‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 204 sur 326 · LE DÉLUGE · texte numérisé non relu

LE DÉLUGE

En ce temps-là, la race humaine fut presque anéantie. Toutes les querelles des nations finirent, toutes les révolutions cessèrent. Rois, peuples, «ir* niées ennemies, suspendirent leurs haines sanglantes, et s'embrassèrent > saisis d'une liiOrt^li; f^ftyettr* Lé*

temples se remplirent de suppliants qui avaient peutêtre renié la Divinité toute leur vie; mais la Divinité les renia à son tour, et bientôt on annonça ^ue rOcéan tout <3ntier était aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfants sur le sommet des montagnes ; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes ; l'oiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant , fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d'eau sans rivages. Le soleil, qui n'éclairait plus que la mort au travers des nues livides, se montrait terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les cieux ; les volcans s'éteignirent , en vomissant de tumultueuses fumées, et l'un des quatre éléments, le feu, périt avec la lumière.

Ce fut alors que le monde se couvrit d'horribles ombres, d'où sortaient d'effrayantes clameurs; ce fut alors qu'au milieu des humides ténèbres , le reste des êtres vivants, le tigre et l'agneau, l'aigle et la colombe, le reptile et l'insecte, l'homme et la femme, gagnèrent tous ensemble la roche la plus escarpée du globe : l'Océan les y suivit, et, soulevant autour d'eux sa menaçante immensité , fit disparaître sous ses solitudes orageuses le dernier point de la terre.

Dieu, ayant accompli sa vengeance, dit aux mers de rentrer dans l'abîme; mais il voulut imprimer sur ce globe des traces éternelles de son courroux : les dépouilles de l'éléphant des Indes s'entassèrent dans les riions de la Sibérie ; les coquillages ma**

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gellaniques vinrent s*enfouir dans les carrières de la France; des bancs entiers de corps marins s'arrêtèrent au sommet des Alpes, du Taurus et des Cordilières, et ces montagnes elles-mêmes furent les monuments que Dieu laissa dans les trois mondes, pour marquer son triomphe sur les impies , comme un monarque plante un trophée dans le champ où il a défait ses ennemis. Dieu ne se contenta pas de ces attestations générales de sa colère passée : sachant combien Thounne perd aisément la mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans sa demeure. Le soleil n'eut plus pour trône au matin , et pour Ut au soir, que l'élément humide, où il sembla s'éteindre tous les jours, ainsi qu'au temps du déluge. Souvent les nuages du ciel imitèrent des vagues amoncelées, des sables ou des écueils blanchissants; sur la terre, les rochers laissèrent tomber des cataractes ; la lumière de la lune , les vapeurs blanches du soir, couvrirent quelquefois les vallées des apparences d'une nappe d'eau ; il naquit , dans les lieux les plus arides, des arbres, dont les branches affaissées pendirent pesamment vers la terre , comme si elles sortaient encore toutes tremblantes du sein des ondes ; deux fois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau dans son lit, et d'envahir ses grèves ; les antres des montagnes conservèrent de sourds bourdonnements et des voix lugubres ; la cime de*' bois présenta l'image d'une mer roulante, et l'Oc^m sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts. {Génie du Christianisme,)

470 PROSATEURS FRAWÇAIS.

LE REBfORDS Et LA GORSCtÉilGK

La conscience fournit une seconde preuve de l'immortalité de notre âme. Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence par se juger soi-même, en attendant que TArbitre souverain confirme la sentence. Si le vice n*est qu'une conséquence physique de notre organisation , d'où vient cette frayeur qui trouble les jours d'une prospérité coupable? Pourquoi le remords est-il si terrible i qu'on préfère de se soumettre à la pauvreté et à toute la ligueur de la vertu , plutôt que d'acquérir des biens illégitimes ? Pourquoi y a-t-il une voix dans le sang > une parole dans la {Merre 7 Le ti^e déchire sa proie, et dort ; l'homme devient homicide , et veille. Il cherche les lieux déserts, et cependant la solitude l'effraie; il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur des tombeaux. Son regard est mobile et inquiet, il n'ose regarder le mur de la salle du festin, dans la crainte d'y lire des caractères funestes. Ses sens semblent devenir meilleurs pour le tourmenter : il voit, au milieu de la nuit, des lueurs menaçantes; il est toujours environné de l'odeur du barnage, il découvre le goût du poison dans le mets qu'il a lui-même ap))t*êt^s son oreille, d'une étrange subtilité, trouve le bruit où tout le monde trouve le silence; et , sous les vêtements de son ami, lorsqu'U l'embrasse, il croit sentir un poignard caché.

O conscience ! ne serais-^tu qu'un fantôme de

Viip9ginati(^, ou la peur des châ^iiuents des hommes ? Jç m'interroge ; je me fajs cette question : Si tu pouyajs, p^r un seul désir, tuer un homme à la Chine , 9t hériter de sa fortune en Europe , avec la conviction surnaturelle qu'on n'en saurait jamais rien, consentiffus-tu à former ce désir? J'ai beau m'exagérer moi^ indigence ; j'ai beau vouloir atténuer cet homicide, en supposant que, par mon souhait, le Chinois meurt tout i coup sans douleur, qu'il n'a point d'héritier, que même à sa mort ses biens seront perdus pour l'État; j'ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins ; j'ai beau me dire que la mort est un bien pour lui, qu'il l'appelle lui-même, qu'il n'a plus qu'un instant à vivre : malgré mes vains subterfuges, j'entends au fond de mon CQPur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d'une t^lje supposition , que jp ne puis douter un instant de la réalité de la conscience.

(Génie du C^j*i§ti(inisme.)

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