OUVRONS-NOUS LES UNS LES AUTRES
L'Evangile disait : Airaons-iious . La science change la formule.
Je suppose que vous avez lu l'histoire fort émouvante de cette fillette que la chirurgie a disséquée toute vivante.
Savez-vous qu'elle va bien, la chirurgie, qu'elle va très bien ! Si seulement cette vieille ankylosée de médecine pouvait se mettre à la suivre ! Mais, tandis que l'une fait des enjambées énormes, l'autre continue à se traîner à la façon des culs-de-jatte.
Enfin, c'est déjà quelque chose si, parmi
2Ô l Les Propos d'un Boulevardier.
ceux qui travaillent notre pauvre corps, il en est un certain nombre qui opèrent pour le bon motif.
Une vieille chanson militaire disait:
Avec mon briquet, J'vous découpe un homme En quatr' comme un navet.
On ne découpe plus guère avec le briquet. L'obus a des procédés nouveaux.
Mais ce sont les chirurgiens qui présentement pratiquent la formule : En quatr' comme un navet.
Témoin l'opération dont la petite fille précitée est sortie avec un bonheur imprévu.
On avait naguère encore un respect superstitieux pour certains organes. Docteurs,
n'y touchez pas !
Ouvroïis-nous les uns les autres- 255
De ce respect-là il ne restera, avant peu, que le souvenir.
On avait incisé l'estomac, on avait tailladé le péritoine. Le poumon seul avait in imidé le bistouri.
C'est fini. Le poumon y a passé comme le reste.
On vous a ouvert proprement, délicatement la jeune malade. On a coupé dans le poumon tout ce qui n'était pas congru. On a rincé, on a frotté, on a fait le ménage.
Après quoi on a recousu gentiment. Et ni vu, ni connu.
Comme bien vous le pensez, cette réussite va mettre tous les scalpels en appétit. Et désormais la chirurgie en agira avec nos viscères comme s'il 3^ avait sur tous l'étiquette : Entrée libre.
Pour peu que cela continue, les médecins
^?.>f> Le^ Propos d'un Boulevai^iier.
n'auront plus qu'à se croiser les bras. La chirurgie se chargera de toute la besogne.
Le médecin ne va qu'à tâtons. La chirurgie voit ce qu'elle fait.
Quelqu'un a défini la médecine :
— Une hypothèse légale.
Pas d'hj^pothèse pour les chirurgiens.
Vous irez les trouver :
— Docteur, je souffre du foie.
— Très bien. Nous allons voir ce que c'est. Je vous ouvrirai après-demain matin et je vous remettrai le foie à neuf.
— Docteur, j'ai mal aux reins.
— Ah bah! Qu'est-ce qu'ils ont donc, ces petits gredins de reins? Ils ont envie de prendre l'air peut-être. Eh bien ! nous leur
Ouvrons-iious les uns les autres. 257
donnerons cette satisfaction lundi, et nous les astiquerons de la bonne manière.
Qui sait même si l'on ne finira pas par nous pratiquer sur tout le corps des incisions permanentes, sorte de boutonnières qu'on n'aurait qu'à ouvrir pour pénétrer à l'intérieur.
Comme cela simplifierait les choses !
Plus d'incertitude.
Dès que l'on sentirait une douleur quelconque, on irait y voir.
Au lieu de tâtonner comme aujourd'hui, la médecine jouerait à coup sûr. On nous ramonerait comme une cheminée. On nous désengorgerait comme un tuj^au de poêle.
Je rêve même un résultat encore plus mirobolant. Pourquoi, puisque je suis en train de faire des suppositions, ne pousserais-je
2ôf^ Les Propos d'im Boule car dier.
pas plus loin ? Quand on prend du rêve, on n'en saurait trop prendre.
Donc je me figure que^la chirurgie aidant, il sera possible, ainsi que je l'indiquais, de mettre tous nos organes en surveillance, de faire de la médecine oculaire, de nous regarder vivre.
Mais, en outre, il sera peut-être possible aussi de prolonger cette existence, qui aura des témoins continuels.
La plupart de nos maux viennent de notre négligence, d'ailleurs fort excusable, puisque la nature des choses ne nous prévient pas suffisamment. Nous sentons un vague malaise ; nous n'y attachons pas autrement d'importance.
Ouvrom-zious les uns les atUres. l'ôu
C'était pourtant une première sommation sans frais. Si nous y avions pris garde, nous aurions empêché les choses d'aller plus loin.
Mais nous ne nous inquiétons pas pour si peu, et voilà que le mal chemine traîtreusement. Quand nous voulons y porter remède, trop tard !
Au contraire, avec la méthode des boutonnières chirurgicales, simplification extrême, sécurité complète. Vous payeriez un médecin comme vous payez un horloger pour venir vous remonter vos pendules.
A date fixe, il arriverait et passerait en revue votre individu intérieur. Tenant la loupe, tandis qu'une projection électrique vous illuminerait jusque dans vos profondeurs, il vous dirait :
— Ah ! ah ! J'aperçois dans ce coin, là-bas,
une petite lâche... A bon entendeur^ salut ! Nous allons nettoj'er ça... Ah ! ah ! Voici sur votre rate quelque chose qui n'est pas catholique. Ce sera l'affaire de trois ou quatre injections purifiantes.
On ne se bornera pas à vous récurer. On vous retapera.
Il n'est pas possible que les savants, lorsqu'ils pourront a^ir directement sur l'organisme, ne trouvent pas quelque liquide reconstituant et rajeunissant, qui doublera au moins la moj'enne de la vie humaine.
Allez-y donc gaîment, ouvreurs de corps! Et dépêchez- vous, pour que la génération actuelle puisse profiter de la rallonge.