A M. THIRIOT
Aux Délices, le 34 de mars 4755.
Je ne vous ai point écrit , mon ancien ami, depuis long-temps : je me suis fait maçon , charpentier» jardinier : tonte ma maison est renversée ; et , malgré tous mes efforts , je n'aurai pas de quoi loger tous mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour le mois de mai ; il faudra absolument que nous passions deux mois à Frangin avec madame de Fontaine , avant qu'on puisse habiter mes Délices. Ces Délices sont à présent mon tourment Nous sommes occupés, madame Denis et moi , à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes ; nous plantons des oranges et des oignons, des tulipes et des carottes ; nous manquons de tout ; il faut fonder Carthage. Mon tenitoire n'est guère plus grand que celui de ce Guir-de-Bœuf qu'on donna à la fugitive Didon ; mais je ne l'agrandirai pas de même. Ma maison est dans le territoire de Genève, et mon pré dans celui
DlX-UUiTlÈM£ SIÈCUï:. 341
de France. Il est vrai que j'ai à l'autre bout du lac une maison qui est tout à fait en Suisse ; elle est aussi un peu bâtie à la suisse. Je l'arrange en même temps que mes Délices; ce sera mon palais d'hiver, et la cabane où je suis à présent sera mon palais d'été. Prangin est un véritable palais, l'architecte de Frangin a oublié d'y faire un jardin , et l'architecte des Délices a oublié d'y faire une maison. Ce n'est point un Anglais qui a habité mes Délices, c'est le prince de Saxe-Gotha. Vous me demanderez comment un prince a pu s'accommoder de ce bouge ; c'est que ce prince était alors un écolier, et que d'ailleurs les princes n'ont guère à donner des chambres d'amis.
Je n'ai trouvé ici* que de petits salons, des galeries et des greniers, pas une garde-robe. Il est aussi difficile de faire quelque chose de cette maison que des livres et des pièces de théâtre qu'on nous donne aujourd'hui.
J'espère cependant qu'à force de soins je me ferai un tombeau assez joli. Je voudrais vous engraisser dans ce tombeau, et que vous y fussiez mon vampire.
Je conçois que la rage de bâtir ruine les princes aussi bien que les particuliers.
U est triste que le duc de Deux-Ponts ôte à son agent littéraire ce qu'il donne à ses maçons. Je vous conseillerais, pour vous remplumer, de passer un an sur notre lac ; vous y seriez alimenté, désaltéré, rasé,
porté de P)*angîii aux Délices, des Délices à Genève -, à Morgeb qui ressemble à là situation de Gohstantiliople, à Mottrfoti qui est ma maison près de Latt*sanne ; vous y trouveriez partout bon visage d'hôte; tx IbI je meurs dans Tannée , vous ferez moh épitaphé. ie tiens toujours qu'il faudrait que M. de t^rangin vous amenât avec madame de Fontaine è la 6n de tuai. Je viendrais vous joindre à t^rangin dès que vous y seriez, et je me chargerais de votre persotthe pour tout te temps que Votus voudriez philosopher âVet hoils. Ne h?pousséz donc pas rinsi^t*atk)n qui vous éë! vetuié de devoir Vt)tré ancien ami. OU estro^e tdtis mes enfants : cela fait saigtier le cœun
J'attends Le Kaiu ces jours-ci ; nous le coucheroils dahs Utie galerie, et il déclabiera des vers aui enfants de Calvin. Leur» mceurs se sôht fort âdéucies ; ib ne brûleraient pas aujourd'hui Sér^et
Je votis etnbrftsse de tout coeur , et pk^ends bean*^ coup plus d'intérêt à vous qu'à toutes les sottises de Paris, qui occupent ri sérieusement la moitié du mondes
A M. DE MONGRIF.
A Mourlon, 37 de mars 1757.
