‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 215 sur 326 · LA FÊTE D'INTERLAKEN · texte numérisé non relu

LA FÊTE D'INTERLAKEN

Pour aller à la fête, il fallait s*embarquer sur Tun de ces lacs daus lesquels les beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés au pied des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps orageux nous dérobait la vue distincte des montagnes ; mais, confondues avec les nuages , elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous hasarder à traverser la partie du lac de Thun, qui est entourée de rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui porte le nom de Vierge (Jung fr au) ; aucun voyageur n'a jamais pu gravir jusqu'à son sommet * : elle est moins haute que le Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait inaccessible.

Nous arrivâmes à Untersecn, et le bruit de l'Aar, qui tombe en cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés dans les maisons

' On y a gravi depuis.

de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était assez piquant de voir se promener, dans la rue d'Unterseen , de jeunes Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse ; ils n'entendaient plus que le bruit des torrents; ils ne voyaient plus que des montagnes , et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore dans le monde.

Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le signal de leur sainte conspiration. Ces feux placés sur les sommets ressemblaient à la lune lorsqu'elle se lève derrière les montagnes, et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château d'Unspunncn, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.

Le jour de la fête le temps était doux, mais nébuleux ; il fallait que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d'arbres, et

des ittonlagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de près de six biille, s*aissirent sur les hauteurs en pente, et les couleurà variées des habillements ressemblaient dans l'èbignemeut à des fleurs répandues sur la prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête ; mais qù^nA les regards s'élevaient, des rochei^s suspendus semblaient, comme la destinée, mettacer les humains àU milieu de leurs plaisirs.

Lorsque la foule des spiiîctateurs Ait réunie, on entendit Venir de loin la prociessiott de la fête, procession solennelle en effet, puisqu'elle était consacrée au culte du passé. tJne musique agréable Tacdnnpagnait^ les magistrats paraissaient à la tête des paysans; tes Jeunes paysannes étaient vêtues selon le tostume ancien et pittoresque de i^haque canton; les liallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant dis la marche par des hommes à cheveux blancs , habillés précisément comme on l'était il y a cinq siècles, lors de la conjuration de Rutti. Une émotion profonde s'emparait de l'âme tn voyant ces drapeaut si pacifiques qui avaient pour gardiens de» vieillards. Le vieux temps était i^ésenté par ces hommes âgés pour nous , mais si jeunes en présence des siècles ! Je ne sais quel ait* de coniDance dâits tbUs c^ ^res faibles touchait profondément, parée tfie cette confiance ne leur était inspirée que par la foyaUlé de leur âme. Les yeux se remplissaient de timnes atk milieu de la fSte, comme

dans ces jours heureux et mélaacoliqqes où Ton célèbre la convalescence de ce qu'où aime.

Enfin les jeux commencèrent , et les hommes de la vallée et les hommes de la montagne montrèrent, en soulevant d'énormes poids, en luttant les uns contre les autres, une agilité et une force de corps très-remarquables. Cette force rendait autrefois les nations plus militaires ; aujourd'hui que la tactique et Tartillerie disposent du sort des armées, on ne voit dans ces exercices que des jeux agricoles, La terre est mieux cultivée par des hommes aussi robustes; mais la guerre ne se fait qu'à l'aide de la discipline et du nombre , et les mouvements même de l'âme ont moins d'empire sur la destinée humaine depuis que les individus ont disparu dans les masses et que le genre humain semble dirigé comme la nature inanimée par des lois mécaniques.

Après que les jeux furent teiminés et que le bon bailli du lieu eut distribué les prix aux vainqueurs, on dina sous des tentes, et l'on chanta des vers en l'honneur de la tranquille félicité des Suisses. Ou faisait passer à la ronde, pendant le repas, des coupes en bois sur lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de 1^ liberté helvétique. On buvait avec transport au repos, à l'ordre, à l'indépendance , et le patriotisme 4u bonheur s'exprimait avec une cordialité qui pénétrait toutes les âmes.

« Les prairies sont aussi P^uries que jadis, les

» montagnes aussi verdoyantes : quand toute la na- » ture sourit, le cœur seul de Thomme pourrait-il » n'être qu'un désert? »

Non, sans doute, il ne l'était pas; il s'épanouissait avec confiance au milieu de cette belle contrée , en présence de ces hommes respectables , animés tous par les sentiments les plus purs. Un pays pauvre d'une étendue très-bornée, sans luxe, sans éclat, sans puissance, est chéri par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans l'ombre et les consacre toutes au bonheur de ceux qui l'aiment. Depuis cinq siècles que dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations que de grands hommes. Il n'y a point de place pour l'exception quand l'ensemble est aussi heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation régnent encore au milieu d'elle : toujours elle les respecte, les imite et les recommence. La simplicité des mœurs et l'attachement aux anciennes coutumes, la sagesse et l'uniformité dans la manière de vivre rapprochent de nous le passé et nous rendent l'avenir présent. Une histoire toujours la même ne semble qu'un seul moment dont la durée est de plusieurs siècles.

La vie coule dans ces vallées comme les rivières qui les traversent ; ce sont des ondes nouvelles, mais qui suivent le même cours : puisse-t-il n'être point interrompu ! puisse la môme fête être souvent célébrée au pied de ces mêmes montagnes! L'étranger les admire comme une merveille, l'Helvétien les

chérit comme un asile où les magistrats et les pères soignent ensemble les citoyens et les enfants.

{De VAUemagne.)

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