, puisque tu façonnes le marbre ou l'airam, fixe la Sagesse. Que Thaïes médite sur un piédestal, les passions feront silence alentour. Oui, tu verras jusqu'aux enfants essuyer ces larmes inutiles, et laisser couler la vie en eux-mêmes comme un large fleuve, j'avais rêvé que ces choses seraient par 1 empire de la Science, et que les hommes s'élèveraient à la majesté. Mais point du tout. Vos acteurs se tortillent comme des serpents, et votre musique aussi, et vos statues aussi, comme si l'amertume, le regret, les folles ambitions et les amours tragiques formaient la vraie couronne humaine. Je ne vois guère ici que vos lions de pierre qui puissent servir de modèles aux hommes. '>
Un conférencier en était à sa deuxième partie ; il donnait alors tout le brillant et toute la profondeur. Exemples familiers, images saisis-
santés, dialectique, tout allait du même pas comme un beau régiment; et l'auditoire essayait de marcher en mesure. Mais le conférencier rompit une de ses périodes, et s'assit sur sa table.
" Vous croyez m'entendre, dit-iI ; en réalité ce n'est pas moi que vous entendez ; c'est un singe qui me ressemble tout à fait, et que j'ai dressé par ma patience. Devant lui, dans mon cabinet, ou bien dans les chemins autour de la ville, ou bien sur une belle plage, je réfléchis, j'invente, j'assemble ; l'habile animal me suit de l'œil et de l'oreille ; quelquefois même, quand c'est un peu difficile, il répète un passage devant moi. Puis je lui fais redire le tout ; je l'écoute et je le surveille ; parfois il me semble que le style est trop sec, ou au contraire un peu trop abondant ; je corrige mon singe ; je supprime, j'ajoute ; lui se moque de tout cela, attentif seulement à bien saisir ce que je veux. Quelquefois aussi je tombe sur un développement qu'il connaît bien, parce qu'il l'a déjà fait en public ; alors il part tout seul, étalant pour moi une manière et une autre, afin que je choisisse ce qui convient le mieux. C'est un admirable singe, comme vous voyez, et qui n'est que singe ; mais en vérité il voit clair en m.oi comme s'il était moi ; je n'ai pas un commencement de pensée qu'il ne fixe en sa mémoire ; et quand je crois avoir oublié pour toujours quelque idée de traverse qui ne s'est arrêtée qu'un petit moment comme une biche au sentier, lui, le singe fidèle, l'a déjà fixée pour toujours ; il est mon photographe et mon phonographe. Aussi je m'anime avec lui, je change, je bats les buissons, j'improvise sans crainte, je sème les idées au vent, sûr que l'intelligent animal ne perdra rien. Intelligent, que dis-je là ? Je ne sais s'il comprend ; et comment le saurais-je ? Il ne se trompe jamais ; et s'il dit quelque sottise, je sais qu'il la répète et que c'est moi qui l'ai inventée, ^>
« Quand il a bien retenu ; quand je lui demande : est-ce que tu sauras ? et qu'il m^e répond oui avec un regard en vérité presque humain, alors je vous l'amène comme je vous l'ai amené ce soir ; et il parle d'abondance jusqu'à m'étonner ; mais ce soir, il m'ennuie. S'il vous plaît je vais continuer à sa place, et penser tout haut selon la rencontre. " Le conférencier improvisa donc non sans tâtonnement, et l'auditoire, réveillé, se mit à chercher avec lui ; dont se réjouirent quelques sages, et c'était le principal. Mais ce n'est qu'une fable, propre à faire voir que, contre l'apparence, ce qui est écrit a quelque chose de plus frais, de plus vivant, de plus sincère, de plus naïf, de plus émouvant que la parole.
Tous ces discours parlementaires, tous ces rapports que 1 on distribue, tous ces articles qu'on lit, tous ces ouvrages que 1 on achète si cher, tout cela est trop long. D'où vient cette mauvaise rhétorique ? Où nos écoliers les plus brillants ont-ils appris à dn'e en trois pages ce qui peut tenir en une ? Je ne sais. Nos auteurs classiques ne sont pas bavards. Pascal, Molière, La Rochefoucaud, La Bruyère, Voltaire, Rousseau, disent beaucoup en peu de mots. Et même nos poètes tragiques, ils cherchent naturellement à enfermer leur pensée dans un vers ; tous les beaux vers, tous ceux que l'on retient et que l on cite, sont remarquables par leur densité, si l'on peut dire ; ils offrent beaucoup de sens sous un petit volume. Même Hugo, qui est si long parfois, jusqu'à ennuyer, est court plus que personne dans ses plus beaux traits. Bref, le modèle qui saisit et frappe l'écolier, c'est toujours quelque maxime serrée et riche de sens. Comment ceux qui ont le plus travaillé sur ces modèles viennent-ils tous, ou presque tous, dans la suite, à développer, à étendre, à délayer, à répéter, à ressasser ? Car tout discours est trop long, tout article est trop long, tout livre est trop long.
Habitude scolaire, sans doute. On n'exerce pomt communément les élèves à composer une maxime en deux lignes, en deux vers, en un vers, comme on devrait. Au contraire ; on les exerce à développer ; car il faut que leur travail ait une certaine longueur. On rirait d un professeur qui donnerait le prix à une composition de^ quatre lignes. Aussi les modèles sont oubliés ; on surcharge au lieu d'alléger ; d une phrase, on en fait trois ; on dispose les mots comme une armée, de façon à occuper le plus de terrain possible. C'est justement le contraire qu'il faudrait chercher.
Il faut compter aussi avec la paresse du lecteur, qui ht au galop, et qui compte bien, s'il comprend une phrase sur dix à la volée, comprendre tout. Mais les deux maux se tiennent ; l'auteur bavard fait le lecteur paresseux. En revanche ce lui qui parle bref réveille 1 attention. Au temps où l'opposition était radicale, il s'était formé une rhétorique d'attaque qui tuait un ministère en trois phrases. Mais dès qu ils
sont au pouvoir lis sont plus longs et plus lourds. La raison en est peut-être qu'il faut être long si l'on veut tromper et engourdir, et que la défense se propose toujours de durer longtemps, au Heu que l'attaque va au plus court. L'un court à la conclusion ; l'autre justement la craint. Or tous nos radicaux mamtenant se préparent au métier de ministre ; il faut donc être pesant et sérieux jusqu'à l'ennui. N'oublions pas enfin le préjugé des historiens, qui veulent que l'on remonte au déluge ; cette histoire inutile alourdit tous les discours et tous les rapports. On ne proposera pas deux centimes sur le coton ou sur la viande salée sans faire l'histoire des douanes, et encore dans tous les pays. Pédantisme de diplomate et d'historien, qu'il faut tuer par le ridicule.
