‹ Les propos d'AlainChapitre 3 sur 5 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Un préfet de police est, pour mon goût, l'homme le plus heureux. Pourquoi ? Parce qu'il agit toujours, et toujours dans des conditions nouvelles et imprévisibles ; tantôt contre le feu ; tantôt contre 1 eau ; tantôt contre l'éboulement, tantôt contre l'écrasement ; aussi contre

la boue, la poussière, les maladies, la pauvreté ; enfin souvent aussi contre la colère, et quelquefois contre l'enthousiasme. Ainsi, à chaque mmute de sa vie, cet homme heureux se trouve en présence d'un problème bien déterminé, qui exige une action bien déterminée. Donc, point de règles générales ; point de paperasses ; point de récriminations ni de consolations en forme de rapport administratif ; il laisse cela à quelques bureaucrates. Lui, il est perception et action. Or, quand ces deux vannes, perception et action, sont ouvertes, un fleuve de vie porte le cœur de l'homme comme une plum.e légère.

Là est le secret des jeux. Jouer au bridge, c'est faire couler la vie de la perception à l'action ; jouer au foot-ball, encore mieux. Sur une donnée nouvelle, imprévisible, dessiner promptement une action, et, tout de suite, la faire, cela remplit la vie humaine à souhait. Que voulezvous désirer, alors ? Que voulez-vous craindre ? Le temps dévore le regret. On se demande souvent quelle peut être la vie intérieure d'un voleur et d'un bandit. Je crois qu'il n'en a point. Toujours à l'affût, ou dormant. Toute sa puissance de prévoir est en éclaireur, devant ses pieds et ses mains. C'est pourquoi l'idée de la punition ne lui vient point, ni aucune autre.

Pourquoi la guerre ? Parce que les hommes se noient alors dans I action. Leur pensée est comme ces lampes électriques du tramway, qui baissent au démarrage ; je dis leur pensée réfléchie. D'où une puissance redoutable de l'action ; elle se justifie à sa manière, parce qu elle éteint la lampe intérieure. Par quoi une foule de passions viles sont éteintes, toutes celles que la réflexion nourrit, comme mélancolie, dégoût de la vie, ou bien intrigue, hypocrisie, rancune, ou bien amour romanesque, ou bien vice raffiné. Mais aussi s'éteint la justice, dans le courant de l'action. Le préfet de police se bat contre l'émeute de la même manière qu'il se bat contre l'eau et le feu. L'émeutier éteint sa lampe aussi. Nuit barbare. C'est pourquoi il y eut des tortionnaires qui enfonçaient les coins, et des juges qui recevaient les aveux. C'est pourquoi il y eut des galériens attachés sur les bancs, et qui agonisaient là, qui mouraient là, en suivant le mouvement des rames ; et d'autres hommes qui fouettaient. Ceux qui fouettaient ne pensaient qu'à leur fouet. N'importe quel état de barbarie durera, s'il s'établit. Un préfet de police est l'homme le plus heureux ; je ne dirais pas qu'il est le plus utile des hommes. L'oisiveté est mère de tous les vices, mais de toutes les vertus aussi.

Vous voulez savoir, me dit Jim, pourquoi je préfère le pan sur des vrais chevaux à tous les jeux de hasard ? D'abord je puis vous jurer que les vraies courses, entre chevaux bien vivants, ne sont point du tout des jeux de hasard. Les causes sont sous mes yeux, si je sais voir. Si je suivais chaque entraîneur dans son travail, si je palpais tous les chevaux avant la course, si je savais quels poids ils portaient à leur dernier essai, et comment on avait chargé le vieux cheval qui servait à compter la vitesse, alors il ne resterait plus au hasard qu'une toute petite part. Mais ces diables nous cachent tout ; c'est par hasard qu'on peut surprendre un essai sur la piste d'entraînement ; il faut écouter ce qu'on en dit, et filtrer tous ces propos en essayant de retenir un bout de vérité ; le reste, il faut que je le devine en regardant comment mon cheval se secoue, comment il ouvre l'oeil et la narine, comment il porte l'oreille. Ce n'est pas comme à vos bêtes de jeux où vous me jetez les cartes ; ici je fais mon jeu et ma chance ; vous ne trouverez pas un endroit au monde où l'intelligence et l'attention soient mieux payées que sur cette pelouse.

« Quand votre choix est fait et quand le départ est donné, j'avoue que c'est maintenant une roulette qui tourne. Les voilà qui bondissent dans les feuillages, comme des ballons rouges, jaunes et verts. C'est maintenant que mille causes imprévisibles vont agir. Seulement, remarquez-le bien, ce n'est plus une bille qui roule d'une case à l'autre; ce ne sont plus des cartes que l'on tire d'une portée ; c'est un hasard vivant, que je lis à mesure qu'il se fait. Je vois les imprudences, je vois les fautes ; ils se resserrent, ils se bousculent ; mon cheval va-t-il ^ dégager ? Quand sa tête fine se porte à gauche, et que sa hanche suit, il me semble que je le tire ; j'ai bien compris ce mouvement de jockey ; la cravache se lève ; je mesure le ruban de piste qui reste à parcourir ; je m'allonge, j'avale le vent, je trépigne, je crie ; ma fortune m entend ; elle a des oreilles, des pattes et une cravache. Mes raisonnements se battent contre le hasard ; je puis tout craindre et tout espérer jusqu'à la fin. C'est vivre, cela. »

« Mais, lui dis-je, maître Jim, tous ceux qui font des affaires emploient

leur intelligence contre le hasard ; ils ont les mêmes plaisirs que vous, et plus de profit. «

« Oui, dit-il ; mais il n'y a alors qu'une course pour toute la vie. Ici vous perdez, je suppose ; eh bien, c'est réglé ; vos chances restent les mêmes pour la course suivante. Mais dans votre diablesse de vie, il n'y a qu'un départ ; une perte entraîne une perte. Ainsi moi qui vous parle... »

A partir de ce moment, Jim devint ennuyeux ; et je m'aperçus qu'il avait un peu trop bu.

J'observais hier un joli piège à prendre les femmes. Vous n'ignorez pas qu'elles vont s'habiller cet été, si le soleil tient ses promesses, avec de grosses toiles bleues, roses, vertes, jaunes ou brunes ; et les plus fières seront celles dont la longue jaquette ressemblera le plus à un sac de pommes de terre bien chiffonné.

Avec des vêtements de ce genre, l'habile vendeur avait disposé, tout près des portes et presque dans la rue, un appât tout à fait alléchant. Représentez-vous un immense comptoir et sur ce comptoir, un entassement de jaquettes et de jupes de toutes les couleurs. Le costume complet était annoncé à des prix tels que les abeilles butineuses bourdonnaient autour de ce champ de carnage qu'on leur abandonnait. Je les observai pendant qu'elles retournaient cette salade de vêtements ; chacune des abeilles avait une pièce d'une certaine couleur, celle-ci une jaquette, celle-là une jupe, et cherchait la pièce correspondante, sans succès autant que je pus voir, mais non sans discours et réclamations passionnées. Un bel homme, cravaté de blanc, leur répondait avec une tranquillité et une assurance admirables ; « cherchez bien ; tous nos costumes sont complets ».

Ce désordre et ces scènes de pillage m'étonnaient. D'autant qu'à quelques mètres de là, c'était un ordre admirable ; des costumes du même genre s'alignaient sagement sous les tringles comme des pensionnaires à la procession.

Un vieil inspecteur, que je connais, m'expliqua cette ruse de vendeur : « Elles peuvent chercher, me dit-il, deux pièces qui aillent

ensemble ; il n'y en a pomt. Aussi, de ces costumes à bas prix, nous n'en vendons guère. Mais observez bien ce qui se passe. Elles s'approchent, attirées par ces étiquettes, et surtout par cette belle rumeur ; elles touchent, elles tirent une manche ; elles essaient ; cette recherche passionnée et sans fin fait naître un vif désir ; elles se voient ainsi, elles se veulent ainsi, en bleu, en vert, ou en jaune ; chacune d'elles se croit victime d'un mauvais sort ; ce com.mis imperturbable les exaspère encore. Voyez de quel air elles rejettent un bleu foncé ; comme elles s'en prennent au jaune ou au brun tout d'un coup ; et quels discours elles font aux deux ou trois vendeuses introuvables, on les dirait sourdes et muettes, que je leur livre comme victimes. Nous enregistrons deux cents réclamations à l'heure. Tout ce travail, tout ce mouvement inutile, transforme enfin la curiosité en désir ; le désir, après une heure d'abrutissement, devient idée fixe. C'est pourquoi elles tomberont enfin sur ces honnêtes costumes bien rangés, qui sont du même genre que les autres, à peu près, mais que nous vendons beaucoup plus cher. C'est là que nous les attendons ».

Il y a pourtant assez de maux réels ; cela n'empêche pas que les gens y ajoutent, par une sorte d'entraînement de l'imagination. Vous rencontrez tous les jours un homme au moins qui se plaindra du métier qu'il fait, et ses discours vous paraîtront toujours assez forts, car il y a à dire sur tout, et rien n'est parfait.

Vous, professeur, vous avez, dites-vous, à instruire de jeunes brutes qui ne savent rien et qui ne s'intéressent à rien ; vous, ingénieur, vous êtes plongé dans un océan de paperasses ; vous, avocat, vous plaidez devant des juges qui digèrent en somnolant au heu de vous écouter. Ce que vous dites est sans doute vrai, et je le prends pour tel ; ces choses-là sont toujours assez vraies pour qu'on puisse les dire. Si avec cela vous avez un mauvais estomac, ou des chaussures qui prennent l'eau, je vous comprends très bien ; voilà de quoi maudire la vie, les hommes, et même Dieu, si vous croyez qu'il existe.

Cependant, remarquez une chose ; c'est que cela est sans fin, et que tristesse engendre tristesse. Car, à vous plaindre ainsi de la des-

tinée, vous augmentez vos maux, vous vous enlevez d'avance tout espoir de rire, et votre estomac lui-même s'en trouve encore plus mal. Si vous aviez un ami, et s'il se plaignait amèrement de toutes choses, vous essaieriez sans doute de le calmer et de lui faire voir le monde sous un autre aspect. Pourquoi ne seriez-vous pas un précieux ami pour vous-même ? Mais oui, sérieusement, je dis qu'il faut s'aimer un peu et être bon avec soi. Car tout dépend souvent d'une première attitude que l'on prend.

Voici une petite pluie ; vous êtes dans la rue, vous ouvrez votre parapluie ; c'est assez. A quoi bon dire : '( Encore cette sale pluie » ; cela ne leur fait rien du tout aux gouttes d'eau ni au nuage, ni au vent. Pourquoi ne dites-vous pas aussi bien : (^ Oh, la bonne petite pluie ! » Je vous entends, cela ne fera nen du tout aux gouttes d'eau ; c'est vrai ; mais cela vous sera bon à vous ; tout votre corps se secouera et véritablement s'échauffera, car tel est l'effet du plus petit mouvement de joie ; et vous voilà comme il faut être pour recevoir la pluie sans prendre un rhume.

ht prenez aussi les hommes comme la pluie. Cela n'est pas facile, dites-vous. Mais si ; c'est bien plus facile que pour la pluie. Car votre sourire ne fait rien à la pluie, mais il fait beaucoup aux hommes, et, simplement par imitation, il les rend déjà moins tristes et moins ennuyeux. Sans compter que vous leur trouverez aisément des excuses, si vous regardez en vous. Marc-Aurèle disait tous les matins : « Je vais rencontrer aujourd'hui un vaniteux, un menteur, un injuste, un ennuyeux bavard : ils sont ainsi à cause de leur ignorance ».

Je suis forcé de le constater, il n'y a pas beaucoup d'amitié réelle entre les hommes. Je n'entends que des récriminations : « Alors, dit l'un, il faudra que je sois privé de pain frais un jour par semaine ? » et l'autre : « Quand j'irai me promener le dimanche à la campagne, je trouverai les auberges fermées ? » Et un troisième : « Tous les magasins fermés le dimanche, ça va être agréable ; et si j'ai besoin de gants frais ? » Ainsi parlent ceux auxquels la loi nouvelle n'impose qu un changement dans leurs habitudes, et encore bien moins important

qu'ils ne le disent. Et l'on s'étonne, après cela, que les commerçants, qui risquent d'y perdre quelque chose, se plaignent, s'agitent et menacent.

Il est trop clair que pour beaucoup de gens, le bien-être des autres pèse réellement fort peu. Les travailleurs ne manquent pas d'amis, tant qu'il n'en coûte rien ; aussitôt qu'il faudrait seulement sacrifier un café au lait ou une partie de manille, tous crient comme les corneilles du clocher.

