LA CURIOSITÉ
Je fus réveillé de grand matin par des cris
dans la rue : « Voilà ce qui vient de paraître ! Le Jugement dernier de la Curiosité! Demandez le programme! » Parbleu! me dis-je, il faut aller là. Le Jugement dernier de la Curiosité! Le Dies irœ du collectionneur! Le jour où tout ce qui est caché apparaîtra, quidquid latet apparebit; où les virginités de contrebande et les vertus de pacotille jetteront le masque; où les contrefaçons, lés apocryphes, les postiches, les maquillages, les vernis, les raccords et les repeints s'évanouiront à vue d'œil, où tout se décollera. Brrrrr! cela donne le frisson rien que d'y penser.
Les rues étaient pleines de monde. Je suivis la foule et nous arrivâmes sur une grande place hors la ville, quelque chose comme l'Hippodrome de Longchamp. Toutes les avenues étaient encombrées de charrettes, de camions, de civières, de voitures capitonnées, de fourgons, de tapissières, chargés de meubles, de tableaux, de statues, d'objets de toute sorte. C'étaient les contrefaçons qui arrivaient au jour dit pour comparaître devant le tribunal et se
L E JUGEMENT DERNIER DE LA CURIOSITÉ Iû3
faire juger. Il en venait de tous les musées, de toutes les collections, de toutes les galeries, de tous les cabinets des quatre parties du monde. Un grand nombre avaient pris les devants; elles étaient déballées et rangées en ordre, par famille. Et je comptai 2,432 épées, 354 terres cuites, 1 83 marteaux d'armes, 845 vases de Sèvres, 5,320 miniatures de Marie-Antoinette, 148 Rembrandt, 724 kilogrammes d'argenterie du vieux Paris, deux mètres cubes de Corot et de Jules Dupré, 12 douzaines, la treizième en sus, de faïences d'Oiron qui sont pièces rarissimes, 523 Malatesta et autant d'Isotte. Il y avait des montagnes de Chine, des piles d'émaux, un lot de 3,6oo Tanagra, 10 caisses de bijoux d'or émaillé, 45o hallebardes en bottes, un train complet de faïences de Rouen, de Delft et de Moustiers. Trois chalands attendaient dans la rivière avec une cargaison d'estampes et de monnaies. Les envois d'Amérique étaient en vue, on les disait considérables; il avait fallu fréter le Great-Eastern et deux transatlantiques.
Cependant les tribunes commençaient à se garnir. J'interrogeai mon voisin : « Pardon, lui dis-je, pourriez-vous me dire quels sont ces personnages graves en habit noir? — « On voit bien, fit-il, que vous êtes étranger au pays; ce sont les membres du tribunal, cent députés tirés au sort dans le Corps législatif, chargés de juger les contrefaçons » ; et il
ajouta, non sons majesté : « Chez nous le baptême électoral confère la compétence universelle, tous les dons et toutes les grâces. »
Tout à coup l'orchestre placé devant l'estrade fit entendre une ouverture plaintive en la mineur, suivie d'une marche funèbre d'un grand caractère. Sur quoi je vis arriver une longue procession d'hommes vêtus de noir, un crêpe au chapeau, marchant à pas lents, l'air môrne, la tête basse. Sur leur passage, la foule se découvrait respectueusement. En tête du cortège, un maître de cérémonies portait une bannière avec ces mots : Les Victimes. Comme je paraissais de plus en plus étonné, le voisin toujours obligeant m'apprit que ces hommes tristes étaient des amateurs, des conservateurs de musées, des bibliothécaires, victimes de la contrefaçon. « Tenez! dit-il, ce petit chauve, qui a l'air consterné, a failli se suicider de désespoir pour un faux crâne préhistorique, — une simple carapace de tortue. — Celui que vous voyez à gauche possédait une collection incomparable d'autographes de Cléopâtre, d'Abraham et de Vercingétorix. Ce grand là-bas, au troisième rang, a fait des folies pour des garnitures adorables de Sèvres rose qui le trompaient avec un célèbre manufacturier d'Angleterre. Voyez-vous l'autre à côté ? — Celui qui s'éponge les yeux ? — Précisément. Eh bien, un matin il allait se mettre à table quand on lui apporte un télégramme ainsi conçu :