‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 118 sur 326 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

Tu veux cesser de vivre : mais je voudrais bien liavoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne t'imposa-t-il point avec la vie une tâche pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens-tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps ?... Malheureux! trouve-moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu : que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté 1 a vie pour être en droit de la quitter.

Tu comptes les maux de l'humanité, et tu dis :

• La vie est un mal » Mais regarde , cherche dans

l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui

ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire

qu*il n*y ait aucun bien dans Tunivers 7 et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident ? La vie passive de rhomme n'est rien, et ne regarde qu*un corps dont il sera bientôt délivré; mais sa vie active et morale, qui doit influer sur tout son être , consiste dans l'exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère , et un bien pour l'honnête homme infortuné ; car ce n'est pas une modification passagère , mais son rapport avec son objet, qui la rend ou bonne ou mauvaise.

Tu t'ennuies de vivre , et tu dis : a La vie est un mal. 0 Tôt ou tard tu seras consolé , et tu diras : « La vie est un bien, n Tu diras plus vrai sans mieux raisonner ; car rien n'aura changé que toi... Change donc dès aujourd'hui; et puisque c'est dans la mau* vaise disposition de ton âme qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglées, et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger...

Que font dix , viugt , trente ans pour un être immortel ? La peine et le plaisir passent comme une ombre : la ^ ie s'écoule en un instant ; elle n'est rien par elle-même ; son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui > qu'elle est quelque chose. Ne dis donc plus que c'est .*? nil mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien, et que si c'est un mal d'avoir vécu, c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de

mourir : car autant vaudrait dire qu'il t*cst permis de n*être pas homme, qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination...

Une mort telle que tu la médites est honteuse et f urtive ; c'est un vol fait au genre humain. Avant de e quitter, rends-lui ce qu'il a f^it pour toi. — Mais je ne tiens à rien.»< Je suis inutile au monde... -^ Philûfopbe d'un jour I ignores^tu que tu ne saurais (lire un pas sur la terre sans trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l'humanité, par cela seul qu'il existe ?

Jeune insensé I s'il te reste au fond du cœur le moindre sentiment de vertu, viens que je t'apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu feras tenté d'en ^rtir, dis eu toi-<même : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir ; » puis, va chercher quelque indigent à secourir , quelque infortuné à consoler, quelque opprimé h défendre.... Si cette considération te retient aujourd'hui, elle te retiens dra demain, après-demain, toute ta vie : si elle ne te retient pas, meurs, tu n'es qu'un méchant.

{Nouvelle Héloïse. )

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