Vrai, on dirait qu'ils ont au cœur une vieille haine, endormie par l'habitude, mais que le plus petit changement réveille. Vous avez entendu souvent la plus douce des femmes, au sujet d'un verre cassé, ou d'un coup de balai négligent ; ce qui est dit alors à la bonne ou au petit groom n'est pas agréable à entendre. Mais je passe sur les discours, c'est l'accent qui me blesse, toutes les passions s'y montrent ; on sent que la gorge est serrée et la poitrine frémissante ; la brute homérique devait avoir de ces accents là lorsqu'elle disait à son ennemi blessé : « Je vais faire de toi un cadavre bleu et vert ; et il y aura autour de ton beau visage plus de mouches que de jolies femmes. »

Vous dites que j'exagère, que l'autre colère n'est point homicide. Je. ne sais. Elle frappe souvent ; souvent la gifle suit de près le discours. Beaucoup même, parmi ceux ou celles qui ne frappent pas, osent dire : ^^ Il y a des moments où cela ferait du bien de donner une gifle. » Voilà qui me fait comprendre les apaches. Entre une gifle et un coup de couteau, c'est l'éducation qui fait la différence : la colère est toujours la même, toujours aussi laide.

Il est nécessaire que tous les hommes et que toutes les femmes se répètent à eux-mêmes, à tout propos : '< La colère est une maladie ; la colère est une courte folie ; la colère est aussi avilissante que l'ivrognerie. " il faut que chacun, avant de prendre feu, mesure le faible dommage qu'il supporte, le faible travail qu'il a à faire pour tout réparer, le chagrin qu'il cause à autrui, et le mal qu'il se fait à luimême.

Souvent la plus simple parole d'un homme sage fait l'effet d une douche froide. Un ouvrier, discutant sur la guerre, disait, non sans force : " J'ai bien travaillé, j'ai préparé ma soupe, et un Prussien viendra la manger ! » Un autre lui répondit : « Camarade, vous n'allez pas tuer un homme pour une soupe ? >

LVIÎI

Il y a une politesse cîe courtisan, qui n'est pas belle. Mais aussi ce n'est point de la politesse. Et il me semble que tout ce qui est voulu est hors de la politesse. Par exemple un homme réellement poli pourra traiter durement et jusqu'à la violence un homme méprisable ou méchant ; ce n'est point de l'impolitesse. La bienveillance délibérée n'est pas de la politesse ; la flatterie calculée n'est pas non plus de la politesse. La politesse se rapporte seulement aux actions que l'on fait sans y penser, et qui expriment quelque chose que nous n'avons pas l'intention d'exprim.er.

Un homme de premier mouvement, qui dit tout ce qui lui vient, qui s'abandonne au premier sentiment, qui marque sans retenue de l'étonnement, du dégoût, du plaisir, avant même de savoir ce qu'il éprouve, est un homm.e impoli ; il aura toujours à s'excuser, parce qu'il aura troublé et inquiété les autres sans intention, contre son intention.

Il est pénible de blesser quelqu'un sans l'avoir voulu, par un récit à l'étourdie. L'homme poli est celui qui sent la gêne avant que le mal soit sans remède et qui change de route élégamment ; mais il y a plus de politesse encore à deviner d'avance ce qu'il faut dire et ce qu'il ne faut pas dire, et, dans le doute, à laisser au maître de la maison la direction des propos. Tout cela pour éviter de nuire sans l'avoir voulu ; car, s'il juge nécessaire de piquer un dangereux personnage au bon endroit, libre à lui ; son acte relève alors de la morale à proprement parler, et non plus de la politesse.

Impolitesse est toujours maladresse. Il est m.échant de faire sentir à quelqu'un l'âge qu'il a ; mais si on le fait sans le vouloir, par geste ou physionomie, ou parole trop peu méditée, on est impoli. Marcher sur le pied de quelqu'un est violence si on le fait volontairem.ent ; si c'est involontairement, c'est impolitesse. Les impolitesses sont des ricochets imprévus ; un homme poli les évite, et ne touche qu'oii il veut toucher ; il n'en touche que mieux. Poli ne veut pas dire flatteur nécessairement.

La politesse est donc une habitude et une aisance. L'impoli c est

celui qui fait autre chose que ce qu'il veut faire, comme s'il accroche des vaisselles ou des bibelots ; c'est celui qui dit autre chose que ce qu'il veut dire, ou qui signifie par le ton brusque, par la voix forte inutilement, par l'hésitation, par le bredouillement, autre chose que ce qu'il veut signifier. La politesse peut donc s'apprendre comme l'escrime. Un fat est un homime qui signifie sans savoir quoi, par extravagance voulue. Un timide est un homme qui voudrait bien ne pas être fat, mais qui ne sait comment faire parce qu'il aperçoit l'importance des actes et des paroles ; aussi le voyez-vous se resserrer et se contracter, afin de s'empêcher d'agir ou de parler ; effort prodigieux sur lui-même, qui le rend tremblant, suant, et rouge, et encore plus maladroit qu'il ne serait au naturel. La grâce au contraire est un bonheur d'expression et de mouvement, qui n'inquiète et ne blesse personne, ht les qualités de ce genre importent beaucoup pour le bonheur. Un art de vivre ne doit point les négliger.

« En reprochant à l'amour de devenir souvent aveugle, on oublie que la haine reste toujours telle, et à un degré bien plus funeste. >> C'est le temps de transcrire cette pensée d'Auguste Comte, qui est parmi les plus belles que je connaisse. Spinoza avait déjà dit que l'amour doit toujours vaincre la haine, comme plus naturel, et meilleur pour la santé. Mais le Positiviste ingénu y ajoute quelque chose de plus profond, c'est que l'amour seul éclaire un caractère comme il faut, toujours d'après cette idée directrice que les affections sympathiques sont naturellement bien dessinées, mais manquent toujours de force contre la passion de défense personnelle, et par conséquent peuvent toujours être niées sans que l'expérience témoigne assez pour elles. Si je crois qu'un homme est vendu, il se vendra ; si je me défie, l'on me mentira ; enfi.n une condamnation est toujours assez juste selon les faits, mais toujours injuste dans le fond. Bref si l'on ne fait crédit à la vertu, elle meurt comme une plante sans soleil.

L'optimisme est niais lorsqu'il veut adorer l'ordre extérieur ; et Voltaire a révélé toute la force de son génie destructeur lorsqu'il l'a montré dans Candide. Mais en ce qui concerne l'ordre humain, on

ne peut le juger sainement que si on l'aime d'abord par préjugé ; car il répond à chaque mjure par un vice défini et consolidé. C'est pourquoi les satiriques font plus de mal que de bien, tout compté.

Si je dis et montre que tous les commerçants sont des voleurs, qu'arrivera-t-il d'une probité naturellement chancelante, et toujours battue en brèche par les passions et les occasions ? < Ma foi soyons voleur, puisqu'on dit que tout le monde l'est. » Pareillement ce monde parlementaire, sous les injures anarchistes ; il se croit pire qu'il n'est. Et le mal est à son comble, s'ils viennent à croire que le désordre, la frivolité, la corruption sont des fruits humains naturels.

On accepte aisément la guerre, dès qu'elle est éclairée par la haine seulement. Si l'on y voj^ait au contraire l'amour encore, la fraternité, toutes les forces de la paix, alors on serait mieux disposé à redresser cette prétendue nécessité, de façon que les vertus guerrières triomphent de la guerre.

C'est pourquoi notre auteur est bien touchant lorsqu'il propose, comme emblème de l'Humanité future, une mère portant son fils. L'mstinct des foules avait déjà divinisé cette image, malgré une sauvage théologie, qui maudissait la nature humaine. Car c'est sous le regard de la mère que l'enfant grandit et se développe comme il faut. Le courage répond alors à l'espérance. Au heu que celui qui se sent haï ou méprisé s'organise d'après cela, et justifie le calomniateur. Celui qui a bien saisi ce mécanism.e des passions tient un grand et beau secret. Voilà, lecteur, pour tes étrennes.

Il y a deux espèces d'hommes, ceux qui s'habituent au bruit et ceux qui essaient de faire taire les autres. J'en ai connu beaucoup qui, lorsqu'ils travaillent ou lorsqu'ils attendent le sommeil, entrent en fureur pour une voix qui murmure ou pour une chaise un peu vivement remuée ; j'en ai connu d'autres qui s'interdisent absolument de régler les actions d'autrui ; ils aimeraient mieux perdre une précieuse idée ou deux heures de sommeil que d'arrêter les conversations, les rires et les chants du voisin.

Ces deux espèces de gens fuient leurs contraires et cherchent leurs

semblables par le monde. C'est pourquoi on rencontre des familles qui diffèrent beaucoup les unes des autres par les règles et les maximes de la vie en commun.

Il y a des familles où il est tacitement convenu que ce qui déplaît à l'un est interdit à tous les autres. L'un est gêné par le parfum des fleurs, l'autre par les éclats de voix ; l'un exige le silence du soir et l'autre le silence du matin. Celui-ci ne veut pas qu'on touche à la religion ; celui-là grince des dents dès que l'on parle politique. Tous s'accordent les uns aux autres un droit de " veto > ; tous exercent ce droit avec majesté. L'un dit : « J'aurai la migraine toute la journée, à cause de ces fleurs " ; et l'autre : « Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit, à cause de cette porte qui a été poussée un peu trop vivement vers onze heures. " C'est à l'heure du repas, comme à une sorte de Parlement, que chacun fait ses doléances. Tous connaissent bientôt cette charte compliquée, et l'éducation n'a pas d'autre objet que de l'apprendre aux enfants. Finalement, tous sont immobiles, et se regardent, et disent des pauvretés. Cela fait une paix morne et un bonheur ennuyé. Seulement comme, tout com.pte fait, chacun est plus gêné par tous les autres qu'il ne les gêne, tous se croient généreux et répètent avec conviction : < Il ne faut pas vivre pour soi ; il faut penser aux autres. »

Il y a aussi d'autres familles où la fantaisie de chacun est chose sacrée, chose aimée, et où nul ne songe jamais que sa joie puisse être importune aux autres. Mais ne parlons point de ceux-là ; ce sont des égoïstes.

Agénor a manqué le bateau. Cela s'est fait par un concours de petites et stupides circonstances. Pourquoi n'a-t-il pas redit l'heure du départ à l'hôtesse et au garçon lui-même ? Pourquoi n'a-t-il pas pris une voiture, comme il fait d'ordinaire ? Belle économie ! Pourquoi, un quart d'heure avant le coup de sirène, alors qu'il attendait comme sœur Anne, n'a-t-il pas couru ? Hélas ! La confiance nous vient justement à l'approche du malheur. Et la chose s'est faite. La sirène a mugi deux fois ; le capitaine a sonné aux machines ; les roues ont battu l'eau, et le petit orchestre a lancé sa marche triomphale,

OUI, juste au moment où le tablier vert du garçon apparaissait à travers les voitures. Oui, les Dieux ont permis cela.

Mais Agénor ne l'a point permis. Après un discours vif au garçon, il va de long en large, les yeux tantôt à l'horloge, tantôt au bateau qui s'éloigne ; et toujours il remet devant ses yeux l'instant fatal. Il se voit sur le bateau, écoutant les musiciens, et les coups de la machine ; puis tout à coup il se revoit sur le bord, et le bateau s'en allant. C'est un cercle dont il ne peut point sortir, dont il ne veut point sortir.

Quand même, Agénor, ta fortune dépendrait de ce départ manqué, il faudrait pourtant accepter la chose, et tourner cette page de la vie. Car il faut bien se soumettre à la nécessité ; et pèse bien ce mot : il faut ; car tu n'es point consulté ; tu n'y peux rien. Ce qui te met en colère, c est que tu crois que ces triviales circonstances auraient pu être autres qu'elles n'ont été. Mais tu sais bien que cela n'a point de sens. Les pas d'un garçon d'hôtel sont déterminés comme le vent, la pluie, et l'avalanche ; et tes oublis mêmes dépendent des choses que tu vois, de celles que tu as vues, de tes lectures, de ton éducation, de toute ta vie. Si tu pensais bien, tu jugerais qu'il est aussi impossible que tu aies pris ce bateau qu'il l'est que tu sois dans la planète Mars ou au Pôle Nord. Car il n'y a point de degrés dans l'impossible.

Mais, bien mieux, tu n'avais point de raison pressante pour partir à cette heure-là. Tu voulais seulement te promener. II y aura un autre départ dans deux heures. Tu éviteras la chaleur du jour ; tu verras un soleil couchant sur l'eau. Toute chose a deux anses, comme dirait cet ancien ; prends donc l'événement par son bon côté. Ta vie coule ici aussi bien que là-bas. Je ne te vois qu'un malheur réel, c'est cette mauvaise humeur que tu nourris de déclamations, comme un poète tragique.

