MORT DE STANISLAS LECZINSKI
On peut compter parmi les auteurs célèbres de ce siècle le roi de Pologne Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, qui vient de mourir à Lunéville, au grand regret de cette province. 11 a beaucoup écrit. On a recueilli ses ouvrages sous ce titre : Œuvres du philosophe hi&nfaisant. On y remarque plus de bonne volonté que de talent. Son livre sur le « gouvernement de Pologne » passe pour ce qu'il a fait de mieux. Le sort de ce prince est encore plus singulier que son caractère et ses qualités personnelles, et cette singularité d'étoile s'est soutenue jusqu'à la fin; car périr par le feu à l'âge de quatre-vingt-huit ans , ce n'est pas une destinée commune ; et il est douloureux pour ceux qui perdent à sa mort de penser que, sans cet accident, il aurait pu vivre encore quelques années. Ce prince n'avait jamais porté de robe de chambre; il se servait d'une redingote de
ratine. La reine, sa fille, lui ayant fait honte de cette coutume pendant le séjour qu'elle fit à Lunéville Tautomne dernier, elle Tobligea de mettre une robe de chambre, dont elle lui fit présent. C'est dans cette robe de chambre qu'il a été brûlé. On disait d'abord que le feu y avait pris en tombant de sa pipe , et l'on remarquait que ce feu se serait amorti sur la ratine , au lieu qu'il a pris avec rapidité à l'ouate dont la robe de chambre était garnie ; et sur cela on raisonnait à perte de vue sur la fatalité de ce présent Il passe aujourd'hui pour plus vrai que ce prince, qui voulait absolument être seul dans son cabinet, ayant appelé pour avoir du feu pour sa pipe , et n'ayant pas été entendu tout de suite , a ccdé à son impatience naturelle , et que , voulant prendre du feu dans la cheminée, il a eu le malheur d'y tomber. Il a été secouru fort vite : un vieux valet de chambre, nommé Sister, s'y est brûlé la main considérablement. Ce Sister était au roi dans le temps qu'il était encore staroste. Stanislas n'a pas voulu conserver l'épithète de bienfaisant au delà de sa mort; il n'a laissé de pension à personne ; tous ses bienfaits envers ses grands et petits officiers se réduisent à une année de gages. Ce n'est pas récompenser en roi un valet de chambre qu'on a conservé depuis sa starostie. Toute sa maison devra donc uniquement aux bontés du roi ce que Sa Majesté daignera faire en sa faveur. Beaucoup de subalternes , qui ont vieilli au service de ce prince , seraient fort à plaindre si le
rd s'en tenait aux termes du testament de son beau* père ; mais c'est ce que sa bonté ne lui permettra pas. Voilà , je crois , le dernier compagnon des travaux et de la gloire de Charles XII , qui vient de mourir. Sa mort est une perte irréparable pour la Lorraine. Rien n*est plus touchant que la douleur répandue parmi les habitants de Nancy et de Lunéville. Le dernier jour, pendant Texposilion du Saint- Sacrement et la prière des quarante heures, les rues et les temples retentissaient de cris et de gémissements; et lorsque l'on sut que le roi était expiré, la foule se porta au château ; on fut obligé de lui ouvrir les portes, qu'on avait fermées, et tout le peuple se jeta sur son corps en l'arrosant de larmes et en se frappant la poitrine. Je doute qu'on fasse à Stanislas une |>lus belle oraison funèbre que celle-là.
{Correspondance, )