‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 121 sur 326 · JEAN-JACQUES RENVERSÉ PAR UN CHIEN · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES RENVERSÉ PAR UN CHIEN

J'étais, sur les s'x heures, à la descente de Ménilmontant, presque vis-à-vis du Galant Jardinier, quand des personnes qui marchaient devant moi s'étant tout à coup brusquement écartées, je vis fondre sur moi un gros chien danois qui, s'élançant à toutes jambes devant un carrosse, n'eut pas même le temps de retenir sa course ou de se détourner, quand il

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m'aperçut Je jugeai que le seul moyen que j'avais d'éviter d'être jeté par terre était de faire un grand saut, si juste que le chien passât sous moi, tandis que je serais en l'air. Cette idée , plus prompte que l'éclair, et que je n'eus le temps ni de raisonner ni d'exécuter, fut la dernière avant mon accident. Je ne sentis ni le coup , ni la chute , ni rien de ce qui s'ensuivit, jusqu'au moment où je revins à moi. 11 était presque nuit quand je repris connaissance. Je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontèrent ce qui venait de m'arriver. Le chien danois , n'ayant pu retenir son élan , s'était précipité sur mes deux jambes, et, me choquant de sa masse et de sa vitesse , m'avait fait tomber la tétc en avant : la mâchore supérieure , portant tout le poids de mon corps, avait frappé sur un pavé trèsraboteux, et la chute avait été d'autant plus violente que, étant à la descente, ma tête avait donné plus bas que mes pieds. Le carrosse auquel appartenait le chien suivait immédiatement et m'aurait passé sur le corps si le cocher n'eût à l'instant retenu ses chevaux.

Voilà ce que j'appris par le récit de ceux qui m'avaient relevé, et qui me soutenaient encore lorsque je revins à moi. L'état dans lequel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description.

La nuit s'avançait J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensa-

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tlon fut tift ittottiènt délicîeut. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère elclstence tous les objets que j'apercevais. Tout entier au moment présent , je ne me souvenais de rien ; je n'avais aucune notion distincte de mon individu , pas la moindre idée de ce qui venait de m'arriver 5 je ne savais ni qui j'étais ni oû j'étais ; je ne sentais ni mal , ni crainte , ni inquiétude. Je voyais couler mon sang comme j'aurais vu couler un ruisseau, sans songer que ce sang m'appartînt en aucune' sorte. Je sentais dans tout mon être un calme ravissant, auquel , chaque fois que je me le rappelle, je ne trouve rien de comparable dans toute l'aciivité de§ plaisirs connus.

On me demanda où je demeurais ; il me fut impossible de le dire. Je demandai où j'étais; on me dit t A la Haute-Borne; c'est comme si Ton m'eût dit : Au mont Atlas. Il fallut demander successivement le pays , la ville et le quartier où je me trouvais; encore cela ne put-il suffire pour me reconnaître; il me fallut tout le trajet de là jusqu'au boulevart pour me rappeler ma demeure et mon nom. Un monsieur que je ne connais pas, et qui eut la charité de m'accompagner quelque temps, apprenant que je demeurais si loin, me conseilla de prendre au Temple un fiacre pour me reconduire che» moi. Je marchais très-bien , très-légèrement, sans sentir ni douleur ni blessure, quoique je crachasse

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toujours beaucoup de sang. Mais j'avais uu frisson glacial qui faisait claquer d'une façon très-incommode fueii deqts fracassées. Arrivé au Temple, je pensais que, puisque je marchais sans peine, il valait mieux continuer ainsi ma route à pied que de m'exposer à périr de froid dans un fiacre. Je fis ainsi la demilieue qu'il y a du Temple à la rue Plàtrière, marchant sans peine, évitant les embarras, les voitures; choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j'aurais pu le faire en pleine santé. J'arrive, j'ouvre le secret qu'on a fait mettre à la porte de U rue, je monte l'escalier dans l'obscurité, et j'entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute et ses suites, dont je ne m'apercevais pas même encore alors.

Les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j'étais plus maltraité que je ne peu*sais. Je passai la nuit sans connaître encore et sea* tir mon mal. Voici ce que je sentis et trouvai le len» demain. J'avais la lèvre supérieure fendue en dedans jusqu'au nez ; en dehors, la peau l'avait mieux ga« rantie, et empêchait la totale séparation; quatre dents enfoncées à la mâchoire supérieure , toute la partie du visage qui la couvre extrêmement enflée et meurtrie; lé pouce droit foulé et très-gros, le pquce gauche grièvement blessé , le bras gauche foulé , le genou gauche aussi très-enflé , et qu'une contui^on foi'te et douloureuse empêchait totalement de plier. Idais, avec tout ce fracas, rien de bri^, pas Ui/^e

une dent; bonheur qui tient du prodige dans une chute comme celle-là.

(Rêveries d'un promeneur solitaire,)

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