AMITIÉ DE MONTAIGNE ET DE LA BOETIE
Ordinairement ce que nous appdons amis et amitiez, ce ne sont qu'accointances et familiaritez nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent En l'amitié de quoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aymoys , je sens que cela ne se peult exprimer qu'en respondant, « Parce que & estait iuy; parce que testait moy. » 11 y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'aultre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports ; je croys par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à nostre première rencontre, qui feut par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si cogneus, si obligez entre nous, que rien dez lors ne nous feut si proche que l'un à l'aultre. Il escrivit
' La Boëtie, conseiller au parlement de Bordeaux , qui donnait les plus belles espérances , et qu'une mort prématurée enleva à la tendresse de Montaigne;
une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de nostre intelligence si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions touts deux hommes faicts, et luy plus de quelques années, elle n*avoit point à perdre temps , et n'avoit à se régler au patron des amiliez molles et régulières, ausquelles il fault tant de précautions de longue et préalable conversation. Cette-cy n*a point d'aultre idée que d*elle-mesme, et ne se peult rapporter qu*à soy : ce n'est pas une spéciale considération, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille; c'est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, ramena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, Tarnena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous feust propre , ny qui feust ou ûen ou mien.