‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 129 sur 326 · LE CYGNE · texte numérisé non relu

LE CYGNE

Dans toute société, soit des animaux, soit des hommes, la tiolence fit les tyrans, la douce autorité fait les rois. Le lion et le tigre sur la terre, Taigle et le vautour dans les airs ne régnent que par la guerre, ne dominent que par Tabus de la force et par la cruauté, au lieu que le cygne règne sur les eaux à tous les titres qui fondent un empire de paix : la grandeur, la majesté, la douceur, avec des puissan-* ces, des forces, du courage, et la volonté de n*en pas abuser et de ne les employer que pour la défense. Il sait combattre et vaincre , sans jamais attaquer : roi paisible des oiseaux d*eau, il brave les tyrans de Tair; il attend Talgle, sans le provoquer, sans le craindre; il repousse ses assauts , en opposant à ses armes la résistance de ses plumes et les coups précipités d'une aile vigoureuse qui lui sert d*égide, et souvent la victoire couronne ses efforts. Au reste, il n*a que cfe fier ennemi ; tous les oiseaux de guerre le respectent, et il est en paix avec toute la nature; il vit en ami plutôt qu*en roi au milieu des nombreuses peuplades des oiseaux aquatiques , qui toutes semblent se ranger sous sa loi ; il n*est que le chef, le premier habitant d'une république tranquille, où les citoyens n'ont rien à craindre d'un mattre qui ne demande qu^autant qu'il leur accorde , et ne veut que calme et liberté.

Les grâces de la figure, la beauté de la forme répondent dans le cygne à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux ; il décore , embellit tous les lieux qu*il fréquente; on l'aime, on Tapplaudit, on Tadmire ; nulle espèce ne le mérite mieux. La na^ ture, en effet, n*a répandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent Tidée de ses plus charmants ouvrages : coupe de corps élé« gante, formes arrondies, gracieux contours, blancheur éclatante et pure, mouvements flexibles et ressentis, attitudes tantôt animées, tantôt laissées dans un mol abandon, tout dans le cygne respire la volupté, Tenchantement que nous font éprouver les grâces et la beauté; tout nous l'annonce, tout le peint comme l'oiseau de l'amour; tout justifie la spirituelle et riante mythologie d'avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles.

A sa noble aisance , à la facilité , la liberté de ses mouvements sur l'eau , on doit le reconnaître, nonseulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l'art de la navigation. Son cou élevé, et sa poitrine relevée et arrondie , semblent en effet figurer la proue du navire fendant Tonde ; son large estomac en présente la carène; son corps, penché en avant pour cingler, se redresse à l'arrière , et se relève en poupe; sa queue est un vrai gouvernail; ses pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes, demi-ouvertes au vent et doucement enflées, sont les

voiles qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à la fois.

Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté, le cygne semble faire parade de tous ses avantages; il a Fair de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards, et il les captive en effet, soit que, voguant en troupe, on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée ; soit que, s*en détachant et s'approchant du rivage aux signaux qui l'appellent, il \ienne se faire admirer de plus près, en étalant ses beautés, et développant ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves.

Aux avantages de la nature le cygne réunit ceux de la liberté; il n*est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer; libre sur nos eaux, il n'y séjourne, ne s'y établit qu'en y jouissant d'assez d'indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité ; il veut à son gré parcourir les eaux, débarquer au rivage , s'éloigner au large , ou venir, longeant la rive , s'abriter sous les bords, se cacher dans les joncs, s'enfonjcer dans les anses les plus écartées ; puis, quittant sa solitude, revenir à la société, et jouir du plaisir qu'il parait prendre et goûter en s'approchant de l'homme, pourvu qu'il trouve en nous ses hôtes el ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans.

Chez nos ancêtres, trop simples ou trop sages pour remplir leurs jardins des beautés froides de l'art en place des beautés vives de la nature , les cygnes

étaient en possession de faire Tornement de toutes les pièces d'eau; ils animaient, égayaient les tristes fossés des châteaux; ils décoraient la plupart des rivières, et même celle de la capitale, et l'on vit l'un des plus sensibles et des plus aimables de nos princes mettre au nombre de ses plaisirs celui de peupler de ces beaux oiseaux les bassins de ses maisons royales.

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