‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 178 sur 326 · RÉVOLUTION CARTÉSIENNE · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION CARTÉSIENNE

U es^ aisé de compter les hommes qui n*ont pensé d*après personne, et qni ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. M'est-ce pas la lâcheté d'esprit qu*il faut accuser d'avoir prolongé l'enfance du monde et des sciences ? Adorateurs stupides de l'antiquité, les philosophes ont rampé dœ-ant vii^ siècles sur les traces des premiers maîtres. La rsdsoa condamnée au silence faisait parler l'autorité : ausoi rien ne s'éclaircissait dans l'univers , et l'ei^rit humain , après s'être traîné mille ans sur les vestiges d'AristQte, se trouvait encore aussi loin de la vérité.

Enfin parut en France un génie puissant et hardi, qui entreprit de secouer le joug du prince de l'école. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que, pour être philosophe, il ne suffisait pas de cnnre, mais qu'il fallait penser. À celte parole, toutes les écoles se troublèrent ; une vieille maxime régnât encore : ipse dixity le maître l'a dit. Cette maximis d'esclave irrita tous les philosophes contre le père de la philosophie pensante ; elle le persécuta coinme

novateur et impie, le chassa de royaume en royaume, et Ton vit Descartes s*enfuir, emportant avec lui la vérité , qui , par malheur, ne pouvait être ancienne en naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de rignorance , il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine; il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien , et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière, au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'école, il ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira toutes les sciences du chaos, et, par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter ; il les enchaîna toutes ensemble , les éleva les unes sur les autres, et, se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha, avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres plus heureux sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés.

Ce furent donc le courage et la fierté d'un seul esprit qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison , qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait en-

fermé dans le labyiîuthe avec tous les autres philosophes; mais il se fit lui-même des ailes, et il s*envola, frayaot ainsi une route nouvelle à la raison captive. {Discours sur V esprit philosophique,)

bÉGADENDE DE L'ÉLOQUENCE AU XVIII" SIÈCLE.

Je pourrais, en parcourant tous les genres, montrer partout les beaux-arts en proie à Tesprit philosophique; mais il faut se borner : plaignons cependant ici la triste destinée de Téloquence, qui dégénère et périt tous les jours à mesure que la philosophie s'avance à la perfection. Il est vrai que la passion des faux brillants et de la vaine parure a flétri sa beauté naturelle à force de la farder : il est vrai que le bel esprit a ravagé presque toutes les parties de l'empire littéraire ; mais voiei un autre fléau bien plus terrible encore : c'est la raison elle-même ; je dis cette raison géométrique, qui dessèche, qui brûle pour ainsi dire tout ce qu'elle ose toucher. Elle renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce faux atticisme, qui calomniait autrefois l'orateur romain, et dont la lime sévère persécutait l'éloquence, déchirant tous ses ornements, et ne lui laissant qu'un corps dé-^ charné, sans coloris, sans grâces et presque sans vie. Une justesse superstitieuse, qui s'examine sans cesse, et compose toutes ses démarches ; une fière précision, qui se hâte d'exposer froidement ses vérités, et ne laisse sortir de l'âme aucun sentiment^ parce que

les sentiinents ne sont pas des raisons; l*art de poser des principes, et d*en exprimer une longne suite de emméquences également claires et glaçantes ; des idées Remres et profondes, qui R*ont rien de sensible et de vivant, mais qu*on emporte avec soi pour les méditer à loisir : voiU Téloquence de nos orateurs formés à Técole de la philosophie. D*où vient encore cette métaphysique distillée que la multittide dévore, sans pouvoir se nourrir d*une substance si déliée, et qui devient, pour les lecteurs les plus intelNg^nts euxHnêmes, on exercice laborieux, où l'esprit se fatigue h courir après des penchants qvri ne laissent aucune prise à l'imagination? Tous ces discours pleins, si Ton veut, d'une sublime hiison, mais oA Vim ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient de l'âme, ne sortent-ils point manifestement de ce génie de discussion et d'imalyse accoutiimé à tout déconiposer et à tout réduire en abstractions idéale», à dépouOler les objets de leurs qualités particulières pour ne leur laisser que des qucdités vagues et générales qui ne sont rien pour le cc?ur humain? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence, comme a foit le bel ei^rit, c*est hii arracher le principe même de sa force et de sa beauté. Ife sait-on pas qu'elle est presque tout entière dans le cœur et l'imagination, et que c'est là qu'elle va prendre ses charmes , sa foudre même et son tonnerre ? Lisons les anciens : nous y trouverons des peintm^ vives et frappantes qui semUent faire en-^

trer les objets eux-mêmes dans Tesprit, dos tours hardis et véhéments qui donnent aux pensées des ailes de feu, et les jettent comme des traits brûlants dans rame du lecteur; une expression touchante des sentiments et des mœurs, qui se répand dans tout le discours comme le sang dans les veines, et lui corn* muniqne avec une chaleur douce et continue un air naturel et toujours animé; une variété charmante de couleurs et de tons, qui représentent les nuances et les divers changements du sujet. Or, tous ces grands caractères de Tantique éloquence, pourrait-K>n les retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés, si méthodiques, si bien raisonnes, dont Tesprit philosophique est le père et Tadmirateur? Défendonslui donc de sortir de la sphère des sciences, de porter dans les arts de goût sa tristesse et son austérité naturelle, son style aride et affame,

(Discours sur l'esprit philosophique,)

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