LE CHAPITRE DE LA POLICE
La séquestration est de tous les temps.
Jadis elle s'appelait Bastille. Elle se nomme aujourd'hui Maison de sauté .
Comme résultat, cela revient trop souvent au même.
Je ne dis point cela en songeant spécialement au cas de M. Raymond Seillière. C'est à un point de vue général que je me place, en dehors des personnalités.
A ce point de vue, il est bien certain que la liberté individuelle, n'en déplaise à la République, n'a pas trouvé aujourd'hui
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plus qu'hier les garanties qu'elle esl en droit d'exiger.
Le Sénat a discuté naguère une loi sur ies aliénés. La Chambre s'en occupera, quand sa propre aliénation lui en laissera le loisir, entre deux accès. Mais cette législation, il faut bien le dire, ne sera guère plus rassurante que celles qui l'ont précédée.
Voj'^ezla marche suivie pour M Seillière. C'est celle que prescrit le Code. Si vous la trouvez tranquillisante, vous n'êtes pas difiîcile.
Il sufrtt qu'un médecin, — pas même besoin de deux, — quel qu'il soit, certifie l'urgence, et, un quart d'heure après, vous pouvez vous trouver entre les quatre murs d'un cabanon. Il y a, à la vérité, le contrôle officiel qui vient à la suite. Mais ce contrôle officiel vous péuètre-t-il d'un bien
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profond respect? Si oui, c'est que vous ignorez comment les choses se passent.
Le docteur unique a signé son petit bon. Si vous êtes riche, on vous mène dans une de ces villas lugubrement souriantes qui offrent les attraits de leurs parcs splendides à des promenades sans pensée.
Je ne sais pas si ces ombrages raffinés ne sont pas plus horribles encore, par le contraste, que la cellule simplement brutale de l'hôpital vulgaire.
.Je me rappelle avoir eu la douleur de rendre visite à un ami dans un de ces châteaux du désesiwir. Et dans ces grandes avenues soigneusement ratissées, ou cheminaient comme des fantômes les pensionnaires hagards, devant ces parterres élégamment peignés, devant ces corbeilles richement fleuries que l'œil du fuu regar-
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dait sans voir, j'ai senti ^vraiment une impression plus poignante que devant la nudité des murs blanchis à la chaux et des préaux poudreux où l'hospice Sainte-Anne reçoit ses hôtes gratuits.
A un autre point de vue, et sans vouloir, Dieu m'en préserve, suspecter la sincérité de personne, la folie opulente court des risques auxquels ne saurait être exposée la folie pauvre.
Un enfermé qui paye mille ou quinze cents francs de pension par mois est un bon client, dont le médecin ne trouvera que malgré lui la guérison parfaitement complète.
L'hospice, au contraire, toujours encombré, n'a qu'un désir: c'est d'opérer des évacuations qui fassent de la place.
D'où il résulte que c'est surtout sur la
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porte des maisons de santé, à l'installation somptueuse, qu'on risque de lire la devise : Lasciate ogni speranza. Un des rares avantages que le hasard accorde aux misérables.
Je reviens à mon point de départ.
Incontestablement l'internement des fous se pratique aujourd'hui trop à la légère. Un médecin, deux médecins, est-ce que cela suffit à votre conscience, ce témoignage ? Cela ne suffit pas à la mienne.
Si se tromper est humain, se tromper est plus encore médical.
Elles sont si subtiles, les nuances qui distinguent la folie authentique de la bizarrerie inoffensive ou de rhallucination tolérable ! Elle est si ténue, la ligne qui trace cette frontière-là !
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Je sais, parbleU;, qu'-on ne peut pas établir un baccalauréat ès-folie. Ce serait, d'ailleurs, la précaution inutile, si l'on en Juge par la façon dont les autres baccalauréats se passent. Mais, évidemment, il faudrait accorder moins facilement à la Faculté le pouvoir de séquestrer le procliain. Il faudrait surtout créer des responsabilités sérieuses pour les erreurs commises.
Car c'est là le terrible. En vertu de son diplôme, un docteur a le droit de se tromper sans limite. Il vous enferme. On établit ensuite que vous étiez sain d'esprit. Le médecin en est quitte pour dire :
— J'ai cru sincèrement le contraire.
Ou bien :
— C'est qu'il est guéri ; mais il était malade à l'époque où je l'ai visité.
Je voudrais que cette toute-puissance die-
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tatoriale de la médecine fût restreinte et qu'elle encouriit des pénalités sévères, dans le cas où on lui prouverait qu'elle a emprisonné le monde pour cause d'examens insuffisants.
Je ne parle pas, bien entendu, des flagrants délits. Il est clair que quand un homme a un accès de folie furieuse, il faut agir promptement, parce qu'on agit sûrement. Mais, la plupart du temps, la folie est insidieuse, au contraire. Elle déroule l'ol)servateur par des apparences captieuses.
Ne serait-il pas possible, — ce serait, je pense, une réforme de la plus haute utilité. — ne serait-il pas possible de procéder par le provisoire au lieu d'aller tout de suite au définitif ? \e pourrait-on créer, avant la
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maison de santé ou l'hôpital, des maisons d'observation dans lesquelles les personnes suspectées seraient étudiées avec soin pendant un mois, pendant deux mois?
Ces maisons d'observation recevraient, de par la loi, la visite obligatoire d'une commission médicale composée de sommités et dont — c'est le point le plus important — les décisions seraient périodiquement rendues publiques.
De cette façon, tout se j^asserait sous la sauvegarde d'une bonne foi indiscutable, au jour, avec la réflexion nécessaire.
Le système en vigueur ne ressemble guère à cet idéal. C'est pour cela qu'on ne doit pas se lasser de combattre le système en vigueur, qu'on doit insister sur ces vérités salutaires toutes les fois que l'occasion s'en présente.