‹ Les prosateurs Français, recueil de morceaux choisisChapitre 216 sur 326 · ATTILA · texte numérisé non relu

ATTILA

Enfin il paraît , ce terrible Attila , au milieu des flammes qui ont consumé la ville d'Aquilée; il s'assied sur les ruines des palais qu'il vient de renverser, et semble à lui seul chargé d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles. 11 a comme une sorte de superstition envers lui-même ; il est l'objet de son culte ; il croit en lui ; il se regarde comme l'instrument des décrets du ciel, et cette conviction mêle un certain système d'équité à ses crimes. Il reproche à ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en avait pas commis plus qu'eux tous; il est féroce, et néanmoins c'est un barbare généreux ; il est despote , et se montre pourtant fidèle à sa promesse ; enfin , au milieu des richesses du monde, il vit comme un soldat, et ne demande à la terre que la jouissance de la conquérir. Attila remplit les fonctions de juge. . . il prononce sur les délits portés à son tribunal d'après un instinct naturel , qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami coupable de parjure, l'embrasse en pleurant, mais ordonne qu'à l'instant il soit déchiré par des chevaux. L'idée d'une nécessité inflexible le dirige, et sa propre volonté lui

parait ^ lui-même une nécessité. Les mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision, qui exclut toute nuance ; il semble que cette âme se porte, comme une force pliysique, irrésistii)lement et tout entière dans la direction physique qu'elle suit. Enfm on amène devant son tribunal un fratricide, et, comme il a tué son frère, il se trouble et refuse de juger le criminel. Attila, malgré tous ses forfaits, se croit chargé d'accomplir la justice divine sur la terre, et, prêt à condamner un homme pour un attentat pareil à' celui dont sa propre vie a été souillée, quelque chose qui tient du remords le saisit au fond de Fâme. {De V AHemagne.)

DE l'esprit de conversation.

En Orient, quand on n'a rien à se dire, on fume du tabac de rose ensemble , et de temps en temps on se salue, les bras croisés sur la poitrine ,- pour se donner un témoignage d'amitié ; mais dans TOccident, on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'âme s'est souvent dissipé dans ces entretiens où Tamour-propre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où l'on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le plus généralement répandus; et ce qu'on appelle le mal du pays, ce regret indéfinissable de la patrie qui est indépendant des amis m(^me8 qu'on y a lais-

ses, s'applique particulièrement à ce plaisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au même degré que chez eux. Volney raconte que les Français émigrés voulaient, pendant la Révolution, établir une colonie et défricher les terres en Amérique ; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer à la ville ; et cette ville, la Nouvelle- Orléans, était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer; la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs , un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires; mais c'est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples et les liqueurs fortes chez quelques autres.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on y peut développer n'en sont pas le principal intérêt : c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard; enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles , soulage les uns de l'excès même de leur vivacité , et réveille les autres d'une apathie pénible. {De VAiUmagne.)

600 PROSATEl RS FRANÇAIS.

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