L'ALBUM DE PHOTOGRAPHIES
— Fi! les vilaines gens! Un défilé de grisailles prétentieuses ou. bêtes ; des chairs lymphatiques, des sourires qui grimacent, des épidermes satinés, lustrés par la retouche. Pas une femme gracieuse, pas un élégant cavalier, pas une tournure piquante. Les tailles épaisses et courtes, les attaches communes, empâtées, les mains énormes, simiesques, et les pieds, les plus jolis petits pieds du monde, pattus, épais, tuméfiés. Ni parfum, ni esprit, ni poésie. Quelque chose de froid, d'incolore, d'inanimé, comme la mort; une procession macabre.
Et Valentin referma brusquement le livre.
— Eh bien, non, reprit-il, la nature n'est pas ainsi faite, et, si elle est ainsi faite, ce n'est pas ainsi qu'il faut me la montrer. Elle est faite telle que je la vois, telle que mes yeux la perçoivent, et non telle que votre appareil la voit et veut me la rendre. Un bâton plongé dans l'eau me paraît brisé, Line tour carrée me paraît ronde à distance ; et c'est ainsi qu'il faut me les représenter, car c'est ainsi que je les vois, encore bien qu'en réalité le bâton soit droit et la tour carrée.
Un jour, — il y a bien trente-cinq ou quarante ans, — EdoLiard Delessert, un homme de beaucoup d'esprit qui faisait de la photographie à ses moments perdus, me montra une carte de visite représentant,
sur l'une des faces, son portrait debout, en chapeau, heurtant à une porte. C'était la première carte photographique qu'il venait d'inventer.
L'idée était ingénieuse. Réduit à une petite échelle, le personnage conservait sa silhouette générale; l'exiguïté du format dissimulait les déformations de l'objectif et ses brutalités. On avait le bonhomme de pied en cap, un croquis de poche, un souvenir aimable et sans prétention. On n'en demandait pas davantage.
Mais MM. les photographes ont tout gâté ! Persuadés qu'ils étaient des artistes, ils ont laissé pousser leur crinière, comme il convient, pris des poses violentes, emprunté le jargon des peintres, rempli leurs ateliers de meubles romantiques ; et, montant sur leurs pointes, ils ont crié : Ancli io son pittore! Alors, doublant, triplant le format de l'ancienne carte de visite, ils se sont mis à faire du portrait, du vrai portrait, même du portrait grandeur nature, ce qui est une chose horrible. Il a fallu dresser tout un personnel de retoucheurs, qui se chargent, sans jamais voir l'original, de repiquer les figures et les mains, d'effacer les taches, de masquer les rides, d'atténuer les ombres, d'adoucir, de polir, d'émailler la peau. Et vous rencontrez une foule de gens qui viennent de faire faire la photographie de l'objet aimé, et pressent tendrement le carton sur leur cœur, les innocents !
l'album de photographies
Non seulement la photographie ne donne pas la ressemblance, mais elle ne peut pas la donner.
La ressemblance ne consiste pas dans la reproduction exclusive et matérielle des traits. Cette reproduction n'est qu'un des éléments de la ressemblance ; bien mieux, réduite à elle-même, elle produit une dissemblance. Maggesi, le sculpteur bordelais, me disait un jour : « Peignez votre figure en blanc, ou, si vous le voulez, couvrez-la de farine bien fine et soigneusement étendue; je vous réponds que personne ne vous reconnaîtra. C'est le meilleur masque et le plus sûr que vous puissiez prendre. Pourtant, tous vos traits matériels sont conservés. Quand je fais votre buste en marbre, en matière blanche, il faut donc que je fasse une interprétation, que je vous traduise en blanc. Voilà en quoi consiste mon art ; autrement je n'aurais qu'à prendre un moulage de votre figure, pour le donner à mon praticien. Personne ne vous reconnaîtrait. »
La ressemblance est la reproduction matérielle des traits combinée avec ce je ne sais quoi qui est la vie, l'expression, la physionomie en un mot; série de vibrations imperceptibles qui se succèdent avec une prodigieuse rapidité.
Comment procède le peintre qui fait votre portrait ? Sans doute il reproduit la forme extérieure et tangible, l'enveloppe, la surface, les dehors; c'est le canevas obligé de son œuvre. Mais il vous
regarde, il vous pénètre et va droit à l'âme; il étudie longuement, attentivement votre physionomie; il en suit tous les mouvements, toutes les phases, et fait une moyenne de ces phénomènes; et cette moyenne, fixée sur la toile, détermine la ressemblance.