L'on a donné un prix Nobel au romancier anglais Kipling. Voilà un choix que j'approuve tout à fait. Justement, ces jours, je lisais quelques récits de cet auteur, et je prenais en pitié nos petits romanciers de quatre sous, couronnés par l'Académie Française. Pourquoi ? Parce que ce sont des sots. Et à quoi peut-on reconnaître un sot ? A ceci, qu il n'explique pas quand il faudrait et qu'il explique quand il ne faudrait pas.
Il y a des effets dans la nature qui se présentent toujours les mêmes, ou à peu près, dans les mêmes conditions. Par exemple, de l'air chaud sur une mer froide, si ces conditions se rencontrent, cela fera une brume. Ce n'est pas encore aussi clair que le mouvement d'un tournebroche ; mais si l'on a soin de commencer par le tournebroche, on peut voir clair dans bien des choses, et comprendre par exemple pourquoi, quand le soleil d'été rôtit les pavés devant Saint-Ouen, celui qui se met dans l'ombre de l'édifice sent un vent frais qui va de haut en bas. Ces choses-là, dans Kipling, s'emboîtent comme les rouages d'une montre ; en trois mots, le paysage est démonté et remonté, et, si un caillou roule, vous savez pourquoi et comment.
Notre petit romancier ne sait rien dans ce genre-là, et il s'en vante ; les choses qu'il décrit sont des décors en carton. Mais, dès que l'événement est obscur, alors le romancier est clair. Ce que pense, ce que sent, ce que veut le héros, cela il le sait, et il nous l'explique. Il ne sait
seulement pas comment une roue pousse l'autre dans le tournebroche, mais il sait comment le désir, le regret et la colère s'arrangent dans le discours intérieur. Il n'a point lu dans le tournebroche ; il n'a pas remarqué si les fumées de Saint-Sever montent ou descendent, ni par quel vent ; mais il a lu Andromaque, et il est capable d'étaler sur son bureau de psychologue les rouages d'un homme. Il démonte et remonte. Il vous compose un caractère, d'où il fait sortir, hélas, des pensées, des projets, des actes. C'est faux comme une confidence, et même bien plus ; car dans une confidence, il y a vraiment des yeux qui regardent.
Dans Kipling, au contraire, je retrouve l'homme tel que je le vois, tournebroche fait de tournebroches, à ne jamais savoir comment ces damnées mécaniques vont grincer ou mordre ; et, quand ils parlent, on sent bien que leurs mots ne sont que les pauvres signes d'une grande et terrible chose, comme seraient les mouvements d'un baromètre dans un cyclone.
Je mets Tolstoï très haut ; c'est comme un phare qui éclaire la mer. Mais, chose à remarquer, je ne suis pas saisi surtout par ce que 1 on appelle communément ses idées. Elles sont très simples, et assez évidentes. Je dirais presque trop simples, trop évidentes. Il y a des injustices partout où il y a des hommes ; il est aisé de les voir, de remonter jusqu'à leurs causes, et de dire que, si tous les hommes vivaient selon la raison au lieu de suivre leurs passions, tout irait bien. Le difficile c'est de trouver quelque combinaison bâtarde qui fasse un peu de vertu au moyen d'un certain engrenage des vices ; mais c'est justement ce dont Tolstoï ne se soucie point. C'est pourquoi on peut dire que son Evangile renouvelé ne changera pas grand chose sur la terre. Car tous connaissent la perfection ; chacun peut former l'idée d'une vie humaine qui ne nuirait à personne ; chacun peut construire une Icarie. Mais on ne vit pas en Icarie ; le difficile n'est pas de définir la perfection en idée, mais bien de limiter l'imperfection en fait. Pour terminer là-dessus, rem.arquons une chose, c'est que tous les sages sont vieux ; la sagesse vient après les passions, comme les célèbres carabiniers.
Les vraies idées de Tolstoï, je les trouverais hors de sa philosophie, <Ians ses romans, et même justement dans les romans où il n'a point voulu mettre des idées. '■^ Résurrection » est une belle œuvre, certainement, mais qui ressemble encore un peu trop à une leçon de morale. (' La Guerre et la Paix > , « Anna Karénine >', voilà les purs chefsd'œuvre. Ce sont des livres qui ne prouvent rien. C'est une peinture vraie, sans psychologie bavarde. Rien n'est expliqué, et on comprend tout ; on fait bien mieux que comprendre, on voit. C'est comme si l'on vivait avec tous ces gens-là, sans être vu. L'un entre, l'autre s'en va ; on le retrouvera tout à l'heure. Analysez ce qu'ils disent ; ce n'est pas remarquable ; c'est tout ordinaire ; ils ne sont pas plus logiques que vous et moi ; ce qu'ils [ont et ce qu'ils disent est pourtant ce qu'on attendait. On les touche presque, tant ils sont vivants. Cherchez maintenant la ficelle ; il n'y a point de ficelle. Vous ne trouverez ni exposition, ni péripétie, ni dénouement ; cela se noue et se dénoue du même tram que la vie, A îa fin du livre, on se sépare d'eux tous avec regret. Quand je lis Tolstoï, je ns de ces écrivains russes qui s'appliquent à être bien russes, à nous peindre l'âme russe, et qui mettent du caviar dans tout. Les héros de Tolstoï sont tout de suite nos amis ; ils nous plaisent sans chercher à nous plaire, et souvent sans se montrer. Qu'y a-t-il dans cette impérieuse, vive, violente Anna ? Qu'y a-t-il au fond de ses yeux noirs ? Elle meurt sans livrer son secret. îl y a une autre vérité que celle des idées.