Mon cher oonfrère, j'ai été enchanté de votre iN>uvenir, et affligé de la bien.:éance qui empêche le matlre du château d'écrire un petit mot ; mais je conçois qu'il auri été esoédé de la multitude des
lettres imiiilo» et ^mlMrrattanies {mxqueDed m p'« que des choses vagues i répondre. Il esl touJQprs bon qu'il sache qu'il y a dem espèce^ de Suisses qui raiment de tout leur cour. Taverpier, qui avait acheté la terre d'Âuboone, à quelques lieues 4^ mon Ermitage, interrogé par Louis Ij^lV panrquoi il a?ait choisi une teri^ en Suisse , répondit , comme vous save^ : Sire, j'ai été bien aise d'avoir quelque chose qui ne fût qu'il moi. Je n'ai pas tant voyage que Tavernier , mais je finis comme lui
Vous avei donc fMMiante-oeuf ans, mon cher confrère ! Qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d'être à soi, et d^achevcr tranquillement sa carrière. C'est une belle chose que la tranquillité I- Oui, mais l'ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent , j'ai établi un théâtre à Lansanne, où nous jouons Zaïre, Jizire, V Enfant Prodigue, et même 4^ pièces nouvelles. N'allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses \ j'ai fait pleurer , moi bonhomme Lusignan, un parterre très-bien choisi.
11 n*ya dansLausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très-bonnes maisQOS dans une trèsvilaine ville. Nous n'avons de suisse que la cordialité ; c'est l'âge d'or avec les agréments du siècle de fer.
Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard : je suis jardinier au prin-. temps, à mes Elélices, près de Genève, dans un climat
244 PROSATEUBS FRANÇAIS.
plus méridional que le TÔtre. Je Tois de mon lit le lac, le Rhône et une autre rivière.
Avez-Tous, mon cher confrère un plus bel aspect? avez- vous des tulipes au mois de mars? Avec cela, on barbouUle de la philosophie et de Thistoire : on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terre , et de ceux qui passent pour des hommes profonds, parce qu'ils ont dit qù*on fait des anguilles avec de la pâte aigre.
On plaint ce pauvre genre humain qui s*égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme Tair depuis le matin jusqu'au soir. Mes vergers , et mes vignes, et moi , nous ne devons rien à personne. C'est encore là ce que je voulais, mais je voudrais aussi être moins éloigné de vous ; c'est dommage que le pays de Yaud ne touche pas à la Touraine.
Adieu , Tithon et l'Aurore. Avez-vous gagné vos soixante-neuf ans au métier de Tithon ? Je vous embrasse tendrement
Le Suisse Y.
A M. D'aRGET.
A Lausanne, 8 do janvier 1758.
Vous me demandez, mon cher et ancien compagnon de Potsdam, comment Cinéas s'est raccommodé avec Pyrrhus. C'est, premièrement, que Pyrrhus fil
an opéra de ma tragédie de Mérape, et me Fenvoya ; c'est qu'ensuite il eut la bonté de m'offrir sa clef, qui n'est pas celle du paradis, et toutes ses faveurs qui ne conviennent plus à mon âge; c'est qu'une de ses sœurs, qui m'a toujours conservé ses bontés, a été le lien de ce petit commerce qui se renouvelle quelquefois entre le héros poète , philosophe , guerrier, malin, singulier, brillant, fier, modeste, etc., et le Suisse Ginéas retiré du monde.
Vous devriez bien venir faire quelque tour dans nos retraites soit de Lausanne, soit des Délices : nos conversations pourraient être amusantes. Il n'y a point de plus bel aspect dans le monde que celui de ma maison de Lausanne. Figurez-vous quinze croisées de face en cintre, un canal de douze grandes lieues, une terrasse qui domine sur cent jardins , les campagnes de la Savoie au delà du lac, couronnées des Alpes qui s'élèvent jusqu'au ciel en amphithéâtre ; enfin , une maison où je ne suis incommodé que des mouches au milieu des (dus rigoureux hivers. Madame Denis l'a ornée avec le goût d'une Parisienne. Nous y faisons beaucoup meilleure chère que Pyrrhus ; mais il faudrait un estomac , c'est un point sans lequel il est difiScile aux Pyrrhus et aux Ginéas d'être heureux. Nous répétâmes hier une tragédie ; si vous voulez un rôle, vous n'avez qu'à venir. C'est ainsi que nous oublions les querelles des rois, et celles des gens de lettres, les unes affreuses, les autres ridicules. Oa nous a donné la nouvelle prématurée
14« PROSATEURS FRAKCAIfl.