L'appareil photographique, appareil passif et mécanique, ne peut pas faire de moyennes ; il ne peut même pas, quelle que soit sa rapidité, saisir au passage une des phases mobiles de la physionomie, car il est incapable de fixer le mouvement. Il ne prend que le point mort entre les vibrations successives. Regardez ces photographies instantanées, qui sont censées représenter le mouvement, des mers furieuses, des navires sortant du port, des rues avec les voitures qui circulent, les passants qui courent; tout cela est cristallisé, ne se remue pas, ne vit pas. La vague est figée, le piéton tient la jambe en Pair, il ne marche pas, le navire reste en place. Comme ces malheureux Pompéiens qui se sauvaient par la ville et que l'on retrouve aujourd'hui, surpris, asphyxiés par les cendres et moulés en plein mouvement, le photographe saisit ses personnages et les étouffe; il en fait des cadavres.
Au contraire, demandez à un peintre qui sait son métier de vous peindre les mêmes scènes ; immédiatement vous aurez l'illusion du mouvement, un vrai trompe-l'œil : la mer semblera se soulever, le navire marcher, le cheval galoper; pourquoi ? Parce que le
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peintre interprète avec son cerveau, avec son intelligence, fait des moyennes là où l'objectif ne prend que le point mort.
J'en conviens, l'effet est moins saisissant sur les photographies de petite dimension. Mais faites faire une épreuve agrandie, ou considérez une épreuve directe de très grand format et sans retouches. Quel aspect lamentable! Des figures boursouflées, livides; les moindres accidents de l'épiderme soulignés impitoyablement ; la bouche inanimée, les lèvres mortes et couturées; l'œil atone, terne, vitreux; un aspect cadavérique; des montagnes, des collines et des ravins, sans l'atmosphère qui les baigne, sans l'air ambiant et vibrant, sans le glacis de la vie.
Tenez, continua Valentin en allant à sa bibliothèque, je veux vous lire, à ce propos, une page curieuse et peu connue de Félibien : « Cette observation (de beauté et de grâce) m'a fait connoître pourquoy dans ces visages de cire qu'on moule sur le naturel, je n'y trouvois pas toujours cette forte ressemblance que tout le monde admire. J'ay remarqué, en effet, qu'encore que ces images de cire ayent les mêmes traits de la personne sur laquelle on les a formez (moulés) ; que le mélange des couleurs y soit observé avec un soin si particulier et une exactitude si grande, que l'on y voit toutes les teintes de la chair, les veines, les fibres et mesme jusques aux pores, et que l'on se soit donné la peine d'imiter
dans les yeux ce brillant et cette humeur cristalline qui les rend si clairs; j'ay remarqué, dis-je, que cette ressemblance surprend plutost la veuë qu'elle ne persuade l'esprit, et qu'elle ne fait pas une image véritable de la personne qu'on prétend représenter. La raison que j'en trouve, est que ceux de qui on moule le visage, demeurant dans une assiette tranquille pendant qu'on y travaille, la matière qu'on emploie et dont on couvre tous les traits, empesche leurs fonctions naturelles, chasse et repousse, s'il le faut ainsi dire, de telle sorte les esprits et les mouvemens intérieurs qui leur donnent la vie, qu'il s'en fait une suspension qui est cause que ces mesmes traits, demeurant sans aucun soustien, on n'en tire qu'une masse qui véritablement conserve la ressemblance et la forme où elle les trouve, mais qui n'est qu'une ressemblance morte et insensible. Ainsi elle est beaucoup moins parfaite que celle qu'un excellent peintre, ou un sculpteur sçavant, représente par le moyen de ses couleurs ou de son ciseau : parce que le sculpteur et le peintre cherchent, en travaillant, à donner de la vie à leur ouvrage et à luy inspirer de la beauté et de la grâce, en imitant le mieux qu'il leur est possible l'objet qu'ils ont devant eux; au lieu que ce moule, qui est le seul artisan de ces autres portraits, ne peut représenter que ce qu'il rencontre et ce qu'il trouve capable d'être imprimé. »
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L'explication de Félibien vaut-elle mieux que la mienne? Peu importe; la thèse est la même: le moulage est impuissant à créer la ressemblance, comme la photographie, et par les mêmes causes. Allez à Lille revoir l'adorable tête de cire du musée Wicar, et dites-moi si jamais le moulage a pu saisir au vol ce demi-sourire mélancolique, cette expression souffreteuse et touchante.
Non, l'artiste seul donne la vie; l'objectif et le moulage donnent la mort.
