ÉDUCATION DE GARGANTUA
Quand Ponocrates congneut la vitieuse manière de \ivre de Gargantua, délibéra aultrement le instituer en lettres ; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence.... Pour mieulx ce faire, Tintroduisoyt es compaignies des gens sçavans qui là estoyent, à Témulation desquelz luy creut Tesperit et le désir d*estudier aultrement, et se faire valoir.
Après, en tel train d*estude le mist qu'il ne perdoyt heure quelconque du jour : ains tout son temps consommoyt en lettres et honueste sçavoir. S'esveilloyt doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frottoyt, luy estoytieue quelque pagine de la divine Ëscripture, haultement et clèrement, avccques pronunciation compétente à la matière , et à ce estoyt commis ung jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostcs. Selon le propous et argument de ceste leçon, sou ventes foys se adonnoyt à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montroyt la majesté et jugements merveilleux.... Ccfaict, estoyt habillé, pygné, teslouiié , acoustré et parfumé , durant lequel temps ou lui répétoy t les leçons du jour d'avant. Luy-mesme
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les disoyt par cueur; et y fondoyt quelques cas praicques concenieDS Testât humain, lesquelz ilz euteudoyent aulcuncs foys jusques deux ou troys heures ; mais ordinairement cessoyt lorsqu'il estoyt du tout habillé. Puis , par trois bonnes heures , luy estoyt faicte lecture. Ce faict, issoyent hors, toujours couférens des propous de la lecture , et se desportoyent en Bracques (jeu de paume dans le faubourg Saint- Marceau), ou es prez, et jouyent k la balle, à la paulme, à la pile trigone (jeu de paume en triangle) ; gualantemeut $*cxerceans le corps, commetilz avoyent les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n*estoyt qu'en liberté : car ilz laissoyent la partie quand leur plaisoy t, et cessoyent la partie ordinairement lorsque suoyent parmi le corps, ou estoyent aultrement las. Adonq estoyent très-bien essuez et frottez, et doul-* cément se pourmenans alloyent yeoir si le disner estoyt prest. Là attendens, récitoyent clèremcnt et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon. Gependent monsieur Tappétit veuoyt, et par bonne opportunité s*asséoyeut à table. Au commencement du repast estoyt leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust prins son \in. Lors (si bon sembloyl) on continuoyt la lecture, ou commençoyent à deviser joyeusement ensemble , parlans , ix)ur les premiers raotz , de la vertu, propriété efficace, et uature de tout ce que leur estoyt servi à table. Du \mn , du vin , de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fructz, herbes,
racines, et de Tapprest d*ycelies. Ce que faisant, apprint en peu de temps tous les passaiges à ce compétens en Pline, Athénée, Porphyre, Opian, Polybe, Héliodore , Aristoteles^, Élian et aultres. Iceulx propous tenuz, faisoyent souvent, pour plus estre asseurez, apporter les livres susditz à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes que , pour lors, n*estoyt médecin qui en sçeust à la moitié tant comme il faisoyt. Après , devisoyent des leçons lueues au matin , et rendoyent grâces à Dieu par quelques beaulx canticques faictz à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoyt des chartes , non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes yssoyent de arithméticque. £n ce moyen, entra en affection d'icellc science numérale, et, tous les jours après disner et souper, y passoyt temps aussi plaisantement qu'il souloyt (avait coutume) en dez ou es chartes. A tant sçeut d*ycelle et théoricque et praticque, si bien que TunstaP, angloys, qui en avoyt amplement escript, confessa que vrayement , en comparaison de luy, il n*y entendoyt que le hault alemant.
Et non seulement d*ycelle, mais des aultres sciences mathématicques, comme géométrie, astronomie et musicque. Car ilz faisoyent mille joyeulx instnimens et figures géométricques, ou de mesme praficquoyent
* Évèqud de Durham.
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les canoiis astronomicques. Après, s'esbaudissoyoïu à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus ung thème , à plaisir de gorge. Au reguard des instrumens de musicque , il apprint à jouer du luct, de Tespinette, de la harpe, de la flûte d'alemant, et à neuf trous, de la viole, et de la sacqueboutte (es-» pèce de trombone).
Geste heure ainsi employée, se remettoyt à son eslude principal par troys heures ou dadvantaige; tant à répéter la lecture matutinale , que à poursuivre le livre entrcprins , que aussi à escripre , bien traire et former les anticques et romaines lettres. Ce faict, issoyent hors de leur hostel, avecqueseux ung jeune gentilhomme de Touraine , nommé Tescuyer Gymnaste, lequel lui montroyt Tart de chevalerie. Changeant doncques de vesteroens, montoyl sus un coursier, et luy dounoyt cent quarrières, le faisoyt voltiger en Faer, franchir le foussé, saulter lepalys, courttourner eu ung cercle , tant à dextre comme à senestre. Là rompoyt, non la lance (car c'est la plus grande resverie du monde de dire : J'ai rompu dix lances en toumoy ou eu bataille ; ung charpentier le feroyt bien), mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemys. De sa lance doncques asseréc, verdc et roide , rompoyt ung huys, enfonçoyt ung harnoys , aculoyt ung arbre, enclavoyt ung anneau, enlevoytune selle d'armes, ungaubert, ung gantelet. Le tout faisoyt armé de pied en cap. Au reguard de fanfarer, et faire les potitz popismes
SUS ung cheval , nul ne le feit mieulx que luy. Le voltigeur de Ferrare n'estoyt qu'un clnge en comparaison. Singulièrement estoyt apprins à saultcr hastivement d*ung cheval sus Taultre sans prendre terre; et de chacun cousté, la lance au poing ; monter sans estrivières; et sans bride, guider le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire. Ung aullre jour s'exerceoyt à la hasche , puis branloyt la picque , sacquoyt de Fespée à deux mains, de la dague et du poignard, anué, non armé, au boucler, à la cappe, à la rondelle....
Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé et refraischy d'habillemens , tout doulcement retournoyent , et , passons par quelques prez ou aultres lieux herbus, visitoyent les arbres et plantes, les conférens avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen ; et en emportoyent leurs pleines mains au logis; descjuelles avoyt la charge ung jeune paige nommé Rbizotome, ensemble des pioches, bêches, tranches et aultres instrumens requis à bien arborizer. Eux arrivés au logis, ce pendant qu'on apprestoyt le soupper, répéttoyent quelques passaiges de ce que avoyt esté leu , et s'asséoyent h table.... Durant icelluy repast, estoyt continuée la leçon du disner, tant que bon sembloyt : le reste estoyt consommé en bon propous tous lettrez et utiles. Après grâces rendues, se addonnoyent h chanter musicalomont,h joner d'instrnmrns harmo-
nieux, ou de ces petits passe-temps qu'on faict es chartes, es dez, et guobeletz; et là demouroyent faisans grand chière, s*esbaudissans aulcunes foys jusques à l'heure de dormir; quelquefoys alloyent visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges.
En plene nuict , devant que soy retirer, alloyent au lieu de leur logis le plus descouvert veoir la face du ciel : et là notoyent les comètes, si aulcunes estoyent, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres.
Puis, avec son précepteur, récapituloyt briefvement, à la mode des Py thagoricques , tout ce qu'il avoyt leu, veu, sçeu, faict et entendu au décours de toute la journée.
Si prioyent Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense : et , luy rendant grâces de tout le temps passé, se recommandoyent à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce faict, entroyent en leur repos.
S'il advenoyt que l'aer feust pluvieux et intempéré, tout le temps devant disner estoyt employé comme de coustume, excepté qu'il faisoyt allumer ung beau et clair feu, pour corriger l'intempérie de l'aer. Mais , après disner, au lieu des cxercitations, ilz demouroyent en la maison et estudioyent en l'art de paincture et sculpture; ou revocquoyent en usage l'anticque jeu des taies (osselets) , ainsi qu'en ha escript Léonicus , et comme y joue n stre bon amy
Lascaris K £n y jouant, recoloyent les passaiges des auteurs aucieus esquelz est faicte mention , ou prinse quelque métaphore sus icelluy jeu. Semblablement, ou alloyent veoir comment on tiroyt les métaulx, ou comment on foudoyt rartillerie : ou alloyent veoir les lapidaires , orfeb^res , et tailleurs de pierreries , ou les alchimistes et monnoyeurs, ou les veloutiers, les horlogers , imprimeurs , organistes , tincturiers , et aultres telles sortes d'ouvriers, et, partout donnans le vin , apprenoyent et considéroyent Tindustrie et invention des mestiers,
Alloyent ouyr les leçons publicques, les actes solennelz, les répétitions, les déclamations, les plaidoyez des gentilz advocatz , les concions des prèschcui*s évangélicques.
Passoyt par les salles et lieux ordonnez pour Tescrime : et là, contre les maistres, essayoyt de tous bastons, et leur montroyt par évidence que autant, voyre plus, en sçavoyt qu'iceulx. Et , au lieu d*arboriser, visitoyent les bouticques des drogueurs, herbiers, et apothécaires, et. soigneusement considéroyent les fruilz, racines, feuilles, gommes, semences, axunges pérégrines (baumes étrangers), ensemble aussi comment on les adultéroyt.
Ainsi feut gouverné Gargantua, et conti-
nuoyt ce procez (procédé) de jour en jour, prouGtant comme entendez que peult faire ung jeune
' Bibliothécaire de François I*'.
homme selon son éâgc de bon sens , en tel exercice, ainsi continué. Lequel , combien qu'il semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx feut , légier et délectable , que mieux ressembloyt UBg passe-temps de roy que IVstude d'un escholier. Toutesfoys, Ponocrates, pour le séjourner (reposer) de ceste véhémente intention des esperitz , advisoyt une foys le moys quelque jour bien clair et serain, auquel bourgeoyent au matin de la ville, et alloyent à Gentily, ou à Boloigne, ou à Mont-Rouge, ou au pont Charanton, ou à Yanves, ou à Sainct- Clou. Et là passoyent toute la journée à faire la plus grande chière dont ilz se pouvoyent adviser : raillans, gaudissans, beuvans d'autant; jouans, chantans, dansans, se veauitrans en quelque beau pré, dénicheans des passeraulx , prenant des cailles, peschans au grenoilles et escrevisses.
Mais encore que ycelle journée feust passée sans livres et lectures, point elle n*estoyt passée sans prouffict ; car, en ce beau pré, ik recoloyent par cueur quelques plaisans vers de F Agriculture de Yergiie, de Hésiode, du Husticque de Politian, descripvoyent quelques [faisans épigrammes en latin , puis les mettoyent par rondeaulx et ballades en langue francoyse....