LXÏI

Comme j'expliquais ce que réellement j'essaie de mettre moimême en pratique, c'est-à-dire qu'il faut prendre les discours passionnés commiC des bruits seulement, sans y chercher un sens, un ami me disait : « Ce n'est pas toujours possible. La passion rend éloquent ; souvent elle trouve un mot piquant et empoisonné ; plus on y pense, plus on est irrité et humilié. Il est difficile de prendre comme

un simple bruit des injures si bien calculées. Elles sont pensées ; elles sont méditées ; la passion ne fait que leur ouvrir un passage ; nous connaissons une pensée fort désagréable, et jusque-là secrète, on n'y peut pas rester indifférent. > Cet Ami est un homme vif, qui aime ses passions.

Pour moi, dans ces cas-là, je tiens pour î'animal-machine. Je me dis que l'automatisme pur peut bien avoir du talent et de l'éloquence, comme on voit souvent chez les malheureuses femmes que l'on endort et à qui l'on suggère ceci ou cela. Elles sont comédiennes ou tragédiennes comme une boîte à musique joue un air ou un autre ; bref elles ne pensent pomt ce qu'elles disent. Aussi je choisis toujours de penser que, dans îa colère, mon semblable parle sans savoir.

Et, quant aux opinions cachées, que îa colère délivrerait soudain, je n y crois pas beaucoup. Il taut se défier ici de l'imagination rétrospective : « Je le pensais, puisque je l'ai dit. » Les pensées concernant les autres, tant qu'elles ne sont pas expnm.ées au dehors, ce ne sont que des essais, des esquisses, que l'on corrige, que l'on adoucit, que l'on tempère par des vues opposées l'instant d'après. Diable, ce n'est pas une petite affaire que de tracer pour soi-même le portrait moral de quelqu'un, La parole passionnée ne fait que jeter au nez des gens les morceaux de ce travail compliqué ; elle est menteuse en cela ; elle trompe les autres et nous trompe nous-mêmes. Car il n'est pas rare que nous soyons persuadés par notre propre éloquence, aussi bien qu'engagés d'honneur par nos injures. Par ces motifs, il est toujours sage d'attribuer au seul mécanisme de l'automate bavard les injures bien dirigées tout aussi bien que les cns inarticulés et les jurons.

Lorsque quelqu'un me dit d'un autre : « Il me méprise ; il a voulu m humilier ; il a voulu me faire entendre, etc. ", je ne me trompe jamais en disant : << Il n'en pense pas si long. C'est peut-être un homme qui a mal à l'estomac. » En bref, la vie intérieure n'est jamais si riche qu'on le croit. Les paroles y ajoutent beaucoup, et, en tout cas, la traduisent très mal. Mais les psychologues sont bien loin de cette sagesse, eux qui veulent toujours cherc'her ce qu'un fou peut bien penser quand il dit : « Je suis mort, je suis un autre que moi ; je suis de beurre, je vais fondre ; je suis de verre, je vais me casser. >'

Je cherche, au sujet d'un suicide, qui sera longtemps présent à nos mémoires, ce qui fait que l'homme qui veut être juste et raisonnable semble souvent n'avoir dompté certaines passions que pour être attaqué et vaincu par d'autres, et aussi par quelles pensées il pourrait combattre le désespoir.

Juger d'une situation, poser un problème difficile, en chercher la solution, ne la point trouver, ne savoir à quoi se résoudre, tourner dans les mêmes pensées comme un cheval au manège, cela seul, direzvous, est un tourment, et l'intelligence a des pointes aussi pour nous piquer. Non, point du tout. 11 faut justement commencer par ne point tomber dans cette erreur-là .11 y a beaucoup de problèmes oii l'on ne voit rien ; et l'on s'en console aisément. Un conseil, un liquidateur, un juge peuvent très bien décider qu'une affaire est sans espérance, ou même ne rien pouvoir décider, sans perdre l'appétit m le sommeil. Ce qui nous blesse, dans des pensées inextricables, ce ne sont pas les pensées inextricables, c'est plutôt une espèce de lutte et de résistance contre cela même, ou, si vous voulez, un désir que les choses ne soient pas comme elles sont. Dans tout mouvement de passion, je crois qu'il y a une résistance contre l'irréparable. Par exemple, si quelqu'un souffre d'aimer une femme sotte, ou vaniteuse, ou froide, c'est qu'il s obstine à vouloir qu'elle ne soit pas comme elle est. De même, lorsqu'une ruine est inévitable, et qu'on le sait bien, la passion veut espérer, et ordonne en quelque sorte à la pensée de refaire encore une fois la même route, afin de trouver quelque bifurcation qui conduise autre part. Mais le chemin est fait ; l'on en est justement où l'on en est ; et, dans les chemins du Temps, on ne peut ni retourner en arrière, ni refaire deux fois la même route. Aussi je tiens qu'un caractère fort est celui qui se dit à lui-même où il en est, quels sont les faits, quel est au juste l'irréparable, et qui part de là vers l'avenir. Mais ce n'est pas facile, et il faut s'y exercer dans les petites choses ; sans quoi la passion sera comme le lion en cage, qui pendant des heures piétine devant la grille, comme s'il espérait toujours, quand il est à un bout, qu'il n'a pas bien regardé à l'autre. Bref, cette tristesse

qui naît de la contemplation du passé ne sert à rien, et même est très nuisible, parce qu'elle nous fait réfléchir vainement et cliercher vainement. Spinoza dit que le repentir est une seconde faute.

« Mais, dit l'homme triste, s'il a lu Spinoza, je ne puis toujours pas être gai si je suis triste ; cela dépend de mes humeurs, de ma fatigue, de mon âge et du temps qu'il fait. " Bon. Dites-vous cela à vous-même, dites-vous sérieusement cela, renvoyez la tristesse à ses vraies causes ; il me semble que vos lourdes pensées seront chassées par là, comme des nuages par le vent. La terre sera chargée de maux, mais le ciel sera clair ; c'est toujours cela de gagné ; vous aurez renvoyé la tristesse dans le corps ; vos pensées en seront comme nettoyées. Ou disons, si vous voulez, que la pensée donne des ailes à la tristesse, et en fait un chagrin planant ; tandis que par ma réflexion, si elle vise bien, je lui casse les ailes, et je n'ai plus qu'un chagrin rampant. Il est toujours devant mes pieds, mais il n'est plus devant mes yeux. Mais, voilà le diable, nous voulons toujours un chagrin qui vole bien haut.

Comme nous parlions de ce canon qui a sauté, quelqu un dit : « Comment trouve-t-on des hommes qui osent manier de tels engins ? Comment ne s'enfuient-ils pas au moment où l'on va fermer la culasse ? Je comprends qu'on soit courageux par colère, et contre des hommes ; mais comment tenir de sang-froid en présence d'un monstre d acier poli, infl.exible et invincible ? "

Le philosophe répondit : « On n'éprouve pas la peur par raison, sans quoi la vie serait impossible ; car il y a toujours d'assez bonnes raisons d'avoir peur de n'importe quoi. Cette maison peut s écrouler. La terre peut se mettre à trembler ici ; elle tremble bien à Constantine. Ce chien, que je caresse, peut être enragé, et se jeter sur moi dans un accès imprévisible. Cet homme, qui me suit, peut devenir subitement fou. Voilà des suppositions raisonnables, qui m.e laissent pourtant le cœur et l'estomac parfaitement tranquilles. Dès qu'il est endurci par la coutume, et qu'il ne rencontre que des objets familiers, n'importe qui est un héros pour celui qui raisonne ; mais non pour lui-même, car il n'a rien à vaincre. '>

« La peur, dit un autre, viendrait donc des objets nouveaux. Mais fort souvent ils excitent plutôt la curiosité que la peur, j'ai traversé un orage en montagne ; le jour s'était changé en nuit ; les éclairs montraient seuls les gorges profondes où j'étais, et le torrent subitement grossi ; le bruit assourdissait ; de grosses pierres tombaient sur le chemin. Le danger était nouveau pour moi et très réel ; mais ce spectacle sauvage m'occupait trop, et je n'eus pas un mouvement de peur. J'aurais plutôt dit à toutes ces forces : Hardi ! Em.poignez-vous ! Et pourtant je suis bien loin d'être à l'abri de la peur. '

*< On n'a peur, répondit le philosophe, que si l'on fait attention à soi ; je l'entends au sens précis, faire attention à ce que l'on éprouve dans son corps. Le commencement de la peur est un sentiment d'anxiété, qui ne naît point du tout des idées que l'on a, mais bien de ce que 1 on perçoit confusément dans sa propre poitrine. Ce qui me fait peur, c est que je sens un commencement de peur. !1 n'y a point de différence entre un homme qui a peur, et un homme qui sent qu'il s étrangle en avalant. Tout ce qui fixe notre attention au dehors guérit la peur ; c'est pourquoi la perception d'un danger, bien loin d augmenter la peur, au contraire la chasse. D'où vient le premier choc de la peur ? Souvent d'une impression vive et inattendue. Souvent aussi d'imitation, comme dans les terreurs paniques ; car notre corps, instinctivement, imite celui du voisin ; nous bâillons de voir bâiller. C est pourquoi une peur qui naît dans une assemblée, hors même de tout danger, peut rendre fou l'homme le plus tranquille. >

« Je me souviens, dit l'autre, moi qui n'ai pas eu peur d'un terrible orage, d'avoir senti une belle peur au spectacle, un soir que tous les spectateurs se levèrent ensemble. Et il ne m'arriva pourtant rien autre chose que de me lever sans l'avoir prévu. J'eus peur de moi. »

Je ne sais si la pitié est aussi bonne qu'on le dit. Evidemment la pitié, chez un homme injuste ou tout à fait irréfléchi, vaut mieux qu une insensibilité de brute. Mais faire de la pitié une espèce de vertu et un remède aux maux humains, je crois que c'est trop dire.

Qu'est-ce que la pitié ? C'est une imitation automatique des souf-

frances d'autrui. Comme je bâille quand je vois bâiller, comme je fuis quand je vois fuir, ainsi je pâlis quand je vois pâlir, je pleure quand je vois pleurer, je tremble quand je vois trembler. A quoi cela tient-il ? Non seulement à un raisonnement très simple, qui nous présente les malheurs de nos semblables comme possibles aussi pour nous, et même probables, s'ils tiennent à des causes extérieures, m^ais aussi à quelque vieille habitude, plus vieille que nous, et qui semble cachée aux sources de la vie. La première fois que je vis, tout à fait par hasard, un chirurgien tailler dans la chair vivante, j'avais autant que je m'en rendais compte, plus de curiosité que de peine ; cela n'empêcha pas qu'après deux minutes, sans savoir du tout pourquoi, j'avais la sueur au front et j'étais sur le point de perdre le sentiment. C'est d'autant plus remarquable qu'un autre jour, oii j'étais, cette fois, le patient, je me tins fort convenablement, et ce fut le spectateur qui but le cordial préparé pour moi. Chacun peut citer des faits de ce genre ; d où i on pourrait conclure qu'en un certain sens, le spectacle de la douleur humaine n'est pas m.ieux supportable que la douleur même.

Seulem.ent je ferai là-dessus trois remarques. La première, c est que cette pitié automatique s'use très vite, comm.e on peut voir chez les médecins, chez les infirmiers, chez les militaires, et aussi chez les criminels d'habitude. De là ces métiers atroces de juge et de tortionnaire au temps passé. Par où l'on voit que la pitié fait défaut j'ustement là où elle serait le plus nécessaire, si du moins on ne comptait que sur elle pour rendre l'homm.e plus doux à l'homme.

La seconde remarque, c'est que la pitié suppose la présence, ou encore une imitation vive de la chose. Hors de quoi nous n arrivons guère qu'à une pitié en paroles. La femme parée ne voit point 1 ouvrière.

Et, enfin, j'ai à dire que la pitié est tristesse, et que toute tristesse est déjà maladie, c'est-à-dire dépression, découragement, abandon de soi. Aussi est-il bon que le médecin n'ait point trop de pitié. Ajoutons que, par la contagion, celui qui voit votre pitié pour lui est encore attristé par là, c'est-à-dire plus malheureux par là. Une des grandes souffrances morales, c'est de faire pitié à quelqu'un. C'est pourquoi je disais ces jours-ci, mais assez obscurément, que la justice nous délivrait de la pitié, et que c'était bien. Car, dès que je vois par où passent et filtrent les maux, comme une eau perfide, aussitôt me voilà à boucher les fissures, et, pendant que je travaille, à chercher mille remèdes en im.agination ; ce qui dispose mon corps à la joie ; car c est

l'agir qui est agréable, non le pâtir. Travaillons donc à penser les maux d'autrul, et le mécanisme de leurs causes, au lieu de verser larmes sur larmes. Il faut que la Fraternité sourie.

