LE VOLEUR ET LE SAVANT
L'abbé de Molières ^ était un homme simple et pauvre , étranger à tout , hors à ses travaux sur le système de Descartes; il n'avait point de valet, et travaillait dans son lit , faute de bois , sa culotte sur sa tète par dessus son bonnet , les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin il entend frapper à sa porte : « Qui va là ? Ouvrez. ... — Il tire un cordon et la porte s'ouvre. L'abbé de Molières ne regardant point : — Qui êtes- vous? — Dopnezmoi de l'argent. — De l'argent? — Oui, de l'argent. — Ah ! j'entends, vous êtes un voleur? — Voleur ou non, il me faut de l'argent. — Vraiment oui, il vous en faut ? Hé bien ! cherchez là dedans. . . » Il tend le cou, et présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille : « Hé bien ! il n'y a point d'argent — Vraiment non. Mais il y a ma clef. — Hé bien! celte clef... — Cette clef, prenez-la. — Je la tiens. — Allez-vous-en à ce secrétaire; ouvrez... » Le voleur
' Physicien et mathématicien, mortep 1744.
met la clef à un autre tiroir, u Laissez donc, ne dérangez pas I ce sont mes papiers. Venti'ebleu ! finirez-vous? ce sont mes papiers : à l'autre tiroir, vous trouverez de Targent. — Le voilà. — Hé bien ! prenez. Fermez donc le tiroir... » Le voleur s'enfuit. « Monsieur le voleur, fermez donc la porte. Morbleu ! il laisse la porte ouverte!... Quel chien de voleur! Il faut que je me lève par le froid qu'il fait ! maudit voleur !. . . » L'abbé saute en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son travail, sans penser, peut-être, qu'il n'avait pas de quoi payer son dîner.