‹ Les propos de ValentinChapitre 11 sur 16 · L'INDUSTRIE ET LA CURIOSITÉ · texte numérisé non relu

L'INDUSTRIE ET LA CURIOSITÉ

Qui se souvient encore de la collection Vaïsse, un élégant recueil de curiosités, vendu en 1 885 ?

Vaïsse n'était pas un amateur de la vieille roche. Agent de change à Marseille, obligé par état de faire la navette entre les bords de la Méditerranée et les rives de la Seine, il s'était rencontré à Paris avec un groupe d'amateurs passionnés du Moyen-Age et de la Renaissance. La liaison fut bientôt faite; la Cannebière n'a pas l'habitude d'y mettre de façons. D'ailleurs, notre Marseillais est intelligent, sympathique; il a l'allure et la verve méridionales avec du « doigté », c'est son mot. Il apprit bien vite à jouer de ce clavier difficile qu'on appelle les curieux et la curiosité. A Marseille, il recevait le client, prenait les ordres, courait à la Bourse, lançait dans la mêlée ou ramenait en bon ordre ses gros bataillons, les « valeurs à turban »; et, les affaires faites, en deux enjambées il était à Florence, à Rome, à Venise, cueillant au passage des armes, des tableaux, des statues, des tapisseries, des bronzes, la petite et la grande curiosité, le bijou et l'arc de triomphe.

L'arc de triomphe! je ne m'en dédis pas. C'est là le plus beau titre de Vaïsse, son véritable honneur, et le seul, naturellement, dont personne n'ait songé à parler.

Dans un de ses voyages, il avait vu, à Crémone, la porte du palais Stanga, un magnifique portail en marbre de 8 mètres de haut. L'acheter, le démolir, l'emballer, le transporter à Marseille, puis à Paris, un Gascon y eût regardé à deux fois; pour un Marseillais c'était jeu d'enfant. La porte arriva sans dommage à Paris, rue Poncelet, dans l'atelier du sculpteur Guitton, enchanté d'héberger un personnage de cette importance.

Je me souviens toujours de cet empilage formidable de colis, gisant à terre, un arc de triomphe en caisse! Six semaines plus lard, le colosse était reconstruit de haut en bas; seulement, on avait dû creuser le sol de deux mètres pour obtenir une hauteur suffisante.

Que faire d'un pareil monument? Vaïsse ne pouvait songer à le placer chez lui ; d'autre part, l'étranger dressait déjà l'oreille, prêt à se jeter dans la mêlée, les poches pleines de bank-notes, de thalers ou de roubles. Il fallait à tout prix mettre le Louvre en campagne. Je prévins mon respectable ami, M. Barbet de Jouy. En même temps Vaïsse, que j'avais tenu au courant, me répondait : « Avec le Louvre, je ne veux faire aucun bénéfice. » Dans ces termes, l'affaire ne devait pas traîner en longueur. On se mit rapidement d'accord, l'acte de vente fut dressé et, je le dis tout haut parce que j'en suis fier, M. Reiset, alors directeur des Musées nationaux,

l'industrie et la curiosité

voulut bien me demander de signer avec lui au contrat.

Quelques mois plus tard, la porte de Crémone, soigneusement remontée, occupait sa place définitive au Musée de la Renaissance, entre les deux Esclaves de Michel-Ange.

Voilà une historiette que je recommande à l'auteur anonyme d'une étude sur la Curiosité et l'Industrie parisienne, publiée récemment dans un journal habituellement grave. Cette étude est pleine de choses intéressantes. Ainsi l'auteur, — après les politesses d'usage aux amateurs d'autrefois, — nous apprend qu'aujourd'hui « les amateurs ne recherchent que le vieux, fût-il laid, ridicule et sans goût; ils ne se préoccupent de former des collections que dans le but de faire de bons placements financiers, plus sûrs et plus fructueux que les valeurs de crédit et de commerce ». Sans doute, le compliment ne s'adresse pas au donateur de la porte de Crémone ; il ne vise pas davantage nos confrères et nos amis d'hier, Timbal, Albert Goupil, Davillier, qui viennent de léguer au Louvre le meilleur de leurs trésors, singulière manière de pratiquer « les bons placements financiers ».