Voilà qui est dit. Maintenant, venez que je vous montre une belle estampe, un Nanteuil avant la lettre, ou un portrait de Gaillard, Dom Guéranger, par exemple.
DÉJEUNER D'AMATEURS
Samedi, nous étions à déjeuner chez M. Spitzer ; une quinzaine environ, ni hommes ni femmes, tous amateurs. Ne me demandez pas si Ton a ri, bavardé, médit du prochain ; la curiosité est une commère qui n'engendre pas la mélancolie.
L'invitation à déjeuner portait, en post-scriptum : « Au dessert, on servira des épées. »
Jugez s'il y avait de quoi faire ouvrir les yeux et dresser les oreilles. La curiosité est le péché mignon du curieux, cela va de soi. Depuis huit jours, on jasait beaucoup dans le tout-Paris des amateurs. On parlait tout bas d'une panoplie composée de six épées et d'un casque, poursuivie par deux amateurs de la haute volée et achetée par un troisième survenu à l'improviste pour avaler l'huître et laisser charitablement les écailles aux confrères. On racontait des choses fabuleuses, des prix de millionnaires, des négociations ténébreuses, des allées et venues d'un véritable diplomate, etc., etc.
Or, le conquérant de cette nouvelle Toison d'or n'était autre que M. Spitzer, et voici l'aventure par le menu, telle qu'il nous l'a racontée lui-même.
Tous les amateurs, surtout ceux qui ont la passion des belles armes du Moyen-Age et de la Renaissance, se rappellent la célèbre collection d'armes formée
DÉJEUNER D'AMATEURS
jadis par le vieux Carrand, de Lyon. Chaque pièce avait été choisie patiemment au jour le jour et triée parmi les plus rares, les plus riches et les plus correctes. Carrand père, un pionnier et un précurseur, était le contemporain des Revoil, des Sauvageot et des Du Sommerard ; il voyait clair, avait le goût fin, le coup d'œil sûr, et collectionnait il y a plus d'un demi-siècle. Temps bénis, temps préhistoriques, avant le déluge... de la contrefaçon, où les premiers fouilleurs n'avaient qu'à se baisser pour cueillir à plaines mains, dans un sol inexploité, les boucliers impeccables, les épées virginales et les cuirasses immaculées !
Il y a une douzaine d'années, la collection Carrand était la dernière et la plus magnifique collection privée connue en Europe. L'ancien fondateur était mort pendant la guerre, laissant son trésor à son fils, et celui-ci, quelque peu effrayé par les événements politiques, consentit à vendre le tout à M. Spitzer, sauf deux armures et une panoplie exceptionnelles. Carrand fils est très amateur ; il tenait à conserver ces chefs de file, derniers souvenirs de la collection paternelle, et ne voulait s'en défaire à aucun prix, pas même au prix de trois cent mille francs qui lui fut offert par un des princes de la curiosité parisienne.
Mais qui peut répondre du lendemain? En 1874, M. Carrand se laissa séduire, — que celui de nous
qui est sans péché lui jette la première pierre ; — il céda deux nouvelles pièces à son vainqueur, une armure de joute, spécimen complet et rarissime du xvie siècle, et l'admirable armure de Maximilien Ier, à cannelures et à dentelles, l'honneur de la galerie Spitzer.
Restait encore la panoplie composée de six épées et d'un casque, le dernier et le plus beau fleuron de la couronne, la citadelle imprenable, le Malakoff de l'ancienne collection. M. Spitzer n'hésita point, il se remit en campagne, d'abord usant de parlementaires et de notes diplomatiques, bientôt obligé de faire un siège en règle et d'amener sur le terrain son artillerie, Yiiltima ratio regwn. Duel homérique entre deux adversaires également passionnés, également maîtres d'eux-mêmes, également solides et tenaces ; sachant attaquer, feindre, parer, riposter ou rompre à propos. Quelle brillante passe d'armes ! Quelles bottes merveilleuses ! Quelle dépense de stratégie, de souplesse et de patience !
Le moment critique approchait. Déjà la panoplie avait quitté la France, et son possesseur, pour la mettre en sûreté, l'avait enfermée à Pise, dans un palais mystérieux, comme jadis Danaé dans sa tour d'airain. Bientôt on apprend, — que ne devine pas l'œil toujours ouvert de l'amoureux et de l'amateur? — on apprend que deux rivaux redoutables sont partis secrètement pour une dernière attaque.
DÉJEUNER D'AMATEURS
M. Spitzer tente un coup de désespoir ; armé d'un ivoire superbe, qu'il savait depuis longtemps convoité par son adversaire, il se jette en avant, entraînant avec lui sa réserve et sa vieille garde, et ma foi! il emporte la redoute.