Le Savant me dit : « Je viens de lire Tolstoï. Cet homme-là sait les choses. Oui, vous allez l'entendre mal, et me dire qu'il a observé, qu il s est promené dans le monde avec un crayon et un carnet. Ce n est pas ainsi que je l'entends. Il sait vraiment les choses ; il a vécu dedans, non autour. Si vous connaissez un peu le cheval, lisez ce récit des courses, dans « Anna Karénine » ; voyez i'ofncîer à l'écurie ; il faut avoir été en amitié avec des chevaux pendant des années pour écrire une page comme celle-là. Mais il y a plus fort. Tout en lisant, j entre avec le mari dans la chambre où Anna est malade. L'auteur n a pas dit quelle est sa maladie. Mais moi, qui ai soigné de ces malades-
là, j'entre, j écoute, et je reconnais la fièvre puerpérale. On ne peut s'y tromper, si on connaît la chose. Ce délire a son éloquence à lui, ses mots à lui. Tolstoï a vécu ; il écrit sur ce qu'il sait. Quelle pauvre chose qu'un écrivain qui ne sait rien ! >
« Mais, dit quelqu'un, on nous a bien trompés en nous parlant de la littérature d'imagination. Je pensais que le génie consiste surtout à deviner, à reconstruire. On dit aussi communément que ceux qui ont beaucoup vécu n'écrivent guère. »
* Cela se peut, dit un troisième. Pour agir, penser et écrire, il faut une longue vie, et une rencontre d'aptitudes qui est proprement le génie. Voyez Stendhal ; il a suivi la grande armée, puisqu'il était intendant aux vivres ; aussi ce n'est pas miracle qu'il ait décrit une bataille comme personne ne l'a jamais fait. '>
^- Balzac, dit un autre, a imaginé certainement. >
— ' Oui, dit le Savant ; je croîs qu'il a imaginé quelquefois, et qu'on le devinerait sans peine à ceci que ses traits ne marquent plus. Mais remarquez une chose ; tant que Balzac a été seulement un écrivain, il n'a écrit que des pauvretés, dont on ne parle même plus, comme « Jean Louis » ou « Le Centenaire ". Mais dès qu'il s'est battu avec les huissiers, la vie commune est entrée en lui, et a gravé en lui toutes ces fortes images que nous retrouvons dans ses œuvres. C'est pourquoi tous vos petits auteurs m'ennuient. Ils ne savent rien. Ils ont vu les choses et les hommes comme un touriste voit un lac. Il faut pêcher dans le lac, et bien des années. On ne peut raconter que sa vie, et l'univers autour. C'est pourquoi votre petit marchand de romans vous fera toujours des décors en carton pemt. Tout est imité ; et cela se retrouve dans les mots. Car je croîs que, lorsque la chose est réellement saisie et sue, les mots s'arrangent d'eux-mêmes. Mais si vous n'êtes qu'amateur de choses, non dompteur de choses, ce que vous écrirez ressemble à tout ce qu'on écrit. Ainsi ; Chantecler " ; ce que j'en ai lu ressemble à une habile imitation de Hugo. Mais je pane ce qu'on voudra que je trouverai cinquante poètes, actuellement vivants, qui feraient d'aussi bonnes variations sur le même thème. Et j'en connais deux ou trois qui feraient peut-être encore mieux. » La conversation se perdit dans le tumulte.
CLXVIÎ
Je renouais connaissance ces jours-ci avec le bon Stuart Mill, et, dans ses « Mémoires >', je suivais les travaux politiques de ceux qu'on appelait en Angleterre, entre 1830 et 1860, les radicaux philosophes. C'était l'école de Jérémie Bentham, homme prodigieusement sec, qui chiffrait les plaisirs et les peines suivant le principe de l'Utilité. Parmi d'immenses travaux de politique et de législation, il était surtout fier d'avoir inventé la prison la plus utile ; c'était celle où la moindre peine du coupable produisait le plus grand plaisir des honnêtes gens, par la moindre peine des gardiens. Il définissait le crime : « plaisir d'un seul, peine de beaucoup ", et le châtiment : « peine d'un seul, plaisir de beaucoup ». Ces définitions font apparaître ce genre d'hommes, dont les travers et les vertus correspondent assez bien à ce que nos Académiciens veulent appeler l'Esprit Primaire. Stuart Mill, et surtout son père, ont réalisé cet espnt-là. Ce sont les héros de la médiocrité intellectuelle.
Stuart Mill lisait tout et comprenait tout. Il fut touché souvent par les idées mystiques ; il y voyait de la profondeur et de la beauté ; quelquefois même, et sans fausse modestie, tout ingénument, il constatait que lui-même n'était pas capable d'en produire de pareilles. Ou bien il mesurait de l'œil la formidable idée historique d'après laquelle les opinions prises comme vraies à une certaine époque représentent seulement le régime des nations les plus fortes pour un certain état du commerce, de l'industrie et des armements ; ce qui ferait dire que la démocratie intégrale, par exemple, n'est pas plus vraie en soi que la monarchie, mais vraie à un moment, par la force de la Nation qui la réalise. De telles idées ont une grandeur dans l'expression, et, chose remarquable, permettent à n'importe quel ambitieux de s'adapter à n'importe quel régime.
Mais il est beau de voir comment le noble Stuart Mill repousse de son esprit ces opinions bien payées, et si favorables aux passions et à l'injustice. Il s'en tient à l'Utilité ; il s'applique de tout son cœur à n'avoir pas de cœur. Il est sec, il est pédant, il est précis. Voici les résultats : il consent à se présenter aux Communes ; mais il refuse de
dépenser un sou pour son élection, car il est contraire au principe de
I Utilité qu on achète des suffrages, même indirectement. Le même homme renonçait à ses droits d'auteur pour réahser des éditions populaires à bon marché, toujours par le même principe. Comme un adversaire lui faisait grief de certaines phrases imprimées auparavant qui n'étaient point fîatteuses pour le peuple, il les avoua hautement.
