LE PREMIER HOMME
àAOONTB iB8 PIIEMIÉRBS SBMSATIOMS.
Je me souviens de cet instant plein dé Joie et de trouble Où je sentis, pour la première fois, ma singulière existence : je ne savais ce que j'étais , où j'étais, d'où je venais. J*ouvris les yeut : quel surcroît de sensation ! la lumière , la voûte céleste , la verdure de la terre , le cristal des eaux , tout m'occupait, m'animait, et me donnait un sentiment in*^ exprimable de plaisir. Je crus d'abord que tous ces objets étaient en mol, et faisaient partie de moi** même. Je m'affermissais dans cette pensée naissante lorsque je tournai les yeux vers l'astre de la lumière; son éclat me blessa ; je fermai involontairement la paupière , et je sentis une légère douleur. Dans ce moment d'obscurité , je crus avoir perdu tout mon être.
AtTligé, saisi d'étonnement , je pensais à ce grand changement, quand tout à coup j'entends des sons : le chant des oiseaux, le murmure des airs formaient
DIX-HUITIÈME SIÈCLE. dlft
un concert dont la douce impression me remuait juscpi'au fond de l'âme; j'écoutai long-temps, et je me persuadai bientôt que cette harmonie était moi»
Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d'existence, j'oubliais déjà la lumière, cette autre partie de mon être que j'avais connue la première lorsque je rouvris les yeux. Quelle joie de me re« trouver en possession de tant d'objets brillants I Mon plaimr surpassa tout ce que j'avais senti la première, fois, et suspendit pour un temps le charmant eflfet des sons.
Je fixai mes regards sur mille objets divers ; je m'aperçus bientôt que je pouvais perdre et retrouver ces objets, et que j'avais la puissance de détruire et de reproduire à mon gré cette belle partie de moimême; et, quoiqu'elle me parût immense en grandeur, et par la qualité des accidents de lumière , et par la variété des couleurs, je crus reconnaître que tout était contenu dans une portion de mon être.
Je commençais à voir sans émotion et à entendre sans trouble lorsqu'un air léger, dont je sentis la fraîcheur, m'apporta des parfums qui me causèrent un épanouissement intime, et me donnèrent un sentiment d'amour pour moi-même*
Agité par toutes ces sensations, pressé par les plai* sirs d'une si belle et si grande existence, je me levai tout d'un coup , et je me sentis transporté par une force inconnue. Je ne fis qu'un pas ; la nouveauté de ma situation me rendit immobile : ma surprise
fut extrême; je crus que mon existence fuyait : le mouvement que j'avais fait avait confondu les objets; je m'imaginais que tout était en désordre.
Je portai la main sur ma tête ; je touchai mou front et mes yeux; je parcourus mon corps : ma main me parut être alors le principal organe de mon existence. Ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si complet, la jouissance m'en paraissait si parfaite, en comparaison du plaisir que m'avaient causé la lumière et les sons, que je m'attachai tout entier à cette partie solide de mon être , et je sentis que mes idées prenaient de la profondeur et de la réalité.
Tout ce que je touchais sur moi semblait rendre à ma main sentiment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dans mon âme une double idée.
Je ne fus pas long-temps sans m'apercevoir que cette faculté de sentir était répandue dans toutes les parties de mon être ; je reconnus bientôt les limites de mon existence qui m'avait paru d'abord immense en étendue.
J'avais jeté les yeux sur mon corps; je le jugeais d'un volume énorme, et si grand que tous les objets qui avaient frappé mes yeux ne me paraissaient, en comparaison, que des points lumineux.
Je m'examinai long-temps, je me regardais avec plaisir, je suivais ma main de l'œil, j'observais ses mouvements. J'eus sur tout cela les idées les plus
étranges : je croyais que le mouvement de ma main n'était qu'une espèce d'existence fugitive, une suC' cession de choses semblables; je l'approchai de mes yeux; elle me parut alors plus grande que tout mon corps, et elle fit disparaître à ma vue un nombre in* fini d'objets.
Je couunençai à soupçonner qu'il y avait de l'illu* slon dans cette sensasion qui me venait par les yeux. J'avais vu distinctement que ma main n'était qu'une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre qu'elle fût augmentée au point de me paraître d'une grandeur démesurée. Je résolus donc de ne me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas encore trompé, et d'être en garde sur toutes les autres façons de sentir et d'être.
