LA FOLIE DU PASSÉ
Ail çà, est-ce qu'on ne va pas finir par nous laisser tranquilles avec la monomanie du rétrospectif, qui finira par nous mener tous à Bicêtre, si cela continue ?
Déjà on nous avait à moitié hébétés avec la toquade des brasseries moyen-àge, des hôtels renaissance , des ameublements Louis XV ou Louis XVI.
Tout à la vieillerie !
Maintenant, c'est le théâtre qui, à son tour, s'avise de nous antiquailler.
Au diable ces mascarades !
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Je sais bien que la représentation de l'Opéra avait la charité pour excuse, et aussi qu'elle doit rester sans lendemain.
Mais qui sait /
Si quelqu'un n'a pas le courage de protester, on est capable de vouloir nous resservir ces exhumations.
Nous finirons par avoir l'air d'un peuple de fosso3^eurs. Elle est loin, la devise qui disait :
— Tout nouveau, tout beau.
Le nouveau, il n'en faut plus.
Vieux habits, vieux galons, yieille parodies!
Jusqu'au café-concert qui s'est mis à pontifier au nom du passé.
Sapristi ! On dirait que notre génération n'est qu'une bonne à rien, qu'elle n'est capable d'avoir ni une idée, ni un art, ni un théfUre. ni même un caboulot à elle.
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C'est agaçant, finalement, cette turlutaine.
Heureusement on s'est emb...nu3^é ferme aux momies de l'Opéra.
Et tout permet d'espérer quon n'y repincera plus de si tôt les naïfs ou les tendres, alors même qu'il s'agirait d'une représentation au bénéfice du budget, le plus panne de nos pauvres.
Jusqu'au costume, qu'on voudrait métamorphoser à présent !
Parfaitement. Il serait question de commencer par remplacer l'habit noir par un habit de couleur, avec gilet de satin blanc, cravate de dentelle et culotte à l'avenant.
C'est pour le coup que nous tomberions dans un irrémédiable burlesque.
J'entends, depuis je ne sais combien de temps, lancer des piles de quolibets au costume actuel.
Celui-ci s'indigne de ce que le même habit sert aux bals et aux enterrements.
Celui-là se révolte de ce que tout le monde est à peu près vêtu pareillement.
Un autre anatliématise le chapeau tu^'au de poêle et regrette le chapeau à plumes, qui nous rendrait plus séduisants.
En voilà assez de ces rengaines.
Une bonne fois, voyons donc la vérité en face.
Je laisse de côté les petits détails.
Le tuyau de poêle vous déplaît? Elle n'est pas absolument idéale, cette coiffure Choubersky, je le reconnais.
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Mais si l'on nous mettait le chapeau à plumes sur la tête, quelle jolie collection de chiens savants nous ferions ! Quel point de vue exquis offriraient ces panaches flottant au-dessus des impériales d'omnihus !
Et à la devanture des cafés ! 0 chienlit t
C'est pour le coup que le tu3'-au de poêle prendrait une éclatante revanche et qu'il serait vengé de sa déchéance par notre ridicule I
Est-ce que nous avons le temps d'être jolis, à notre époque ? Est-ce que le costume peut tenir tant de place dans les préoccupations d'une société que les problèmes de l'avenir poussent en avant, l'épée aux reins?
Et ici nous entrons, avec un autre ordre
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de considérations, dans le cœur même du sujet.
Il faut manger pour vivre, et non vivre pour manger, a dit la Sagesse des Nations. (Pas le théâtre !)
Il faut aussi s'habiller pour vivre décemment et chaudement, mais non vivre pour s'habiller.
Qu'on laisse les femmes passer les trois quarts de leur existence devant la glace, c'est déjà une fâcheuse condescendance, car ce temps-là serait plus utilement donné à la famille.
Mais que les hommes se mettent de la partie et pensent à s'affubler de satin blanc, comme les mignons d'après Henri numéro III, si fort au bilboquet, ce serait de la pure insanité.
Vous imaginez-vous qu'ils ne savaient
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pas ce qu'ils faisaient, nos pères, quand, en veine de révolutions, ils ont réformé en même temps la manière de gouverner les hommes et la manière de les vêtir ?
C'est que ceci était solidaire de cela.
L'habit, c'est une part de l'homme même; et l'égalité extérieure a marché depuis avec l'égalité devant les lois !
De quoi se plaint-on. d'ailleurs ?
De ce que tout le monde est vêtu de même ?
Mais c'est le plus bel éloge qui puisse être fait de ces simples morceaux de drap, mis à la portée de tous.
Ah ! mon habit, que je te remercie de ne
pas m'exposer aux humiliations d'un côte à côte vaniteux !
Autrefois, il suffisait d'un accoutrement brodé sur toutes les coutures pour faire figure dans le monde.
Aujourd'hui, il faut payer de sa valeur personnelle.
La considération ne s'achète pas à l'aune.
De ce changement, quiconque a souci de la dignité humaine doit se réjouir sincèrement, hautement.
Tant pis pour les muguets et les freluquets. Ils n'ont d'autre ressource, — et ils en usent, ils en abusent même, — d'autre ressource pour se singulariser que d'être grotesques.
S'^s sont bêtes, ils ne peuvent faire diversion à leur bêtise avec un ruban ou une collerette.
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Bêtes ils apparaissent dans leur veston boudiné, dans leurs souliers à bout pointu.
Et j'en suis ravi. Et je trouve que c'est justice.
Ils veulent rire, ceux qui rêvent ces résurrections fossiles.
Gilet de satin blanc ! Velours par ci ! Culotte par là !
Mais qu'ils regardent donc autour d'eux, nos faucheurs, dont la décrépitude précoce fait si vite des fauchés !
Voilà, ma foi, une race trop mal bâtie pour de pareilles exhibitions !
Ce serait une exposition universelle de cagneux et de gondolés.
Plus possibles, ces costumes révélateurs ; plus possibles aujourd'hui.
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Jadis, c'était ditierent. L'absinthe, les momentanées, les consultations secrètes n'avaient point passé par là, déformant les épines dorsales, tordant les rachitiques, multipliant les tuberculeux.
Nos vêtements couvrent tout cela.
(^)ne le ciel et les tailleurs en soient loués!