II fut élu, sans avoir fait la moindre concession, promettant seulement d être lui-même, et de songer uniquement à l'intérêt général. (Toujours l'utilité). Il agit pour le suffrage des femmes (en 1866 !), pour les Irlandais misérables, pour les nègres, toujours pour les faibles et pour les Ignorants. Pensées volontairement rétrécies, et vie admirable. Que de penseurs à prétentions, et qui nous font voir justement le contraire. Sublimes dans l'expression, et flatteurs de toutes les puissances dans le fait.
Il y a des choses qu'il faut bien accepter sans les comprendre ; en ce sens, nul ne vit sans religion. L'Univers est un fait ; il faut ici que la raison s'incline ; il faut qu'elle se résigne à dormir avant d'avoir compté les étoiles. L'enfant s'irrite contre un morceau de bois ou contre une pierre ; beaucoup d'hommes blâment la pluie, la neige, la grêle, les vents, le soleil ; cela vient de ce qu'ils n'ont pas bien compris la liaison de toutes choses ; ils croient que tous ces faits dépendent de décrets arbitraires, et qu il y a au monde un capricieux jardinier qui peut arroser ici ou là ; c'est pourquoi ils prient. La prière est l'acte irréligieux par excellence.
Mais celui qui a un peu compris la Nécessité, celui-là ne demande plus de comptes à l'Univers. Il ne dit pas : pourquoi cette pluie ? pourquoi cette peste ? pourquoi cette mort ? Car il sait qu'il n'y a point de réponse à ces questions. C'est ainsi, voilà ce que l'on peut dire. Et ce n'est pas peu dire. Exister, c'est quelque chose ; cela écrase toutes les raisons.
Eh bien, je croirais assez que le véritable sentiment religieux consiste à aimer ce qui existe. Mais ce qui existe ne mérite pas d'être aimé ? Assurément non. Il faut aimer le monde sans le juger. Il faut s'incliner devant l'existence. Je n'entends pas qu'il faut tuer sa propre
raison, et comme se noyer dans le lac ; on n'aurait plus rien alors à incliner ; la vie n'est pas si simple. Il faut respecter ce qu'on a de Raison, et réaliser la Justice autant qu'on le peut. Mais il faut savoir aussi méditer sur cet axiome : aucune raison ne peut donner l'existence, aucune existence ne peut donner ses raisons. Une femme qui accouche, c'est tout autre chose qu'un Archimède qui invente.
Vous qui allez vers la Forêt Verte pour saisir autour des branches mouillées les premières vapeurs du printemps, vous trouverez bon que les feuilles s'étalent au nouveau soleil, qu'après cela les graines mûrissent et tom.bent sur la terre. On pourrait bien dire, si l'on voulait, que chacune de ces graines avait sa destinée, qui était de germer, de pousser, de devenir arbre à son tour, et que cela n'arrive peut-être pas à une, pour un million de graines qui pourrissent. Mais vous n'y pensez pas. Vous ouvrez vos yeux et vos oreilles ; le même feu divin se rallume en vous ; vous sentez bien que vous êtes fils de la terre aussi ; vous adorez ce vieux monde ; vous le prenez comme il est ; vous lui pardonnez tout. Allez, amis, allez faire votre prière ; j'entends déjà les cloches de Pâques.
Le fond de la Religion n'est peut-être qu'une espèce d'ivresse collective. La contagion des sentiments a une telle puissance, et notre corps est si naturellem.ent porté à imiter les m.ouvements des corps qui lui ressemblent le plus, que les hommes réunis en viennent bientôt à aimer, à haïr, à penser en commun. La musique exprime merveilleusement ces actions et réactions ; le rythme est une loi commune, que tous les chanteurs adorent, lorsqu'ils chantent en chœur. Personne n'échappe entièrem.ent à cette puissance de la foule. Que l'on soit citoyen dans une réunion publique, soldat dans un régiment, ou révolutionnaire chantant 1' •* Internationale >", on se sentira comme emporté hors de soi-même ; on oubliera, tout soudain, les mille petites misères de la vie individuelle, le doute, l'hésitation, le regret, l'ennui ; la vie aura un sens et une saveur jusque-là inconnue. Il en est de cette ivresse comme de toute ivresse ; qui a bu boira. C'est par là qu on peut expliquer cette longue suite des guerres impériales, où
l'on dirait que les hommes trouvèrent leur plus haut plaisir à se battre et à mourir. Dans le fond, ce qui leur plaisait, ce n'était pas spécialement la bataille, c'était l'action en commun.
De cette joie est née la poésie. Tous sentent quelque puissance invisible, qui agit à la fois en chacun d'eux et hors d'eux ; tous la cherchent ; tous veulent donner un corps à cette âme ; ce corps, ce sera le chef ou le prêtre, ou le prophète, ou quelque dieu qu'ils finiront par voir et toucher. Le Christ a dit une profonde parole : '< Toutes les fois que vous serez réunis, je serai avec vous. »
A bien regarder, il n'y a rien de plus dans ces prodigieux sentiments que ce que l'on observe dans un mouvement de terreur panique ; ce n'est toujours que la passion grandie, et l'animal divinisé. Autant qu on peut savoir, la puissance proprement humaine, que nous appelons raison, vient d'une tout autre source. Elle est née, sans doute, dans les pays froids, pendant les longs hivers, alors qu'il faut fermer sa maison et vivre chacun avec soi. La Science, par ses calculs, par ses machines, par ses catapultes, par ses canons, devait vaincre la poésîe ; la Justice devait vaincre l'Amour. Mais le combat dure encore et durera longtem.ps. Les hommes, même les plus raisonnables, ont une tendresse pour les dieux et pour la musique qui m.e fait penser que la guerre durera encore longtemps parm.i nous. Les Muses protègent la retraite des dieux.
La prière avait du bon. C'était un mouvement du cœur pour s accommoder aux choses. Mais Dieu a tout gâté. On tombe alors dans la paresse imbécile, ou dans la crainte, ou dans la fureur. Paresse et crainte, c'est esclavage ; fureur, c'est déjà folie ; et il y a de tout cela un peu, il me semble, dans le fanatisme d'un moine. L'enfant a peur dans la nuit ; de ce sentiment naturel, et mêm.e utile à ceux de son âge, il fait une chose, et c'est le loup-garou ; et comme le loup-garou passe par le trou des serrures, voilà la prudence qui devient folie. C'est à peu près ainsi que, l'homme ayant créé Dieu, Dieu a créé le moine.
