BLANCHET
François Blanchet, né à AngeiTille, près de Chartres, entra dans rétat ecclésiastique , et se livra avec succès à l'enseignement et h la prédication. 11 devint bibliothécaire du roi à Versailles.
On a de lui des Variétés morales et amusantes^ et dos Apo^ logues et Contes orientaux, qui annoncent un grand art pour raconter.
l'académie silencieuse.
Il y avait à Amadan une célèbre académie dont le premier statut était conçu en ces termes : Les académiciens penseront beaucoup, écriront peu et ne parleront que (e moins qu'il sera possi-
hie. On rappelait V Académie silencieuse, et il n*était point en Perse de vrai savant qui n'eût Tambition dV être admis. Le docteur Zeb, auteur d'un petit livre excellent intitulé ie Bâillon, apprit, au fond de sa province , qu'il vaquait une place dans l'Académie silencieuse. Il part aussitôt; il arrive à Amadan, et, se présentant à la porte de la salle où les académiciens sont assemblés, il prie l'huissier de remettre au président ce billet : Le docteur Zeb demande humiflement lapiacevacante. L'huissier s'acquitta sur-le-champ de la mission ; mais le docteur et son billet arrivaient trop tard , la place était déjà remplie.
L'académie fut désolée de ce contre-temps ; elle reçut, un peu malgré elle, un bel-esprit de la cour, dont l'éloquence vive et légère faisait l'admiration de toutes les ruelles , et elle se voyait réduite à refuser le docteur Zeb, le fléau des bavards, une tête si bien faite, si bien meublée! Le président, chargé d'annoncer au docteur cette nouvelle désagréable, ne pouvait presque s'y résoudre , et ne savait comment s'y prendre. Après avoir un peu rêvé , il fit remplir d'eau une grande coupe, mais si bien remplie, qu'une goutte de plus eût fait déborder la liqueur ; puis il fit signe qu'on introduisît le candidat. Il parut avec cet air simple et modeste qui annonce presque toujours le vrai mérite. Le président se leva, et, sans proférer une seule parole , il lui montra d'un air affligé la coupe emblémaligue , cette coupe si exacte-
ment pleine. Le docteur comprit de reste qu*il n'y avait plus de place à Tacadémie ; mais, sans perdre courage , il songeait à faire comprendre qu'un académicien surnuméraire n'y dérangerait rien. Il voit à ses pieds une feuille de rose , il la ramasse , il la pose délicatement sur la surface de l'eau , et fait si bien qu'il n'en échappe pas une seule goutte.
A cette réponse ingénieuse , tout le monde battit des mains ; on laissa dormir les règles pour ce jour- I|i , et le docteur Zeb fut reçu par acclamation. On lui présenta sur-le-champ le registre de l'académie, où les récipiendaires devaient s'inscrire eux-mêmes. Il s'y inscrivit donc ; et il ne lui restait plus qu'à prononcer, selon l'usage , une phrase de remercîipent. Mais, en académicien vraiment silencieux, le docteur Zeb remercia sans dire mot. Il écrivit en marge le nombre cent, c'était celui de ses nouveaux confrères; puis, en mettant un zéro devant le chiffre, il écrivit au-dessous : lis n'en vaudront nimoins ni plus (0100). Le président répondit au modeste docteur avec autant de politesse que de présence d'esprit. Il mit le chiffre un devant le nombre cent, et il écrivit : lis en vaudront dix fois davantage (1100). {Apologues orientaux,)