Mais le rédacteur du journal ne s'inquiète pas de si peu, son siège est fait. A l'entendre, « la passion de la curiosité a une place prépondérante parmi les causes premières de la crise que subit l'industrie

parisienne... Il faut réagir contre cette mode, si cruelle à nos industries artistiques... Les expositions plus ou moins vantées de l'Union centrale ont développé cette tendance désastreuse et l'on peut redouter de voir disparaître ainsi des industries qui ont fait la gloire et la fortune de Paris. » Dans un autre article, — car il y en a deux, s'il vous plaît, — l'auteur continue sa campagne contre les collectionneurs « qui ne permettent pas aux industriels d'être originaux, qui en font des machines ». Il raconte, à ce propos, quelques anecdotes divertissantes, comme celle de ce personnage « qui a certainement des connaissances en fait d'émaux » et qui paye 10,000 francs, le croyant ancien, un émail représentant « l'assassinat du duc de Guise, d'après un dessin de Philippoteaux dans V Illustration ». L'article se termine par une exhortation pathétique aux amateurs français; on les adjure de prendre pour modèle un collectionneur anglais, « M. Morrisson, véritable Mécène, qui a acheté pour près de deux millions d'œuvres de Zuloaga, le célèbre incrustateur sur métaux ».

Voyez, mon cher Vaïsse, la faute que vous avez commise! Au lieu de vous jeter, comme un étourneau, dans les bras de la Renaissance, il fallait acheter résolument, exclusivement, les œuvres de M. Zuloaga. Nous aurions perdu la porte de Crémone, mais vous auriez à cette heure, comme

l'industrie et la curiosité

M. Morrisson lui-même, tout un mobilier de fer damasquiné, ce qui a son prix.

Donc, il faut aviser; « il y a urgence à créer une ligue nationale du neuf contre le vieux », c'est le journaliste anonyme qui le dit : la curiosité, voilà l'ennemi.

L'industrie guerroyant contre les amateurs, l'ingrate ! mais c'est l'enfant qui bat sa nourrice. Tout ce que l'industrie moderne a dans le ventre, elle l'a puisé dans les collections publiques et privées, dans les expositions rétrospectives de Paris et de la province, fondées, dotées, entretenues par les amateurs. A qui doit-elle la renaissance des arts du fer, de la terre, de l'émail, des toiles peintes, des cuirs gaufrés, de la verrerie émaillée, des soieries et des velours ? Où prend-elle ses leçons ? Où s'est-elle formé le goût ? Qui lui a refait le tempérament, épuisé par un demi-siècle d'anémie ? Demandez-le à nos grands industriels, à M. Bouilhet, par exemple, qui patronne toutes les expositions rétrospectives et compte luimême, Dieu me pardonne! parmi les collectionneurs; demandez-le à M. Barbedienne, à M. Dasson, à M. Braquenié, à M. Chatel; ceux-là ne se plaignent ( pas des amateurs et de la curiosité, j'en réponds. Interrogez M. Gruel, relieur aussi habile que collectionneur bien avisé; questionnez ses confrères Cusin, Thibaron, Lortic, Marius Michel; pensez-vous qu'ils prennent ombrage de la passion des bibliophiles

pour les livres habillés jadis par Clovis Eve, Le Gascon, Derome et Pasdeloup? Les Odiot, les Beurdeley, les Froment-Meurice cherchent-ils querelle aux amoureux de Gouthière, de Germain ou de Caffieri ? Nos céramistes intelligents de Paris, de Gien, de Limoges, sont-ils effrayés du déluge d'assiettes de Nevers, de Rouen, de Moustiers, de Marseille, qui envahit de plus en plus les vitrines de nos femmes à la mode ?