La victoire avait coûté cher, on avait sacrifié du monde; mais qu'importent les morts et les blessés, pourvu que l'on gagne la bataille?
Donc, nous étions convoqués pour contempler ces dépouilles opimes et, le moment venu, le char de triomphe a été salué par un cri unanime d'admiration.
Voici d'abord deux épées gothiques d'une rareté insigne. L'une a la poignée de cuivre ciselé et doré, le pommeau rond et méplat avec un écusson armorié, les quillons s'abaissant en forme de croissant, d'un aspect noble et mâle. L'autre est une arme à deux mains, taillée pour un géant, avec une fusée de buis sculpté qui représente d'un côté la sainte Vierge, de l'autre, l'arbre deJessé; le fourreau de cuir repoussé et ciselé. Pièce magistrale, dont on chercherait vainement le similaire dans aucun musée de l'Europe.
Trois épées appartiennent au xvie siècle : la première de fer noir, le pommeau, la garde et les quillons criblés de figures ciselées et fouillées presque en ronde bosse ; sur chaque côté de la lame, un calendrier complet gravé à l'eau-forte. La seconde.
incrustée d'argent à relief, même sur le talon de la lame, rareté qui ajoute un nouveau prix à cette arme supérieurement dessinée. La troisième, la reine des épées, est une arme française du temps de François Ier, entièrement ciselée et damasquinée d'or et d'argent ; le pommeau formé par deux bustes de femmes adossées, les quillons recourbés aux extrémités, la garde oblique ; le tout couvert de figures, de satyres, de têtes de béliers, de mascarons prodigieusement travaillés. Sur la lame, le nom de Jan Brach, l'armurier, et celui de la manufacture célèbre de Solingen. Rien ne peut égaler la richesse du décor, le fini de l'exécution, l'élégance et la perfection des lignes de cette pièce exquise.
A la suite vient le fameux cimeterre ou malchus de fer gravé, donné probablement par Henri II. La lame courbe, d'un seul tranchant, est couverte de gravures à fond d'or représentant l'histoire de Judith. L'entrée et la bouterolle du fourreau portent la Heur de lis et les croissants entrelacés de Henri II.
Le défilé s'est terminé par le casque d'André Doria acheté à Gênes en 1834 à la famille Doria par M. Carrand père ; pièce superbe et de forme triomphale, repoussée par un des plus grands maîtres italiens de la Renaissance. La crête est formée par un dauphin; sur le timbre, des amours héroïques se jouent avec des chevaux marins dont la grande
DÉJEUNER D'AMATEURS
allure et les têtes délicates rappellent les beaux dessins de Léonard.
Tel est ce trésor vraiment royal , sept pièces seulement, sans tares, sans retouches, d'une beauté, d'une conservation, d'une pureté sans égales. Nous étions là émus, fiévreux, discutant les dates et les provenances, maniant respectueusement — avec des gants — ces restes sacrés, derniers témoignages d'un art qu'on ne fera plus et tels qu'aucun particulier, qu'aucun Etat même, ne pourrait aujourd'hui s'en procurer de pareils; et c'étaient des cris, des affaissements, des explosions à chaque beauté nouvelle !
A six heures nous étions encore au poste, et l'on admirait toujours. On s'est séparé à la nuit noire, chacun se demandant avec stupeur par quel phénomène quinze amateurs s'étaient rencontrés pour admirer sincèrement, sans réserve et tout haut les acquisitions d'un confrère. Gela ne s'était jamais vu.
LA NÉRÉIDE
Dans ce temps-là, nous nous retrouvions presque tous les soirs, avant dîner, chez le père Topenas, un marchand de curiosités de «l'ancien régime, qui s'était marié sur le tard et avait mis la main sur une charmante fille, brave au travail, honnête, avenante et intelligente. Elle ne savait pas grand'chose du métier, mais les femmes et la curiosité sont faites pour s'entendre; celle-ci ne tarda pas à prendre la direction de la maison.
