DANS LA SOLITUDE
Quels temps croyez-vous que je me rappelle le pins souvent et lu plus volontiers dans mes rêves ?
DtX-ËtJITÎÈME SIÈCLE. 291
C6 06 f^m pddt les plaisirs de ma JeaneÉSe $ ils fùnptit trop rires» trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi : ce sont ceux de ma retraite , ce sont mes promenades solitaires , ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers atec moi seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien Men-aimé, ma vieille chatte, les oi« seaux de la campagne, les biches de la forêt, avee Itt nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin , quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné les matinées h divers soins , que je remplissais tous avec plaisir , parce que je pouvais les remettre à un autre temps , je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns et me ménager une plus longue aprôs-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents , je partais par le grand soleil avec le fidèle Achatc , pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que je pusse m'esquiver ; maïs quand une fois j'avais pu doubler un certain coin , avec quel battement de cteur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé , en me disant : Me voilà maître de moi le reste de ce jour ! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt , quelque lieu désert , où rien , en me montrant la main de l'homme , ne m'annonçftt
la servitude et la domination , quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi : c'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur ; la majesté des arbres qui me comTaient de leur ombre , la délicatesse des arbustes que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration ; le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cosse de l'un à l'autre , favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse , et me faisait souvent redire à moi-même : ATon, Saiomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux.
Mon imagination ne laissait pas long-temps déserte la terre ainsi parée ; je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur; et, chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter; je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne ; je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie, et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur désirait encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité : plaisirs délicieux , si près de nous, et qui sont désor-
mais si loin des hommes ! Oh ! si dans ces moments quelque idée de Paris, de mou siècle et de ma petite gloriole d*auteur, venait troubler mes rêveries, avec quel dédain je les chassais à l'instant pour me livrer sans distraction aux sentiments exquis dont mon âme était pleine ! Cependant, au milieu de tout cela, je Tavoue, le néant de mes chimères venait quelquefois me contrister tout à coup : quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité , ils ne m'auraient pas suffi ; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore : je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de mon cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas 'idée, et dont pourtant je sentais le besoin : hé bien, monsieur, cela même était une jouissance, puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très-vif, et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.
Bientôt , de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'Être suprême qui embrasse tout ; alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas , je ne raisonnais pas , je ne philoso^ phais pas : je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers ; je me livrais avec attendrissement à la confusion des grandes idées; j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur resserré même dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit, j'étouffais dans l'univers.
J^aarais votilu tn'élancer dans l'infini : je crois que, ri j*eu8se dévoilé tous les mystères de la nature , je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue , et qui , dans Tagitation de mes transports , me faisait écrier quelquefois : O grand être! 6 grand être! sans pouvoir dire ni .penser rien de plus.
Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées ; et, quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite , étonné de la rapidité do temps , je croyais n'avoir pas mis assez è profit ma journée; je pensais en pouvoir jouir davantage encore, et, pour réparer le temps perdu , jo me disais ; Je reviendrai demain.
Je revenais à petits pas, la tête un peu fatigué, mais le cœur content. Je me reposais agréablement au retour en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur la terrasse , je soupais de grand appétit ; dans mon petit domestique, nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous : mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave; nous avions toujours la même volonté , mais jamais il ne m'a obéi ; ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour : j'étais
DIX-HUrriÈMK SIECLE. 205
bien différent qnand j'avais tu compagnie; j'étais rarement content des antres, et jamais de moi ; h soir, j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante ; et , depuis qu'elle me l'a dite, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfm, après avoir fait encore le soir quelques tours dans mon jardin, on chanté quelque air sur mon épinette» je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âmft cent fois plus doux que le sommeil encore.
Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie : bonheur sans amertume, sans ennui , sans regrets, et auquel j'aurais borné volontiers tout cela de mon existence. Oui, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité, je n'en demande point d'autres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes ; mais un corps qui souffre ôte à l'esprit sa liberté : désormais je ne suis plus seul , j'ai un hôte qui m'importune ; il faut m'en délivrer pour être à moi, et l'essai que j'ai fait de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d*effroi le moment de les goûter sans distraction. ( Correspondance, )