‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 187 sur 326 · NAUFRAGE DE VIRGINIE · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DE VIRGINIE

Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n'était plus retenu que par une seule an-' sière , il fut jeté sur les rochers à une demi-encâ-* Uure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis-je, voulezvous périr? — Que j'aille à son secours, s'écria-t-il, ou que je meure I » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Doiningue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l'une des extrémités. Paul alors avança vers

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te Saint-Géran, tantôt nageant , tantôt marcliant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir d'aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presqu'à sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après , revenant sur ses pas avec une nouveUe furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau, qui soulevaient tout l'avant de sa carène , et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul , les jambes en sang , la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens , qu'il se relevait , et retournait avec une nouvelle ardeur au vaisseau , que la mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses. Tout l'équipage, dé&espérant alors de sou salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux.

On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint'Gérariy tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre : c'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne , exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie , d'un port noble et assuré , elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer, il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était nerveux conmie Hercule. Il s'approcha de Vii^inle avec

respect. Nous le vîmes se jeter à ses genoux , et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité , détourna de lui sa Tue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la! sauvez-la ! ne la quittez pas I » Mais, dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écornants. A cette terrible vue , le matelot s'élança seul à la mer, et Yirginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et, leVant en haut ses yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

{Paui et Virginie.)

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