Zadig, dans Voltaire, devient amoureux de la reine ; dans sa détresse il appelle à son secours la pihilosophie ; il en reçoit des lumières, mais sans aucun soulagement. Beaucoup d'hommes en diraient autant, et jetteraient impatiemment le livre. Mais n'est-ce pas attendre trop d'un livre ? Les maximes générales sont surtout bonnes contre les peines et les erreurs du voisin. Mais contre une fureur d'amour trompé ou d'ambition, ou d'envie, que pourrait une maxime ? Autant vaudrait, contre la fièvre, lire l'ordonnance du médecin.

Savoir de vraie science, c'est percevoir clairement les choses présentes. On raconte qu'un général formé par la guerre, et qui passait pour n avoir peur de rien, s'enfuit un jour pour avoir rencontré, dans un escalier noir, un fantôme blanc qui levait les bras ; ce n'était qu'une statue. Il ne manqua à cet homme, dans cette circonstance, qu'une perception nette de la chose ; les meilleures maximes ne valaient pas le plus petit commencement de connaissance vraie. On a sans doute travesti cette forte doctrine morale des Stoïciens en supposant toujours qu ils proposaient à la volonté des règles vides au lieu d'objets. Epictète disait : « Au heu de vouloir que les événements soient comme tu veux, il faut vouloir que les événements soient comme ils sont " ; c'est fort bien ; mais je n'arrive pas à vouloir sans raisons ; et ce n est pas pour rien que les mêmes auteurs nous répètent : « Considère avec attention la vraie nature et la nécessité de chaque chose. ' Par exemple, si je veux vouloir que les choses soient comme elles sont en effet, il faut que je saisisse comment elles sont arrivées, une cause poussant l'autre ; alors, par la perception claire de ce mécanisme-là, de ces causes-là, on arrivera à ne plus vouloir qu'elles soient autrement ; c'est la connaissance vraie de l'objet qui nous sauvera.

Je reviens à Zadig et aux passions de l'amour. Toute passion se nourrit de fantômes et de notions confuses ; mais quand je me répéterais cela, quand je retrouverais dans ma mémoire tous les conseils

de la philosophie et les meilleurs préceptes de la morale, cela ne me dispense toujours pas d'aller au fantôme, et de voir ce que c'est. Aux yeux de Zadig, la reine avait toutes les perfections ; c'est là qu'était sans doute l'erreur cachée. Son courage s'exerçait dans le vide au heu de percevoir exactement la chose avec tous ses ressorts. Il y a des regards qui jettent un pauvre amoureux hors de lui-même ; et fort souvent ce n'est qu'un jeu des paupières qui manquent d'eau, ou un mouvement des sourcils contre une lumière plus vive, ou tout simplement des jeux de lumière et d'ombres venant d'une cause extérieure. La largeur de lins donne au regard une profondeur d'énigme ; mais cette largeur dépend de l'éclairement. Tout le jeu des passions vient sans doute de l'idolâtrie, qui suppose des pensées dans les objets : et les yeux humains en sont un bel exemple. La fatigue, un corset un peu trop neuf, ou des chaussures étroites, peuvent donner aux traits d'une femme une expression de dédain ou de mépris ; une coifîure compliquée plus qu'à l'ordinaire occupe la femme la moins coquette, gêne les mouvements de la tête et du cou, et dirige un entretien jusqu'à une froide et majestueuse sagesse dont il faut accuser le coiffeur. Ne dites pas que la perception de ces petites causes rendrait enfin la vie insupportable ; car on se laisse toujours assez prendre aux apparences ; et il n'est pas à craindre qu'on triomphe tout à fait des passions ; il ne s'agit que de les modérer, et d'amortir en quelque sorte une imagination qui vibre trop d'une erreur à l'autre. Un chanteur peut briser une coupe de cristal par les vibrations de sa voix ; mais, si vous posez le doigt sur le bord de la coupe, non.

Si je fais le compte de ceux que j'ai connus, et dont l'alcool a fait des brutes, j'en trouve un assez grand nombre. Et ce ne sont pas, il me semble, les plus viles, les plus épaisses, les plus crasseuses natures, qui tombent ainsi au-dessous du mépris. Souvent même j'ai pu reconnaître dans ces caractères, au moment où ils commençaient à glisser sur la berge du fleuve Alcool, sans y tomber encore, j ai pu reconnaître en eux souvent une espèce de noblesse Quelquetois il en reste des traces, faites-y attention, dans ces trognes barbues enluminées par le vin.

Oui ; il arrive qu'une nature médiocre soit protégée contre ce vicelà par une certaine prudence toujours éveillée, par un esprit de ruse, par une peur de l'opinion, par l'hypocrisie enfin. Car l'ivresse n'est pas hypocrite ; elle a le cœur sur la mam. Plus d'un mauvais diable imbibé de ne! a mouillé prudemment son vin, par crainte de se découvrir aux autres et de s'enlever le moyen de les tromper.

En revanche il arrive souvent que celui qui tombe à l'ivrognerie montrait dé]à par caractère une indifférence à l'opinion, une espèce d'effronterie faite d'audace certainement, et de pénétration aussi, qui, conduite autrement, aurait pu tourner en éloquence, en invention, en sagesse, en philosophie. C'est pourtant vrai, songez-y. Il y a un laisser -aller, un art de ne s'étonner de rien et de vivre au jour le jour, qui n'est pas si contraire à la culture de l'intelligence et à la pratique des beaux-arts. Tout est gâté par la faiblesse ; mais la faiblesse aurait tourné en douceur peut-être. Il est sûr qu'un verre d'alcool peut changer toute une vie.

Et je dis même qu'il la jettera d'autant plus bas qu'elle aurait plus de germes de noblesse. L'homme qui sent qu'il aurait pu vivre réelîem.ent et sincèrement comme il faut est plus sujet à désespérer de lui-même, et à se punir lui-même en quelque sorte, en se laissant aller tout à fait. Un cœur sec oublie ses fautes ; il n'y voit que des imprudences. Un noble cœur, trop souvent, les aggrave en y pensant trop, de façon que la vie lui devient trop lourde. Et c'est là que l'alcool le guette. Car c'est le remède justement contre les scrupules. L'on peut s'enivrer pour oublier qu'on s'est enivré. Cela tue jusqu'à la pensée de ce qu'on aurait pu être. Et le rem.ords fait souvent l'ivrogne. Ainsi celui qui était fait pour s'élever tombera plus bas qu'un autre, s'il tombe. Et sans remède ; car il s'est jugé, il s'est méprisé, il s'est condamné. Que lui fait maintenant l'opinion des autres, à côté de la sienne ? Telle est la tragédie du déclassé. C'est le fond de l'enfer ; et sans qu'aucun dieu ou diable s'en mêle.

« Il y a, dit le psychologue, des sentiments troubles. L'homme ne voit pas la souffrance humaine sans plaisir ; quelquefois même ce

plaisir s'étale, comme aux échafauds, ou aux combats contre les 'bêtes, ou à la boxe anglaise, ou, tout simplement, aux accidents de la rue. Tous tendent le cou, pour voir le sang et les blessures, et les tendres femmes plus encore que les autres, peut-être, quand elles devraient en perdre le sentiment. Cela fait voir que la bête féroce n'est pas loin. »

Ce discours est mais ; il donne la mesure de la psychologie, qui n'est qu'une littérature de seconde main. Il n'y a point de bêtes féroces ; il y a des bêtes très pacifiques, aussi peureuses que les lièvres, mais qui ont faim. Elles lèchent le sang parce que le sang les nourrit. Pourquoi supposer dans le tigre l'âme de Néron ?

Et pourquoi supposer dans Néron une âme de tigre ? Les métaphores n'expliquent rien. Mais laissons Néron, puisqu'il n'est plus que littérature. Laissons les spectacles romains et les combats de gladiateurs ; ce n'est plus qu'un thèm.e dont les romanciers font ce qu'ils veulent. J'ai vu récemment un accident mortel, un homm.e broyé par un train. Peu de gens osaient regarder ; ceux qui osaient et ceux qui devaient regarder avaient des visages décomposés ; j'affirme que je n y ai pas surpris autre chose que la pitié et l'horreur. Ce que j'ai vu là vaut pourtant bien un livre. Oui, toute souffrance humaine atteint le spectateur au plus profond de lui.

Quant aux faits qui semblent prouver le contraire, il est facile de les expliquer sans aller supposer je ne sais quel mauvais ferment. D'abord, il est connu que l'on s'habitue vite à voir le sang et la souffrance ; cela arrive au boucher, au chirurgien, au soldat. Je l'ai éprouvé pour la boxe anglaise, et c'est seulement quand j'ai été endurci (car je n'avais pas voulu céder devant la première émotion), que j y ai trouvé du plaisir.

Disons aussi que tout homme est un chercheur de spectacles. Tout ce qui est nouveau, nous le buvons par les yeux. Et, si c'est horrible à voir, nous sommes tirés en deux sens ; et souvent la curiosité 1 emporte. Comment entendre dire sans aller voir ? C'est presque audessus des forces, et c'est ce qu'il y a de plus humain dans 1 homme, peut-être, ce besoin de voir ; les animaux ne le montrent point. Regarder autre chose que la pâtée, c'est déjà la science.

Pour les enfants qui torturent les bêtes, je dis qu'ils ignorent la souffrance, et qu'ils aiment la puissance, justement parce qu ils sont faibles. Le fond du sadisme est là, et non point trouble comme l'enfer, mais plutôt puéril. Quant aux hommes brutes, ils ont le cuir épais ;

nous en jugeons trop d'après notre propre épiderme et notre propre cœur. Que l'homme aime la souffrance d'autrui, c'est un misérable lieu commun, qu'il faut laisser aux sermons de curé.

Au sujet de ces exhibitions de femmes nues, une question se pose, question assez importante pour tout homme raisonnable, et dont personne, que je sache, n'a rien dit. Il s'agit de savoir comment saint Antoine arrivera le mieux à dresser son compagnon.

Reprenant une belle image de Platon, je dirais que l'homme (je dis l'homme et non pas la femme) ressemble à un sac dans lequel vous auriez enfermé un sage, un lion et un cochon. Le sage aime l'ordre et la paix, et il conçoit des plans merveilleux pour y arriver. Cela va bien tant que ses deux compagnons dorment ; mais, dès qu'ils s'éveillent, le sac est vivement secoué, et le sage aussi. Il veut l'ordre, et le voilà entraîné par le lion ; le voilà en colère ; le voilà qui rugit et qui mord. Il veut la tranquillité ; et le voilà entraîné par le cochon, et dans quels ruisseaux !

II y a une méthode simple, qui consiste à laisser rouler le sac ; c'est celle de beaucoup d'hommes, quoique la plupart ne l'avouent pas. Alors le lion et le cochon se disputent ou s'allient, selon les cas. Seulement, par l'effet des lois et de la paix publique, notre lion ressemble assez, pour l'ordinaire, à un vieux lion de ménagerie ; il rugit très fort et ne fait de mal à personne. Dans ce cas-là, c'est le cochon qui est roi. Si on osait observer, on en verrait plus qu'on ne voudrait, de ces cochons à deux pattes, qui ne pensent jamais qu'à une seule chose.

On peut se résigner à vivre ainsi. Mais j'en connais qui ne se résigneraient point, qui n'accepteraient point cet esclavage, et qui s'appliquent sincèrement à dresser leur cochon. Ceux-là, s'ils ne sont pas de ces héros fameux, dompteurs de monstres à coups de massue, agissent en bons politiques ; ils donnent au cochon une ration mesurée, puis le laissent dormir. Heureux celui qui sait remplir sa vie de mille autres choses, science, musique, peinture, lecture, voyages ; je ne compte pas le métier ordinaire ; car se plaire à son métier, c'est sans doute la plus haute sagesse, mais c'est aussi la plus rare.

Sa vie étant ainsi réglée, notre sage, qui n'est pas un héros, craint les surprises. S'il voulait voir un troupeau de femmes nues, il irait chez un marchand de femmes nues ; il n'en manque pas. Mais s'il s'en va en curieux, observant les choses et les gens, il n'aime pas que le nu s'embusque au coin des rues et vienne troubler ses paisibles rêveries, ses nobles utopies, conquêtes de l'homme sur le cochon. C'est pourquoi, sans être un saint, et justement parce que l'on n'est pas un saint, on peut désirer qu'il n'y ait pas de photographies obscènes à toutes les vitrines et de femmes nues dans tous les spectacles. Hercule cherchait des monstres à écraser et des victoires. Je ne me sens point si fort, et je ferai volontiers un petit détour pour éviter l'hydre de Lerne.

Platon raconte qu'un certain Gygès, qui était berger en Lydie, trouva dans une caverne une foule de choses merveilleuses, parmi lesquelles un anneau d'or qui rendait invisible celui qui le portait, dès qu'il tournait le chaton vers la paume de la mam. Gygès fit cette découverte par hasard, et s'assura qu'il devenait à volonté tantôt visible, tantôt invisible. Aussitôt qu'il connut sa puissance, sans délibérer, il s'en servit pour faire le mal. Il se rendit à la cour, pénétra jusqu'aux appartements secrets, séduisit la reine, tua le roi, et prit la couronne.