d'une bataille entre le maréchal de Ricbelien el M. la prince de Brunswick. Il est vrai que j'ai gagné aux échecs une cinquantaine de pistoles à ce prince; mais on peut perdre aux échecs, et gagner à un jeu où l'on a pour seconds trente mille baïonnettes. Je conviens avec vous que le roi de Prusse a la vue basse et la tête vive; mais il a le premier des talent* au jeu qu'il joue, la célérité. Le fonds de son armée a été discipliné pendant plus de quarante ans. Songei comment doivent combattre des machines régulières , vigoureuses , aguerries , qui voient leur roi tous les jours , qui sont connues de lui, et qu'il exhorte» chapeau ba^, à faire leur devoir.
Souvenez-vous comment ces drôles-là toni le pas de côté et le pas redoublé , comme ils escamotent les cartouches en chargeant , comme ils tirent six k sept coups par minute. EnGn , leur maître croyait tout perdre il y a trois mois , il voulait mourir , il me faisait ses adieux en vers et en prose, et le voilà qui, par sa célérité et par la discipline de ses soldats, gagne deux grandes batailles en un mois , court aux Français , vole aux Autrichiens, reprend Breslau, et plus de quarante mille prisonniers , et fait des épigrammes. Nous verrons comment finira cette sanglante tragédie, si vive et si compliquée. Heureux qui regarde d'un œil tranquille tous ces grands événements du meilleur des mondes possibles !
Le Suisse V.
DIX-HUinÈMB SliCLE. 241
Ferney, \9 de septembre <764.
Je a*ai point voulu vous remercier, Madame , sans avoir joui de vos bienfaits. C'est en connaissance de cause que je vous réitère les sentiments d*estime et de reconnaissance que je vous avais voués dès longtemps. J*ai lu la très-jolie édition dont vous avez voulu me gratifier. Je ne connaissais point yos agréables lettres sur Tltalie, elles sont supérieures à celles d^ ip^d^mç; {le Moq^i|;u. Je connais Constantinople par elle, et Rome par vous ; et grâce à votre style, je doiuiQ la préférence à Rome. Je ne m'attendais pas. Madame, de voir mon petit ermitage ^iiprès de pen^ye, çélé|)ré par la main brillante qui a si bi^n peint les vignes des cardinaux. Les grands peintes savent Clément exercer leurs talents sur les psflais et sur les chaumières.
Soyez bien s^re , Madame , que je suis aussi reconnaissant qu*étonné de Textrême bonté avec laquelle vous avez bien voulu parler de moi. Je ne nie pas que je ne sois infiniment flatté de voir mon nom dans vos lettres, qui passeront à la postérité ; mais mon coeur, j*ose le dire, est encore plus sensiblement touché de recevoir ces marques d'amitié de la première personne de son sexe et de son siècle.
J'ose dire, Madame, que personne n<a plus senti
votre mérite que moi , mais je né me bornerai pas à vous admirer : j^aimais votre caractère autant que votre esprit, et l*éloignement des lieux n'a point diminué ces sentiments. Madame Denis les partage ; elle est pénétrée, comme moi, de ce que vous valez. Recevez les hommages de l'oncle et de la nièce. Vous êtes au-Hlessus des éloges, vous devez en être fatiguée. On est bien plus sûr de vous plaire quand on vous a dit qu'on vous est très-tendrement attaché, et c'est bien certainement ce que je suis avec le plus sincère respect.
A M. DE SOMAROKOF A PETERSBOURG ^
96 de février 4769.