Nous étions là une douzaine : le comte de Briges, qui n'achetait que la curiosité colossale pour l'appartement gigantesque de ses rêves; Soultzener, le plus excellent cœur du monde; Collot et de Vandeuil, dont les ventes ont fait du bruit; le baron Dejean, qui courait les boutiques, remarquait un objet, le marchandait, ne l'achetait pas et mettait, en rentrant, le prix dans une bourse, pour acheter, quand la bourse était pleine, une belle pièce coûte que coûte; Mahou et Francis Gérard, beaux comme des demi-dieux; le docteur Camus, qui n'avait pas encore jeté la lancette pour l'ébauchoir ; le grand Louis, Danyau, Jourdain, Grandidier et les autres. Vers six heures arrivait un homme encore jeune, la tête un peu dans les épaules, l'œil bleu, fin et bienveillant, portant toute sa barbe et la chevelure
LA NÉRÉIDE
bouclée tombant sur les épaules; c'était Lafaulotte, un amateur, très dilettante, très riche et priseur enragé. Il revenait de l'hôtel des Ventes, rapportant toujours quelque objet dans sa poche, une tasse de Chine, un émail, une assiette, un rien, mais un rien de la bonne marque et du bon coin. Il racontait Thistoriette du jour de sa petite voix nasillarde, enchanté toutes les fois qu'il avait pu jouer quelque bon tour à messieurs de la révision.
Souvent nous rentrions tous les deux bras dessus, bras dessous. Un soir il me dit : « Montez donc, que je vous montre le panneau que je viens d'acheter ». Je n'étais pas encore allé chez lui. Il demeurait rue Caumartin; j'entrai dans son. cabinet, une pièce assez petite, éclairée sur la cour par deux fenêtres. Sur les murs, des faïences, des tableaux; deux vitrines basses et une vitrine tournante sur un pivot, étaient remplies de bijoux, de verres, d'émaux, d'objets de la Renaissance, les seuls à peu près qu'il admît dans son cabinet; car Louis XVI logeait sur la rue, avec la Saxe, la Chine et Sèvres. Dans le cabinet, des objets d'art jetés sur les tables et les chaises; les tabourets chargés de cartons, de papiers. Partout des liasses de billets de banque et des piles d'or. C'était le désespoir du valet de chambre, un vieux serviteur de la maison, devenu riche, et qui ne voulait pas prendre sa retraite. « J'aime tant à voir le beau monde », disait-il. L'ex-
cellent homme n'avait qu'un chagrin : les monceaux d'or et de billets de banque qui traînaient dans le cabinet de son maître. Il me confiait ses douleurs et j'en avais touché un mot ; mais Lafaulotte continuait de plus belle, son cabinet était sa caisse; il est vrai qu'il le fermait soigneusement, avec doubles serrures de sûreté, et ne l'ouvrait que pour les intimes.
Le panneau était le vantail d'un cabinet du xvie siècle : une nymphe marine, nue, debout sur les flots, tenant à la main un aviron et se laissant conduire par un amour; tout cela traité d'un relief discret, presque méplat, plein de grâce et de saveur, — un dessin de Jean Goujon traduit par un maître huchier parisien. Le morceau était excellent ; il venait de chez Couvreur, le plus fin, le plus étonnant et le plus mal embouché des marchands de la chrétienté, qui avait pris Lafaulotte en affection et lui réservait toujours ses primeurs. — « Voilà un bien joli morceau de bois, dis- je tout à coup; vous devriez me le céder »; — en volapùk d'amateurs, céder veut dire vendre. — Lafaulotte refusa; il tenait à son panneau et ne vendait jamais.
A quelque temps de là, il eut envie d'un cadre italien que je possédais; il me le demanda : « Donnez-moi votre panneau, lui dis-je, et vous aurez mon cadre. » Il refusa de nouveau, et l'affaire en resta là.
LA NÉRÉIDE
Cependant la liaison était devenue intime ; je connaissais par cœur le cabinet, le salon, tout l'appartement; nous étions même allés déjeuner à Chatenay, sa maison de campagne. Mais où pouvait être le célèbre plat de Palissy, d'après l'original de Briot, qu'il avait acheté 10,000 francs à la vente Soltykoff? Je ne le voyais nulle part. Un jour, comme nous étions à fumer un cigare, il se lève, ouvre son cabinet, traverse la chambre à coucher, le cabinet de toilette, et me conduit dans un de ces longs couloirs, étroits et sombres, ménagés dans les maisons parisiennes pour le service des domestiques. Dans un angle se trouvait un grand placard, peint en gris, destiné à renfermer les ustensiles de nettoyage, balais, plumeaux, échelles, etc.; il l'ouvre... le Palissy était là, avec une aiguière et un plateau d'étain, des faïences, des émaux, des plats de Perse empilés l'un sur l'autre, des cires peintes, des coffrets, des cadres, des miniatures, etc.
