HISTOIRE DE JEAN- JACQUES
RiCONTÉE PAR LUI-MÊME.
Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété , élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes, d'autres diraient des préjugés , qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moimême, alléché par des caresses, séduit par la vanité, leurré par l'espérance , forcé par la nécessité, je me fis catholique, mais je reslai toujours chrétien; et bientôt, gagné par l'habitude, mon cœur s'attacha sincèrement à ma nouvelle religion. Les instructions , les exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres à laquelle je me livrai tout en- ,tier, renforcèrent auprès d'elle mes dispositions naturelles aux sentiments affectueux , et me rendirent dévot presqu'à la manière de Fénelon. La méditation dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers, forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'auteur des choses, et à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout
ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent. Lorsque ma destinée me rejeta dans le torrent du monde, je n*y retrouvai plus rien qui pût flatter un moment mon cœur. Le regret de mes doux loisirs me suivit partout, et jeta Tindiiïérence et le dégoût sur tout ce qui pouvait se trouver à ma portée propre à mener à la fortune et aux honneurs. Incertain dans mes inquiets désirs, j*espérais peu , j'obtins moins, et je sentis , dans des lueurs mêmes de prospérité , que quand j'aurais obtenu tout ce que je croyais chercher je n'y aurais point trouvé ce bonheur dont mon cœur était avide sans en savoir démêler l'objet Ainsi tout contribuait à détacher mes affections de ce monde même avant les malheurs qui devaient m'y rendre tout à fait étranger.
Je parvins jusqu'à l'âge de quarante ans, flottant entre l'indigence et la forfune , entre la sagesse et l'égarement, plein de vices d'habitude sans aucun mauvais penchant dans le cœur, vivant au hasard sans principes bien décidés par ma raison, et distrait sur mes devoirs sans les mépriser, mais souvent sans les bien connaître. Dès ma jeunesse j'avais fixé cette époque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir et celui de mes prétentions en tout genre , bien résolu , dès cet âge atteint et dans quelque situation que je fusse , de ne plus me débattre pour en sortir, et de passer le reste de mes jours à vivre au jour la journée sans plus m'occuper de l'avenir. Le moment venu, j'exécutai ce projet
sans peine; et, quoique alors ma fortune semblât vouloir prendre une assiette plus fixe, j*y renonçai, non-seulement sans regret, mais encore avec un plaisir véritable. En me délivrant de tous ces leurres, de toutes ces vaines espérances , je me livrai pleiqen^nt à l'incurie et au repos d'esprit qui fut toiyours mon goût le plus dominant et mon penchant le plus durable; je quittai le monde et ses pompes.
Je renonçai à toutes parures : plus d'épée , plus de montre , plus de bas blancs, de dorure , de coiffure; une perruque toute simple , un bon gros habit de drap ; et mieux que tout cela , je déracinai de mon cœur les cupidités el les convoitises qui donnent du prix k tout ce que je quittais. Je renonçai à la place que j'occupais alors, pour laquelle je n'étais nullement propre , et je me mis ^ copier de la musique ^ tant la page, occupation pour laquelle j'avais eu un goût décidé.
Je ne bornai pas ma réforme aux choses extérieures ; je sentis que cclle-^là même en exigeait une autre plus pénible sans doute , mais plus nécessaire dans les opinions ; et, résolu à n'en pas faire à deux fois, j'entrepris de soumettre mon intérieur k un examen sévère qui le réglât pour le reste de ma vie tel que je voulais le trouver à ma mort.
Une grande révolution qui venait de se faire eu moi ; un autre monde moral qui se dévoilait à mes regards; les insensés jugements des hommes, dont, S9m prévoir cioÇQre cqmbiço j*ei| s^ais lu victime»
mX-llUîtlÈME SIÈCLE. 303
je C(AIittieAÇdi8 à sentir l'absurdité ; le besoin tonjt)tllT5 croissant d'un autre bien que la gloriole littéraire, dont à peine la vapeur m'avait atteint que j'en étais déjà dégoûté ; le désir enfin de tracer |)our le reste de ma carrière une route moins incertaine que celle dans laquelle j'en venais de passer la plus belle moitié, tout m'obligeait à cette grande revue dont je sentais depuis long-temps le besoin. Je l'entrepris donc, et je ne négligeai rien de ce qui dépendait de moi pour bien exécuter cette entreprise.