J'ai admiré la fameuse profession de foi du vicaire Savoyard, aussi
souvent que je l'ai lue. L'heure matinale, la terre des hommes étendue à leurs pieds, la fumée des villages, tous ces travaux visibles, et les grandes forces autour d'eux, torrents et rochers, selon la Nécessité, quelle vision pour le cœur qui s'éveille ! Le disciple est homme ; son regard humain vole de clocher en clocher. Foi, espérance, charité, nobles choses humaines. Ce mouvement de cœur est vrai ; ceux qui ne le connaissent point ne sont jamais nés ; ceux qui ne le sentent plus sont déjà morts.
« Toutes les fois qu'on me parle de Dieu, c'est qu'on en veut à ma liberté ou à ma bourse. » Il faut penser cela ; il faut dire cela. Mais quoi ? Jean-Jacques ne fut-il pas le maître de Proudhon, avant d'être le mien ? Oui, il y a une religion organisée contre les plus justes mouvements du cœur ; oui, contre la foi, contre l'espérance, contre la chanté. Le pape a bien voulu nous le rappeler ; oui, et que l'inégalité n'est pas injuste, puisque Dieu l'a voulue ; que la justice c'est l'obéissance ; que la chanté et le pauvre iront éternellement dans cette sombre vallée, l'un traînant l'autre, pour le salut des riches. Mais que me font ces petits anathèmes ? Jean-Jacques disait : '< Pourquoi cet homme entre Dieu et moi ? » Je veux bien faire, pour cette fois, la leçon au maître, et lui dire à mon tour : « Pourquoi ce Dieu entre la justice et moi ? » Mais je vois que le maître sourit. J'ai bien suivi le mouvement de sa pensée ; j'ai bien saisi cette vallée lumineuse, ces forces mesurées, tous ces travaux humains. C'est bien l'homme qui a inventé la justice ; c'est bien l'homme qui a inventé Dieu. Dans ce mouvement de cœur, au-dessus des petites passions, dans ce mouvement humain je recrée l'une et l'autre ; et les mots n'y font rien. Je sens qu'il faut travailler avec foi, avec espérance, avec chanté, à la grande œuvre humaine. Je sais que le pape n'est pas de cette religion là ; je le sais, puisqu'il me le dit. Mais la bonne femme qui dit son chapelet, comment saurai-je si sa méditation ne va pas plus loin que ses paroles ? Toute bonne volonté remue toujours et soulève toujours toute la pensée humaine. Je me moque de son Dieu, mais je croîs en cette pauvre bonne femme. O noble Jean-Jacques, que ton discours m'emporte oii il voudra, je n'ai point peur du loup-garou.
La vie est un travail qu'il faut faire debout. Assis, couché, à genoux, rien de cela n'est bon. Ces pensées me venaient comme je suivais un enterrement de village. Des nuages lourds voilaient le soleil d'instant en instant ; après la route qui serpente à mi-côte, ce fut le chemin pavé et l'escalier de pierre, et la paix d'une vieille église toute blanche, avec des ogives sim.ples et parfaites. Dans ces formes justes, dans le chant liturgique, dans les replis de la cérémonie, on percevart la mesure et la décence convenables à des vivants qui se savent mortels. Car nous avons cette charge à porter ; elle nous tient bien aux épaules ; il n'y a qu'à marcher avec ; car nous ne sommes pas des ânes pour nous rouler. Aussi, quand le bât nous blesse, ce n'est pas assez de la nature pour nous rappeler notre métier d'hommes, car elle meurt sans savoir. Il faut des choses humaines, comme l'ogive et les discours liturgiques ; des choses humaines qui soient bien appuyées par terre, qui soient bien égales des deux côtés, et qui marchent selon une règle. Le prêtre veut nous incliner ; mais la cérémonie nous redresse.
Tous ces rites sont parfaits ; exactement à notre mesure ; je n'y vois rien de surhumain ; les hommes y ont suffi. Il fallait cette marche réglée, ces chants, ces formes, ces témoignages, cette politesse étudiée, pour discipliner le désespoir.
Jusqu'où tomberaient les malheureux si tous leurs semblables s'enfuyaient en se bouchant les yeux et les oreilles ? Ou, pis encore, si tous leurs semblables, réveillant leur propre désespoir, se jetaient dans des lamentations désordonnées ? Mais, tout au contraire, l'humanité se range comme pour dire : « Nous savons ce que c'est. »
Parbleu, si l'on voulait, qui donc dans cette foule n'a pas mille bonnes raisons de se précipiter et de mordre la terre ? Qui donc, comme ces Mercenaires, n'aurait pas de blessures à montrer ? Mais comme il y a des vêtements pour cacher l'animal, ainsi la cérémonie habille les douleurs comme il faut. La religion est vraie en tout le reste, et menteuse seulement en ce qu'elle dit. Car s il y avait un Dieu au ciel, comment ne pas crier de terreur ou de colère ? Mais il y a une raison commune, fille de la terre comme nous, mais le plus
beau fruit de la terre, et le vrai Dieu, s il nous en faut un, selon laquelle le courage plie en même temps que le corps ; d'où chacun sait bien qu'il faut se redresser et regarder au lom, par-dessus les peines. Non pas couché. Non pas même à genoux. La vie est un travail qu'il faut faire debout.
CLXXÎI
Nous n'avons aucune connaissance de la mort ; je ne parle pas de la mort du voisin ; comme sa vie est à lui, non à nous, nous ne pouvons pas bien savoir ce que c'est pour lui qu'être mort. Si nous revenons à nous-mêmes, alors nous ne savons plus du tout ce que c'est que ne plus vivre.
Le sommeil est frère de la mort, comme on dit ; mais justement nous ne savons pas bien ce que c'est que dormir sans rêver ; ce n'est nen du tout. Penser à un univers dans la nuit, c'est encore trop penser ; si l'on veut penser au sommeil ou à la mort, il faut ne plus penser du tout. Aussi les prédicateurs, qui ont pour métier d'empoisonner la vie, comment s'y prennent-ils pour faire peur à ceux qui les écoutent ? Ils remplacent la m.ort par une déportation à perpétuité ; ils supposent qu'après la mort on est encore vivant.