En août 1870, j'allais au bord de la mer; lui adorait Paris et ne voulait pas le quitter. Il partit un des derniers et revint pendant la Commune. Il venait souvent se promener à Passy, voir si tout était en bon ordre pendant mon absence. Dans les derniers jours de la Commune, il s'aperçut que les obus avaient dévasté deux maisons voisines de la mienne; les domestiques que j'avais laissés étaient effrayés. Lafaulotte courut chez un déménageur,
commanda les voitures nécessaires, fit emballer, charger et transporter chez lui, rue Caumartin, les meubles, livres, curiosités; et, quand tout fut à l'abri, il m'écrivit ce qu'il avait fait, simplement, sans phrases. Ces choses-là, on ne les oublie jamais.
Il mourut subitement en 1872. Je fis insérer dans un journal la notice suivante :
« Une des figures les plus originales et les plus sympathiques de la curiosité parisienne vient encore de disparaître. M. Ernest de Lafaulotte est mort le 14 décembre, à l'âge de cinquante-trois ans.
« C'était un curieux de la vieille école. Il avait commencé sa carrière dans le bon temps, à l'époque des ventes Humann, Rattier, Daugny, Debruge- Duménil, etc. Bien qu'il s'attachât de préférence aux maîtres du xvie siècle, il aimait le beau sous toutes ses formes, et passait de Clouet à Watteau, d'Etienne Delaulne à Germain, de l'Italie à la Chine, écrémant partout un petit nombre d'échantillons choisis avec un goût sûr et délicat. Sa collection était peu connue; M. de Lafaulotte n'en donnait pas la clef à tout le monde : il collectionnait, comme Grolier, pour lui et ses amis seulement, et — fidélité bien rare aujourd'hui — ce qui était entré dans son cabinet n'en sortait plus.
« Tel était le collectionneur, tel était l'homme. Réservé, timide, d'un abord parfois difficile, il se
LA NEREIDE
livrait peu et n'ouvrait pas son cabinet plus volontiers que son cœur; mais, une fois la porte franchie, il se donnait tout entier et sans réserve. Il est resté fidèle jusqu'au bout à ses amitiés comme à ses belles choses. »
Quelques années plus tard, je m'enquis du petit vantail de bois; Mme de Lafaulotte conservait pieusement la collection de son mari et ne voulait se défaire d'aucun objet. D'ailleurs le panneau avait été porté à Chatenay et fixé à demeure dans une boiserie; il ne fallait plus y songer.
Mme de Lafaulotte est morte à son tour, et la collection vient d'être dispersée aux quatre vents. J'ai voulu voir une dernière fois ces reliques emprisonnées depuis quinze ans, causer avec elles, et faire revivre, dans son vieux cadre, la figure du collectionneur et de l'ami. O miracle! le petit panneau était là, dans l'ombre, inaperçu. Il m'attendait.
Je l'ai fait guetter au passage et saisir au vol ; personne ne l'avait remarqué.
C'est pourquoi, l'autre jour, quand la belle Néréide a fait son entrée chez moi, arrivant de l'hôtel des Ventes et portée par un fils de l'Auvergne aux larges épaules, le cortège des vieux souvenirs,
Comme un vol de perdrix, s'est levé sous mes yeux.
UN
MUSÉE QUI NE COUTERA RIEN
Il y a neuf ans, un de mes amis s'avisa d'une idée singulière : il écrivit une brochure intitulée : Un Musée qui ne coûtera rien.
Voici en gros ce qu'elle disait :
Supposons qu'un orfèvre ait la fantaisie de composer une cafetière ou un surtout dans le goût de Germain, qu'un ciseleur songe à faire un lustre, des appliques, des chenets d'après Gouthière ou Caffieri, qu'un ébéniste veuille exécuter un meuble de Boulle ou de Riesener, dans quel musée trouvera-t-il des patrons ? Car, enfin, nous connaissons l'art industriel du Moyen-Age, de la Renaissance, de l'Antiquité, de la Grèce, de la vieille Egypte; nous avons des musées pour les civilisations les plus reculées, que dis-je ! des musées préhistoriques pour les précivilisations, et personne ne songe à nos voisins, le xviie et le xvme siècle. Ils sont là, à notre porte; leur langue, leurs types et leurs modes sont les nôtres, leurs meubles vont à merveille dans nos salons, leurs garnitures sur nos cheminées; ils peuvent seuls fournir des modèles utiles, intelligibles à nos fabricants, et ce sont précisément les seuls qui ne soient pas représentés dans nos musées.
