DEMEURE DE SATAN
Au centre d^ Tabîme , au milieu d*un océan qui roule du sang et des larmes , s*élève parmi des rochers un noir château, ouvrage du Désespoir et de I4 Mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants ; un arbre stérile est planté devant sa porte, et sur le donjon de ses tristes mijrs, repliés neuf fois sur eux-mêmes, flotte Tétendard de rOrgueil, à demi consumé par la foudre. Les démons que les païens appellent les Païques veillent à la barrière de ce palais ténébreux. Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les trois gardes du palais se lèvent, et laissent le marteau d'airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d*airain.
{Les Martyrs.)
SACRIFICE d'EDOORE.
Au milieu de cette scène touchante, on voit accourir un esclave : il perce la foule ; il demande Eudore ;
il lui remet une lettre de la part du juge. Eudore déroule la lettre : elle était conçue en ces termes :
« Gymodocée est condamnée aux lieux infâmes. » Je t*en supplie par Testime que tu m'as inspirée, 0 sacrifie aux dieux ; viens redemander ton épouse : » je jure de te la faire rendre digne de toi. »
Eudore s*évanouit ; on s'empresse autour de lui : les soldats qui Tenvironnent se saisissent de la lettre ; le peuple la réclame ; un tribun en fait lecture à haute voix ; les évêques restent muets et consternés; rassemblée s*agite en tumulte. Eudore revient à la lumière; les soldats étaient à ses genoux, et lui disaient :
« Compagnon, sacrifiez ! Voilà nos aigles au défaut d'autels» »
Et ils lui présentaient une coupe pleine de vin pour la libation. Une tentation horrible s*empare du cœur d'Eudore. Cymodocée aux lieux infâmes ! La poitrine du martyr se soulève , l'appareil de ses plaies se brise , et son sang coule en abondance. Le peuple , saisi de pitié , tombe lui-même à genoux , et répète avec les soldats :
« Sacrifiez I sacrifiez ! »
Alors Eudore, d'une voix sourde :
0 Où sont vos aigles ? »
Les soldats frappent leurs boucliers en signe de triomphe, et se hâtent d'apporter les enseignes. Eudore se lève; les centurions le soutiennent; il s'avanc j au pied des aigles ; le silence règne parmi la
foule. Eudore prend la coupe ; les évêques se voilent la tête de leurs robes, et les confesseurs poussent un cri. A ce cri, la coupe tombe des mains d*Ëudore; il renverse les aigles , et , se tournant vers les martyrs, il dit :
« Je suis chrétien ! »
{Les Martyrs,)