Tous se servent de l'amateur et de ses collections, non pas pour parodier Part ancien, pour fabriquer des pastiches, du faux Moyen-Age, du faux Louis XV et du faux Louis XVI; on ne refait plus ce qui a été fait, pas plus qu'on ne refait sa jeunesse. Imiter à grands frais un dressoir Henri II, un cloisonné chinois, un bonheur-du-jour , pour montrer son savoir-faire, cela ne tire pas à conséquence. Ces exceptions coûteuses ne sont à la portée que de certaines bourses; elles se vendent peu, ne se popularisent jamais et ne sauraient constituer une mode. Ce qu'il faut demander à l'art ancien, — nos bons artistes le savent à merveille, — c'est la vieille tradition nationale, l'esprit et le bon sens des anciens maîtres, leur sincérité, leur logique, leur préoccupation constante de répondre aux mœurs, aux besoins de leurs contemporains. Il faut faire de l'industrie du xixc siècle, appropriée à nos usages, à nos exigences, comme le feraient, en un mot, les

l'industrie et la curiosité

maîtres d'autrefois, s'ils revenaient au monde. Qu'on n'objecte pas la mode et ses prétendues résistances; la mode n'est ni entêtée, ni farouche; quand on a du nerf et de la volonté, on a vite fait d'en venir à bout. Elle ne tient tête qu'aux timides et aux impuissants.

Oui, l'industriel traverse une crise douloureuse; mais la croyez-vous moins aiguë pour le peintre et le sculpteur ? Eh bien, ni le peintre, ni le sculpteur n'accusent la curiosité qui n'y peut mais. Soyez sûr que Meissonier, Bonnat, Carolus Duran, Détaille et leurs confrères s'inquiètent peu des quinze ou vingt mille tableaux anciens que le commerce et l'hôtel Drouot jettent bon an mal an sur le marché parisien. Ces grands artistes s'imposent à la mode, commandent au goût public et se font une clientèle de collectionneurs; par quel secret? En ayant beaucoup de talent.

Quant à l'infortuné qui s'épanche avec tant d'amertume dans les colonnes d'un journal, nous avons mieux à faire que d'écouter ses doléances. Élevés dans l'ombre, parmi les morts, nous dédaignons les bruits des vivants. L'amateur poursuit son œuvre en silence, fouillant obstinément les nécropoles du passé, ramenant à la lumière les reliques de l'art ancien, pour servir à l'éternelle leçon de l'artiste, de l'ouvrier, du philosophe, de l'historien; car lui aussi, il écrit l'histoire, non pas avec la

plume comme les Duruy, les Guizot, les Henri Martin, mais avec les bronzes, les marbres, les tableaux, les monuments de ses collections. Il estime qu'un coffre de mariage, une épée, un dressoir, une figurine antique, une aiguière de Penicaud, une châsse gothique en disent plus long que tous les livres du monde sur les mœurs, les arts, les croyances, sur Famé du passé qui les a façonnés pour son usage, pétris de sa main, usés à son service et marqués de son estampille.

Hélas ! ces chères collections, Fœuvre de prédilection de toute une vie, amassées patiemment, avec amour, au prix de sacrifices inconnus, disparaissent tôt ou tard, s'émiettent et vont alimenter d'autres collections qui se forment, s'augmentent, et se désagrègent à leur tour. Loi fatale, inexorable ! Ainsi la marche de la curiosité dans l'histoire nous apparaît comme un long cortège qui défile lentement, recueille en chemin les survivants des collections disparues, se décompose lui-même pour former de nouveaux groupes, se transforme et se renouvelle, avançant toujours et traînant avec lui, sur des chars de triomphe, le patrimoine sans cesse accru de l'intelligence humaine.

Dans les siècles à venir, quand les grands bavards, les grands conquérants, les grands politiciens, ombres d'un jour, auront disparu dans l'insondable océan de l'oubli, les générations futures

l'industrie et la curiosité ioi

salueront au passage les nobles débris sauvés par les amateurs d'autrefois; et la porte de Crémone sera encore debout, souvenir impérissable d'un petit amateur du xixe siècle, qui n'aura fait parler de lui ni sur les champs de bataille, ni sur la place publique.

Page 1