Cette fable veut montrer que tout homme risque de nuire à ses semblables, dès qu'il peut le faire sans risque. Et cette conclusion nous paraît un peu forcée. Car je crois bien que je n'ai nullement l'envie de devenir roi, par meurtre ou autrement. Et vous, qui me lisez, vous avez sans doute la même opinion sur vous-même. Seulement il faut voir d'où vient cette opinion-là et cette sagesse-là. Dès nos premières années, nous avons pris l'habitude de céder devant des forces supérieures. Déjà à l'école l'opinion commune, je dis celle des moutards, a une puissance irrésistible. J'ai vu des lycéens ligués contre un de leurs camarades, qui les avait trahis ; il s'en alla ; les puissances ne parvinrent pas à le protéger. C'est ainsi que nous avons grandi, modelés par les hommes comme l'argile par le sculpteur.

Et qu'est-il arrivé ? C'est que le dedans s'est trouvé modelé en

même temps que le dehors. Il est très vrai qu'il y a des révoltes intérieures et des convoitises longtemps dissimulées. Pourtant qu'est-ce qu'une pensée qui ne passe jamais ni dans les actes, ni dans les paroles ? C'est comme une plante sans soleil. Cela devient bientôt une pensée décolorée. En somme ce sont nos actes qui nourrissent nos désirs. Et, comme une mauvaise pratique rend vicieux, il est naturel qu'une bonne pratique nous rende vertueux, même en intention.

Voilà pourquoi Jean-Jacques disait qu'il fallait fuir les occasions. Par exemple, dit-il, peu d'hommes seront capables de préférer l'amitié à l'intérêt, si les deux se trouvent en conflit ; c'est pourquoi le sage évitera d'avoir jamais à choisir. En résumé il est imprudent de compter trop sur soi-même. Il faut aimer l'esclavage utile dans lequel nous tiennent les lois et les mœurs. C'est ce qui fait que je compterais beaucoup plus sur une police préventive, qui em.pêcherait les crimes, que sur les plus terribles châtiments. La Rochefoucauld a voulu être amer lorsqu'il a écrit : « Pendant que la paresse nous retient dans notre devoir, notre vertu en a souvent tout l'honneur. '>' Considérée autrement, cette pensée est plutôt consolante. Il est bon que le métier de voleur soit le plus diffxile des métiers. Si l'on me donnait l'anneau de Gygès, j'irais tout de suite le jeter dans la Seine.

Quand un jardinier veut faire un jardin, il commence par arracher les herbes folles, les prunelliers sauvages, les ronces recourbées ; il met les oiseaux en fuite ; il défonce la terre ; il poursuit les racines, il les extirpe, il les jette au feu. Après quoi il trace des allées, dessine des carrés, y plante des choux, des artichauts et des rosiers. Alors seulement il s'appuie noblement sur son râteau et dit : « Voilà un beau jardm. »

Le pédagogue est un jardinier de cette espèce-là ; il ratisse dans les jeunes esprits ; son idéal est d'en arracher les plantes folles qui y poussent naturellement, et d'y faire venir des plantes qu'il a prises ailleurs. Alors il fait visiter ses jardins par les chefs jardiniers, et il récolte des éloges. Il cultive le jardin, non pour le jardin, mais pour le jardinier. Tous ces jeunes esprits qu'on lui confie, il y sème ses idées

à lui ; i! est content lorsqu'elles poussent en eux comme en Îuî. Voilà des esprits bien cultivés, qui seront sages et heureux.

Seulement il arrive une chose, c'est que le jardin est bientôt laissé à lui-même. Il se venge alors du jardinier et du jardinage. Les vieilles racines, dont il reste toujours quelque chose, poussent de vigoureux jets. Les oiseaux, qui n'étaient pas loin, apportent des graines sauvages. Tout cela refait bientôt la broussaille des premières années. Non sans fleurs, non sans nids joyeux, non sans vols d'osseaux, non sans reptiles aussi. Et que pourraient faire, contre cette invasion de plantes barbares, de pauvres légumes à peine enfoncés dans le sol ?

Le jardinage des esprits veut plus de prudence ; il faudrait garder les produits du sol ; élaguer et greffer, non arracher ; transformer la nature, au lieu d'en vouloir créer une autre. Une petite fille expliquait à son jeune frère ce que c'est que le vent : « Il y a du vent, disaitelle, parce que les arbres remuent. » Un pédagogue aurait tout de suite arraché et jeté au feu cette plante sauvage. Mais heureusement il n'y avait point de pédagogue là autour ; il n'y avait qu un père très raisonnable qui écoutait ces propos d'enfants, et qui admirait l'éveil des premières idées. Car il faut bien que la vérité naisse de 1 erreur ; et nos idées ne sont bien à nous que si nous y reconnaissons nos premiers rêves.

Tout change, et même assez vite, dans la société des hornmes ; mais les jeux des enfants ne changent guère plus que les mœurs des abeilles, il y a là quelque chose qui est comme sacré, et c'est peut-être parmi nous ce qui peut nous donner l'idée la plus exacte de ce qu était la religion il y a quelques mille ans.

Successivement, selon les saisons, dans un ordre immuable, à des époques fixes, apparaissent la corde à sauter, la toupie, les billes, la marelle. Personne n'en parle ; on ne délibère point ; on ne décide point. La chose se fait toute seule ; nul n'en pourrait donner la raison ; nul ne la demande ; les migrations d'oiseaux doivent se faire ainsi.

Pendant que l'adolescent oublie les traditions et entre dans la vie humaine, qui est invention et changement, les petits apprennent la tradition et la maintiennent, sans mêm.e y penser : et il y a là quelque

chose de plus extraordinaire que la mode et que l'imitation ; la même idée vient en même temps à tous, et les jeux apparaissent comme les fleurs sur les arbres.

Pendant une certaine période les enfants emploient toute leur attention à un jeu ; un mois après, ils n'y pensent plus ; vous diriez : ils n'y joueront plus jamais.

Les idées des jeux sont dans l'enfant comme des insectes à métamorphoses : les unes s'agitent comme des papillons ; d'autres filent et s'emprisonnent ; d'autres sont à l'état de chrysalide ; elles dorment si profondément qu'on dirait des cadavres.

Le pédagogue, au lieu de semer à contresens dans cette petite tête, devrait suivre ce mouvement naturel, et greffer son enseignement sur les jeux, au moment où la sève va monter dans chaque tige ; parler d'arithmétique dans la saison des billes, de géométrie à 1 époque où l'on dessine les marelles, et de mécanique lorsque les toupies ronflent.

Il est assez connu que notre Raison ne nous sert pas à grand chose ; nous avons des idées qui restent en l'air, et, pendant ce temps-là, les passions aveugles mènent tout. Un homme un peu cultivé vous dit et vous prouve qu'il ne faut jamais mentir ; l'instant d'après il ment avec tranquillité. Un homme prudent vous explique pourquoi il ne faut pas descendre avant l'arrêt ; le lendemain, si quelque passion le presse, il saute par terre en vitesse, au nsque de passer sous les roues. Un autre se dit qu'il fume trop de cigarettes et que cela lui brouille l'estomac ; tout en roulant ces sages pensées, il roule une cigarette. Même l'arithmétique ne sert pas beaucoup ; on peut savoir très bien compter, et se ruiner par imprévoyance. Aussi notre intelligence est comme séparée de nous. Il y a des gens qui montent un petit moulin sur leur maison, un léger petit mouîm qui tourne très bien, et ne sert à rien du tout.

Cela tient à ce qu'on veut nous rendre trop savants, et trop tôt, et trop vite. Il y a deux espèces d'erreurs de jugement qui sont naturelles à l'enfant, trop espérer et trop craindre. L'enfant qui désire croit facilement que sa puissance est sans limites ; l'enfant qui craint

croit facilement que la puissance des choses est sans limites ; il faudrait partir de là, et installer la science à la place de cette religion. Par exemple, comme veut Rousseau, le faire compter à propos de fruits, et mesurer lorsqu'il fabrique un cerf-volant ou lance son diabolo. Mais point du tout ; on l'enlève à ses jeux, qui allaient l'instruire ; on l'enferme dans une triste salle, et on le force à rester assis et les bras croisés, ce qui suffit pour endormir ses jeunes passions. Alors on raisonne sur des figures qui tombent de la lune ; et lui, s'il n'a pas la cervelle racornie, il retient cela comme il retient une fable ou une leçon de catéchisme. Ensuite il retourne à ses jeux. Sa vie est séparée de sa pensée.

De là il tire deux idées fausses, au moins, c'est que la réflexion est un travail ennuyeux, et qu'elle ne s'applique qu'au tableau noir. Presque jamais son arithmétique ne pénétrera dans sa bourse, et la carte géographique sera toujours pour lui un autre monde. C'est pourquoi on voit tant de gens qui ont l'intelligence cultivée et qui manquent pourtant de jugement. Le comptable fait très bien les comptes de son patron, et même les siens. Mais quand il entend sonner trois pièces d'or dans son gousset, ce n'est plus l'arithmétique qui règle les dépenses ; son désir compte d'une autre manière : le voilà riche ; deux et deux font cinq. Au rebours, la crainte de l'avare compte deux et deux font trois, en dépit de l'arithmétique.

Le grand maître de l'Université a dit, sur l'émulation, sur les distinctions, sur l'élite, des choses qui ne seront pas perdues. Comme hier je considérais une de ces estrades rouge et or qui fleurissent à la fin de juillet, et les têtes bien faites, lumineuses, saines, résolues, que l'on couronnait, j'entendis un curé qui se trouvait là dire d'un air fin : « Nous voilà assez loin de l'égalité démocratique ' ; et il y eut autour de lui de triomphants sourires.

Oh, mes amis, la triste chose, de voir que l'égalité ait si peu d'amis. Gloire aux victorieux, gloire aux forts, ils ne chantent que cela. Et que voit-on dans l'histoire ? Les forts encore plus forts par leur force ; les faibles encore plus faibles par leur faiblesse. Le droit cou-

ronnant le fait. Des conquérants, des audacieux, des hommes qui marchent sur des hommes. C'est une vieille histoire, j'ai lu que le lion étant devenu vieux, reçut un coup de pied de l'âne ; m.ais un autre lion plus jeune a mangé l'âne après cela. Voilà donc l'histoire humaine ? Non pas ; mais l'histoire animale, purement animale. Et voici le beau programme qu'ils nous offrent : distinguer les plus forts, et leur donner le pouvoir. Niaiserie. Si la société humaine n'a pour objet que d'assurer !e triomphe des plus forts, elle est bien inutile ; la nature s'en charge. Et sans erreur, remarquez-le bien ; sans se tromper d'un cheveu. Car il y a force et force ; et justement les hasards du combat montrent toujours, sans erreur possible, la meilleure combinaison de ruse et de force, qui est enfin la vraie force. La couronne est toujours oii elle doit être ; car la force prend la couronne.

Mais non. Il n'y a rien d'humain là-dedans. C'est l'injustice toute pure. Je ne vois qu'une idée humame dans ce monde, c'est qu'il faut instruire celui qui ignore, protéger celui qui est faible, maintenir enfin l'égahté des personnes humaines, respecter le vieillard, respecter l'enfant, respecter le fou, à cause de la seule effigie humaine. Marquer les produits humains comm.e inviolables ; employer toute la force des forts à maintenir le droit des faibles. Je ne dis pas aimer ; car on aime un chien, on caresse un chien. Je dis respecter. Et comme disent les moralistes de l'avenir, prendre la personne humaine toujours comme fin ; ne la prendre jamais comme moyen et outil. Enfin ne pas plus adorer une belle intelligence qu'un beau visage, tel est le tracé du droit. Tout le reste est animalité. La pudeur de l'avenir cachera aussi la bonté.

îl faut savoir un métier ; c'est évident. Le manœuvre, qui ne sait qu offrir ses muscles pour soulever, porter, pousser n'importe quoi, est esclave par cela même. J'ai connu un habile cordonnier, artiste dans la chaussure de femme ; il était ivrogne, bambocheur et voyageur ; cela ne l'empêchait pas de trouver du travail dès qu'il le voulait, et bien payé. Les électriciens sont puissants justement parce qu'ils savent un métier difficile. Donc, organisons l'apprentissage. Mais n allons pas confondre l'apprentissage et l'instruction.

L'apprentissage est une vieille chose, qui s'accordait très bien avec l'esclavage. Les esclaves, à Rome, savaient chacun un métier ; quelquesuns même étaient maîtres de grammaire ; d'autres savaient la musique. Mais il y a savoir et savoir. L'abeille sait très bien construire des cellules hexagonales ; l'araignée des jardins est un prodigieux ingénieur pour tendre ses fils d'un arbre à l'autre ; les castors font très bien une digue. Etrange savoir ! Savoir qui est dans les pieds, dans les mains, partout excepté dans la tête. Savoir de somnambule, savoir animal, savoir qui n'éclaire point.