Cette croyance, qui a été si longtemps populaire, on comprend bien d où elle vient. Les songes y sont pour beaucoup ; car, dans les songes, les morts vont et viennent, et nous parlent. Mais le réveil chasse tous ces fantômes ; de là cette croyance que la nuit appartient aux morts et que le jour les met en fuite.
Mais la source de la croyance n'est pas là. C'est la vie même qui, par sa nature, se croit éternelle. Je n'entends pas seulement par là que toute vie s'aime elle-même. Je dis bien plus : la vie ne craint pas la mort ; la vie nie la mort. Etre vivant et penser qu'on est mort, c'est mieux qu'insupportable, c'est impossible.
Quand je méditerais tous les jours sur une tombe, je n'arriverai jamais à penser que je ne pense plus. Toujours je me suppose vivant. J'essaie de penser à ce que sera le monde dans cent ans, dans mille ans, sans moi ; mais je me suppose toujours spectateur, au moment même où je me dis que je ne verrai point ce spectacle. Je me fais invisible aux autres, absent pour tous les yeux ; mais, je ne puis être
absent peur moi. La flamme qui m'éclaire le monde, je l'emporte partout avec moi, dans les espaces et dans les temps. Une nébuleuse ? J'y suis, puisque j y pense. La mort du soleil ? Puisque j'y pense, je pense que j'y serai. La vie ne peut pas penser la mort. Lorsque le Dante est descendu aux enfers, il avait négligé de mourir ; c'est pourquoi les morts se levaient devant lui ; c'est en lui que les damnés grinçaient des dents.
Telle est la source de toutes les preuves qui nous assurent que nous vivrons toujours. Nous n'avions pas besoin de preuves. Naturellement, par la vertu de la vie, nous nous pensons immortels. Toutes ces preuves, si ion va aux racines, prouvent que nous croyons à la vie. Cette « belle espérance " est un bien maintenant, comme toute espérance ; nous ne pouvons dire si elle est fondée hors de nous, mais elle est bien accrochée en nous. D'où les grands Sages ont tiré une règle de vie : ne pas penser à la mort, et vivre comm.e si on devait vivre toujours. « En avant, disait Goethe ; en avant, par-dessus les tombeaux. »
CLX^aii
Monsieur, me dit l'Améncam, votre morale laïque est infectée de matérialisme ; c'est par là que vos instituteurs, professeurs et gouvernants sont voués à l'impuissance ; ils sèment du grain mort. Comment resterait-il quelque espérance, quelque confiance, quelque enthousiasme en celui qui croit que tout est matière ? "
« Si cela est ainsi, lui répondis-je, qu'y voulez-vous faire ? On ne choisit pas une opinion comme on choisirait une poularde au marché. Ceux qui ont gardé leur religion, ce n'est pas parce qu'ils la croient utile qu'ils l'ont gardée, c'est parce qu'ils la croient vraie. Ceux qui tiennent aujourd'hui pour la vérité scientifique, autrement dit qui s'attachent à ce qu'ils constatent ou comprennent, n'ont pas choisi, croyez-le bien, la solution la plus commode. On n'a pas le choix entre croire et ne pas croire. »
« Sans doute, reprit mon docteur en philosophie. Mais de ce que vous prenez la science pour guide, il ne résulte pas que vous deviez adopter cette doctrine avilissante d'après laquelle tout est matière. je suis l'inventeur, Monsieur, d'une doctrine qui se flatte de récon-
cilier le vieux spiritualisme avec la jeune science. Cette doctrine, c'est le pampsychisme. »
« Ah ! fort bien ! Et qu'est-ce qu'il dit, ce pampsychisme ? »
« Je pars de cette remarque que les matérialistes ne savent pas bien ce que c'est que la matière ; ils la supposent faite d'atomes, ou d'éléments comme cela, dont ils n'ont aucune expérience directe. Eh bien ! pourquoi ne pas prendre plutôt, comme type de l'être, la seule chose, SI je puis dire, dont nous ayons tous l'expérience directe, l'âme ? Car nous savons tous ce que c'est que penser, raisonner, sentir. En bref, Monsieur, nous posons qu'il n'existe que des âmes, et que tout ce qui arrive au monde est un rapport d'âme à âme. »
« Pourtant, lui dis-je, un coup de poing ? »
« Justement. Un coup de pomg, dans votre système matérialiste, ce n'est qu'un corps heurtant un corps ; or, vous ne savez pas ce que c'est réellement qu'un corps, m ce que c'est qu'un choc. Moi je dis : c'est une action d'âme à âme ; une volonté dans celui qui frappe, qui est une âme, produit une perception et une douleur dans celui qui reçoit, qui est aussi une âme. «
« Bon, lui dis-]e. Mais alors, si mon âme qui est ici veut donner un coup de poing à l'âme d'un Chinois qui habite Pékin, le Chinois recevra le coup de pomg ? »
" Mais non, dit-il, rien n'est changé. Ce que vous appelez les conditions de l'action d'un corps sur un corps, je l'appelle conditions de l'action d'une âme sur une âme. Ainsi les vérités scientifiques sont conservées ; le matérialisme seul est vaincu, dans des conditions qui ne coûtent rien à votre intelligence. Voilà la doctrine de l'avenir. L'essayer, c'est l'adopter. Voyez donc cette brochure, je vous prie. »
Quand on lit les anciens Matérialistes, comme Epicure ou Lucrèce, on y trouve un enthousiasme poétique, et le sentiment héroïque de la liberté enfin conquise. Ce sentiment est juste, et toujours vivant. J ai pu l'observer dans les Universités Populaires, où, chose remarquable, toute thèse en faveur de l'âme immatérielle ou de la liberté était prise d'avance, et par un invincible préjugé, comme une espèce
de manœuvre contre la Libre Pensée. Cette remarque met au jour une confusion presque universelle. Car le bon sens ne supporte point que nous soyons sans puissance sur notre destinée et sur nos passions. Qui veut la justice nie le fatalisme. Et j'ai observé, dans des discussions publiques assez serrées, que l'argument le plus puissant d'un catholique était de faire voir que le matérialisme, nie la liberté. L'auditeur impartial sent bien pourtant que le fond du maténalism.e c'est une volonté de penser correctement, de remettre les choses en place, de ramener les rêves et les passions à leurs causes, de réduire la prophétie, le miracle, la tyrannie surnaturelle, le fanatisme, l'esclavage enfin. De là un grand embarras. Mais c'est une erreur de croire que l'analyse de ces problèmes suppose une culture écrasante. Quelques exemples, considérés avec attention et sans préjugé, peuvent conduire plus loin que l'esprit de système qui est le plus dangereux des préjugés.