Monsieur ,
Votre lettre et vos ouvrages sont une grande preuve que le génie et le goût sont de tout pays. Ceux qui ont dit que la poésie et la musique étaient bornées aux climats tempérés, se sont bien trompés. Si le climat avait tant de puissance, la Grèce porterait encore des Platon et des Anacréon, comme elle porte les mêmes fruits et les môme (leurs ; Tltalie aurait des Horace, des Virgile, des Arioste et des Tasse. Il faut donc absolument des souverains qui aiment les arts, qui s'y connaissent et qui les encou-
' Poète russe. I) a été 1c père de la tragédie en Russie, comme Corneille l'a été on France.
ragent Ils changent le climat; ib font nattre les roses aa milieu des neiges. C*est ce que fait votre incomparable souveraine. Je croirais que les lettres dont elle m'honore me viennent de Versailles, et que la vôtre est d'un de mes confrères de l'Académie française. M. le prince Kolouski, qui m'a rendu ces lettres et la vôtre , s'exprime comme vous ; et c'est ce que j'ai admiré dans tous les seigneurs russes qui me sont venus voir dans ma retraite. Vous avez sur moi un prodigieux avantage ; je ne sais pas un mot de votre langue, et vous possédez parfaitement la mienne.
Je vais répondre à [toutes vos questions, dans lesquelles on voit assez votre sentiment sous l'apparence du doute : Je me vante à vous, Monsieur , d'être de votre opinion en tout
Oui, Monsieur, je r^arde Racine comme le meilleur de nos portes tragiques, sans contredit; comme celui qui le seul a parlé au cœur et à la raison, qui seul a été véritablement sublime sans aucune enflure, et qui a mis dans la diction un charme inconnu jusqu'à lui. Il est le seul encore qui ait traité l'amour tragiquement ; car , avant lui , Corneille n'avait fait bien parler cette passion que dans le Cid , et le Gid n'est pas de lui. L'amour est ridicule ou insipide dans presque toutes ses autres pièces.
Je pense encore comme vous sur Quinault : c'est un grand homme en son genre. 11 n'aurait pas
Sm PReSATBUllS FIUNÇAIS.
fait VAf% poétique, ma» Botteau n'aurait pas fût Anoide,
Je souseria entièrement à tout ee que vous dites de Molière et de la comédie larmoyante qui, à la honte de la nation, a succédé au seul vrai genre comique, porté à sa perfection par Finimitable Molière.
Depuis Regnardi qui était né avec un génie vrain ment comique , et qui a seul approché Molière de ]vès, nous n'avons eu que des espèces de monstres. Des auteurs qui étaient incapables de faire seulement une bonne plaisanterie, ont voulu faire des comédies, uniquemeqt pour gagner de l'argent Ils n'avaient pas assez de force dans l'esprit pour faire des tragédies, ils n'avaient pas assez de gaieté pour écrire des comédies, ils ne savaient pas seulement faire parler un valet; ils ont mis des aventures tragiques sous des noms bourgeois. On dit qu'il y a quelque intérêt dans ces pièces, et qu'elles attachent assea quand elles sont bien jouées ; cela peut être, je n'ai jamais pu les lire : mais on prétend que les comédiens font quelque illusion. Ces pièces bâtardes ne sont ni tra^ gôdies ni coipédica. Quand on n'a point de chevaui, on est trop heureux de se faire traîner par des mulets. Il y a vingt ans que je n'ai vu Paris. On m*a mandé qu'on n'y jouait plus les pièces de Molière. La raison , à mon avis, c'est que tout le monde les sait par cœur ; presque tous les traits en sont devenus proverbes. D'ailleurs il y a des longueurs, les intri-
DIX^HUltlÈldS ÈiÈCLE. ihi
gaes quelquefois sml faiMieft, et les déroènients sont raretnetit ingénieux. Il ne voulait que peitidhe la nature; il en â été v sans doute , le plus grand peintre.
Voilà , Monrienr^ ma profession de foi que voift me demaiidei. Je suis fâché qtie vous tne ressemblies par votrb mauvaise satité i heureusement vous ét^ plus jeuiie) et Vous Hèt^ plthi long-temps honneui' à Tott« nation. Pl^lr moi, je suis déjà mort pottr là mienne»
J'at ilionnëur d'être, etc.