Comment comprendre ce que c'est que ce savoir d'abeille ? C'est pourtant un fait. Un artisan sait des choses merveilleuses dans son métier. Le menuisier reconnaît les bois, miesure les angles, et sait si la colle se refroidit ; un nègre forgeron vous fabrique une épée qui vaut les fameuses lames de Tolède. Le paysan interroge le ciel et prévoit la pluie. Il n'est pas d'homme cultivé qui ne trouve à s'instruire dans la compagnie des praticiens. Malgré tout, c'est l'homme cultivé qui juge, qui compare, qui invente, qui critique, qui a l'esprit libre ; eux, non. En vérité leur métier est comme une chaîne de plus.

D'où vient cela ? Sans doute de ce qu'un métier exige des actions cent fois recommencées, et une espèce d'entraînement qui abrutit, comme celui du coureur autour de la piste. Pour apprendre un métier, il faut croire et obéir. Songez aux exercices du pianiste ? Peut-on dire qu'il est musicien quand il les fait ? Non. Il est cheval de manège, ou chien savant. Il agit, il ne pense pas. Il sait pour les autres, non pour lui. Il m'éclairera peut-être, comme fait la torche, qui éclaire et ne voit point. Torche humaine, comme aux festins de Néron.

Qu'est-ce donc que savoir pour soi ? Je réponds : c'est savoir tout. Je n'entends pas par là une vague science, toute en paroles ; non, mais tout au contraire la science précise d'une chose, qui rattache cette chose à tout le reste. Le paysan, par métier, prévoit la rosée ; l'msecte sans doute aussi. Mais savoir la rosée, c'est comprendre que le paysan peut la prévoir. C'est apercevoir comment elle tient à l'évaporation, à la conductibilité, au rayonnement, à la pureté du ciel, aux saisons, à tout. Qui sait bien la rosée sait tout. Seulement, c'est long. Le paysan dirait que c'est du temps perdu ; l'abeille dirait la même chose. C'est pourtant par la contemplation que l'homme est hom.m.e ; et il faut bien, contre le proverbe, que le cordonnier juge au delà de son cuir. Ou bien alors, laissons dormir la ruche ; laissons

dormir les hommes-abeilles. Que les ingénieux métiers ronflent, et tissent une royale tunique pour Néron.

Un ami des « Jardms d'Enfants » a jugé que j'étais trop sévère pour cette méthode qui veut instruire en amusant. Je l'ai défendue moimême plus d'une fois contre les pédants ; mais il y a plus d'un genre de pédants, et ce que ]'ai lu sur les Jardins d'Enfants m'a fait voir un autre danger. Dans les conférences populaires aussi, il arrive que l'en passe trop vite sur ce qui demande un peu de peine ; et ce n'est plus que de l'imagerie. Par exemple l'astronomie amusante me paraît aussi méprisable que la physique amusante. On mettra tout son effort à étonner 1 imagination par la distance de la terre aux étoiles, ou par la grosseur du soleil, sans expliquer par quels moyens indirects on a pu parvenir à évaluer l'une et l'autre. Et, par ces moyens, l'esprit est frappé et écrasé. Or, penser c'est dom.mer. L'admiration n'est que le commencement ; et il faut que l'enfant en soit bientôt guéri. Les Merveilles de la science sont pour faire des niais. Même si l'on revient des découvertes les plus étonnantes jusqu'à honorer les hommes extraordmaires qui ont su les faire, ce n'est toujours qu'adorer quelque chose ou quelqu'un. Croire. Chanter à la messe. J'aime mieux une multiplication bien claire, ou les pénibles essais d'une division. L'enfant peut saisir alors deux choses, la fonction législatrice de l'homme, compteur et mesureur de choses, et cette même puissance en luim.ême. C'est ainsi qu'il passe de l'adoration au respect, et qu'il s'honore lui-même ; c'est la première vue de l'égalité et du droit.

Si vous agitez un petit drapeau, l'enfant suit des yeux cette chose nouvelle, si vivement colorée ; je ne dirai jamais qu'il fait attention ; non, pas plus que le chien ne fait attention au lièvre. L'attention, prise dans tout son sens, c'est la volonté de sortir de l'enfance, et d'exercer la fonction virile. L'enfant est partagé entre les deux ; faible devant les images, il suit la plus brillante ; mais il n'en est pas relevé ; il sent qu'il s'amuse en cela, qu'il fait le chien en cela. Mais l'ordre plus sévère de l'abstraction lui plaît d'une autre manière : c'est un plaisir conquis par peine ; il y reconnaît son métier d'homme. Un

jeu de cubes c'est déjà un autre univers, et des étendues sans miracle. Il est très vrai que l'enfant y prend plaisir, comme à des outils d'entendement ; mais l'erreur serait de lui faire croire qu'il s'amuse encore quand il construit un cube d'arête double, et qu'il cherche combien de fois le cube d'arête simple y est contenu. Car il doit apprendre à respecter le vrai travail, et, tout de suite, à mépriser le plaisir. C'est ainsi qu'il s'élèvera à un plaisir plus haut.

L'enfant est un petit homme. Il distingue très bien ce qui est puéril et ce qui est vinl. Je pense que, dès les premières années, il y a avantage à bien séparer les deux, de façon que le seuil de la classe marque le passage de l'un à l'autre. Que les jeux soient une concession que l'on fait à cet âge remuant ; mais qu'aussi l'enfant le sache bien ; et que la leçon contraste avec le jeu ; car l'enfant n'est pas sérieux longtem.ps ; mais quand il est sérieux, il l'est bien ; il n'a aucune frivolité. Il faut respecter ce séneux de l'enfant ; c'est tout l'avenir humain.

Il y a un livre stupide entre tous, c'est la fameuse géométrie d'Euclide. Pourquoi stupide ? Parce qu'elle est parfaite ; parce que la vérité y est débitée en tranches ; parce que l'ordre des propositions et la clarté des définitions enlèvent à l'esprit toute occasion de s'interroger lui-même, de douter, de chercher.

Quand on sait quelque chose, cela a un très grand inconvénient, c'est qu'on ne peut plus l'apprendre. Quand quelque proposition est prouvée, cela a un très grand inconvénient, c'est qu'on ne pourra plus en être sûr.

Aussi je voudrais qu'on brûlât en place publique, solennellement tous ces livres bien faits qui sont cause qu'il y a tant d'esprits mal faits. Oui, on nourrit les jeunes gens avec des pastilles de science concentrée, si je puis dire ; cela fait qu'ils perdent l'habitude de digérer.

Et comment feraient-ils, direz-vous, pour apprendre la géométrie ? Ils feraient comme ceux qui l'ont découverte. D'abord ils s exerceraient à faire de beaux plans, c'est-à-dire à imiter les objets naturels en les simplifiant, sans altérer le rapport des distances.

Ensuite ils apprendraient à comparer des longueurs. Pour les surraces, tantôt ils les superposeraient tant bien que mal en les découpant ; tantôt ils les diviseraient en petits carrés égaux, et ils compteraient les carrés. Pour les volumes, ce serait plus simple : ils verseraient de l'eau d un cube dans un cylindre, d'un cylindre dans une demi-sphère, et ils auraient ainsi l'occasion de faire de belles remarques. Après quoi ils réuniraient ces remarques en lois qu'ils vérifieraient de nouveau. Et enfin, ils rattacheraient élégamment ces lois les unes aux autres, s'ils en étaient capables.

Car c'est ainsi qu'on apprend la physique. Et qu'est-ce donc que la géométrie, sinon la physique des surfaces et des volumes ?

Lxxvin

Tous les petits garçons regardent avidement les locomotives. Tous remarquent le piston et la bielle ; tous essaient de se figurer la puissance motrice des roues. Parmi tous les faits humains, ils vont chercher tout de suite un des plus importants et le plus facile de tous à comprendre, la machine.

Quand j étais petit, et que j'étais maître de choisir mes promenades, j allais voir passer les trains. La première chose que je compris, ce fut le mécanisme de l'aiguillage. Entre temps, j'allais au collège, où ion rn apprenait du latin et du grec; et comme j'avais une bonne rnemoire, je passais pour intelligent ; en réalité mon intelligence ne s exerçait qu'en dehors du collège, et toujours sur les mécaniques. Chacun a des souvenirs de ce genre à rappeler.

Un tel fait devrait éclairer les pédagogues. Que l'on commence par apprendre aux enfants à lire et à écrire, qu'on les exerce aussi à compter, ce qui n est toujours que lire et écrire des nombres, il le faut bien ; mais, si l'on veut ajouter à cela quelque connaissance positive qui décrasse les intelligences, il faut que les instituteurs démontent et remontent des machines, qu'ils fassent dessiner des machines, ajuster, fabriquer des machines ; toutes nos idées claires viennent de là.

Les leçons de choses écrasent l'esprit au lieu de l'éclairer. Je fais 1 histoire du blé ; je décris le chien ou le canard : ce ne sont que des

no

anecdotes ; il n'y a là rien du tout à comprendre, m pour 1 enrant, ni pour l'homme qui n'y a pas pensé pendant de longues années. J'en dirai autant de ces historiettes où l'on voit un père, une mère, un gendarme, un enfant sage, un polisson. Le plus simple de ces récits suppose tous les rouages du cœur humain ; et quel est l'homme de génie qui ait su démonter et remonter ce prodigieux tourne-broche, expliquer les désirs, les passions, les colères ? L'enfant n'y voit rien. Seulement il dit comme vous, pour vous faire plaisir ; il prononce sur le juste et l'injuste absolument comme il réciterait son catéchisme.

Que dire alors de l'histoire ? Que dire de ce Guignol dont les personnages sont la France, l'Angleterre, la Maison d'Autriche, le peuple, le roi, les grands vassaux ? Allez-vous leur faire comprendre ce que fut Louis XI ? Vous ne le savez pas vous-même. Hélas ! Voyez-vous clair seulement dans l'humieur de votre concierge ? Nigauds, vous ne savez donc pas que c'est la politique que vous leur enseignez ! La politique, science encore impénétrable ; art profond qui se dérobe à des apprentis de soixante ans !

Au contraire, dans les machines, on comprend déjà bien des choses si l'on voit les rouages au repos et si on les met soi-même en marche. Une dent pousse l'autre ; une corde soulève la poulie ; une courroie entraîne une roue. Une horloge à poids, c'est comme un univers transparent. Cette boîte qui fait tic- tac enferme de petits et de grands secrets. L'enfant s'élèvera des uns aux autres, par degrés, en exerçant à la fois son esprit, ses yeux et ses mams. Mais qui songe à cela ? Heureusement l'enfant y songe. Un de ces jours, vous le verrez grimpe sur une chaise et travaillant à épeler le destin dans les entrailles de votre pendule.

LXXÎX

Un petit garçon demandait : « Pourquoi le couteau coupe-t-il la table, et pourquoi mon doigt ne coupe-t-il pas la table ? » On peut hausser les épaules, et dire qu'il y a une manie d'interroger, chez les enfants. Il est hors de doute que cette question est niaise dans la forme. Mais, quand elle serait niaise aussi dans le fond, où prenezvous que les premières raisons de douter n'enfermeront pas toujours une extrême confusion d'idées ? J'ai enseigné la mécanique à de

jeunes enfants, par goût et dans une entière liberté ; or j'ai observé souvent que le premier mouvement de réflexion produisait des remarques ridicules. Mais ne trouve-t-on pas aussi, dans l'histoire des sciences, des sottises qui étonnent ?

Donc je ferai voir à cet enfant que sa question est très mal posée, par cette remarque que mon doigt est moins dur que du fer, et que le couteau ne change point de forme et ne s'écrase point sur du bois, tandis que mon doigt s'écraserait bientôt, si quelque forte pression l'appuyait sur une planche. Il faudrait donc comparer un doigt de fer à un couteau de fer ; je crois bien que c'est justement à cela qu'il pensait. Et voilà une question qui n'est plus niaise du tout.

Changeons donc d'objet, et travaillons à soulever quelque objet lourd au moyen d'un coin. 11 est clair que l'objet lourd est difficile à séparer du plancher, et que le coin va nous y aider. Il est clair aussi que l'analogie entre le coin et le couteau sera aperçue par l'enfant. Mais qu'est-ce qu'un coin ? C'est une pente ; quand j'enfonce le com, l'objet lourd monte le long d'une pente. L'analogie de la pente du coin avec une route en pente est déjà difficile à saisir, parce que la route est immobile, tandis que le coin est en mouvement. Aussi serat-il bon que j'aie quelque com de bois assez long, qui fasse comme une route en pente, et une petite voiture qui puisse y rouler. Si je pousse la voiture, le coin restant fixe, la voiture montera ; mais si je pousse le com, la voiture restant fixe, il est clair que la voiture montera encore ; je dis les choses sans art ; la voiture n'est pas fixe absolument puisqu'elle monte ; mais avec vos deux mains, et sans paroles, vous ferez une expérience très claire, et l'enfant y prendra une importante notion.