Il faut d'abord penser, par exemple, à l'éclipse, et bien considérer le travail rigoureux de pensée qui a surmonté d'abord la crainte, écarté les présages, et reconnu dans ce phénomène étonnant les effets prévisibles d'un mécanisme éclaire: par d'autres effets. J'ai assez expliqué comment chacun peut refaire ce travail par ses propres moyens ; la précision du calcul ne sert que pour annoncer exactement la chose ; mais celui qui a observé la marche du soleil et celle de la lune, sait bien qu'une éclipse n'a rien de plus merveilleux qu'un croissant ou qu'une pleine lune. D'après cela, posons que nous avons à chasser les esprits de l'univers, et que c'est le devoir intellectuel strict. Tenons bien cela.
Mais sachons aussi y reconnaître notre liberté. En nous et dans la fonction de penser, et non pas hors de nous dans les choses. Ramasser tout l'esprit en soi, dans la fonction de penser, au lieu de chercher l'esprit dans le pied des tables, voilà l'expérience décisive. D'où nous prenons conscience de notre fonction de législateurs, et l'exerçons en souverains, cultivant, arrosant, bâtissant, assainissant ; et dans l'ordre social aussi, juges des juges désormais. Et c'est notre première pensée, sous l'idée matérialiste, qui nous investit du pouvoir spirituel. Regardez bien, c'est ainsi. La pensée matérialiste et l'action libre sont toujours ensemble, pour inventer, pour légiférer, pour redresser. Il n'y a qu'un prodige, c'est la pensée qui nie les prodiges. Cette formule achève la religion.
La neutralité est un vilain mot. Pour accepter qu'il y ait des notions qui appartiennent au curé, il faut avoir dormi trente ans dans les Bureaux. L'instituteur doit posséder toute espèce de piété et expliquer toute espèce de culte. Si vous dites qu'il n'est pas assez instruit pour gouverner tout ce royaume d'idées, c'est comme si vous disiez qu'on ne peut pas décrire les mouvements des corps célestes sans posséder le calcul différentiel. On peut toujours décrire, et il faut commencer par là ; je dirais même continuer par là et finir par là.
11 y a une parenté entre l'homme et la nature, et cette parenté est sentie et en quelque sorte goûtée à toute minute. Car l'homme est né de ce monde ; l'homme est chez lui dans ce monde ; les doctrines abstraites n'y changeront rien. Le curé dit que, malgré l'apparence, malgré le froid et la faim, malgré le cyclone, le volcan, le microbe, une Providence a rangé et meublé ce m.onde pour notre usage, je dis que l'homme est un fils de ce monde, le plus parfait, le plus puissant, le mieux adapté des fils de ce monde, autant qu on sait ; qu il y a accord certainement entre la nature du monde et la nature de l'homme, sans quc! l'homime ne vivrait pas seulement une minute ; et qu il y a ainsi dans l'homme une amitié pour le m.onde, une connance, une espérance qui fait que les matins sont beaux, et les midis, et les soirs, et toutes les saisons, et même le vent, la pluie, la neige, la foudre, en sorte que, même fuyant comme une bête, l'homme se retourne pour admirer. Espérance quand même ; amitié quand même ; piété quand même, « Sois pieux devant le jour qui se lève ", dit le vieil oncle à Jean-Christophe.
Parenté, maintenant, entre les hommes. C'est bien clair. Bêta qui s imagine que les hommes vivraient seuls s ils pouvaient, et que c est la peur qui les maintient en société. Non pas la peur, mais la parenté. Chacun a été d'abord une partie de sa mère. L'homm.e vit en touffe, non en brin. Fraternité malgré tout ; chanté malgré tout ; sentiment hors de soi ; sentiment commun ; joie de l'action en commun ; joie de l'acclamation en comimun. Culte en commun ; aussi bien sans Dieu.
Parenté entre tous les hommes d'autre manière encore, par la Raison commune. Amitié par lecture, avec des gens qui sont morts, avec des gens qu'on n'a jamais vus. Idée que l'on peut instruire tous les homm.es, et que tout ira mieux, quand ils sauront mieux. Idée de la dignité d'homme et de l'égalité des hommes, qui n'est pas, mais qui devrait être. Volonté de justice, malgré les passions ; volonté de progrès, malgré chutes et rechutes. Foi malgré tout. Foi, Chanté, Espérance, ce sont les plus profonds sentiments humains. Vie comm.une, enthousiasme commun, vie hors de chez soi et hors de soi, c'est le Culte, et c'est le Salut. Vie solitaire pour la Raison commune ; c'est la Méditation, et c'est encore mieux le Salut. Si le prêtre était seul à dire ces choses, si mal qu'il les dise, on n'entendrait bientôt plus que lui.
L'abbé Loisy, qui n'est presque plus abbé, ressemble assez à Renan, qui resta toujours un peu curé. Tous deux sont des historiens ; tous deux tournent autour des questions, argumentent avec m.alice, remuent de vieux papiers, à faire croire aux naïfs que la vie humaine de ce temps est suspendue à la trouvaille que l'on pourrait faire de quelque document perdu depuis dix-neuf siècles. Ce sont jeux de sacristains. Il faut écarter les enveloppes, briser la coquille et aller au cœur de la question.
Il s'agit, par exemple, de savoir si Jésus-Christ fut réellement Dieu. Eh bien, je dis que ce n'est pas là une question d'histoire, ni une question de fait. Il faut voir ce que peuvent signifier maintenant, pour nous, des propositions du genre de celles-ci : jésus-Chnst est fîls de Dieu ; Jésus-Christ est Dieu.
