A PROPOS DE VOYAGE
Il paraît qu'il }' a pourtant encore, en notre pauvre France, des attardés qui ont de la propreté quelque souci.
Je n'en veux pour preuve que le procès intenté à un propriétaire par son locataire récalcitrant.
Il s'agissait du droit au tapis, qui, pour ne pas figurer parmi les droits de l'iiomme, n'en est pas moins à respecter, comme le constate le jugement nouveau.
C'est la seconde fois qu'une poursuite analogue avait lieu.
Le locataire actionnait le propriétaire
^io Les PioiiOid'vii JioaleciU'diei'.
parce que celui-ci s'élail permis d'enlever le tapis de l'escalier au retour du printemps.
Cette jurisprudence nous intéresse tous, Parisiens que nous sommes. Elle intéresse surtout ceux que leur humilité retient au rivage. Sous prétexte que la maison n'est presque plus liabilée, l'estimable concierge se croit, la plupart du temps, autorisé à traiter ceux qui restent comme une quantité absolument négligeable.
Il faut voir de quel œil il les toise et comme son regard semble bien dire :
~ Pauvre panne, tu n'as donc pas seulement le moj^en de te payer huit jours d'excursion à prix réduit? Tu n'est pas honteux de te montrer dans les rues, lorsque tous les gens qui se respectent sont partis?... Tu me fais tellement pitié que j'ai presque envie de te prêter cent francs pour que tu feu ailles aussi. Mais tu sais, par
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exemple, il ne faudra pas venir m'ennuyer d'une réclamation quelconque. C'est moi qui t'enverrais promener malgré toi !
Partant de ce doux principe, le concierge, même sans invitation du propriétaire, n'iiésite pas à vous déclouer les tapis dès que le joli mois de mai fait son apparition. Pourquoi se gêner avec le petit monde ?
Erreur grave.
Le public d'été n'est pas tout à fait aussi méprisable que la propriété et le cordon semblaient le croire. Car il paye pendant toute l'année la bande protectrice qui l'empêche de dégringoler un étage sur le dos, après glissade sur les marches cirées.
Une des distractions favorites du pipelet
212 Les Pi^opos d'un Boulevardier.
que cette dégringolade. Il va bien s'ennuyer pendant la belle saison !
On m'a conté l'histoire de deux portiers qui, lorsqu'ils avaient ôté leurs tapis respectifs, jouaient des bocks en cinq locataires secs. Celui-là gagnait, qui avait le premier vu cinq personnes culbuter dans son escalier.
C'était d'une gaieté folle. Tout le quartier s'en amusait.
Il faudra chercher un autre genre de récréation, car un jugement formel réprouve le tapis intermittent.
L'antagonisme n'en va être que plus aigu entre les concierges et les cito^'ens infortunés qui ne peuvent abandonner la capitale pour leur faire des loisirs. De chaque loge vont monter vers le ciel des prières appelant avec un redoublement de ferveur, sur la tête de ces résidents obstinés, des bron-
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chites, gastrites, pituites, entérites et autres ites qui les forcent à aller demander la guérison à des sources plus ou moins lointaines.
Une nouvelle ordonnance a mis en émoi tous les cj'nophiles de France et de Navarre. Croiriez-vous, monsieur, croiriezvous, madame, que cette ordonnance abominable a l'infamie de vouloir obliger ces pauvres toutous à ne plus voyager qu'en panier ?
C'est odieux t
Autrefois, vous vous en souvenez, on n'3^ allait pas par quatre chemins.
Les chiens étaient, ce qui parait assez logique, rigoureusement exclus des wagons réservés aux gens. Peu à peu on empiéta.
21 i Les Propos d'il II Bouievnrdiei-,
C'est un terrible envahisseur qu'Azor ! On empiéta tellement, qu'il a fallu rédiger une ordonnance spéciale. Celle qui révolte si fort les protecteurs de la race canine.
Je les aime beaucoup, les chiens. Je les aimerais davantage s'il n y avait pas la loterie de la rage, dont Alphonse Karr parla jadis. Mais, en vérité, il m'est impossible de crier à la persécution parce que l'ordonnance en question ne proclame pas le chien libre dans l'État libre. 11 3' a aussi la liberté des hommes, dont il faut tenir quelque compte.
Supposez, dans un ^vagon à huit places, les huit personnes montant avec des quadrupèdes de diverses races. Ce serait charmant. Et il me semble ouïr d'ici le toile d'imprécations.
Car il .y a ceci de remarquable que les plus convaincus d'entre les cynolâtres en-
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tendent ne parler que de leurs chiens à eux.
— Monsieur, la fumée vous incommodet-elle ? demandait-on un jour à un voj-ageur.
— Oui, monsieur, celle des autres.
On obtiendrait aisément, à propos de chiens, une réponse semblable.
Comme il est absolument impossible de changer les wagons en succursales du -Jardin d'acclimatation, il me semble que la circulaire honnie a poussé la tolérance jusqu'à ses limites extrêmes en stipulant la tolérance du panier.
Tous les chiens ne sont pas des modèles de propreté. Il en est de vieux, de har-
gneux, de pelés, que leurs propriétaires n'entourent pas moins d'une tendre affection.
Vous ne pouvez pourtant pas forcer les voyageurs à souffrir de ces voisinages malencontreux; vous ne pouvez pas non plus installer à la portière de chaque voiture un employé chargé de faire subir une sorte de baccalauréat ès-chiens à chaque animal.
La mise en panier est, en outre, un préservatif contre l'éventualité des morsures, et vous m'accorderez bien que, malgré les inoculations Pasteuriennes, il n'est nullement agréable de faire la connaissance d'une dent canine qui ne vous a jamais été présentée.
D'ailleurs, riU'pothèse seule que je posais plus haut suffit à justifier la mesure prise.
Encore une fois, représentez-vous les
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huit chiens cVun compartiment s'entre-dévorant pendant que les huit vo3'ageurs échangeraient des coups de canne pour l'amour de leurs carlins.
Si vous envisagez cette h3^pothèse d'un air calme, demandez tout de suite que ce soient les chiens qui vo^^agent dans les wagons, et que ce soient les hommes qu'on fourre dans les petites niches que vous savez.