UN MUSÉE QUI NE COUTERA RIEN
Or, notre homme avait eu l'occasion de remarquer dans nos ministères, à la Guerre, aux Finances, à la Marine, aux Travaux Publics, des fauteuils, des commodes, des tables, des cartels, chefs-d'œuvre des anciens maîtres, fort étonnés de se trouver dans les bureaux d'un fonctionnaire de l'Empire ou de la République. Le concierge d'un de nos ministères avait même dans sa loge une commode de laque des plus appétissantes. D'où venaient ces meubles précieux? Ils étaient là depuis la Révolution et faisaient partie des hôtels que les premiers propriétaires, grands seigneurs ruinés, avaient vendus tout meublés à l'État pour y loger ses nouveaux ministres.
Et, comme mon ami a l'esprit mal fait, il s'était demandé pourquoi l'Etat, au lieu de laisser ces belles choses enfermées, ne les installait pas dans un musée public, sauf à les remplacer par d'honnêtes bureaux de chêne, à 3oo francs la pièce, moins riches en ciselures, mais mieux pourvus en tiroirs et en cartonniers.
Poursuivant son raisonnement, notre chercheur avait entrepris un voyage jusqu'au Garde-Meuble, là-bas, là-bas, tout près du quai d'Orsay. La grande nécropole était encore intacte ; meubles, tentures, candélabres, série incomparable de tapisseries, on avait tout sous la main. Le trésor était si peu connu et si bien oublié, que la Commune elle-même l'avait respecté. Pourquoi ne pas le prendre et le réunir
DE
aux épaves de nos ministères ? Ce deuxième filon ne coûtait pas plus cher à exploiter que le premier.
Enfin, un jour que mon ami, flâneur endurci, rôdait du côté de la rue de Pontoise, il avait assisté par hasard à une vente publique faite par le Domaine. Oh ! les belles ventes sans publicité, sans catalogue, sans commissaire-priseur, sans expert et sans amateurs ! Quels jours de fête pour les notables de la ferraille et de la friperie ? Des candélabres d'argent poinçonnés par Germain, vendus au poids ! l'escalier de la Bibliothèque, chef-d'œuvre de la serrurerie française, et ses magnifiques boiseries, adjugés au prix de la démolition ! Des colonnes, des tables de porphyre, jetées au pilon! Et tout cela revendu dans la journée dix fois, vingt fois le prix de l'adjudication. Sur quoi notre grincheux, continuant à se mêler de ce qui ne le regardait pas, prétendait que le Domaine ferait mieux de vendre à l'hôtel Drouot, avec toutes les formes et toute la publicité nécessaires, laissant au Louvre le droit de prélever, avant la vente, ce qui pourrait lui convenir pour ses collections.
« Si j'ai bien compté, disait l'auteur de la brochure, voilà trois fonds où le Louvre peut trouver, sans bourse délier, une collection incomparable : les ministères, le Garde-Meuble, les ventes du Domaine. Et je laisse de côté les inconnus que l'on ne peut manquer de découvrir en province, à Ver-
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sailles, à Fontainebleau, à Compiègne, etc., dans les appartements de nos fonctionnaires. Donc, mettons-nous à l'œuvre; l'ancien musée des Souverains offre un logement superbe, inoccupé; on peut y organiser tout de suite un musée, national par excellence, et qui naura rien coûté, »
La brochure fit un certain bruit; on en parla pendant huit jours. Chacun donna son avis : « C'est absurde ; — c'est impraticable ; — quelle maladresse ! — quelle imprudence! — Un musée qui ne coûtera rien, disait l'un; voilà des choses que Ton n'annonce jamais d'avance. — Affaire manquée, répondait l'autre, ces projets ont besoin de l'attache officielle; on les souffle discrètement à l'oreille des intéressés et on leur en laisse l'initiative ». Une foule de gens allaient partout répétant que l'idée n'avait rien de neuf, qu'ils l'avaient colportée depuis dix ans, qu'ils en avaient même parlé à Nieuwerkerke. Jamais on ne croirait combien de gens se sont rappelé tout à coup qu'ils en avaient parlé à Nieuwerkerke.