Nous voilà arrivés au plan incliné, comm.e machine à élever les fardeaux. Et je pose le problème suivant. Une voiture après avoir fait un kilomètre sur une route mclinée, s'est élevée de deux mètres ; serait-il aussi facile de l'élever de deux mètres verticalement, en tirant sur un câble ? on voit bien tout de suite que non ; mais on peut essayer ; avec une petite voiture d'une demi-livre la différence sera sensible aux doigts. Nous touchons à de profondes théories, que l'enfant pourra commencer à entrevoir, si l'on fait varier la pente, et ainsi le chemin parcouru, car tout le monde sait qu'une route qui monte de deux mètres sur une longueur moindre donne plus de peine au cheval, mais qu'il tire alors moins longtemps ; il ne s'agit que d'amener ces notions à une plus grande clarté.

Sans le pousser trop loin de ce côté-là, je reviens au coin d'abord, qui est plus ou moins difficile à pousser selon que la pente est plus ou moins rapide ; et au couteau, qui n'est qu'une espèce de com, employé pour séparer les parties du bois, et un coin à pente douce. D'où nous viendrons aussi à parier du clou, qui est une espèce de com aussi, la pointe n'étant qu'une pente de tous les côtés. Cette analogie n'est pas seulement bonne à considérer pour les enfants, et nous touchons ici aux plus funestes erreurs de l'esprit grossier, j'entends qui n'analyse point. Car, quand il a dit en riant que si le clou entre dans le bois c'est qu'il est plus dur que le bois, il se croit très fort ; mais il n'en est pourtant qu'à la *^ vertu dormitive » dont beaucoup se moquent, dont peu se gardent autant qu'il faudrait.

On voit m.aintenant Vénus le soir au couchant. Il n'est pas d'enfant qui ne remarque cette brillante étoile qui l'emporte sur Sirius que l'on voit à la même heure à peu près au midi, à gauche et au-dessous d'Orion. Voilà de quoi exercer une intelligence qui s'éveille. Sirius voyage en même temps que toutes les autres étoiles ; tous les ans à la même saison nous le voyons suivre Onon, qui suit les Pléiades, et toutes, d'un m.ême mouvement, rattrapent peu à peu le Soleil. A neuf heures du soir en janvier Sinus est encore près de son lever ; en mars, à la même heure, il descend déjà vers l'ouest ; en mai, à la même heure, il est au-dessous de l'horizon occidental. Ces retours, qui coïncident avec les mêmes saisons, définissent l'année.

Mais Vénus est un astre plus capricieux. L'an dernier, à cette époque, on ne la voyait pas au couchant ; en revanc'he on voyait une autre étoile, aussi brillante, à l'est, avant le lever du soleil ; je dis une autre étoile, parce que les peuples anciens ont cru assez longtemps que l'étoile du m.atin et l'étoile du soir étaient deux astres différents. Et l'enfant devrait d'abord observer les apparences, et rester quelque temps dans le même doute. Quand il aurait remarqué que ces deux étoiles ne se montrent jamais au ciel dans la même saison, quand vous auriez confirmé ses observations, par celles que l'on a pu faire depuis tant d'années, quand il saurait que l'astre du matin s'éloigne d'abord

du soleil, puis s'en rapproche et se perd dans les clartés de l'aurore, et que c'est toujours après cette disparition que l'on revoit l'étoile du soir, d'abord suivant de près le soleil, puis s'en écartant, puis s'en rapprochant, sans doute l'enfant arriverait de lui-même à cette idée que ces deux astres n'en font qu'un. Je le ferais profiter des observations des autres hommes en d'autres temps, qui compléteraient les siennes ; mais, en revanche, je voudrais lui laisser à faire ce travail du jugement qui interprète les apparences. Car on peut sans inconvénient voir quelquefois par les yeux d'autrui ; mais il faut penser par soimême ; sans quoi 1 on est un sot.

Je veux donc que l'enfant invente quelque cosmographie naïve, et qu'il essaie de concevoir que Vénus, dans son va et vient, traverse le soleil. Longtemps après cela, quand il saurait bien, et par ses inventions aussi, que la lune tourne autour de la terre, et la terre autour du soleil, alors il trouverait que Vénus tourne aussi autour du soleil, et que ce mouvem.ent de va et vient est une illusion de perspective. A quoi je l'amènerais en lui faisant voir par la tranche une roue de bicyclette en m.ouvement, avec un morceau de papier collé à la jante. Mais que vais-je chercher là ? Qui pense à ces choses. On lui apprend l'histo-re, et il ne sait seulement pas ce que c'est qu'une année, et ce que c'est que le calendrier.

Pour un gamin de Dieppe ou du Havre, les retours de la marée sont aussi familiers que la succession des jours de la semaine. Si j'avais à instruire ce petit m^onde qui barbotte et qui pêche des crabes, je prendrais la plupart de mes problèmes d'arithmétique dans l'observation de ces périodes entrecroisées. « A quelle heure la pleine mer dans dix jours ? >' L'observation directe fournirait les données du problème, et permettrait encore de vérifier les solutions, chose que l'on oublie souvent, et qui, du reste, n'est pas toujours facile, par exemple pour les surfaces ou pour les mélanges. Et pourtant cette rencontre du calcul et de l'expérience produit toujours, même chez les plus endorm.is, une attente et un ravissement. C'est par là qu'est sensible la puissance des mathématiques, même dans les choses les plus simples ; et c'est un moyen d'intéresser les passions au calcul.

Immense profit, si l'on y pensait ; car l'expérience toute seule est trop facile, et le calcul tout seul est trop ennuyeux.

Il est impossible aussi que ces fils de marins, accoutumés à interroger le ciel, ne sachent pas toujours à peu près où en est la lune, dans ses phases et dans ses heures. D'où je tirerais de beaux problèmes aussi, sur le retour du joli croissant crépusculaire ou de la pleine lune. Or il arrivera certainement qu'ils remarqueront que les marées glissent sur les jours absolument selon la même loi que la lune. La marée retarde sur le soleil de cinquante minutes par jour, et la lune aussi. En sorte que chaque phase de la lune annonce une croissance ou décroissance des marées, de même que, dans un certain lieu, une certaine hauteur de la lune coïncide toujours avec l'heure de la pleine mer. Toutes ces choses, ils les savent à peu près ; mais, faute de s'exercer à la prévision par calcul, ils utilisent ces connexions sans y penser. Ce sont les problèmes posés sur le papier qui tracent des chemins dans le ciel, malgré les nuages et la lune nouvelle ; et c'est par le secours de la loi mathématique que nous retrouverons la lune invisible. Mais l'erreur est de croire qu'il y faut d'abord Kepler, Copernic et Newton ; la loi numérique de tous ces tours et retours le long des semaines et des mois, telle qu'on peut la formuler à l'école primaire, suffit déjà ; et c'est par là que les astronomes ont commencé.

Par ces moyens si simples, la connexion entre la lune et la marée apparaîtra ; l'instinct porte déjà par lui-même, à admettre de telles connexions, et sur des indices bien plus faibles, comme les superstitions le prouvent. Et je serais déjà assez fier si mes bambins étaient en mesure de décrire la liaison constante entre la lunaison et la marée ; car c'est la première preuve de toutes, si l'on veut aborder comme il faut les théories, ht je ne vois pas d'autre exemple qui rende sensible l'action mutuelle des astres les uns sur les autres, malgré la distance. Si les Méditerranéens, si mgénieux en ces matières, n'ont point formé cette idée, c'est faute de marées sensibles peut-être.

Les écoliers étaient au bord de l'eau ; ils attendent l'heure d'y retourner. Leur souvenir est plein de remous, de tourbillons, de

débris flottants, de barques, de plages. Vous ne pouvez pas plus contre le cours de leurs idées que contre le cours de la Seine. Ils s'instruisaient tout à l'heure ; maintenant ils vont s'ennuyer.

Mais Monsieur Benoît, l'instituteur, est un habile homme, et un brave homme. Lui aussi il était au bord de l'eau ; lui aussi il regarde flotter ses idées comme des épaves ; et comme toutes ces images ont mordu sur son cœur, il est un plus mauvais écolier que ses écoliers. Le tableau des mesures, et l'histoire de l'enfant sage qui met le couvert ou qui tient l'écheveau, sont de pauvres images, qui ne s'accrochent à rien. Monsieur Benoit n'en est point étonné ; il a remarqué souvent que les perceptions vives sont les reines de la pensée, encore plus si le cœur est touché.

Hé bien donc, sur les pensées qui vous viennent, se dit-il, travaillons, comme broute la chèvre autour de son piquet. Voyons, qui va me décrire convenablement le courant du fleuve. Est-ce que l'eau court également vite dans toutes les parties du courant ? Non, certainement. Tous savent que, vers le milieu du fleuve, l'eau file comme une flèche. Et pourquoi cela ?

Voyons, à quoi allons-nous comparer ce courant d'eau ? A une foule d'hommes, peut-être, qui descendent du train et se poussent vers la sortie. Quels sont ceux qui vont le plus vite ? Quels sont ceux qui sont arrêtés ? Par quoi le sont-ils ? Où sont les frottements ? Est-ce la même chose, de frotter contre un homme qui marche ainsî vers la sortie, ou de frotter contre le mur ? Revenons au fleuve. Représentons-nous toutes ces gouttes d'eau qui se précipitent, non plus par le désir d'arriver, mais par la pesanteur, qui les fait rouler sur la pente. Voici des grams de plomb ; nous allons les faire rouler. Par où s échappent-ils le mieux ?

Mais n'y en a-t-il pas aussi qui vont tourner sur eux-mêmes ? N'y a-t-il pas, dans une foule, des gens qui tournent sur eux-mêmes au heu d'avancer ? Oui. Ceux qui frottent contre le mur. Ils roulent sur le mur, comme ferait une roue. Bon. Quelqu'un n'a-t-il pas vu des parties d'eau qui tournaient ? Oui, des tourbillons. Comment étaientils ? Creux comme des entonnoirs. Pourquoi cela ? Dans quel sens tournaient-iîs ? Vous ne l'avez pas remarqué ? Ecrivez un sujet de devoir pour demain. Vous dessinerez le fleuve vu du pont. Vous marquerez les piles et les arches, ainsi que les régions où le courant est le plus rapide ; puis la position, le sens, le déplacement des tourbillons. Vous estimerez la plus grande vitesse, en mètres par seconde,

d'après le mouvement des épaves, et vous calculerez d'après ccia, à quelques heures près, le temps que peut mettre l'eau, dans la partie la plus rapide du courant, pour aller de Paris au Havre. Vous comparerez cette vitesse à celle de l'express. Allez-vous-en ; la classe est finie.

Monsieur Benoît se frotte les mains. Et, comme ses yeux tombent sur l'Emploi du Temps, qui est collé au mur, et qui porte : « Calcul d'intérêts. Morale individuelle », il a un bon rire. Prenez garde. Monsieur Benoît ; l'administration a les yeux sur vous.

LXXXIÎÎ

La plupart des enfants dessinent avant d'écrire. Le dessin est leur écriture naturelle, comm.e il a été certainement l'écriture naturelle des hommes autrefois. Seulement cette aptitude de l'enfant à dessiner se perd généralement dès qu'on lui apprend le dessin. Il y a quelque mystère là-dessous.

Un vieil homme très raisonnable, devant qui je disais ces choses, me répondit : « Oui, un grand mystère, et qui n'est pas seul de son espèce. L'enfant est naturellement porté non seulement au dessin, mais à toute espèce de science et d'art. Mais les professeurs y mettent bon ordre. »

« Il faut sans doute, lui dis-je, y mettre bon ordre, et nettoyer tous les barbouillages de l'enfant, qu'il les exprime en dessins ou en paroles Et quoi de plus raisonnable que de revenir aux éléments et aux principes, simples traits pour le dessin, points ou lignes pour la géométrie, forces simples pour le mécanisme, et ainsi du reste. Par ce moyen l'enfant ne formera que des notions claires. En toutes choses, il faut épeler avant de lire. "

« J'ai eu de ces opinions-là autrefois, me dit le vieil homme. Il est clair qu'avec cette méthode sublime on forme quelques puissants esprits, qui sont ensuite ingénieurs, architectes ou prix de Rome, peut-être, pour la peinture. Encore ne suis-je pas bien sûr qu'ils ne se montrent pas toujours un peu trop perroquets, pour avoir toujours pensé avec les idées d'autrui. Mais pour les autres, je me demande si nous ne les laissons pas, par cette belle méthode, dans leur confusion

première. Car le petit gribouilleur, qui dessinait des soldats et des locomotives, ne reconnaît plus le dessin académique ; et le petit chimiste, qui faisait couler l'eau et jouait avec le feu, ne fait que bâiller aux leçons de chimie. Assurément cela n'arriverait pas si le maître, au lieu d'enseigner son propre dessin ou sa propre chimie, se plaçait au point de vue de l'enfant, partait des idées confuses qui se battent dans cette petite tête, et y mettait l'ordre peu à peu, redressant au lieu de remplacer. ^'

Ce discours m'a fait penser. C'est pourquoi je n'ai pas trouvé ridicule une exposition de dessins d'enfants que l'on m'a montrée l'autre jour. On les laisse libre de représenter à leur guise une scène de la vie ordinaire ; et cela n'est pas beau. Mais les idées naïves de l'enfant s y découvrent ; le maître ne décîam.era plus à côté. Pour peu que tous les professeurs imitent les m.aîtres de dessin, et veuillent bien partir, en toute chose, des erreurs de leurs élèves, nous aurons peut-être un enseignement. Car les idées vraies ne se versent point dans les esprits comme l'eau dans les cruches ; et il faut que mes vérités soient des erreurs redressées. Sans quoi elles ne seront pas plus réellement miennes que mon chapeau ou mon pardessus.