Celte précaution me fut utile : je m'étais remis en mouvement, et je marchais la lête^aute et levée vers le ciel; je me heurtai légèrement contre un palmier; saisi d'effroi, je portai ma main sur ce corps étranger ; je le jugeai tel, parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment. Je me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus, pour la première fois, qu'il y avait quelque chose hors de moi.
Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne l'avais été par toutes les autres, j'eus peine à me rassurer; et, après avoir médité sur cet événement, je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais jugé des parties de mon corps, et
qu'il n*y avait que le toucher qui pût m'assurér de leur existence.
Je cherchais donc à toucher tout ce que je voyais : je voulais toucher le soleil; j'étendais les bras pour embrasser l'horizon , et je ne trouvais que le vide des airs.
A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise ; car tous les objets paraissaient être également près de moi, et ce ne fut qu'après une infinité d'épreuves que j'appris k me servir de mes yeux pour guider ma main ; et, comme elle me donnait des idées toutes différentes des impressions que je recevais par le sens de la vue, mes sensations n'étant pas d'accord entre elles, mes jugements n'en étaient que plus imparfaits, et le total de mon être n'était encore pour moi-même qu'une existence en confusion.
Profondément occupé de moi, de ce que j'étais, de ce que je pouvais être, les contrariétés que je venais d'éprouver m'humilièrent. Plus je réfléchissais, plus il se présentait de doutes. Lassé de tant d'incertitudes , fatigué des mouvements de mon âme , mes genoux fléchirent, et je me trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de nouvelles forces à mes sens.
J'étais assis à l'ombre d'un bel arbre; des fruits d'une couleur vermeille descendaient, en forme de grappe, à la portée de la main. Je les touchai légèrement : aussitôt ils se séparèrent de la branche ,
comme la figue s'en sépare dans le temps de sa maturité.
J'avais saisi un de ces fruits; je m'imaginai avoir fait une CQuquôte, et je me gloriGai de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma main un autre être tout entier. Sa pesanteur, xCiUoique peu sensible , me parut une résistance animée , que je me faisais un plaisir de vaincre. J'avais approché cq fruit de mes yeux ; j'en considérais la forme qt les couleurs. Une odeur délicieuse me le fit approcher davantage ; il se trouva près de mes lèvres ; je tirais à longues aspirations le parfum, et je goûtais à longs traits les plaisirs de Todorat. J'étais intérieurement rempli de cet air embaumé. Ma bouche s'ouvrit pour l'exhaler ; elle se rouvrit pour en reprendre : je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin , plus délicat encore que le premier; enfin, je goûtai.
Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensation I Jusque-i^ je n'avais eu que des plaisirs ; le goût me donna le sentiment de la volupté. L*intimité de la jouissance 4t naître Tidée de la possessioji. Je crus que la substance de ce fruit était devenue la mienne, et que j'étais le maître de transformer les êtres.
Flatté de cette idée de puissance , incité par le plaisir que j'avais senti, je cueillis un second et un troisième fruit, et je ne me lassais pas d'exercer ma main pour satisfaire mon goût; mais une langueur agréable, s'emparant peu à peu de tous nies sens, appesantit mes membres, et suspendit l'activité de»
' mon âme. Je jugeai de mon inaction par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets, et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées. Dans cet instant mes yeux devenus inutiles se fermèrent, et ma tête, n*étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé, tout disparut. La trace de mes pensées fut interrompue; je perdis le sentiment de mon existence. Ce sommeil fut profond , mais je ne sais s*il fut de longue durée , n'ayant point encore Tidée du temps, et ne pouvant le mesurer. Mon réveil ne fut qu'une seconde naissance, et je sentis seulement que j'avais cessé d'être. Cet anéantissement que je venais d'éprouver me donna quelque idée de crainte, et me fit sentir que je ne devais pas exister toujours.
J'eus une autre inquiétude : je ne savais si je n'avais pas laissé dans le sommeil quelque partie de mon être. J'essayai mes sens; je cherchai à me reconnaître.
Dans cet instant, l'astre du jour, sur la fin de sa course, éteignit son flambeau. Je m'aperçus à peine que je perdais le sons de la vue ; j'existais trop pour craindre de cesser d'être , et ce fut vainement que l'obscurité où je me trouvai me rappela l'idée de mon premier sommeil.
{Histoire naturelle de V homme,)