Quelques-uns critiquaient l'emplacement projeté; installer au Louvre des tentures, des commodes et des sièges, changer MM. les conservateurs en tapissiers, quelle inconvenance! Le Louvre est un temple, le temple de la peinture et de la sculpture, et non. pas l'auberge de l'art industriel. — A quoi l'auteur répliquait « qu'il ne comprenait pas très
bien; qu'il ne savait pas comment distinguer Partpeinture et l'art-sculpture de l'art-industrie; que Jean Goujon, à sa connaissance, avait composé des bas-reliefs et des portes, Cellini des statues et des salières, Du Cerceau des architectures et des tables, Le Brun des palais, des horloges et des caisses à fleurs, Donatello des serrures et Jean Cousin des patrons de broderie ». — « Si vous excluez du Louvre, disait-il encore, les meubles de Boulle, de Berain, de Riesener, de Caffieri, les tables de Cauvet, qui fut architecte habile, et les candélabres modelés par Houdon, qui a fait la statue de Voltaire, à quel titre admettez-vous, dans le même Louvre, les armoires, les tables et les chaises de la collection Sauvageot; les salières, les plats et les écuelles de Palissy; les aiguières, les coffrets et les chandeliers de la galerie d'Apollon ? Le génie parfume tout ce qu'il touche ; la matière sur laquelle il s'exerce, la forme qu'il lui plaît d'employer ne font rien à l'affaire. Les monuments de l'art familier de nos pères sont aux œuvres des grands maîtres, ce que Fragonard et Teniers sont à Raphaël et au Corrège, de la même famille, du même sang, du sang d'artiste ; et la maison paternelle est au Louvre. »
Voilà les beaux discours et beaucoup d'autres encore que tenait mon ami. Cependant la presse se mettait en branle; Charles Blanc au Temps, Charles Timbal au Français, Philippe Burty à la République
UN MUSÉE QUI NE COUTERA RIEN
française, Viollet-le-Duc aux Débats, arrivaient à la rescousse. Le Figaro, à son tour, partait en guerre, s'associant à la campagne de celui qu'il appelait un architecte de talent ; un autre journal disait même : un architecte de beaucoup de talent ; et la province, toujours généreuse : un jeune architecte.
L'auteur de la brochure avait-il du talent? je n'en sais rien; était-il jeune? je ne le crois pas; était-il architecte? jamais ! mais entêté... avec délices. « Mon idée est bonne de sève, disait-il; qu'on l'enterre tant que l'on voudra, elle germera à son heure. »
On lui écrivait de la province pour lui signaler des consoles, des pendules, des tables, des bustes, des cartels, des girandoles, des invisibles et des oubliés, à la sous-préfecture, à l'intendance, à l'hôpital, au commissariat de marine; « seulement, pas un mot, disait-on, nos chefs nous feraient congédier ».
A Paris, la brochure avait pénétré dans certains ministères et soulevé des tempêtes : emporter les tables de Leurs Excellences! toucher aux bureaux des chefs ! arracher ces fauteuils vénérables où tant de générations de fonctionnaires ont puisé le meilleur de leurs lumières ! Depuis l'enlèvement des Sabines, on n'avait rien entendu de pareil. L'honorable corporation des garçons de bureau, brosseurs et frotteurs ministériels s'était émue; elle préparait une pétition : « De quel droit nous dépouiller de ces
meubles que nous avons astiqués de père en fils, que nous astiquons tous les jours, et que nous astiquerons jusqu'à la consommation des derniers cuivres et des dernières moulures? Autant supprimer d'un trait de plume toutes les charges et tous les offices ministériels. »
Mais Gusman ne connaissait pas d'obstacles ; il se remit en campagne. Sur ces entrefaites, novembre arrive ; on est à la veille de l'Exposition universelle; quelle belle occasion pour faire sortir de leurs catacombes et mettre en lumière les prisonniers du Garde-Meuble et des ministères! Gusman écrit à la Commission historique et à son président; c'était précisément Adrien de Longpérier, cet esprit si fin et si clairvoyant que la France vient de perdre ; le plus érudit des gentlemen et le plus gentleman des érudits. Il accueille l'auteur, l'écoute, entre dans ses vues; on se met d'accord, on décide une entente et des efforts combinés. Bref, le Trocadéro ouvre ses portes, et chacun donnant son coup d'épaule, l'un de ci, l'autre de là, Versailles se décide à livrer la pendule astronomique de Caffieri, l'Imprimerie nationale arrive avec un régulateur de Boulle; enfin, le Garde-Meuble lui-même apporte une superbe commode, quelques bronzes, des vases montés par Gouthière, et les Finances se laissent arracher un admirable bureau de Riesener.
C'était moins que rien, mais le coup était porté.
UN MUSÉE QUI NE COUTERA RIEN
L'année suivante, en 1879, on décide l'établissement d'une exposition permanente au Garde-Meuble et, en 1880, les galeries du quai d'Orsay ouvrent leurs portes au public pour la première fois.
Ce jour-là, mon ami vint me voir avec des airs de vainqueur de la Bastille : « Tout beau ! lui dis-je, ne chantez pas victoire. Les Finances ont repris leur bureau évadé, les ministères ne sont pas entamés, la citadelle tient bon. Croyez-moi, remettez-vous en campagne une troisième fois; on vous donnera un coup de main. »