‹ Les propos d'un boulevardierChapitre 20 sur 20 · UN DÉLAISSÉ · texte numérisé non relu

UN DÉLAISSÉ

Le fabricant de ballades qui a dit : « Les morts vont vite. » ne se doutait certes pas qu'il disait aussi vrai.

Il n'avait pas prévu, j'en réponds, les ra pidités d'oubli dont notre époque donne des exemples véritablement foudroyants

Je vois encore, dans les journaux, un tout petit entrefilet, tenant infiniment moins de place que l'annonce d'une pilule purgative ou que la mention octroj'ée à la dernière création d'un infime chanteur de café-concert.

274 Les Propos d'un lioulevardier.

C'était simplement pour avoir l'honneur d'annoncer qu'on avait transféré le corps de M. Thiers dans le caveau solennel et dé. finitif qui lui a été construit à grands frais.

Mlle Dosne assistait à la cérémonie. Je ne suis pas sûr qu'il y ait eu trois personnes avec elle, en dehors des fossoj^eurs et du marbrier.

L'épouvantable, c'est déjà que les choses se soient ainsi passées. Mais le plus épouvantable, c'est que personne n'ait eu l'air d'3' prendre garde, tant l'abandon semblait naturel. Chacun a eu l'air de trouver qu'il ne pouvait en être différemment, que cela allait de soi, que notre temps ne tenait pas des regrets à plus longue portée, et qu'il était tout simple qu'on eût pris sou parti sans la moindre émotion.

Ah! les terribles égoïstes que noussom-

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mes!... Ah! quel caillou ce .siècle a à la place de cœur !...

Je me rappelais, dans mon coin, en lisant ce fait-divers sinistre, le rôle immense joué par cet homme que tout le monde délaisse aujourd'hui.

Je n'apprécie pas ce rcMe au point de vue politique; je constate son importance, pour le moment. Cela me suffit.

L'Europe entière avait le regard braqué sur chaque signe, sur chaque geste de ce petit vieillard, qu'à un moment donné le p-itriotisme fit grand.

Et quels élan>. quelles clameurs, quels enthousiasmes, quand on nommait le Libf'-

rateur du territoire !

276 Les Propos d'un Boulevard ter.

Aujoiird"hui, silence universel. Thiers, qui ça? Pas plus d'émoi à son bout de l'an que s'il s'agissait d'un Durand quelconque.

Moins même, car le Durand a une famille, que la décence oblige à se souvenir pendant quelque temps.

M. Thiers a Mlle Dosne ! Rien que Mlle Dosne !

Remuez donc le monde I Etonnez donc les contemporains ! Montez au Capitole ! Faites, selon l'expression de Victor Hugo, autant de bruit qu'un homme en peut faire sous le ciel!

Total : deux pelés et un tondu devant votre cercueil, que suivait jadis tout Paris. Deux pelés et un tondu, lorsqu'on vous exhume après quelques années.

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Je trouve que Tespèce tout entière se rapetisse, quand elle déprécie aussi brutalement ceux que tant de boniments célébrèrent.

11 faut rendre cette justice au peuple révolutionnaire, qu'il pratique avec une plus habile constance le culte de ses décédés. Yo3'ez : il y a des foules annuelles autour de la tombe de Blanqui. Il y a d'annuelles harangues au mur des fédérés.

On se souvient mieux en bas. Mais les classes bourgeoises, les conservateurs ventrus et riches, pour qui M. Thiers livra bataille en 71. ont bien dautres chiens à fouetter. Ils sont tout entiers au cours de

'J78 Les Pi'Dims d'un Boulevardiev.

la Bourse, aux truffes, aux filles, aux intrigues monarchistes.

Pas un d'eux n'a songé que, sans M.

Tliiers, la vieille société aurait probablement fait un plongeon dans l'abime. Quand on constate ce qu'elle a de sentiments généreux, on se demande si ce plongeon eût été bien regrettable.

Où sont-ils, tous les courtisans qui, à Versailles, se prosternaient devant le toupet gris '? Où sont-ils, les hommes d'argent dont M. Thiers sauva le sac et qui s'enrichirent grâce à lui 1 Où sont-ils, les Prudhommes tremblards qui murmurèrent alors dans leurs prières du soir : — Saint-Thiers, préservez nous !