C*est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au monde , et ce goût vif pour la solitude qui ne m'a plus quitté depuis ce temps-là. L'ouvrage que j'entreprenais ne pouvait s'exécuter que dan^ une retraite absolue ; il demandait de longues et paisibles méditations que le tumulte de la mciété ne souffre pas. Cela me força de prendre pour un temps une autre manière de vivre , dont ensuite je me trouvai si bien, que, ne l'ayant interrompue depuis lors que par force et pour peu d'instants, je l'ai reprise de tout mon cœur, et m'y suis borné sans peine aussitôt que je l'ai pu ; et quand ensuite les hommes m'ont réduit à vivre seul » j*ai trouvé qu'en me séquestrant pour me rendre misérable ils avaient plus fait pour mon bonheur que je n'avais su faire moi-même. Je me livrai au travail que j'avais entrepris avec un zèle proportionné et à l'importance de la chose et au besoin que je sentais en avoir. Je vivais alors avec des phiioso-
30 i ' PROSATEURS FRANÇAIS.
phes modernes qui ne ressemblaient guère aux anciens : au lieu de lever mes doutes et de fixer mes irrésolutions, ils avaient ébranlé toutes les cert'tudes que je croyais avoir sur les points qu'il m'importait le plus de connaître : car, ardents missionnaires d'athéisme et très-impérieux dogmatiques, ils n'enduraient point sans colère que , sur quelque point que ce pût être, on osât penser autrement qu'eux. Je m'étais défendu souvent assez faiblement par haine
pour la dispute, et par peu de talent pour la soutenir; mais jamaisje n'adoptai leur désolante doctrine; et cette résistance à des hommes aussi intolérants, qui d'ailleurs avaient leurs vues, ne fut pas une des moindres causes qui attisèrent leur animosité.
Tranquille dans ces dispositions, j'y trouve, avec le contentement de moi, l'espérance et les consolations dont j'ai besoin dans ma situation. Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète, aussi permanente, aussi triste en elle-même, l'animosité toujours sensible et toujours active de toute la génération présente, les indignités dont elle m'accable sans cesse, ne me jettent quelquefois dans l'abattement. L'espérance ébranlée, les doutes décourageants reviennent encore de temps à autre troubler mon âme et la remplir de tristesse. C'est alors qu'incapable des opérations de l'esprit nécessaires pour me rassurer moi-môme, j'ai besoin de me rappeler mes anciennes résolutions : les soins , l'attention , la sincérité du cœur que j'ai mis à les prendre reviennent
alors à mon souYenir et lue rendent toute ma confiance. Je me refuse ainsi à toutes nouvelles idées comme à des erreurs funestes qui n'ont qu'une fausse apparence, et ne sont bonnes qu'à troubler mon repos. Ainsi retenu dans l'étroite sphère de mes anciennes connaissances, je n'ai pas, comme Solon, le bonheur de pouvoir m'instruire chaque jour en vieillissant, et je dois même me garantir du dangereux orgueil do vouloir apprendre ce que je suis désormais hors d'état de bien savoir. Mais, s'il me reste peu d'acquisitions à espérer du côté des lumières utiles , il m'en reste de bien importantes à faire du côté des vertus né* cessaires à mon état : c'est là qu'il serait temps d'enrichir et d'orner mon âme d'un acquis qu'elle pût emporter avec elle. Lorsque, délivrée de ce corps qui roffusque et l'aveugle , et voyant la vérité sans voile, elle apercevra la misère de toutes ces connaissances dont nos faux savants sont si vains , elle gémira des moments perdus en cette vie à les vouloir acquérir. Mais la patience , la douceur, la résignation, l'intégrité, la justice impartiale sont un bitn qu'on emporte avec soi , et dont on peut s'enrichir sans cesse , sans craindre que la mort même nous en fasse perdre le prix. C'est à cette unique et utile étude que je cx)nsacre le reste de ma vieillesse. Heureux-si, par mes progrès sur moi-même, j'apprends à sortir de la vie , non meilleur, car cela n'est pas possible , mais plus vertueux que je n'y suis entré ! {Rêveries d'un promeneur solitaire,)
COURAGE Et GÉNÉROSITÉ