Maître Aliboron ; c'est ainsi que l'élégant Barres appelle l'instituteur. C'est bientôt dit. Encore faut-il rechercher ce que Barrés entend par là. Il ne veut point dire, assurément, que l'instituteur soit incapable d'apprendre à lire aux gosses, ni qu'il ignore l'arithmétique ou le système des poids et mesures. Là-dessus, il n'y a pas à disputer. Cet enseignement est très difficile à donner comme il faut ; les instituteurs de notre pays y réfléchissent depuis trente ans, tâtonnent, s'adaptent à la nature des élèves et aux habitudes du pays ; la fameuse « Correspondance générale de l'Enseignement primaire » le prouve assez ; et il y a vingt Revues de pédagogie qui valent bien celle-là. Qu'on trouve encore à critiquer, c'est inévitable ; les notions les plus simples sont très difficiles à présenter. Je donne à l'académicien Barrés un mois pour préparer une leçon sur la mesure des volumes ; il la manquera, et on lui mettra le bonnet d'âne.

Non. C'est l'histoire qui est en cause. L'histoire traîne après elle des discussions sans fin. Elle se donne comme une science et n'est qu'une pauvre rhétorique, bonne à tout faire pour tous les partis. La meilleure histoire n'est jamais qu'un pamphlet. On se donne l'air de fonder les idées sur des faits, et on fait justement le contraire ; on choisit, on groupe, on éclaire les faits d'après les idées que l'on a. Ils disent que l'histoire soutient l'éloquence ; mais c'est plutôt l'éloquence qui soutient l'histoire. Jeanne d'Arc est ce que l'on veut qu'elle soit.

Voilà pourquoi l'enseignement de l'histoire est toujours un enseignement trompeur, et souvent un enseignement menteur. Il l'est deux fois quand on n'expose pas les documents en détail, et quand les élèves n'en font pas eux-mêmes la critique. Les raisonnements qu'on y fait sont pour empoisonner l'esprit. Vous dites que les rois ont fait l'Unité française ; vous n'en savez rien. Vous dites qu'avant la Révolution le peuple n'avait point de droits ; vous n'en savez rien, iin tout temps, les peuples vivent vraisemblablement comme ils vivent maintenant, mangent, boivent et font l'amour. Ce torrent de passions vraies coule depuis des siècles de siècles et tombe dans un abîme d'oubli. La vraie histoire est indéchiffrable. Nos leçons d'histoire sont des pamphlets. Tout historien est Aliboron.

La vraie histoire, savez-vous où l'on peut la lire ? Dans la vie présente, qui exprime tout ce qui en reste. La vraie histoire vit en nous et autour de nous ; disons mieux, elle se dessine dans l'avenir. L'avenir, c'est le passé qui s'exprime en raisons. Les ombres des morts nous conduisent vers la lumière, par-dessus les eaux du Styx. Nous suivons Newton, Archimède et Socrate ; et la justice de saint Louis nous attend sous le chêne.

Ce ne sont que des querelles byzantines, entre les évêques et les auteurs de manuels scolaires. C'est toujours l'enseignement histonq qui est en question ; et j'avoue que rien ne me pousse à prendre parti. Que l'Eglise ait eu un rôle utile au temps de Clovis, je p'en sais rien, et cela ne m'intéresse pas du tout. Que Louis XIV ait été un imbécile, et que la révocation de ledit de Nantes ait été une grande faute poli-

tique, cela n'intéresse que quelques compilateurs. Avouons que des jugements aussi sommaires que ceux-là sont tout à fait ridicules ; ils ont peut-être un sens pour celui qui les écrit ; mais pourquoi faire réciter aux enfants de nos écoles ces opinions sans racines ? C'est se moquer du monde.

Voici comment je conçois l'enseignement de l'histoire. Racontez l'histoire des sciences et de l'industrie humaine ; tracez par grandes époques ces progrès parallèles de la connaissance et de 1 action, le feu, le blé, les nombres, l'arpentage, les leviers, la brouette, l'astronomie, le bateau, le baromètre, les bulletins météorologiques, la chimie, les engrais, la monnaie et les contrats, les délits et les peines, les dieux et les cultes, racontez tout cela, de façon que les générations apparaissent comme formant une seule vie humaine. Et remarquez, à ce propos, que la partie la plus importante de cette histoire doit être imaginée ; nous ne savons pas qui a inventé le feu, ni qui a inventé la roue ; mais leur esprit est bien vivant en des milliers d'hommes sur la planète ; en sorte que les mieux éveillés peuvent expliquer à d'autres que par mémoire, par essais, par conjectures bien liées, ces découvertes ont été faites sans le secours d'aucun Dieu. Mettez, comme des jalons sur cette route, quelques nom.s illustres, je le veux bien, mais plus d'Archimèdes que de Louis XIV. Car ce qui ne rut pas penseur est bien mort, et poussière pour toujours ; mais ce qui fut penseur est maintenant pensée commune. L'histoire vivante, s'il vous plaît.

Mais nos historiens sont des croque-miorts. Ils ne se passionnent que pour ce qui n'est plus ; leur histoire est histoire des erreurs, non des vérités de l'esclavage, non de la puissance ; ce sont propos d esclaves qui remuent leurs chaînes, ht comment en serait-il autrement ? Nos historiens sont des rats de bibliothèque, qui ne savent seulement pas comment est laite une locom.otive, ou comment sont enroulés les fils dans une dynamo. Ils ne savent que ce qui n'est plus. Ma foi, je les renvoie dos à dos avec les évêques. Qu'ils récriminent chacun à leur plaisir, et qu'ils nous laissent en paix. Nous avons assez à apprendre.

Mais cette histoire vivante, que je veux, sera mise à l'Index aussi ? Je n'en doute point, citoyens. Mais ce qui sera dit dans cette histoire, des milliers d'hommes se lèveront pour le soutenir, des milliers de fils d'Archimède. Mais vais-je prouver à ce curé que Louis XIV était un imbécile ? Je n'en sais rien ; et l'habile curé sait bien que ce prône-

ià ne vaut pas mieux que le sien. Cet aveugle m'entraîne dans une cave, afin d'avoir au moins partie nulle.

Vous savez ce que c'est qu'un taupin ? c'est un adolescent qui suit les cours de mathématiques spéciales.

Le taupin se lève au premier chant des moineaux. Tout en s'arrosant d'eau froide, il organise en pensée les plaisirs de sa journée.

D'abord îire quatre-vingt-dix pages de mécanique ; et c'est une austère mécanique : il n'y est question ni de locomotives, ni d'automobiles, m de turbines, ni d'aucune autre machine ; c'est de la mécanique sans mécaniques : des lignes de symboles algébriques ; figurez-vous un sourd-muet condamné à lire des pages de musique, sans pouvoir penser à la musique, et vous aurez une faible :dée du plaisir de notre taupin.

Après cela, s'installer, avec cinquante infortunés de son espèce,, dans une salle nue et triste, et écrire pendant une heure et demie^ sous la dictée d'un homme qui, après quinze ans d'efforts, est arrivé à faire tenir trois pages en deux. Cela fait penser à ces patients professeurs d'écriture, qui font tenir une grande page dans un rond de papier de la grandeur d'un sou.

Ensuite, passer à la planche, et faire du quatre-vingt-dix à l'heure, sur une route semée de pièges. A la première panne, on le remercie, d'un air qui veut dire : '< Vous n'êtes pas assez intelligent pour raire des spéciales. >'

Puis le taupin se rend dans une autre salle, et se repose de la mathématique par la physique. Vous vous dites, homme naïf : <^ Voilà un garçon qui va enfin respirer, observer, manier des appareils, s'approcher de la Nature. " Homme naïf, vous vous trompez. Il va écrire encore un peu plus vite, il va décrire et interpréter des expériences qu'il n'a jamais vues, qu'il ne verra jamais. A côté, dans le cabinet de physique, les appareils dorment dans les vitrines ; un garçon sommeille, et sa main laisse échapper son plumeau ; le taupin ne résiste plus ; sa main laisse échapper sa plume.

Réveil. Récréation. Hurlements et courses folles, pendant cinq

minutes seulement. Car pendant que les jeunes se reposent, le taupin subit une « colle >>, qui a pour objet de tuer définitivement en lui la faculté d'être étonné de quelque chose.

Courage, taupm, courage ! Bientôt ton supplice cessera. Tu seras mgénieur. Alors, pourvu que tu consentes à donner quelques signatures, tu auras le droit de ne plus jamais réfléchir : tu goûteras enfin le repos, et tu l'auras bien gagné.

Le Polytechnicien m'attire et me repousse. Je ne puis m'empêcher d'observer cet msecte noir ; je croîs le deviner ; mais par d'autres côtés il m'échappe. Ceux que j'ai un peu connus, j'ai toujours surpris dans leur pensée quelque chose de réglé et de discipliné, mais violent ; fanatisme et ascétisme mêlés. Ils se connaissent mal ; mais par un ascétisme d'esprit. Peut-être iraient-ils trop loin ; je sens une colère toute prête dès que l on essaie de tirer d'eux les idées qu'ils devraient avoir sur l'ordre humain et sur la justice. Comm.e un roi que son pouvoir même rendrait prudent, sourd et muet. Il faut peut-être lire Descartes avec application pour comprendre assez ces Pythagoriciens tristes. Révolutionnaires au fond tous, absolus et inflexibles dans leurs pensées, et conservateurs dans le fait, et souvent catholiques, mais alors sans aucune théologie. « Suivre la religion dans laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance » ; c'est une des règles « provisoires » de Descartes. Cela est assez administratif. Peut-être tous ces Pythagoriciens ont-ils trop peu de peine à obéir. Peut-être, par l'habitude qu'ils ont prise de mépriser dans le fond la règle qu'ils suivent, sont-ils trop disposés à suivre toute règle. II ne faut point trop mépriser le fait ; ce mépris soumet l'esprit au fait. Il se fait enfin une coupure profonde entre l'esprit juste et la justice. Ainsi l'esprit révolutionnaire du peuple, du peuple oii ils ont presque tous leurs racines, l'esprit révolutionnaire est comme fauché et fané ; mis en grange après cela, encore parfumé des essences terrestres ; m.ais il ne fermente plus.

La jeunesse juge trop vite ; elle jette des ponts sur des abîmes. L'âge mûr y revient, et son plus beau travail est de ne point trop

mépriser sa ]eunesse d'esprit ; c'est la naïveté qui doit mûrir. Mais la discipline mathématique dépasse la jeunesse et l'âge mûr dès son premier mouvement. Simplifier, dépouiller, dénuder l'objet, et former des preuves parfaites, c'est rejeter l'univers. Leur pensée est comme un monastère fermé, sur une haute montagne. Revenus dans le monde, ils ne sont plus que prudence et politesse souvent, non par estime du monde, mais par mépris du monde. On s'étonne de voir qu'un Pascal développe de faibles preuves ; c'est par trop d'amour pour les preuves parfaites. L'esprit ne daigne plus, et les forces sociales le prennent. Bref il n'est pomt bon de mépriser à vingt ans ce qui n'est pas en équation; mépriser trop, c'est accepter. Le corps est trop seul, l'esprit est trop loin des passions, peut-être. Il s'est trop privé de sottise. « Qui veut faire l'ange fait la bête. » Qui sait si Pascal ne l'entendait pas ainsi ? Ce serait le mépris du mépris. Mais quel désert du cœur ! Sans doute nos ingénieurs administrent comme Pascal croyait. Ils gagnent cent mille francs ; ils accordent cela à leur femme peut-être ; et ils récitent des lieux communs comme des prières, en méditant peut-être sur quelque curieuse probabilité qui ne sert à rien. Et sans même le savoir. Insectes noirs.

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