‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 202 sur 326 · UNE BELLE NUIT EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

UNE BELLE NUIT EN AMÉRIQUE

Une heure après le coucher du soleil , la lune se montra au-dessus des arbres à Thorizon opposé. Une brise embaumée qu'elle amenait de l'orient avec elle semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche baleine. La reine des nuits monta peu à peu dans le ciel : tantôt elle suivait paisiblement sa course azurée, tantôt reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime des hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cicux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

La scène, sur la terre, n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres , et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour h tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des constellations de la nuit qu'elle répétait dans son sein. Dans une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière , la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons. Des bouleaux agités par les brises, et disj)ersés çà et là dans la savane, formaient des îles d'ombres flottantes sur

une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d'un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte de INiagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires.

La grandeur, Tétonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans des langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent eu donner une idée. £n vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche à s'étendre; elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes; mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer dans un océan de forêts, à errer aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et, pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu.

{Génie du Christianisme.)

LE MESGHAGE6É.

Ce fleuve, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habiiants des États-Unis appeUent le nouvel Éden , et à qui les Français ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleuves tributaires du Meschacebé, le Missouri, l'iUinois, l'Arkanza, l'Ohio, le Wabache, le Tenaze Tengraissent de leur limon et la fertilisent de leurs

eaux. Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de Thiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, le temps assemble, sur toutes les sources , les arbres déracinés : il les unit avec des lianes , il les cimente avec des vases , il y plante de jeunes arbrisseaux , et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les vagues écumantes, ces radeaux descendent de toutes parts au Meschacebé. Le vieux fleuve s*en empare , et les pousse à son embouchure pour y former une nouvelle branche. Par intervalles , il élève sa grande voix en passant sur les monts; il répand ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la magnificence dans les scènes de la nature; et, tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit, sur les deux courants latéraux, remonter le long des rivages des îles flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de petits pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve.

Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue : leurs flots

de verdure, en s'éloignaiit, semblent monter dans Tazur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit, dans ces prairies sans bornes, errer à l'aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes dans une île du Meschacebé. A son front orné de deux croissants, h sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette un regard satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.

Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change tout à coup sur la rive opposée, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des ondes , groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des • branches, s'élancent de l'érable au tulipier, du tulipier à l'alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières sur lesquels elles jettent des ponts et des arches de fleurs. Du sein de ces massifs embaumés , le superbe magnolia élève son cône immobile : surmonté de ses larges

roses blanches, il domine toute la forêt, n*a d*autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d'animaux, placés dans ces belles retraites par la main du Créateur, y répandent l'en* cbantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux; des troupes de cariboux se baignent dans un lac; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts , à tôte jaune ; des piverts empourprés; des cardinaux de feu grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincelient sur le jasmin des Florides, et des serpents oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois en s'y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes , de l'autre coté du fleuve , tout ici , au contraire , est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissements d'ondes, de faibles mugissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces masses de blanc,

d'azur, de vett, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, H se passe de telles choses aux yeux que j'essaierais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.

{Génie du Christianisme.)

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