Il faudrait être bien rustre pour croire qu'on est fils de Dieu au sens oii on esc fils de Pierre ou de Paul. Cela doit s'entendre en esprit ; ou bien, alors, il ne faut qu'en rire. Or, entendu en esprit, qu'est-ce que cela veut dire ? C'est une idée aussi vieille qu'on voudra, bien plus ancienne que le Christ, que l'idée d'une parenté spirituelle entre tous les hommes. Les hommes se ressemblent par leur manière de connaître, de prouver, d'argumenter ; sans cela les discussions ne seraient même pas possibles ; il n'y aurait m sciences, ni enseignement
des sciences. Beaucoup de nobles esprits, je cite Platon, Aristote, les Stoïciens, pour ne parler que de ceux qui ne l'ont pas appris dans l'Evangile, croient que tous les hommes participent à une Raison éternelle, immuable, parfaite, qui serait comme l'âme ou l'esprit du monde. En ce sens, nous sommes tous fils de Dieu. Seulement, cela se voit plus ou moins. Quand un homme cultivera en lui ce feu divin, jusqu'à réchauffer les autres par la justice et l'amour, on l'appellera Dieu ou fils de Dieu.
Ces définitions une fois admises, je veux bien dire que Jésus fut Dieu ou fils de Dieu, comme on voudra ; les incertitudes sur le texte de l'Evangile, certains récits ridicules comme celui des trois cents cochons possédés du Diable et qui allèrent se noyer, ne me retiendront pas. Je puis, à travers l'histoire, et en traitant l'histoire comme une « mauvaise langue » qu'elle est, me faire, sous le nom de Jésus, le portrait d'un fils de Dieu.
Reste à juger la conception même d'un Dieu, c'est-à-dire d'une Raison éternelle. J'avoue qu'on n'en peut apporter de preuve à la rigueur. La question est donc de savoir si, pratiquement, il est bon d'y croire, c'est-à-dire si cette croyance aide à être courageux, patient, juste et bon. C'est une belle question à discuter, dès qu'on l'a nettoyée de toute cette poussière archéologique. On verra alors si cette croyance sauve 1 homme, et en quel sens ; si l'on peut l'avoir en soi tout seul, par réflexion, ou s'il faut la réchauffer en ravivant le feu intérieur par la méditation en commun, par les rites, par la musique. Graves problèmes peut-être ; problèmes d'aujourd'hui ou de demain ; problèmes de sociologie, comme on dit, non problèmes d'histoire.
Ce mois de Juin donne les plus belles fêtes. J'y fus convié il y a quelques jours par de précieux amis, qui se sont retirés à la campagne. C est bien Prairial ; l'herbe est drue et verte ; les bois débordent sur la route ; tous les verts s'étalent et respirent au soleil, chacun avec sa nuance propre, et sa transparence, car la feuille est tendre encore. Des coquelicots éclatent ici et là, dans les blés d'un vert gris, et mieux encore dans les sombres fourrages. Des reflets bleus adoucissent et
fondent ces couleurs ennemies ; le bleu du ciel lie toutes les nuances ; aussi les flèches du soleil s'enfoncent dans la terre et ne rebondissent pas encore ; et la simple rose, au tournant du chemin, triomphe sans effort, par sa couleur unie et singulière. Vive la rose !
Avec la chaleur du jour s'éleva une brume laiteuse. Le tonnerre se mit à bavarder d'un bout à l'autre. Puis, sur un appel plus violent, quelques grêlons roulèrent, mais sans trop de mal pour les fleurs. Après quoi un vent frais fit remuer sur la terre les images rondes du soleil, qui riait à travers les branches.
Ce n'était qu'un prélude. Le vrai spectacle était pour le soir. Avant la fin du long crépuscule, qui imitait la clarté lunaire, on entendit des grondements tout autour de l'horizon. Chacun des orages parlait à sa manière, l'un murmurant et l'autre crépitant. Les éclairs aussi avaient leur manière. Au nord, c'étaient des explosions de lumière blanche ; à l'ouest, de rouges flammes courant sur les collines ; au midi, des traits sinueux qui partaient de la terre et perçaient le ciel ; d'autres montaient en courbe et retombaient. Tout à coup il s éleva un vent impérieux, et un nuage noir, semblable à une épaisse fumée, vint sur nos têtes. Ce fut un vacarme et un embrasement, toujours sans pluie.
Il était dit que la fête finirait bien. Le vent balaya les nuages. Le tonnerre s'enfuit, lançant encore quelques éclairs paresseux. Nous pûmes voir au ciel le royal Jupiter, déjà déclinant, le rouge Arcturus au-dessus de nos têtes, Antarès au midi, rouge aussi, et Véga l'étoile bleue, l'étoile des beaux jours, haute maintenant dans le ciel. Ce furent de plus douces harmonies. La flûte des crapauds, le en aigu du grillon, le doux sifflement de la petite chouette de temps en temps. Alors vers la droite, du côté où sent les sources, des rossignols se mirent à chanter, lançant d'abord trois appels virils, puis déroulant leur phrase festonnée et brodée, qu'ils répètent trois fois, dans trois tons voisins. Je ne puis comprendre que ce chant ait jamais paru mélancolique ou tendre ou plaintif. J'y saisis une passion impérieuse et presque brutale, et toute la force de l'oiseau, si sensible dans un coup d'aile, et qui est la plus prodigieuse peut-être des forces vivantes dans ce monde. Ce concert nocturne se mêla aux libres propos de l'amitié. Telle fut la fête de juin ; hâtez-vous d'en jouir. Le rossignol écourte déjà souvent sa chanson ; la rose églantine est bientôt défleune ; voici Messidor et le triomphe du Soleil.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
^' Je rencontrai le vieux sage |3
|{- Si le soir en rentrant chez vous )4
llî. — Notre époque, dans l'histoire des idées, sera
celle des psychologues j 5
W ^ matin j'ai vu un chien qui hurlait |7
^- ^ fonction pensée consiste toujours à surmonter quelque chose ]3
^'î- Penser n'est pas croître ]9
Vîl. — La liberté intellectuelle ou sagesse c'est 1
doute