Ils n'ont pas même l'esprit de corps.

Car la célébrité de M. Thiers, ce fut, sous certains aspects, l'apothéose, en cette petite

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personne, de la collectivité prudhommienne.

Dieu ! que c'est donc laid à regarder, l'humanité !

J'ai songé souvent qu'on assisterait à un drôle de spectacle, qu'on entendrait de singuliers attrapages, si les défunts pouvaient, pour un seul jour, sortir de leurs boîtes et dire en face aux survivants ce qu'ils pensent de leur cynique dédain pour ce qui n'est plus.

Certains favorisés du sort croient qu'ils se sont mis en règle avec le devoir et la charité, parce qu'ils ont, de temps en temps, jeté par la fenêtre un sou à un pauvre.

De même le vif croit s'être mis en règle avec le mort, quand il lui a fait l'aumône

d'une épitaphe dont il ne pense pas un mot, mais qu'il orne de tous les adjectifs laudatifs et jésuitiques que lui fournit le répertoire tout fait des douleurs à cent sous la lettre.

Stupides burineurs de désespoirs en vers, Trafiquants patentés de pleurs à tant la ligne, Faiseurs de monuments dont le pauvre s'indigne. Glaneurs des ossements récoltés par le sort, Parasites vivant des miettes de la mort !

s'est écrié le poète en apostrophant tous ces Potins du deuil.

Mais ce n'est point à eux qu'il faudrait s*en prendre : c'est à ceux qui commandent ces épiceries pour se conformer à la civilité puérile et honnête spécialement en usage avec les cadavres.

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A quoi bon ces fourberies funèbres ?

Il serait plus simple, moins coûteux et plus digne de renoncer à la comédie des épitaphes, puisqu'on renonce si ouvertement au souvenir des trépassés.

Ah! que d'invectives vengeresses ces trépassés auraient à nous cracher à la face, s'ils mettaient la réalité en regard de l'hypocrisie !

Les entendez-vous crier :.

— Toi ! canaille de neveu, tu as gâché ma fortune avec des drôlesses de dernier ordre. Déjà, avant que j'eusse exaucé tes vœux, tu buvais le Cliquot à ma mauvaise santé. Tu as daigné me payer, dans une maison de confection pour morts, uu

::^8i' Les Propos d'an Bouleccwciier.

caveau sur lequel paradent cyniquement trois larmes dorées. Ignoble petit vaurien, je n'en veux pas, de tes trois larmes ; elles me dégoûtent. Aie donc le courage plutôt de faire graver à la place ces mots : Ci-git un imbécile d'oncle que je suis en train de manger !

— Madame ma veuve, vous faites une noce éhontée. Ça ne m'étonne pas de votre part, car vous m'avez cornifié trois mois après notre mariage. Mais pourquoi avoir fait creuser sur mon tombeau la litanie Bon père, bon époux ? Bon père ! Vous savez bien que mes enfants ne sont pas de moi. Bon époux! Quandj'étaisdece monde, vous me traitiez de vieil idiot dans vos intimités galantes. Otez-moi ça, ôtez-moi ça ! Je ne veux pas de vos impudentes jérémiades. Entretenez, madame ma veuve ^ de

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gracieux jeunes gens avec mesécus ; mais ne niamenez pas vos gigolots le jour de la Toussaint, comme vous lavez-fait Tan dernier avec ce petit brun à accroche-cœur qui vous donnait le bras, quand vous m'avez apporté deux pots de pensées artificielles. C'est trop lâche d'abuser de ce que je ne peux plus vous cracher à la figure !...

Ainsi tonneraient, sur le mode vengeur, les indignations de l'autre monde, si l'autre monde n'était condamné au silence forcé à perpétuité.

Xous en profitons pour être absolument canailles envers lui.

]\Iais le compte s'y retrouve tout de mê-

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me à la fin ; car on ne sera pas moins canaille avec nous, quand nous mangerons le pissenlit par la racine, comme dirait la belle langue de M. Zola.

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