ENGORE LA FIN DU MONDE
La science est bonne pour nous.
Elle ne néglige aucune occasion de nous faire quelque prophétie désagréable. C'est une alarmiste de première catégorie.
Pour n'en pas perdre l'habitude, un monsieur d'Angleterre, qui travaille dans l'astronomie et dans la phj^sique, a jugé bon de nous prédire la fin du monde.
C'est à peu près la cinq centième fois que ce pronostic gracieux est lancé dans la circulation par des mystificateurs variés. Mais M. Thompson a la prétention de ne pas être
// />''.s' Propos (V vu Boulevardier
un mystificateur, lui. 11 se prend au sérieux et entend qu'on l'y prenne.
Au dernier rendez- vous scientifique de la Royale Institution de Londres, il a ouvert son cœur, et il s'en est échappé la vérité navrante que le monde finira.
Mais ne nous pressons pas de nous désoler. Ce serait aller trop vite en besogne, car il paraît qu'il y en a encore pour dix millions d'années.
L'excellent Thompson esquire a ses raisons pour en être convaincu. Tenez-vous absolument à les connaître? Essayez de comprendre :
Il estime avec Helmholtz que le soleil est une vaste sphère en train de se refroidir, c'est â-dire de se contracter par l'effet de la gravité sur sa masse, à mesure que ce refroidissement se produit, de telle sorte que
Encore la fia du nwude !
la température reste encore sensiblement constante.
La chaleur solaire, ajoute le savant M. Thompson, est égale à celle qui serait nécessaire pour développer une force de 476 mille millions de millions de chevaux-vapeur, soit environ 78,CMJ0 chevaux-vapeur par mètre carré superficiel de la photosphère.
Si énormes que nous semblent ces chiffres, la théorie d^'namique de la chaleur montre qu'il doit suffire au soleil d'une rétraction de 35 mètres par an pour continuer à émettre dans l'espace la même quantité de calories.
Dans ces conditions, le raj-on de la photosphère se raccourcit d'un centième environ en deux mille ans.
Ah ! zut ! Je lâche l'excellent Thompson esquire,q\x\ devient rasant avec ses calculs. Je m'en tiens à son total. Dix millions d'années !
Ce chiffre colossal, je ne vous le cache pas, m'a rendu rêveur, et je me suis mis à penser :
— Avant d'arriver à ce suprême débarcadère, par quelles étapes la pauvre humanité aura-t-elle passé, mon Dieu ?
Quelles pourront bien être, pendant ces dix millions d'années qui lui restent à vivre, les évolutions de sa politique, de ses lettres, de ses sciences, de ses arts?
Et voilà que, m'élançant sur la piste de ces hypothèses, je me suis posé un tas de
Encore Ici fin du monde!
questions auxquelles je me faisais des réponses bien étranges, par ma foi !
La politique d'abord.
Combien croyez-vous qu'elle ait engendré d'ici là de révolutions? Combien de guerres civiles ? Combien de régimes acclamés, puis démolis ? Combien de problèmes soidisant résolus la veille et remis en question le lendemain ?
Combien de sang versé et de querelles stériles? Combien de blagueurs exploitant les dupes ? Combien de jobards se laissant affoler par de grands mots pris pour de grands remèdes? Combien de tribuns s'engraissant aux dépens du peuple? Combien de souverains morts en exil ?
0 Pénélopie aux perpétuels recommencements! 0 écureuil humain tournant dans la cage de l'utopie et prenant ta rotation sur place pour du progrès !
6' Les Propos d'un Boidevardicr.
Après la politique, les lettres.
Quelles pourront bien être, dans cinq millions d'années seulement(je m'arrête à moitié chemin), les idées neuves dont on se servira pour la fabrication des drames et des romans ?
Nous sommes déjà au bout de notre rouleau, et depuis longtemps. Tout a été dit, tout a été fait. Tout a été redit, tout a été refait.
Et nous datons à peine, historiquement, de quelques millions d'années. Une misère!
Quand il en aura passé par là-dessus des centaines et des centaines de mille, je me demande où un infortuné vaudevilliste
Eiicore la fiit da uiunde ! 0
pourra allei- chercher un prétexte inédit pour marier Josépliine avec Albert.
Je me demande encore où les Ohnet et les Dumas trouveront matière à comédies qui ne soient pas rabâchage, où les Dennery prendront l'accessoire professionnel qui remplacera la croix de ma mère.
Elles livres, juste ciel! Dans quelle bibliothèque pourrait-on les loger ?
La surface de la terre n'y suffirait pas, à supposer seulement que la production continue dans les proportions d'aujourd'hui.
Or, elle augmente. elle augmente effroj'ablement, et il n'\- a aucune raison pour qu'elle ne continue pas à augmenter toujours.
Auquel cas. on sera bien obligé de prendre des mesures coercitives et répressives.
De même qu'à présent les préfets sont tenus de publier tous les ans l'arrêté sur l'échenillage, vous verrez — ou plutôt ce sont d'autres qui le verront — que, dans un temps donné, on sera forcé de publier une ordonnance annuelle imposant la destruction de tous les livres inutiles.
Et dans cette catégorie seront compris les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la production intellectuelle.
Plus que cela même.
Ainsi, pour les arts, on fera des séances annuelles de crémation artistique où l'on vous détruira cinquante mille tableaux d'un coup.
Ouf! Quel soulagement ce sera !
... Mais elle m'emmènerait trop loin, la prédiction de l'excellent Thompson esquive.
Allez-y vous même. Lancez-vous à tra-
Encore I.i fin du monde ! IL
vers ces dix millions d'années qui sont l'avenir de notre vieille terre déjà si usée, de notre race déjà abâtardie.
Je vous assure que, pour les soirs où on est oisif au coin du feu, c'est plus récréatif que le domino, voire même que le bezigue chinois.