‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 201 sur 326 · UN COUCHER DU SOLEIL EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

UN COUCHER DU SOLEIL EN AMÉRIQUE

Un soir (il faisait un profond calme), nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie; toutes les voiles étaient pliées; j'étais occupé sous le pont, lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière : je me hâtai d'aller mêler mes vœux à ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu eu avant d'eux; les matelots étaient répandus pêle-mêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.

Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eût dit, par les balancements de la poupe , que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient

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jetés sans ordre vers rorient, où la lune montait avec lenteur; le reste du ciel était pur : vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme , s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.

H eût été bien h plaindre celui qui, dans ce spectacle , n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières lorsque mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, vinrent entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame'de'Bon-Secoursj patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'océan, contemplaient le soleil couchant sur les flots ! Gomme elle allait à l'âme, cette invocation du pauvre matelot à la mère de douleur I La conscience de notre petitesse à la vue de l'inGni, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte , un prêtre auguste en prières, Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immensité , une voix attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre , et ce que tout le cœur de l'homme suffît à peine pour sentir, (Génie du ChrUtianisnie.)

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